des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Nouvelles chansons

Alessandro Baricco et moi, étant sexagénaires tous les deux, nous éprouvons le même type de désarroi face à la révolution numérique et à la perte de repères qui, corollaire inévitable, accompagne le changement de civilisation que nous sommes en train de vivre. Lui en a tiré un livre, The Game, qui s’ouvre sur ces remarques : « Cela fait un moment que l’espace et le temps ne sont plus les mêmes (…) [Aujourd’hui] nous savons avec certitude que nous nous orienterons avec des cartes qui n’existent pas encore (…) Nous nous disons que tout ce qui se passe a certainement une origine et une destination, mais nous ignorons lesquelles. Dans quelques siècles, on se souviendra de nous comme des conquistadors d’une terre sur laquelle nous avons le plus grand mal aujourd’hui à retrouver le chemin de notre maison.* » Moi, il y a quelques années, j’en avais fait une chanson, sur le même constat : « pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères… qui réinventera le nord le cap et la boussole ? »

Qui ? Eh bien peut-être justement Baricco, dans The Game. J’y reviendrai. En attendant, voici la chanson.

Nos vies sont devenues si longues et nos raisons si courtes
Qu’on ne sait rien du monde où l’on va finir par échouer
On est tous des marcheurs face la steppe avec nos yourtes
On est tous des errants avec l’océan à braver

Pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères
Jetés – démerdez-vous ! – dans les nuages et les réseaux
Les vastes et beaux récits que se transmettaient nos grands-pères
Ne nous disent plus rien devant ces horizons nouveaux

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Nos vies sont traversées par de grands crépitements d’ondes
Des hordes d’avatars criblent la Terre de signaux
Des électrons bavards se posent en maîtres du Monde
Des fragments de virtuel ont pris greffe sur nos cerveaux

Où voulons-nous aller ? Quelle est désormais notre histoire ?
Qui, sous le ciel éteint, nous indiquera le parcours ?
Quel algorithme fou viendra fouiller notre mémoire ?
Et quel joueur de flûte exhumera des mots d’amour ?

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Réinventer
Réinventer
Réinventer nos vies

* The Game p26-27

Un corps diaphane
Dans un grand lit
La vie se fane
Jadis jolie
Dans l’ombre vague
Enfeuillagée
L’esprit divague
Presque étranger

Le cœur saccade
Comme hésitant
En embuscade
La nuit attend
Tissant sa toile
Semant son grain
De ses étoiles
Tombe un chagrin

Soupirs qui rôdent
Reflets glissants
Joies en maraude
Bonheurs absents
Comme en un rêve
Tout a passé
La vie est brève
A traverser

Dieu nous protège
Rideaux tirés
Sur le cortège
De nos regrets
Gentils atomes
Dispersez-vous
Bonjour fantômes
Tout est à vous

Fleurs en cascade
Merle chantant
Passez muscade
C’est le printemps
Dernier printemps

J’ai retrouvé le brouillon d’une chanson inachevée. Il date de 2013. C’est le moment où mon père et ma sœur avaient décidé qu’après plusieurs mois d’hôpital, ma mère n’était pas en état de rentrer chez elle et devait être placée en maison de retraite.

Où faudra-t-il que l’on pose
Les derniers de nos pas
Dans quel petit salon rose
Dans quel vieux galetas
Un bouquet de fauteuils roses
Un canapé fuschia
Dernier salon où l’on cause
Pourtant nul ne s’assoit

Tout est too much et tout moche
Et comme elle n’avait pas
Encore sa langue dans sa poche
Elle a crié : Pas ça !
Mais nous avons laissé faire
Nous l’avons laissée là
À la porte de l’enfer
Sur le seuil de l’effroi

