des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

Prolongeant mes songeries d’hier, et confiné pour confiné, me suis-je dit, allons voir s’il y a des confinés dans les Fables. Eh bien oui : il y en a deux.

Le premier est un homme qui se croit très beau, mais qui ne l’est pas, ce que les miroirs qu’il rencontre ne cessent de lui dire. Comme il en rencontre partout, il les fuit et « va se confiner / aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer ». Reste l’eau, dans lequel ce paradoxal Narcisse ne peut s’empêcher de se voir (l’Homme et son image).

Le second est un « ours montagnard (…) à demi léché, confiné par le sort dans un bois solitaire ». Il y vit « seul et caché », ce qui le rend presque fou. « La raison d’ordinaire / n’habite point longtemps chez les gens séquestrés », note La Fontaine. Comme « il s’ennuyait de cette triste vie », et pour ne plus se « livrer à la mélancolie », notre ours quitte son confinement, et descend de sa montagne. C’est alors que sans le vouloir, il tue un de ses amis.

Ainsi résumée, on pourrait croire que l’histoire a été écrite pour l’édification des populations en temps de covid-19. Mais voici la vraie version : l’Ours et l’amateur des jardins.

Thalès de Milet, tous les collégiens le connaissent : c’est celui qui a donné son nom au théorème des triangles semblables. Mathématicien, géomètre, philosophe, astronome, physicien, Thalès est l’une des figures fondatrices de la pensée occidentale, et l’un des sept Sages de la Grèce. Mais la légende en a fait aussi l’archétype du savant distrait. Montaigne s’en fait l’écho dans ce passage des Essais : « Je sais gré à la fille de Milet qui, voyant le philosophe Thalès s’attarder continuellement à la contemplation de la voûte céleste et tenir toujours les yeux levés vers le ciel, lui mit sur son passage quelque chose pour le faire trébucher afin de l’avertir qu’il serait bien temps d’occuper sa pensée aux choses qui étaient dans les nuages quand il aurait pourvu à celles qui étaient à ses pieds. »

JJ Grandville

C’est cette même histoire qu’évoque La Fontaine dans L’astrologue qui se laisse tomber dans un puits. Astronomie, astrologie, au XVIIè siècle c’est souvent tout un. Mais pas pour La Fontaine : autant il respecte la première, autant l’autre, il va nous dire ce qu’il en pense : fadaises, mensonges, œuvre de charlatans.

Gustave Doré

En ces temps où la politique se complait dans le mensonge et se ridiculise dans des pantalonnades, il ne sera pas mauvais d’entendre ou de réentendre Le paysan du Danube. Ce député laid, fruste, mal foutu, venu des marches de l’Empire, et s’exprimant dans une langue qui n’était pas la sienne, donna, dit-on, sous le règne de Marc Aurèle, une extraordinaire leçon de dignité et d’éloquence au Sénat romain.

Ce réquisitoire intense et vibrant contre l’injustice, l’impérialisme et la corruption fournit à La Fontaine la matière d’une fable magnifique et singulière, au ton inhabituellement grave, une des rares où il ne laisse pas affleurer son humour.

La (courte) fable « Les voleurs et l’âne » commence ainsi :

Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient :
L’un voulait le garder; l’autre le voulait vendre.

Voilà un vers extraordinaire, quoiqu’il n’ait l’air de rien.

La syntaxe fait en effet qu’aujourd’hui le pronom complément d’objet se place juste avant le verbe auquel il se rapporte. Que le voleur veuille garder l’âne ou le vendre, grammaticalement c’est la même chose, donc : il veut le vendre, ou il veut le garder.

Mais au XVIIè siècle l’usage n’a pas encore tranché, et il est encore très fréquent, lorsque deux verbes se suivent, de placer le pronom complément d’objet du second avant le premier. Donc : il le veut vendre.

Ce qui rend ce vers génial, c’est que, justement parce que garder et vendre ne sont pas la même chose, La Fontaine souligne le conflit des voleurs en jouant avec les deux constructions dans le même vers : les voleurs tirent aussi à hue et à dia la position du pronom.

Il semble que mon interprétation des fables de La Fontaine vienne de trouver un début de reconnaissance. L’une d’elles (Les deux rats le renard et l’œuf) a été diffusée samedi matin sur France Culture, au début de l’émission Concordance des temps de Jean-Noël Jeanneney, dont on trouvera le podcast ici (fable à partir de 3mn 20s):
https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/lhomme-et-le-rat-un-etrange-commerce

J’avoue avoir été assez surpris d’apprendre par un ami que j’étais en train de parler à la radio. Mais quoi ? Mon nom était cité, et si je n’ai mis aucune restriction à l’utilisation de mes enregistrements postés sur Youtube (ils sont de libre accès et de libre usage), c’est bien pour qu’ils puissent être diffusés le plus largement possible, medias nationaux compris (même si, à la vérité, je n’avais jamais jusqu’ici envisagé le cas).

