des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

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« Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée.
— J’ai arrêté car c’était difficile et très mal payé, m’avait-il affirmé en rangeant son ancien matériel de travail dans un coffret laqué. »

Ainsi débute le roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles. Il y a le père, le fils, et la mère, qui « ne voulait entendre parler ni de tracas ni de tristesse », et qui dansait « tout le temps, partout » sur la même chanson de Nina Simone, Mister Bojangles (he jumped so high, he jumped so high, then he lightly touched down).

Ce livre est un bijou : de fantaisie, de drôlerie, d’émotion. Rarement un récit aura fait percevoir avec autant de sensibilité la face claire et vénéneuse de la maladie mentale : non pas son côté douloureux pénible et terne, mais cette échappée poétique, colorée, fleurie, joyeuse qu’elle propose parfois vers une vie imaginaire certes, mais augmentée. Une vie intense et instable où de nouvelles lois règnent, des logiques alternatives, des fêtes vertigineuses, des libertés bouleversantes, une vie de danse au-dessus du gouffre, une vie comme une consumation dévorante dont, quand tout est brûlé, la lumière ne s’éteint pas.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, éd Finitude

​C’était en avril 1997, il y a vingt ans. Je quittais Flammarion après neuf ans de services qu’avec le recul on peut qualifier, il me semble, de « bons et loyaux ».

Je garde une tendresse toute particulière pour ce temps passé rue Racine. La maison était remplie de gens extraordinaires, éditeurs, auteurs. Je les admirais. Je crois que je les voyais comme des sortes de sorciers, de magiciens, qui avaient accès à des cavernes pleines de verbe et de pensée dont ils ressortaient avec des livres, quand je m’affairais surtout de l’extérieur. Ils m’intimidaient, me charmaient. Au fond, j’étais dans ce milieu comme une midinette plongée dans un bal perpétuel de grandes dames et de beaux messieurs, vaguement enivré par les parfums d’intelligence et de pouvoir qu’ils laissaient dans leur sillage, ému d’avoir fait un tour de valse avec eux. Et je me souviens aussi du plaisir que j’avais à me mettre à l’écart, en allant marcher, quelle que soit la saison, seul, dans la rue de Médicis et les allées du Luxembourg.

 

​Écoutez nos défaites est un livre magnifique de Laurent Gaudé. Deux militaires chargés de missions spéciales, un Français, un Américain (Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Libye…) doivent se rencontrer, et l’un d’eux doit mourir. Leur histoire donne lieu à une vaste et puissante méditation polyphonique sur l’impossibilité de la victoire. D’Hannibal au Roi des rois d’Ethiopie, en passant par le général Grant, quelle que soit la lutte que l’on mène et quelle que soit l’issue de la bataille, aucun guerrier, intimement, ne peut se déclarer vainqueur.

Le mythe le dit : la défaite est inéluctable, dès avant le combat. Tout homme de guerre doit payer « la part du vent ». Voyez Agamemnon sur la côte, à Aulis. Les Grecs, sous son commandement, sont assemblés par milliers sur le rivage, prêts à embarquer pour Troie. Leurs navires sont là, mais les voiles pendent. Ils attendent. Pendant des semaines, ils attendent. Les dieux leur refusent le vent. Alors Agamemnon paye le tribut pour que le vent se lève. Il sacrifie sa fille Iphigénie. Elle meurt, et une brise puissante et favorable se met à souffler.

Mais pour lui, plus de victoire possible : le succès des armes aura beau être aussi éclatant qu’on voudra, il aura la couleur d’une défaite. Tout vrai guerrier, tout vrai conquérant le sait : il faut tuer sa part d’innocence pour partir au combat. Gaudé : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? »

Sacrifice d’Iphigénie Pompéi

Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé, Editions Actes Sud

C’est un de mes grands plaisirs sur le réseau que d’avoir quelques amis bien choisis, qui ont des lettres et du goût, et grâce auxquels je découvre des merveilles que j’ignorais.

Trois lignes parfois suffisent à mon bonheur. Ainsi de Ce soir, poème de Giuseppe Ungaretti, composé en 1916, dont on dirait un haïku :

Balustrade de brise
pour appuyer ce soir
ma mélancolie

Ou encore cette Allégresse des naufrages :

Et tout de suite il reprend
le voyage
comme
après le naufrage
un loup de mer
survivant


Vie d’un homme Ungaretti Poésie 1914-1970, Editions de Minuit / Gallimard

Merci à Dominique Cara.

 

M’étant procuré le dernier ouvrage de Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise, je l’ouvre et tombe sur cette citation de Madame de Staël, en exergue :

« La différence que j’établirais entre la bêtise et la sottise est que les bêtes (animales ou humaines) s’accommodent assez facilement des lois de la nature, tandis que les sots prétendent toujours les dominer ».

