« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Nouvelles chansons

En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé une chanson que j’avais enregistrée en studio, mais que je crois n’avoir jamais chantée sur scène. Elle faisait partie des titres que j’avais pré-sélectionnés pour mon disque Il pleut au paradis, avant finalement de l’écarter.

J’en avais trouvé l’inspiration en parcourant l’anthologie de la poésie anglaise dans la Pléiade. Un poème de Thomas Wyatt, composé au début du XVIè siècle, m’avait arrêté, son premier vers notamment : « Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche ». L’image était belle, riche de sous-entendus galants. Je l’avais empruntée, telle quelle, pour en faire le début d’un sonnet que j’avais aussitôt mis en musique.

Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche
Au bord de quel fourré au fond de quel vallon
Je sais quel fusil prendre et sur quel étalon
Chevaucher droit vers elle à travers bois et friches

Pour qui voudrait pêcher, je sais où est la truite
Je sais sous quel galet danse son corps vibrant
Et par quel hameçon, dans l’eau de quel torrent
La saisir, l’épuiser… la relâcher ensuite

Je sais où est le fruit pour qui voudrait cueillir
Je sais comment le mordre et comment défaillir
Tout est à ma portée, la proie comme les armes

La nature tisonne âprement mes instincts
Mais je ne bouge pas. Car le goût du matin
Sur le cœur de ma mie vaut mieux que ces alarmes

C’était Scott Bricklin qui avait réalisé les arrangements. J’adore l’ambiance qu’il avait imaginée : les nappes de synthé, comme des nappes de brouillard au petit matin, et quelques éclairs presque subliminaux de guitare électrique pour dire la tension du chasseur et le frisson du désir.

A l’époque, je ne m’étais pas soucié de me renseigner davantage sur Thomas Wyatt, son poème, et les circonstances qui l’avaient inspiré. J’avais tort. Elles sont extraordinaires. J’en parlerai demain.

Un baiser froid sur une affiche, un feu rouge, un sens interdit, des barrières.

J’ai pensé que cette image illustrerait bien Madame, une des (nombreuses) chansons que je n’ai jamais publiées, et dans laquelle il est question de « cueillir dans un souffle glacé [un] baiser irrémédiable ».

Danse intime, étreinte vénéneuse, cœur qui s’arrête. Quand aura lieu le rendez-vous ?

Alessandro Baricco et moi, étant sexagénaires tous les deux, nous éprouvons le même type de désarroi face à la révolution numérique et à la perte de repères qui, corollaire inévitable, accompagne le changement de civilisation que nous sommes en train de vivre. Lui en a tiré un livre, The Game, qui s’ouvre sur ces remarques : « Cela fait un moment que l’espace et le temps ne sont plus les mêmes (…) [Aujourd’hui] nous savons avec certitude que nous nous orienterons avec des cartes qui n’existent pas encore (…) Nous nous disons que tout ce qui se passe a certainement une origine et une destination, mais nous ignorons lesquelles. Dans quelques siècles, on se souviendra de nous comme des conquistadors d’une terre sur laquelle nous avons le plus grand mal aujourd’hui à retrouver le chemin de notre maison.* » Moi, il y a quelques années, j’en avais fait une chanson, sur le même constat : « pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères… qui réinventera le nord le cap et la boussole ? »

Qui ? Eh bien peut-être justement Baricco, dans The Game. J’y reviendrai. En attendant, voici la chanson.

Nos vies sont devenues si longues et nos raisons si courtes
Qu’on ne sait rien du monde où l’on va finir par échouer
On est tous des marcheurs face la steppe avec nos yourtes
On est tous des errants avec l’océan à braver

Pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères
Jetés – démerdez-vous ! – dans les nuages et les réseaux
Les vastes et beaux récits que se transmettaient nos grands-pères
Ne nous disent plus rien devant ces horizons nouveaux

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Nos vies sont traversées par de grands crépitements d’ondes
Des hordes d’avatars criblent la Terre de signaux
Des électrons bavards se posent en maîtres du Monde
Des fragments de virtuel ont pris greffe sur nos cerveaux

Où voulons-nous aller ? Quelle est désormais notre histoire ?
Qui, sous le ciel éteint, nous indiquera le parcours ?
Quel algorithme fou viendra fouiller notre mémoire ?
Et quel joueur de flûte exhumera des mots d’amour ?