Que France Culture donc, ou toute autre station, continue à puiser dans mes versions des fables pour faire entendre du La Fontaine et procurer (espérons-le) quelque plaisir à leurs auditeurs.

illustration de Benjamin Rabier (détail)

Les Compagnons d’Ulysse est une fable curieuse, où je suis convaincu que La Fontaine écrit le contraire de ce qu’il pense vraiment.

L’histoire reprend l’épisode de l’Odyssée dans lequel Circé la magicienne fait boire aux compagnons d’Ulysse un philtre qui les transforme en animaux. Seul Ulysse échappe à « la liqueur traitresse ». Il tente alors de convaincre ses amis de redevenir hommes, mais ceux-ci, comparant tour à tour leur nouvel état de lion, d’ours ou de loup à celui d’humain, s’en déclarent satisfaits, et refusent.

© Aractingy

En apparence, la Fontaine réprouve ce choix. Peut-il faire autrement ? Quand il compose cette fable qui ouvre le douzième et dernier livre, il est vieux, n’a plus d’argent et a besoin de protection. L’œuvre est dédiée au duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, elle se doit donc d’être édifiante, et il ne saurait être question de donner la préférence à l’animal. Mais une lecture attentive du dialogue entre Ulysse et le loup laisse clairement deviner de quel côté il penche, tant la situation rappelle celle de la fable Le loup et le chien. « Quittez les bois », conseillait le chien. « Quitte les bois », implore Ulysse. Dans un cas comme dans l’autre, le loup déclinera la suggestion et choisira la liberté.

Il y a une sorte d’ironie teintée de nostalgie dans la conclusion, où l’on voit La Fontaine concéder que « le plaisant et l’utile » ne se mêlent plus qu’avec difficulté dans ses vers, et condamner pour la forme, et de manière presque ridicule, le choix d’une vie libre qu’il n’est plus en mesure d’assumer.

Je nourris le projet d’avoir enregistré par cœur les deux cent quarante fables de La Fontaine pour le 31 décembre 2020. Je veux être prêt pour 2021, qui sera l’année du quadricentenaire de la naissance du fabuliste, et en proposer ainsi une intégrale en vidéo sur YouTube.

A ce jour, j’en suis à la cent soixante troisième. En manquent donc encore soixante-dix-sept, ce qui signifie que je devrai tenir une moyenne d’un peu plus de six fables par mois. C’est jouable, sans être évident. Entre l’apprentissage et l’enregistrement, cela représentera chaque mois l’équivalent de trois journées complètes de travail, surtout que celles qui restent ne sont pas parmi les plus faciles ni les plus connues, deux facteurs qui rendent la mémorisation plus ardue.

Je livre aujourd’hui L’homme et la couleuvre. C’est comme son titre l’indique une confrontation entre un homme et un serpent, où le plus « pervers » des deux n’est pas celui qu’on pense, et dont la conclusion (« Parler de loin, ou bien se taire ») me semble composer une des règles de conduite les plus judicieuses que l’on puisse se donner.

Voici une fable que j’aime beaucoup, parce que s’y déploie de façon remarquable la suprême liberté d’écriture de La Fontaine. Elle commence par une réflexion sur l’art de la fable, s’interroge sur les rapports du mensonge et de la fiction, raconte une tentative burlesque d’escroquerie en Perse, et se termine sur un concours de galéjades. C’est vif, enlevé, drôle, et la morale illustre le principe de Quintilien, maître en rhétorique, pour qui répondre au ridicule par le ridicule et enchérir dans l’absurde est le meilleur moyen de triompher d’arguments mensongers.

NB : les « filles de Mémoire », ce sont les Muses (filles de Zeus et de Mnémosyne).

Autre fable, autre bûcheron. L’antithèse du précédent, celui-ci : victime et non prédateur. Malheureux. Dépressif, tendance suicidaire. Mais, dit La Fontaine, « plutôt souffrir que mourir / C’est la devise des hommes ».

À en juger par ces fables, les bûcherons ne donnent pas le sourire au fabuliste. Chose rarissime, on n’y trouve pas la moindre trace d’humour. Hier il était en colère, aujourd’hui il est affligé. Mais a-t-on jamais évoqué la détresse avec autant de poésie ?

À noter que cette fable à peine mise en ligne m’a valu ce commentaire d’un (je suppose) jeune auditeur : « Je sais pas si tu t’en rends compte mais les fables sont très bien raconté (sic) et mieux à écouter qu’à lire. » Je sais pas si mon correspondant s’en rend compte, mais son commentaire est à tous égards délicieux.

La forêt et le bûcheron est une fable qu’on pourrait considérer comme écologique avant la lettre. La déforestation y est certes menée à une échelle moindre qu’à notre époque, puisqu’elle se fait à coups de hache, mais La Fontaine la qualifie déjà d’outrage à la nature.

« Voilà le train du monde », lâche-t-il en colère, sans se faire aucune illusion sur la capacité des hommes à modifier leur conduite : les « abus » (les excès) seront toujours « à la mode ». Il aurait été horrifié d’apprendre (à voir l’Amazonie, ou l’Indonésie) à quel point hélas il avait raison.


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