On devinait à distance
Des vieillards à genoux
Des parodies d’existences
Des regards de hibou
Le désastre a un royaume
Pour peu que nos vies durent
On entre chez les fantômes
Et les spectres murmurent

viejos_comiendo_sopaGoya, Deux vieux mangeant la soupe, Musée du Prado

Elle errait dans l’antichambre
D’une ruine annoncée
De la douleur plein ses membres
Et l’esprit effacé
Son existence éphémère
Percluse de terreurs
De désarrois solitaires
De miroirs de laideurs

Que nous sussurera-t-elle
Quand nous viendrons la voir ?
Quels souvenirs de dentelle ?
Quels secrets cauchemars ?
Quel indiscible naufrage ?
Quels infimes bonheurs ?
Qu’aurons-nous donc en partage
À la fin de son cœur ?

Au bord de tes yeux
Jadis je vins au monde
Et le temps passa
J’inspirais de l’air
Toutes les six secondes
Et le temps passa
J’étais innocent
De ce drôle de drame
Où l’on me poussa
Quelques feuilles mortes
Tombèrent sur mon âme
Et le temps passa
 
La vie me happa
Ses charmes et ses pièges
Et le temps passa
Je m’abandonnais
A ses gracieux arpèges
Et le temps passa
Le temps de songer
À ce qu’est la jeunesse
Tout se dissipa
J’étais un enfant
Quand survint la vieillesse
Et le temps passa
 
feuilles-mortes-amou
 
Je n’avais appris
Que quelques pas de danse
Et le temps passa
Je sondais le ciel
Qui gardait le silence
Et le temps passa
J’inspirais j’expire
J’ai soufflé sur la flamme
Brilla-t-elle ou pas ?
Quelques feuilles mortes
Sont tombées de mon âme
Et le temps passa
 
 

david-sireDavid Sire et Fred Beauchain à Amou (2015)

L’un des moments les plus joyeux de l’édition 2015 de Chansons et mots d’Amou fut l’interprétation de Ça me gonfle par David Sire. Si j’y reviens aujourd’hui, c’est que David m’a envoyé le clip de la chanson, qui vient de sortir. J’ai plaisir à le partager ici.

David Sire est un chanteur à part, un chanteur libre. Il y a quelques années, renouant avec la tradition des comédiens ambulants, il a traversé la France seul, à bicyclette, de Paris à Sète, d’abord, puis d’est en ouest, de Strasbourg à Ouessant. A l’étape, il sortait sa guitare et improvisait un concert. C’est un esprit raffiné assoiffé de choses simples, un révolté en quête de paix. Il vit à la marge. Tout le reste le gonfle. Il a l’élégance de nous le dire en souriant.

 

Te souviens-tu des espaces
Par nous deux parcourus
De nos grands vols de rapaces
Furtifs et éperdus
Elles ne valaient pas bien cher
Nos vies de malappris
Mais nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

Nous tenions en équilibre
Sous des ciels de hasard
Résolus à vivre libres
Au milieu des radars
Nous connaissions les passages
Vers l’ombre et vers l’oubli
Pour sûr qu’on n’était pas sages
Pas vus pas pris

Et nous jetions nos carcasses
Dans les replis du vent
Ceux qui nous prenaient en chasse
Nous les semions souvent
L’or luisait dans la poussière
Sous nos pieds éblouis
Et nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

street tease© nonclickableitem

Nous migrions vers des zones
A l’écart des réseaux
Sous les saules et les aulnes
En suivant les ruisseaux
Escamotant la grisaille
Et les miroirs ternis
Nous nous glissions dans les failles
Pas vus pas pris

Nous découpions les frontières
Selon les pointillés
Les gens nous regardaient faire
Les yeux écarquillés
Nos enjambées étaient vastes
Et dans nos corps blanchis
Le temps coulait avec faste
Pas vu pas pris

Et nous jetions nos carcasses
Dans les replis du vent
Ceux qui nous prenaient en chasse
Nous les semions souvent
L’or luisait dans la poussière
Sous nos pieds éblouis
Et nous sautions les barrières
Pas vus pas pris