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Réinventer
Réinventer
Réinventer nos vies

* The Game p26-27

Il y a trois ans, j’avais publié sur ce blog une esquisse de chanson intitulée Pas vus pas pris. C’était en réalité la troisième ou quatrième version d’une chanson commencée deux ans auparavant. J’en étais moyennement content, et les choses, comme pour tant d’autres chansons, auraient pu en rester là, mais certains titres travaillent, comme la charpente d’une maison.

Aujourd’hui, j’en suis arrivé à une nouvelle mouture. Changement de point de vue : j’assume mon statut de senior et m’adresse à la jeunesse. Changement de mode : toute la chanson passe au conditionnel. Changement de titre : Pas vus pas pris devient Les malappris, qu’il me plaît d’imaginer exemplaires. Et last but not least, changement de musique.

Rendez-vous dans quelque temps pour voir si tout cela travaille encore.

 

Enfants, voyez-vous l’espace
Qui pourrait grand s’ouvrir
A vos beaux vols de rapaces
A vos chants d’oiseaux-lyres
Si vous glissant dans les failles
De ce monde terni
Vous en dissipiez la grisaille
Pas vus pas pris ?

Si découpant les frontières
Selon les pointillés
Et dansant sur les barrières
Les yeux écarquillés
Vous prétendiez être libres
Détachés aériens
Et tenir juste en équilibre
Entre le beau et rien ?

Alors jetant vos cadavres
Dans les placards du vent
Vous quitteriez tout ce qui navre
Ou irrite les gens
Elles ne vaudraient pas bien cher
Vos vies de malappris
Et pourtant seraient exemplaires
Pas vus pas pris

Vous franchiriez l’existence
Furtifs et oublieux
En quête d’indifférence
A vous-mêmes et à Dieu
Pas de destin qui appelle
Ni d’œuvre à accomplir
La vie serait si simple et belle
Et à saisir

Vous battriez la campagne
En long et en douceur
Vous enroulant comme un pagne
Aux hanches du bonheur
Puis bifurquant au désert
Avec des cris de joie
Mettriez l’or dans la poussière
A chacun de vos pas

Dépouillés de vos cadavres
Jetés aux quatre vents
Dessaisis de tout ce qui navre
Et afflige les gens
Elles ne vaudraient pas bien cher
Vos vies de malappris
Et pourtant seraient exemplaires
Pas vus pas pris

À l’écart et à l’écoute
Enfants si vous osiez
Délaisser les fausses routes
Et avancer nus pieds
Vers le chatoiement des marges
L’ombre le frais l’esprit
Là où l’on peut respirer large
Pas vus pas pris

Un corps diaphane
Dans un grand lit
La vie se fane
Jadis jolie
Dans l’ombre vague
Enfeuillagée
L’esprit divague
Presque étranger

Le cœur saccade
Comme hésitant
En embuscade
La nuit attend
Tissant sa toile
Semant son grain
De ses étoiles
Tombe un chagrin

Soupirs qui rôdent
Reflets glissants
Joies en maraude
Bonheurs absents
Comme en un rêve
Tout a passé
La vie est brève
A traverser

Dieu nous protège
Rideaux tirés
Sur le cortège
De nos regrets
Gentils atomes
Dispersez-vous
Bonjour fantômes
Tout est à vous

Fleurs en cascade
Merle chantant
Passez muscade
C’est le printemps
Dernier printemps

J’ai retrouvé le brouillon d’une chanson inachevée. Il date de 2013. C’est le moment où mon père et ma sœur avaient décidé qu’après plusieurs mois d’hôpital, ma mère n’était pas en état de rentrer chez elle et devait être placée en maison de retraite.

Où faudra-t-il que l’on pose
Les derniers de nos pas
Dans quel petit salon rose
Dans quel vieux galetas
Un bouquet de fauteuils roses
Un canapé fuschia
Dernier salon où l’on cause
Pourtant nul ne s’assoit

Tout est too much et tout moche
Et comme elle n’avait pas
Encore sa langue dans sa poche
Elle a crié : Pas ça !
Mais nous avons laissé faire
Nous l’avons laissée là
À la porte de l’enfer
Sur le seuil de l’effroi

On devinait à distance
Des vieillards à genoux
Des parodies d’existences
Des regards de hibou
Le désastre a un royaume
Pour peu que nos vies durent
On entre chez les fantômes
Et les spectres murmurent

viejos_comiendo_sopaGoya, Deux vieux mangeant la soupe, Musée du Prado

Elle errait dans l’antichambre
D’une ruine annoncée
De la douleur plein ses membres
Et l’esprit effacé
Son existence éphémère
Percluse de terreurs
De désarrois solitaires
De miroirs de laideurs

Que nous sussurera-t-elle
Quand nous viendrons la voir ?
Quels souvenirs de dentelle ?
Quels secrets cauchemars ?
Quel indiscible naufrage ?
Quels infimes bonheurs ?
Qu’aurons-nous donc en partage
À la fin de son cœur ?

