des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

Voici une fable que j’aime beaucoup, parce que s’y déploie de façon remarquable la suprême liberté d’écriture de La Fontaine. Elle commence par une réflexion sur l’art de la fable, s’interroge sur les rapports du mensonge et de la fiction, raconte une tentative burlesque d’escroquerie en Perse, et se termine sur un concours de galéjades. C’est vif, enlevé, drôle, et la morale illustre le principe de Quintilien, maître en rhétorique, pour qui répondre au ridicule par le ridicule et enchérir dans l’absurde est le meilleur moyen de triompher d’arguments mensongers.

NB : les « filles de Mémoire », ce sont les Muses (filles de Zeus et de Mnémosyne).

Autre fable, autre bûcheron. L’antithèse du précédent, celui-ci : victime et non prédateur. Malheureux. Dépressif, tendance suicidaire. Mais, dit La Fontaine, « plutôt souffrir que mourir / C’est la devise des hommes ».

À en juger par ces fables, les bûcherons ne donnent pas le sourire au fabuliste. Chose rarissime, on n’y trouve pas la moindre trace d’humour. Hier il était en colère, aujourd’hui il est affligé. Mais a-t-on jamais évoqué la détresse avec autant de poésie ?

À noter que cette fable à peine mise en ligne m’a valu ce commentaire d’un (je suppose) jeune auditeur : « Je sais pas si tu t’en rends compte mais les fables sont très bien raconté (sic) et mieux à écouter qu’à lire. » Je sais pas si mon correspondant s’en rend compte, mais son commentaire est à tous égards délicieux.

La forêt et le bûcheron est une fable qu’on pourrait considérer comme écologique avant la lettre. La déforestation y est certes menée à une échelle moindre qu’à notre époque, puisqu’elle se fait à coups de hache, mais La Fontaine la qualifie déjà d’outrage à la nature.

« Voilà le train du monde », lâche-t-il en colère, sans se faire aucune illusion sur la capacité des hommes à modifier leur conduite : les « abus » (les excès) seront toujours « à la mode ». Il aurait été horrifié d’apprendre (à voir l’Amazonie, ou l’Indonésie) à quel point hélas il avait raison.

Il va de soi qu’après mon dernier article, celui d’aujourd’hui ne pouvait traiter que de la fable l’Ours et les deux compagnons, dans laquelle les compagnons en question vendent à leur voisin fourreur « la peau d’un ours encore vivant / mais qu’ils tueraient bientôt ». Comme ils sont plus forts au baratin qu’à la chasse, l’histoire ne se déroule pas comme ils l’avaient prévu.

De cet incident, nous n’avons que la version de La Fontaine (que voici ci-dessus, fraîchement enregistrée). Il est dommage que BFM-TV n’ait pas été présente à l’époque. Je me demande ce qu’ils en auraient tiré comme reportage. J’imagine une journaliste sur fond de forêt, l’oreillette dans l’oreille et le micro à la main, avec le décalage de son entre le studio et elle qui montre que nous sommes bien en direct : — Alors, Tartempionne, vous êtes sur place, que pouvez-vous nous dire de ce drame qui a failli coûter la vie à deux marchands ? (Un temps) — Et bien oui, Dugenou, je suis sur place et c’est juste à quelques mètres derrière moi que les deux marchands dont vous parlez ont été agressés par une bête sauvage. Les deux hommes ont été transportés à l’hôpital en état de choc, mais leur vie ne semble pas en danger. D’après les premières constatations effectuées par la police, il pourrait s’agir d’un loup, ou d’un gros blaireau, lesquels sont nombreux dans le coin comme me l’a confié un habitant de la région. Mais ne mangeons pas la peau de l’ours

Si l’on parcourt jusqu’au bout l’entrée otiosus (oisif) du Gaffiot que j’évoquais hier, on en trouve une dernière définition : qui ne rapporte rien (en parlant d’argent).

Entre ce qui ne rapporte rien et ce qui n’a pas de valeur il n’y a qu’un pas à franchir, et l’oisif retrouve ici, par dérive sémantique et de manière dégradée, sa qualité de n’être pas négociable.

Ce sens a subsisté en français au moins jusqu’au XVIIe siècle puisque La Fontaine l’emploie dans une fable peu connue intitulée Du thésauriseur et du singe. Il y est question d’un avare qui accumule ducats et pistoles. La Fontaine nous dit : « quand ces biens sont oisifs je tiens qu’ils sont frivoles ». Si frivoles même, c’est-à-dire de si peu d’importance, qu’il a placé chez cet avare un singe qui jette une à une par la fenêtre les pièces d’argent de son maître, et s’en amuse beaucoup (tout comme, manifestement, l’auteur).

