des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

L’escarbot est un scarabée. Peu nombreux sont les auteurs à s’être intéressés à la psychologie des coléoptères. La Fontaine nous décrit celui-ci comme étant du genre teigneux. Pour un insecte, il est très costaud, puisqu’un lapin peut envisager de se blottir dans son trou. Et il se tient lui-même en assez haute estime pour parler avec l’aigle d’égal à égal.

La pauvre aigle (c’est une femelle, les œufs jouent un rôle crucial dans la fable), va regretter de l’avoir pris de haut. Comme aurait dit Audiard, « fallait pas chercher Raoul ».

J’ai rapporté l’autre jour une histoire mettant en scène Nasruddin Hodja. Ce pittoresque personnage a réellement existé. C’était un mollah, qui vécut au XIIIè siècle en Anatolie, dans le sultanat des Seldjoukides, et au sujet duquel circule un nombre considérable d’anecdotes comiques, absurdes ou paradoxales. Dans ces histoires, qui sont très connues dans le monde musulman, Nasruddin est tantôt fou tantôt sage, tantôt benêt tantôt savant, tantôt riche tantôt mendiant. A travers lui et ses aventures s’incarne le versant joyeux et populaire de la philosophie soufie.

Exemple : Le gland et la citrouille. « Un soir, étendu sous un chêne, Nasruddin se fait la réflexion que nous vivons dans un monde étrange, que la nature est mal faite et que tout marche à l’envers. — Pourquoi ce chêne énorme porte-t-il ces minuscules glands qui pendent à ses branches de façon ridicule alors que la magnifique citrouille se traîne lamentablement à terre comme une tortue ? Mais à peine vient-il de se poser la question qu’il reçoit un gland sur la tête.
— Allah est grand ! dit-il. »

La Fontaine a repris ce conte à sa manière dans la fable du même nom. On notera que dans sa version, Allah est grand devient Dieu fait bien ce qu’il fait, ce qui semble un équivalent très judicieux, et qu’il le place dès le commencement du récit alors que la tradition persane le réserve à la conclusion.

Dessin de JJ Grandville

On ne trouvera pas mauvais qu’avant le deuxième tour des élections municipales, je livre ici une fable peu connue : Le chien qui porte à son cou le dîné de son maître.

Un chien apporte son repas à son maître. D’autres chiens l’attaquent en chemin. Face au nombre, plutôt que de risquer sa vie en défendant la pitance, il préfère en prendre sa part.

D’après un certain Brossette, qui l’écrit à Boileau, tout part ici de faits réels : « Le sujet en est tiré d’une lettre de M. Sorbière, qui assure que l’aventure décrite dans cette fable était arrivée à Londres, du temps qu’il y était ». Mais Brossette, citoyen lyonnais, ajoute qu’il en allait de même dans la capitale des Gaules : la prévarication et la corruption régnaient alors semble-t-il dans ces villes (« échevins, prévôts des marchands (…) [c’était] un passe-temps / De leur voir nettoyer un monceau de pistoles »), et tous les édiles s’y livraient, même ceux dont au départ on ne pouvait pas soupçonner l’honnêteté.

Voilà le point : « tous tant que nous sommes / Nous nous laissons tenter à l’approche des biens ». Une personne intègre ne pourra pas le rester longtemps au milieu de gens corrompus. L’esprit et la chair des humains sont faibles, et comme le dit joliment La Fontaine en préambule : « Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles / Ni les mains à celle de l’or ».

Ceux qui élisent leurs conseils municipaux demain seront donc particulièrement attentifs à leur bulletin de vote.

Un fou prétend vendre la sagesse, « et les mortels, crédules, / de courir à l’achat ». Qui est fou ? Qui est sage ? S’il possédait la sagesse, le fou ne serait pas fou. Et pour vouloir l’acquérir auprès de lui, les mortels sont sans doute fous eux-mêmes.

A tous ceux qui se présentent devant lui, le fou fait « force grimaces », comme s’il leur tendait un miroir, puis leur donne un soufflet (une paire de claques) et un fil. Voici donc la sagesse : un soufflet et un fil. Un sage, à la fin (ou serait-ce un autre fou ?) révèlera à l’un de ceux qui l’ont achetée qu’il n’y a nulle tromperie dans l’affaire.

La fable est courte, mais vertigineuse. Le fou est sage car il expose la folie. A chacun, ensuite, de se faire sa raison.

Louis-Auguste de Bourbon, duc de Maine (1670-1736), était le fils de Louis XIV et de Madame de Montespan (il fut légitimé trois ans après sa naissance). L’enfant était, dit-on, particulièrement éveillé, et avait dès son plus jeune âge manifesté une vocation de séducteur. A six ou sept ans il écrivait des lettres galantes, non seulement à des fillettes de son âge, mais aussi à des femmes mariées, ou qui étaient sur le point de l’être. A Mademoiselle de Tihange, qui s’apprêtait à convoler, il adressa ainsi ce mot : « Je suis en colère de ce que vous consentiez à vous marier après ce que je vous ai dit de mon extrême passion. […] Je crains bien, grosse vilaine, que vous ne demandiez pas mieux que d’être mariée. Votre amant. »

En 1678, La Fontaine, admiratif, lui dédia cette fable.