Au bord de tes yeux
Jadis je vins au monde
Et le temps passa
J’inspirais de l’air
Toutes les six secondes
Et le temps passa
J’étais innocent
De ce drôle de drame
Où l’on me poussa
Quelques feuilles mortes
Tombèrent sur mon âme
Et le temps passa
 
La vie me happa
Ses charmes et ses pièges
Et le temps passa
Je m’abandonnais
A ses gracieux arpèges
Et le temps passa
Le temps de songer
À ce qu’est la jeunesse
Tout se dissipa
J’étais un enfant
Quand survint la vieillesse
Et le temps passa
 
feuilles-mortes-amou
 
Je n’avais appris
Que quelques pas de danse
Et le temps passa
Je sondais le ciel
Qui gardait le silence
Et le temps passa
J’inspirais j’expire
J’ai soufflé sur la flamme
Brilla-t-elle ou pas ?
Quelques feuilles mortes
Sont tombées de mon âme
Et le temps passa
 
 

david-sireDavid Sire et Fred Beauchain à Amou (2015)

L’un des moments les plus joyeux de l’édition 2015 de Chansons et mots d’Amou fut l’interprétation de Ça me gonfle par David Sire. Si j’y reviens aujourd’hui, c’est que David m’a envoyé le clip de la chanson, qui vient de sortir. J’ai plaisir à le partager ici.

David Sire est un chanteur à part, un chanteur libre. Il y a quelques années, renouant avec la tradition des comédiens ambulants, il a traversé la France seul, à bicyclette, de Paris à Sète, d’abord, puis d’est en ouest, de Strasbourg à Ouessant. A l’étape, il sortait sa guitare et improvisait un concert. C’est un esprit raffiné assoiffé de choses simples, un révolté en quête de paix. Il vit à la marge. Tout le reste le gonfle. Il a l’élégance de nous le dire en souriant.

 

Te souviens-tu des espaces
Par nous deux parcourus
De nos grands vols de rapaces
Furtifs et éperdus
Elles ne valaient pas bien cher
Nos vies de malappris
Mais nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

Nous tenions en équilibre
Sous des ciels de hasard
Résolus à vivre libres
Au milieu des radars
Nous connaissions les passages
Vers l’ombre et vers l’oubli
Pour sûr qu’on n’était pas sages
Pas vus pas pris

Et nous jetions nos carcasses
Dans les replis du vent
Ceux qui nous prenaient en chasse
Nous les semions souvent
L’or luisait dans la poussière
Sous nos pieds éblouis
Et nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

street tease© nonclickableitem

Nous migrions vers des zones
A l’écart des réseaux
Sous les saules et les aulnes
En suivant les ruisseaux
Escamotant la grisaille
Et les miroirs ternis
Nous nous glissions dans les failles
Pas vus pas pris

Nous découpions les frontières
Selon les pointillés
Les gens nous regardaient faire
Les yeux écarquillés
Nos enjambées étaient vastes
Et dans nos corps blanchis
Le temps coulait avec faste
Pas vu pas pris

Et nous jetions nos carcasses
Dans les replis du vent
Ceux qui nous prenaient en chasse
Nous les semions souvent
L’or luisait dans la poussière
Sous nos pieds éblouis
Et nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

Elle implore un peu de grâce
Pour son corps à l’abandon
Et se plaint fort à voix basse
Que le temps se fait trop long
— Chante encore pour moi, dit-elle
Pose ta voix dans mon cou
Frappe des mains bats des ailes
Il était une fois nous
Il était une fois nous

human-foetus

Par la porte et la fenêtre
Tout s’en va au vent qui vient
Il fallut mourir et naître
Chaque mère s’en souvient
— Chante encore pour moi, dit-elle
Pose ta voix dans mon cou
Frappe des mains bats des ailes
Il était une fois nous
Il était une fois nous

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