« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Fables en vrac

Sur Youtube, je reçois toutes sortes de commentaires sur mes interprétations de La Fontaine. Pour la plupart, ils émanent d’élèves qui ont une fable à étudier. Si certains sont mitigés (« j’aime bien mais pas trop »), ils sont dans leur grande majorité positifs (« Trau biain tai vidaieau » [sic]), voire enthousiastes (« incroyable cette lecture, j’aimerais que vous soyez mon grand papi »).

Nombreux sont ceux qui aimeraient que j’aille plus loin (« S’il vous plait est ce que tu peux dire l’explication de chaque fable ? » « C’est quoi la morale ? ») ou même que je fasse la dissertation à leur place : « en quoi cette fable peut-elle servir d’apologie au confinement ? » (sur Les deux pigeons).

Souvent, c’est le soulagement qui s’exprime : celui d’avoir découvert ma vidéo et d’avoir pu grâce à elle entrer dans le texte. Ce sont les réactions qui me touchent le plus. Telle celle-ci : « Merci pour cette lecture j’ai mieux compris le texte avec vous qu’avec moi ! »

« Par où saurais-je mieux finir ? » Tel est le dernier vers de la dernière fable de Jean de La Fontaine, qui choisit de mettre le point final à son livre par une « leçon » de sagesse.

Trois saints soigneux de leur salut cherchent à faire le bien. L’un se fait juge pour rendre une justice impartiale, gratuite et accessible à tous. Un autre consacre toute son énergie à soulager les maux de ses semblables en développant des hôpitaux. Tous deux cependant se heurtent à l’impatience et à l’ingratitude des hommes, s’en affligent, et vont demander conseil au troisième, qui vit en ermite dans le « silence des bois ».

Ce que le solitaire leur révèle, c’est qu’à vivre au milieu de l’intranquillité et du trouble du monde, on s’étourdit et on se perd soi-même. Il ne nie pas la nécessité des emplois qu’ils se sont choisis, mais il leur enseigne qu’avant de se lancer dans l’action et que le public n’ « emporte tous [leurs] soins », ils doivent s’efforcer de se connaître eux-mêmes, faute de quoi ils s’oublieront dans les « communs besoins ». « Pour vous mieux contempler demeurez au désert ».

La Fontaine chante une dernière fois cet « amour de la retraite » auquel il trouve une intense et secrète douceur. Sous le couvert apparent d’une méditation presque religieuse sur les chemins du salut, il fait en réalité l’apologie de l’otium, du temps que l’on a pour soi, plus subtilement subversif que jamais.

Ça y est. J’ai achevé ma traversée des fables. Je suis arrivé au bout de l’aventure consistant à apprendre par cœur les deux cent quarante pépites que La Fontaine nous a laissées. Je les ai enregistrées sans ordre, en les prenant dans le recueil au hasard de mes humeurs. On les trouvera rassemblées sur YouTube dans une playlist intitulée Fables en vrac.

Apprises par cœur, et non pas lues. Pourquoi ? Parce que comme l’a très bien noté le comédien Philippe Caubère, « apprendre un texte, c’est choisir de le pénétrer plutôt que de le survoler, le visiter, l’explorer plutôt que de se contenter de se laisser “traverser” par lui, c’est s’en imprégner enfin, en jouir, en souffrir aussi, bref se l’approprier. Pour avoir une chance, une petite chance, d’un jour pouvoir l’incarner comme si on l’avait écrit. »

 

Il faut espérer que toutes les protestations de fermeté et toutes les résolutions de faire résolument front aux « ennemis de la République » émises ces derniers jours par le peuple français à la suite de l’assassinat d’un professeur tiendront plus solidement que celles qui sont exprimées par le troupeau dans la fable ci-dessous.

« Écrasons l’infâme ! » haranguait Voltaire. « Combattons le fanatisme ! » assène le peuple. « Étouffons le loup ! » promettaient les moutons. Mais le courage n’est ordinairement pas une des choses au monde les mieux partagées, et une distance incompressible sépare toujours les mots des actes.

Quand quelqu’un lui adresse une prière absurde, le Ciel a deux options : l’exaucer ou ne l’exaucer pas. S’il l’exauce, et que sa complaisance entraîne des conséquences dommageables, alors il fait preuve, comme le dit plaisamment La Fontaine, d’une « bonté cruelle ».

Je ne sais si c’est souvent le cas (je n’ai pas accès aux statistiques des vœux et des prières), mais je n’en serais pas étonné. La plupart des requêtes formulées chaque jour à l’intention du Ciel ou de la Providence ne font probablement que refléter les désirs et les frustrations de ceux qui les émettent, et j’imagine qu’à la longue l’instance que l’on implore, fatiguée de leur nombre et de les refuser toutes, décide d’en appuyer quelques unes et met en effet un peu malice à ne pas se montrer « sourde » à « d’aveugles souhaits ».

Ici la queue d’un serpent, lasse de suivre sa « sœur la tête », exige de conduire à sa place et d’être celle qui va devant. Le Ciel a la bonté cruelle de le lui accorder. On devine comment cela finit.

