des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

Un mien beau-frère (l’un des six encore en activité), avec qui je me trouvais cet été au mariage d’une commune nièce, a pris cette photo de moi étendu sur le pont d’une goélette alors que je venais de barboter dans la mer Egée. Il me l’a envoyée assortie du commentaire suivant : « Un homme heureux 😃 ! Ayant réussi sa vie sans le manuel ! »

Je me réjouis de donner cette impression. Est-elle juste ? C’est peut-être ce que je m’efforçais de vérifier à la lecture de cet ouvrage intitulé Réussir sa vie du premier coup*.

Si l’on ne me voit pas rire, alors que ce livre est très drôle et parodie brillamment tous les ouvrages de développement personnel dont nous inondent depuis quelques années une multitude de coaches, psychologues, philosophes et autres maîtres (soi-disant) spirituels, c’est sans doute qu’à ce moment-là j’en suis encore aux lignes qui résument le constat initial de l’auteur :

« Vivre est devenu aujourd’hui un objectif à part entière auquel il convient de consacrer une bonne partie de sa vie, ce qui nous laisse de moins en moins le temps de vivre. On ne vit pas, on DOIT vivre (…)
Nos ancêtres n’étaient pas contraints à une ambition aussi extravagante (…) et se contentaient la plupart du temps d’éviter de mourir, et de se reproduire (…) sans avoir en même temps à se soucier de quelque chose d’aussi dérisoire et incertain que leur pauvre épanouissement personnel. »

C’est une observation qui me paraît fort juste, et qui en dit assez long sur le caractère de notre époque pour qu’on n’y trouve pas uniquement matière à rigoler.

 

* Réussir sa vie du premier coup, “the ultimate guide”, par Yves Cusset, éditions Flammarion

« De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes ? » Sérotonine p94
 

Il n’y a qu’un plan. Le génie de Houellebecq, c’est ça : savoir que toute la vie d’un individu se déploie dans un même plan, les choses essentielles comme les choses futiles, les bonnes comme les mauvaises, celles qu’on donne à voir comme celles que l’on cherche à cacher, et savoir l’écrire. C’est de ne pas faire le tri, dans les pensées qui viennent à son narrateur, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est de savoir que l’esprit humain est incongru. Tout se côtoie, se juxtapose, et Houellebecq dit tout, sans filtre. Il saisit la pensée avant que le convenable, le raisonnable, le moral n’entrent en ligne de compte. Il la restitue dans cet état d’équivalence presque enfantin où elle existe en amont du surmoi.

Et moi, je me reconnais dans cette façon de penser candide et dérisoire, et c’est pour ça je crois que Houellebecq me fait tant rire.

Un brave sénateur américain, M. Orrin Hatch, a eu récemment la surprise d’apprendre sur Google qu’il était mort depuis le mois de septembre dernier. Que fit-il ? Il appela Google. « Allo Google ? Nous devrions nous parler. »

Depuis, chacun loue l’humour du sénateur, comme le relate l’article du Monde par lequel j’ai appris l’affaire.

Il était déjà arrivé la même mésaventure à l’écrivain anglais Jerome K. Jerome. Un journal ayant annoncé son décès, il téléphona au rédacteur en chef : — Alors, John, vous savez que je suis mort ? — Oui, répondit l’autre, mais… d’où m’appelez-vous ? ** Cité par FX Testu, Le bouquin des méchancetés, Robert Laffont

Dans son livre « Une Odyssée », qu’il a construit comme une subtile et savante méditation sur l’Odyssée d’Homère, Daniel Mendelsohn écrit que contrairement à l’Iliade, qui est une épopée guerrière, l’Odyssée est « un poème sur le monde de l’après guerre (…) qui explore, entre autres, ce à quoi ressemble un héros quand il n’y a plus de combat à livrer. »

Voilà la clé qui, au-delà des récits d’aventure, explique la fascination que l’Odyssée exerce depuis trois mille ans sur ses lecteurs. Qu’est-ce qu’un héros lorsqu’il n’est plus qu’un homme, et qu’il subit les événements au lieu de les provoquer ? Et que lui reste-t-il ? Le voyage, l’errance, la séduction des rencontres (Calypso, Circé, Nausicaa), la plongée dans l’anonymat (mon nom est Personne), la douleur de l’absence, la jeunesse perdue, le désir du retour…

Plus d’ennemis à terrasser, plus de victoire possible, plus rien de décisif, mais des confrontations douloureuses et incertaines : avec les éléments, avec le temps qui passe, avec soi-même. Ulysse a renoncé à l’immortalité. Il a renoncé à la gloire. Il va découvrir tout ce qui fait le prix et la vraie beauté d’une vie d’homme : une femme (Pénélope), un fils (Télémaque), un père (Laërte), un vieux chien, et un petit royaume, Ithaque, c’est-à-dire un chez soi qui pourrait n’être qu’un jardin.

Une Odyssée, Daniel Mendelsohn, éditions Flammarion

Pour un bon livre, combien de mauvais ? Il y a pour ma part fort longtemps que je ne m’oblige plus à lire in extenso les ouvrages qui m’embêtent, fussent-ils signés par les meilleurs auteurs. Je les laisse volontiers me glisser des mains au bout de deux ou trois chapitres.