Elle implore un peu de grâce
Pour son corps à l’abandon
Et se plaint fort à voix basse
Que le temps se fait trop long
— Chante encore pour moi, dit-elle
Pose ta voix dans mon cou
Frappe des mains bats des ailes
Il était une fois nous
Il était une fois nous

human-foetus

Par la porte et la fenêtre
Tout s’en va au vent qui vient
Il fallut mourir et naître
Chaque mère s’en souvient
— Chante encore pour moi, dit-elle
Pose ta voix dans mon cou
Frappe des mains bats des ailes
Il était une fois nous
Il était une fois nous

Je veux rentrer chez moi
Embrasser mon grand-père
J’ai marché si longtemps
Je veux rentrer chez moi
Sur le sol de la chambre
Jouer avec mon frère
Shooter dans un ballon
Je veux rentrer chez moi
 
Je veux rentrer chez moi
Trouver dans la cuisine
Un bol de lait bien chaud
Qui se couvre de peau
Voir passer dans la rue
Arondes et dauphines
Et des Simca Versailles
Et des 4 CV
 
Je veux rentrer chez moi
Je veux compter mes billes
Et voir à la télé
La vie des animaux
Je veux jouer au nain jaune
Réunir sept familles
Rentrer à l’écurie
Sur mes petits chevaux
montrouge monument aux morts
Je veux rentrer chez moi
Revoir par la fenêtre
Le monument aux morts
Entouré de drapeaux
Portés par des poilus
La soixantaine alerte
Qui saluent au clairon
Et s’en vont au bistro
 
Je veux rentrer chez moi
Apprendre que la Loire
Prend sa source en ruisseau
Au mont Gerbier de Jonc
Colorier mes cahiers
Lire un livre d’histoires
Chanter que les colchiques
Dans les prés fleuriront
 
Je veux rentrer chez moi
Dans mon jardin d’enfance
Que le temps bulldozer
A jadis défoncé
Je veux rentrer chez moi
En mil neuf cent soixante
Au cœur de mon enfance
Et me mettre à rêver

Pour les noces de diamants de Jacques et Charlotte Plas, mes beaux-parents, j’ai composé une chanson dont je livre ici une version guitare-voix enregistrée à la va-vite sur mon smartphone.

jacques et Charlotte 4

Soixante ans que nous cheminons
Et même davantage
Main dans la main front contre front
Ce fut un beau mariage

Qu’elle fut belle la saison
En ce lointain décembre
Quand Dieu nous unit pour de bon
Et bénit notre chambre

Nos coeurs s’aimaient à corps perdu
Et malgré nos tempêtes
Personne jamais n’est venu
Rompre leur tête à tête

Sept enfants la vie nous donna
Ce fut notre richesse
Plus grande que tout l’or du roi
Notre chant d’allégresse

Tout fut vibrant intense et beau
Si rien ne fut facile
Il a tangué notre bateau
Sur les ans indociles

C’est bientôt le bout du bonheur
Mon Dieu que le temps passe
Pour l’amour l’ombre et la lueur
Seigneur nous rendons grâce

Soixante ans que nous cheminons
Et même davantage
Main dans la main front contre front
Un sacré beau voyage

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New Morning MG0205

© Joël Mathieu

Puisque je chante demain soir dans la Drôme, à Dieulefit, et que je m’en vais passer par Montélimar, je saisis cette occasion pour mettre en ligne la version de La chatte à nougat filmée au New Morning. A Dieulefit, c’est La Fontaine / Brassens que le public pourra entendre, mais j’espère revenir un jour prochain dans la région pour y chanter mon propre répertoire, et l’histoire de ce matou plein de désir qui se rêve en Johnny Hallyday. En attendant le Tennessee.

Et j’embrasse amoureusement ma Claudine, qui fête aujourd’hui son anniversaire, car j’ai la chance et le bonheur (contrairement à ce pauvre matou) de l’avoir tout près de moi.


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