L’escarbot est un scarabée. Peu nombreux sont les auteurs à s’être intéressés à la psychologie des coléoptères. La Fontaine nous décrit celui-ci comme étant du genre teigneux. Pour un insecte, il est très costaud, puisqu’un lapin peut envisager de se blottir dans son trou. Et il se tient lui-même en assez haute estime pour parler avec l’aigle d’égal à égal.

La pauvre aigle (c’est une femelle, les œufs jouent un rôle crucial dans la fable), va regretter de l’avoir pris de haut. Comme aurait dit Audiard, « fallait pas chercher Raoul ».

J’ai rapporté l’autre jour une histoire mettant en scène Nasruddin Hodja. Ce pittoresque personnage a réellement existé. C’était un mollah, qui vécut au XIIIè siècle en Anatolie, dans le sultanat des Seldjoukides, et au sujet duquel circule un nombre considérable d’anecdotes comiques, absurdes ou paradoxales. Dans ces histoires, qui sont très connues dans le monde musulman, Nasruddin est tantôt fou tantôt sage, tantôt benêt tantôt savant, tantôt riche tantôt mendiant. A travers lui et ses aventures s’incarne le versant joyeux et populaire de la philosophie soufie.

Exemple : Le gland et la citrouille. « Un soir, étendu sous un chêne, Nasruddin se fait la réflexion que nous vivons dans un monde étrange, que la nature est mal faite et que tout marche à l’envers. — Pourquoi ce chêne énorme porte-t-il ces minuscules glands qui pendent à ses branches de façon ridicule alors que la magnifique citrouille se traîne lamentablement à terre comme une tortue ? Mais à peine vient-il de se poser la question qu’il reçoit un gland sur la tête.
— Allah est grand ! dit-il. »

La Fontaine a repris ce conte à sa manière dans la fable du même nom. On notera que dans sa version, Allah est grand devient Dieu fait bien ce qu’il fait, ce qui semble un équivalent très judicieux, et qu’il le place dès le commencement du récit alors que la tradition persane le réserve à la conclusion.

Dessin de JJ Grandville

On ne trouvera pas mauvais qu’avant le deuxième tour des élections municipales, je livre ici une fable peu connue : Le chien qui porte à son cou le dîné de son maître.

Un chien apporte son repas à son maître. D’autres chiens l’attaquent en chemin. Face au nombre, plutôt que de risquer sa vie en défendant la pitance, il préfère en prendre sa part.

D’après un certain Brossette, qui l’écrit à Boileau, tout part ici de faits réels : « Le sujet en est tiré d’une lettre de M. Sorbière, qui assure que l’aventure décrite dans cette fable était arrivée à Londres, du temps qu’il y était ». Mais Brossette, citoyen lyonnais, ajoute qu’il en allait de même dans la capitale des Gaules : la prévarication et la corruption régnaient alors semble-t-il dans ces villes (« échevins, prévôts des marchands (…) [c’était] un passe-temps / De leur voir nettoyer un monceau de pistoles »), et tous les édiles s’y livraient, même ceux dont au départ on ne pouvait pas soupçonner l’honnêteté.

Voilà le point : « tous tant que nous sommes / Nous nous laissons tenter à l’approche des biens ». Une personne intègre ne pourra pas le rester longtemps au milieu de gens corrompus. L’esprit et la chair des humains sont faibles, et comme le dit joliment La Fontaine en préambule : « Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles / Ni les mains à celle de l’or ».

Ceux qui élisent leurs conseils municipaux demain seront donc particulièrement attentifs à leur bulletin de vote.

Un fou prétend vendre la sagesse, « et les mortels, crédules, / de courir à l’achat ». Qui est fou ? Qui est sage ? S’il possédait la sagesse, le fou ne serait pas fou. Et pour vouloir l’acquérir auprès de lui, les mortels sont sans doute fous eux-mêmes.

A tous ceux qui se présentent devant lui, le fou fait « force grimaces », comme s’il leur tendait un miroir, puis leur donne un soufflet (une paire de claques) et un fil. Voici donc la sagesse : un soufflet et un fil. Un sage, à la fin (ou serait-ce un autre fou ?) révèlera à l’un de ceux qui l’ont achetée qu’il n’y a nulle tromperie dans l’affaire.

La fable est courte, mais vertigineuse. Le fou est sage car il expose la folie. A chacun, ensuite, de se faire sa raison.

Louis-Auguste de Bourbon, duc de Maine (1670-1736), était le fils de Louis XIV et de Madame de Montespan (il fut légitimé trois ans après sa naissance). L’enfant était, dit-on, particulièrement éveillé, et avait dès son plus jeune âge manifesté une vocation de séducteur. A six ou sept ans il écrivait des lettres galantes, non seulement à des fillettes de son âge, mais aussi à des femmes mariées, ou qui étaient sur le point de l’être. A Mademoiselle de Tihange, qui s’apprêtait à convoler, il adressa ainsi ce mot : « Je suis en colère de ce que vous consentiez à vous marier après ce que je vous ai dit de mon extrême passion. […] Je crains bien, grosse vilaine, que vous ne demandiez pas mieux que d’être mariée. Votre amant. »

En 1678, La Fontaine, admiratif, lui dédia cette fable.

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