« Un philosophe austère, et né dans la Scythie. »

À l’oreille aujourd’hui, ce vers fait sans doute davantage penser à la City de Londres qu’à la Scythie des Scythes, vaste région qui s’étendait du nord de la mer Noire aux steppes d’Asie centrale, et où vécurent par la suite les Cosaques. Mais la confusion, au fond, n’est pas bien grave. Ni l’un ni l’autre lieu n’apparaît propice au développement de la sagesse. Les Scythes étaient des nomades qui passaient leur vie à cheval ; les habitants de l’actuelle City font de la cavalerie d’une autre manière. Tous sont des agités, des grands espaces ou du portefeuille, et se situent assez loin de l’idéal du sage peint par La Fontaine dont le bonheur consiste « aux beautés d’un jardin ».

C’était à la campagne
Près d’un certain canton de la basse Bretagne,
Appelé Quimper-Corentin

Peu de lieux sont cités dans les Fables. Aussi la ville de Quimper peut-elle s’enorgueillir d’être l’une des très rares (avec Paris, Athènes et Rome) à y être expressément nommée. La Fontaine ne peint certes pas l’endroit comme un lieu idyllique,

On sait assez que le Destin
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage :
Dieu nous préserve du voyage !

mais enfin passer à la postérité littéraire n’est pas donné à toutes les villes de France. Qui plus est, notons que le récent palmarès (2017) établi par l’Express des villes de France où il fait bon vivre la classe en deuxième position* : les choses ont donc changé.

La fable est moins connue que sa morale, devenue proverbiale : « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Mais le dialogue qu’elle propose entre un brave paysan et Hercule (promu divinité bretonne en cette occasion), y est extrêmement savoureux.

* https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/bretagne-force-palmares-villes-il-fait-bon-vivre-1182265.html

C’est LE morceau de bravoure des fables de La Fontaine, et d’assez loin le plus long texte du recueil. C’est aussi l’un des plus compliqués. Je me souviens que la première fois que j’ai l’ai lu, je n’y ai pas compris grand chose. La Fontaine paraît se contredire lui-même d’un passage à l’autre, et il y faut une lecture attentive, et une bonne familiarité avec l’auteur, pour distinguer les moments où il dit vrai de ceux dans lesquels il manie l’ironie. J’espère, dans la version que j’en propose ici, être à peu près parvenu à rendre les uns et les autres.

Le fond du discours à Madame de la Sablière, c’est une réflexion sur ce que sont les animaux, la place qu’ils occupent dans le vivant et notamment leur position par rapport à l’homme. C’est aussi une descente en flammes de la théorie des animaux-machines de Descartes, qui a beaucoup agité le XVIIè siècle (et qui à la vérité, vu la façon dont la filière agro-alimentaire pratique l’« élevage » de certaines espèces, persiste encore de nos jours à en inspirer beaucoup).

Sur la forme, c’est un témoignage de l’incroyable liberté d’écriture de La Fontaine. Cela commence sur le ton d’une conversation presque badine, où pointe l’amitié amoureuse qu’il éprouvait pour celle qui était aussi sa protectrice, cela se poursuit par des considérations philosophiques et la réfutation de Descartes, cela continue par différents portraits d’animaux peints avec tendresse et admiration dans des situations où leur intelligence apparaît manifeste ; puis, illustrant ce propos, arrive la fable « Les deux rats le renard et l’œuf », merveilleuse d’humour et de subtilité, et cela s’achève, sans vraiment conclure, sur une méditation personnelle et rêveuse sur ce qu’est l’âme et ce qui unit tout ce qui est vivant.

JJ Grandville

Quand j’ai mis en ligne ma video sur Le berger et le roi, que j’ai présentée hier, un certain Monsieur T., qui est en quelque sorte un confrère puisqu’il se livre à la même activité que moi et publie régulièrement sur YouTube des fables récitées (et souvent commentées) par ses soins, m’en a fait compliment, et noté que je l’avais « très bien dite ». Je lui ai répondu que son compliment me touchait, venant d’un connaisseur. « Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles », répondit Monsieur T., en précisant : pompé chez un célèbre fabuliste.

Là, j’ai compris qu’il me donnait un avertissement, et peut-être une leçon. Il fallait arrêter là notre échange, car nous commencions à ressembler aux ânes de cette autre fable d’où provenait justement le vers qu’il m’avait cité : Le lion le singe et les deux ânes. Asinus asinum fricat, l’âne frotte l’âne, disaient les Romains lorsque deux imbéciles trouvaient bon de se congratuler. La Fontaine écrit : gratter.

Le berger et le roi est une fable méconnue, mais fort joliment troussée, et composant une belle réflexion sur l’ambition, ses charmes, ses dangers. Elle présente la particularité de contenir elle-même une autre fable, laquelle complète les leçons de la première en soulignant l’aveuglement dans lequel on se trouve lorsqu’on a envie de croire à quelque chose et qu’on prend ses désirs pour des réalités.

La Fontaine y dit une fois encore sa méfiance à l’égard du pouvoir. A le fréquenter de trop près, avertit-il, « mille dégoûts viendront ».


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