Je déguste longuement, et referme le livre. Je poursuivrai plus tard. Le plaisir de cette phrase, à soi seul, justifie déjà l’achat du bouquin.

Le génie de la bêtise, Denis Grozdanovitch, Grasset

Vous tombez parfois sur une pépite, au hasard d’une promenade sur facebook. Elle niche dans le mur d’un ami, dans un commentaire, ou même dans une réponse à un commentaire, et, passé le moment de joyeuse sidération initiale (la surprise, l’émerveillement de la trouvaille), vous vous mettez à examiner de plus près cette chose inattendue, vous voulez absolument en connaître davantage, vous vous renseignez sur elle, et vous lancez vos moteurs de recherche pour explorer l’horizon qu’elle vous ouvre. Si c’est une musique, vous recherchez d’autres compositions du même artiste ; si c’est une photo ou un dessin, d’autres de ses oeuvres. Et si c’est un texte, pour peu qu’il soit ancien, vous voulez savoir d’où il sort, qui en est l’auteur, et le Graal est alors d’en retrouver la source sur Google Books.

C’est ainsi qu’il y a trois jours j’ai lu ce texte sur l’Epiphanie, juste après avoir mis en ligne Le voyage des mages :

« Demain matin, j’entendrai les cloches des Rois, des trois vrais rois, des trois authentiques et très-vieux rois qui vinrent, une fois, en pleurant d’amour, du fond de l’Asie, pour adorer un Enfant pauvre.
« On ne sait pas au juste d’où ils venaient, ces étrangers, mais c’était d’infiniment loin et leur puissante caravane aggravait, dit-on, le silence des solitudes, tellement ils se recueillaient à la pensée de contempler dans ses langes un petit Seigneur sans pain ni maison, qui résorbait en lui toute la joie des cœurs et toute la beauté des mondes. »

Sous le coup de ces deux phrases magnifiques, j’en ai remonté le cours, jusqu’à l’ouvrage hirsute dont elles sont extraites, Belluaires et Porchers, de Léon Bloy.

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C’est un hallucinant recueil d’articles critiques et pamphlétaires, souvent bien éloignés du recueillement muet des Mages. Il y est question de Lautréamont, de la tour Eiffel, d’Alphonse Daudet, des Goncourt. Bloy y déploie, comme il le dit lui-même, « l’insolite véhémence de [ses] clameurs vitupératoires », pour composer au fil des pages une méditation saisissante et douloureuse, pour éructante qu’elle soit, sur ce qu’est un Artiste, son intarissable soif d’absolu, son refus obstiné de toute compromission, son « adoration de l’Indigence »,  ce qui le rend semblable à ces rois pélerins qui « portaient de véritables couronnes qu’il n’eût pas été facile de leur prendre et qu’on eût vainement essayé de transformer en des colliers d’esclavage et d’ignominie, — étant forgées de cet Or brûlant dont est pavé le séjour des artistes calamiteux, quand ils sont morts et qu’on les a fourrés sous la terre. »

C’est un livre étonnant. Je ne l’aurais pas acheté de moi-même, mais une amie me l’a offert, et j’avoue l’avoir dévoré. C’est le récit détaillé et inédit des deux dernières années de la vie de Thierry Le Luron, doublé d’une enquête sur la chose terrifiante et maléfique qu’était alors, au milieu de la décennie 80, le SIDA. Le virus inconnu face à l’amuseur célèbre. Comment un agent pathogène qui végétait au cœur de l’Afrique en vient-il à détruire une partie de la jeunesse brillante et libre de l’Occident ? Comment un jeune homme au faîte de sa gloire va-t-il vivre sa chute, sa passion et sa mort ?

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Tout y est raconté sans fard : déni, fuite en avant, souffrance, tabous, mensonges, révoltes, combat, abattement… Mais au-delà du portrait d’un homme affrontant sa maladie et du tableau de l’époque, c’est la description, sensible et passionnante, de l’entourage qui m’a le plus touché. On découvre dans ce livre à quel point un manager et un producteur peuvent compter dans la vie d’un artiste, et comment, à rebours de l’image que s’en fait généralement le public, ceux qui entouraient Thierry Le Luron (Hervé et Roland Hubert, que j’ai la chance d’avoir connus) ont porté leur métier au plus haut degré de noblesse qui se puisse concevoir.