« M. de Boufflers a tué un homme après sa mort. Il était dans sa bière et en carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pour l’enterrer ; son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupe le cou au pauvre curé. »

Cet insolite – mais véridique – accident, conté par Madame de Sévigné dans une de ses célèbres lettres à sa fille, a inspiré à La Fontaine la fable Le curé et le mort (qui vient, dans le livre VII, juste après La laitière et le pot au lait). J’aime l’impertinence charmante avec laquelle y est décrite l’humeur du curé, au cours de ce voyage que le saint homme n’imagine pas comme étant son dernier : installé à côté de son paroissien « bien et dûment empaqueté », son esprit vagabonde, et entre deux prières, il médite sur l’emploi qu’il fera de l’argent que l’inhumation va lui rapporter : achat d’une feuillette de vin, emplette de cotillons pour sa nièce et sa chambrière… Hélas, écrit La Fontaine, « sur cette agréable pensée, un heurt survient ».

Notons que cette histoire dément quelque peu la vision idéalisée des Funérailles d’antan telles que les chantait Brassens. Pas besoin d’aller à 140 à l’heure pour que le mort fasse des petits.

Avec le confinement, les statistiques de visionnement de mes fables sont orientées à la hausse. De nouvelles personnes les découvrent, les commentent, les critiquent. L’une d’elles n’a pas apprécié mon interprétation du Singe et du Léopard, notant à son propos : « prendre La Fontaine et ne pas respecter la prosodie c’est vraiment le faire exprès… »

Eh bien oui, c’est fait exprès. Je m’efforce de dire ces textes en les rapprochant le plus possible de la façon que nous avons de parler maintenant. Ce faisant, je n’ai pas l’impression de les déformer, ni qu’ils y perdent. Mais c’est bien sûr à chacun d’en juger. Et comme dit le Singe, « si vous n’êtes contents, nous rendrons à chacun son argent à la porte ».

Prolongeant mes songeries d’hier, et confiné pour confiné, me suis-je dit, allons voir s’il y a des confinés dans les Fables. Eh bien oui : il y en a deux.

Le premier est un homme qui se croit très beau, mais qui ne l’est pas, ce que les miroirs qu’il rencontre ne cessent de lui dire. Comme il en rencontre partout, il les fuit et « va se confiner / aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer ». Reste l’eau, dans lequel ce paradoxal Narcisse ne peut s’empêcher de se voir (l’Homme et son image).

Le second est un « ours montagnard (…) à demi léché, confiné par le sort dans un bois solitaire ». Il y vit « seul et caché », ce qui le rend presque fou. « La raison d’ordinaire / n’habite point longtemps chez les gens séquestrés », note La Fontaine. Comme « il s’ennuyait de cette triste vie », et pour ne plus se « livrer à la mélancolie », notre ours quitte son confinement, et descend de sa montagne. C’est alors que sans le vouloir, il tue un de ses amis.

Ainsi résumée, on pourrait croire que l’histoire a été écrite pour l’édification des populations en temps de covid-19, et les inciter à garder leurs distances. Mais voici la vraie version : l’Ours et l’amateur des jardins.

Thalès de Milet, tous les collégiens le connaissent : c’est celui qui a donné son nom au théorème des triangles semblables. Mathématicien, géomètre, philosophe, astronome, physicien, Thalès est l’une des figures fondatrices de la pensée occidentale, et l’un des sept Sages de la Grèce. Mais la légende en a fait aussi l’archétype du savant distrait. Montaigne s’en fait l’écho dans ce passage des Essais : « Je sais gré à la fille de Milet qui, voyant le philosophe Thalès s’attarder continuellement à la contemplation de la voûte céleste et tenir toujours les yeux levés vers le ciel, lui mit sur son passage quelque chose pour le faire trébucher afin de l’avertir qu’il serait bien temps d’occuper sa pensée aux choses qui étaient dans les nuages quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds. »

JJ Grandville

C’est cette même histoire qu’évoque La Fontaine dans L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits. Astronomie, astrologie, au XVIIè siècle c’est souvent tout un. Mais pas pour La Fontaine : autant il respecte la première, autant l’autre, il va nous dire ce qu’il en pense : fadaises, mensonges, œuvre de charlatans.

Gustave Doré

En ces temps où la politique se complait dans le mensonge et se ridiculise dans des pantalonnades, il ne sera pas mauvais d’entendre ou de réentendre Le paysan du Danube. Ce député laid, fruste, mal foutu, venu des marches de l’Empire, et s’exprimant dans une langue qui n’était pas la sienne, donna, dit-on, sous le règne de Marc Aurèle, une extraordinaire leçon de dignité et d’éloquence au Sénat romain.

Ce réquisitoire intense et vibrant contre l’injustice, l’impérialisme et la corruption fournit à La Fontaine la matière d’une fable magnifique et singulière, au ton inhabituellement grave, une des rares où il ne laisse pas affleurer son humour.

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