De bruit et de fureur, par Virginie de Clausade, Plon, 16,90€

Il y a l’angoisse de la page blanche, que décrit ainsi Charles Juliet : « Quand tu es penché sur la page blanche, pourquoi ces inhibitions, ce blocage, cette impression que tu es attelé à une tâche aux difficultés insurmontables ? D’emblée une sensation de fatigue. La conviction que tu ne pourras qu’échouer. Cependant, tu te refuses à accepter cette fatalité de l’échec. Alors contre tout bon sens, tu avances dans la nuit… Ainsi sans fin. Ainsi cet épuisement qui te maintient en permanence à l’extrême de ce que tu peux.1 »

Il y a l’angoisse de la boite de Pandore, éprouvée par Nikos Kazantzaki : tracez des mots, et ils vous trahissent. « Les lettres de l’alphabet me terrorisent. Ce sont de mauvais génies rusés, impudiques et perfides. Dès que pour les délivrer on ouvre l’écritoire, ils s’enfuient, déchaînés, incontrôlables. Ils s’animent, s’unissent, se séparent et s’alignent tout noirs, sur le papier, avec leurs queues et leurs cornes. Et c’est en vain qu’on les rappelle à l’ordre et qu’on les supplie, ils n’en font qu’à leur tête. Ainsi, dans leur folle sarabande, ils dévoilent sournoisement ce qu’on voudrait cacher, et refusent au contraire d’exprimer ce qui, au plus profond de notre cœur, lutte pour sortir et parler aux hommes.»

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À ces deux angoisses, j’ajouterai volontiers celle de l’accroche. Trouver les premiers mots, ceux qui coulent, sonnent, s’emboîtent, s’agencent bien, ceux qui donnent l’idée et le ton, ceux auxquels il faudra rester fidèle parce qu’ils indiquent le cap qu’on s’efforcera ensuite de tenir jusqu’au bout.

1 Charles Juliet, Lambeaux (cité par Marina Tomé sur sa page FB) / 2 Nikos Kazantzaki, Le pauvre d’Assise

​Je possède les six lourds volumes du dictionnaire Larousse du XXè siècle parus annuellement de 1928 à 1933. Ils me viennent de ma grand-mère paternelle. C’est une mine d’informations incroyable sur des personnages historiques oubliés, et tout ce qui concerne les arts et métiers : les techniques et les outils des artisans y sont décrits avec une exhaustive précision. C’est presque un manuel de survie. Si la mondialisation et la grande distribution venaient à s’effondrer et qu’il faille à nouveau faire avec des ressources locales, on trouverait dans ces pages tout un savoir-faire aujourd’hui disparu.

Larousse XXè siècleCe Larousse a fait l’exode. En juin 1940, mon père, qui venait d’avoir son permis, a emmené sa mère et son petit frère sur les routes du sud. Ils ont voyagé avec dans la voiture quelques valises, trois poules, et le dictionnaire. Ma grand-mère prétendait que cela valait mieux que n’importe quel roman, et qu’ils emportaient ainsi « la langue française avec eux ».

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Il ne faut jamais attendre pour revoir les gens qu’on aime. Je le savais. Aussi, peu de temps après nous être retrouvés sur facebook, j’ai proposé à Monique Nemer que nous déjeunions ensemble. Elle habitait sur l’île d’Oléron, mais nous avions pris un rendez-vous de principe pour son prochain passage à Paris. Elle ne viendra pas. Elle vient de mourir.

Je l’avais connue chez Flammarion où elle travaillait au département littéraire avec Françoise Verny.  Issue d’un milieu très modeste, elle avait réussi à faire des études très brillantes, et je me souviens du vibrant éloge qu’elle rendit un jour à sa mère, pour les sacrifices qu’elle avait faits pendant la guerre, afin que sa petite fille (elle était née en 1938) ne meure pas de faim. Reçue major à l’agrégation de lettres, spécialiste incontestée de grammaire, elle était venue à l’édition sur le tard, et continuait à assurer des cours à la fac de Caen.

On lui confiait les livres des auteurs réputés les plus difficiles, sur la forme ou dans le fond. Jean Dutourd, qui écrivait un français impeccable, fut « traité » par  Monique. Elle trouva une faute de style dans son manuscrit, et eut la candeur de le lui dire au téléphone. — Ça m’étonnerait, répondit Dutourd, et il raccrocha. Quelques jours plus tard, il reconnut qu’elle avait raison. Une autre fois, comme je la savais aux prises avec un volumineux nouvel ouvrage de Jean-François Kahn, je lui en demandai des nouvelles, et comment il se présentait : — Comme d’habitude, soupira-t-elle : ça part de la Genèse et ça va jusqu’à mercredi en huit.

Il y a six semaines, j’ai commis un article sur la concordance des temps (Trépas et grammaire).  Elle l’a commenté, comme si elle avait annoté une copie : « J’ai beaucoup apprécié l’argumentation », et je me suis senti comme un jeune élève félicité par son professeur. 

Mon changement de vie l’avait déconcertée. Je ne crois pas qu’elle soit jamais venue à l’un de mes concerts. Le dernier mot que j’ai reçu d’elle faisait suite à mon blog sur les Chansons pour aller en prison : « Vais-je enfin comprendre ce qui me rend perplexe (mais admirative) depuis si longtemps ? »

M Nemer

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