Henri Jeanson, qui fut critique de théâtre, faisait la même chose (en plus voyant) en quittant les pièces à l’entracte. Quand on l’interrogeait sur les raisons de sa sortie : — J’ai vu le premier acte, répondait-il, et les deux suivants sont du même auteur…


La librairie Caractères, de Mont-de-Marsan, accueillera ce soir à 19h la conférence de presse au cours de laquelle sera officiellement présenté le programme de la prochaine édition de Chansons et Mots d’Amou.

J’y ferai une lecture de trois textes courts et drôles de Pierre Desproges, Roland Dubillard et Alexandre Vialatte, sur un accompagnement musical spécialement mitonné par Alexis Kune et son accordéon. Je ne doute pas que notre prestation donnera aux auditeurs présents l’agréable avant-goût d’un festival consacré à « la gaîté, la fantaisie et toutes ces sortes de choses ».

Nul besoin donc d’attendre les 3, 4 et 5 août pour se dérider : il suffit de venir tout-à-l’heure au 17 rue Maréchal Bosquet. On pourra par la même occasion y faire le plein d’excellents ouvrages.

Avis à tous les Landais qui pourront venir !


Quand je repense à mes années d’édition, et à tant de mauvais livres que j’ai eus en main à l’état de manuscrits avant d’en refuser la publication, je regrette de n’avoir pas accompagné mes refus d’un petit mot tout simple, qui aurait dit : — Monsieur (ou Madame), je vous invite à méditer cette pensée de La Bruyère : « La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point ».


On apprend ce matin la mort de Stephen Hawking. Je me souviens que sa Brève histoire du temps avait été publiée en français chez Flammarion peu après mon arrivée. Ce fut un énorme succès de librairie (auquel je n’étais évidemment pour rien).

On disait dans l’édition à l’époque que jamais un livre illisible ne s’était aussi bien vendu. C’est que le personnage fascinait : le décalage entre ce corps infirme cloué dans un fauteuil et un esprit incroyablement libre et délié, et la course effrénée qu’il menait contre la mort (à vingt et un ans les médecins lui donnaient encore deux ans à vivre : il vient de s’éteindre à 76 ans).

Hawking avait pour ambition de formuler une théorie ultime qui expliquerait tout de l’Univers, de sa naissance à sa fin. Les trous noirs étaient l’une des clés du mystère. Mais il confiait ne pas être mécontent de ne pas y arriver. Des articles sur lui que j’ai lus ce matin, je retiens deux phrases : « Cela doit être ennuyeux d’être Dieu et de n’avoir rien à découvrir ». Et celle-ci, que rapportent ses enfants : « L’univers ne serait pas grand chose s’il n’abritait pas les personnes que l’on aime ».

Paul Otchakovsky-Laurens vient de mourir. C’était un homme humble, passionné, délicieux.

Du temps de 00h00, j’étais allé le voir pour qu’il me cède les droits numériques sur quelques titres de son catalogue. Je lui avais fait la démonstration du premier eBook dont je possédais un prototype. — C’est formidable. Jean-Pierre, est-ce que vous pourriez m’avoir un eBook ? Vous savez, je lis tous les manuscrits que je reçois. Le week-end je pars à la campagne avec des kilos de papier. Là, je chargerai tout dans la tablette. Je sais qu’elles ne sont pas encore disponibles en Europe… sauf peut-être pour vous ?

J’étais retourné quelque temps plus tard rue Saint André des Arts lui offrir une machine. Il m’en avait été reconnaissant. Je crois qu’il s’en est servi pendant deux ou trois ans.

Dans l’édition tout le monde aimait POL et le respectait. Plusieurs articles sont parus aujourd’hui retraçant son parcours et la manière incroyablement subtile et persévérante dont il exerçait son métier. Je partage la peine de Marion Mazauric, qui doit avoir l’impression d’avoir perdu un grand frère. Et j’éprouve le même sentiment qu’Abel Gerschenfeld, qui écrit : « Immense tristesse en apprenant la mort de Paul Otchakovsky-Laurens. C’était un prince de l’édition. Pas sûr qu’il y en ait d’autres ».

« Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée.
— J’ai arrêté car c’était difficile et très mal payé, m’avait-il affirmé en rangeant son ancien matériel de travail dans un coffret laqué. »

Ainsi débute le roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles. Il y a le père, le fils, et la mère, qui « ne voulait entendre parler ni de tracas ni de tristesse », et qui dansait « tout le temps, partout » sur la même chanson de Nina Simone, Mister Bojangles (he jumped so high, he jumped so high, then he lightly touched down).

Ce livre est un bijou : de fantaisie, de drôlerie, d’émotion. Rarement un récit aura fait percevoir avec autant de sensibilité la face claire et vénéneuse de la maladie mentale : non pas son côté douloureux pénible et terne, mais cette échappée poétique, colorée, fleurie, joyeuse qu’elle propose parfois vers une vie imaginaire certes, mais augmentée. Une vie intense et instable où de nouvelles lois règnent, des logiques alternatives, des fêtes vertigineuses, des libertés bouleversantes, une vie de danse au-dessus du gouffre, une vie comme une consumation dévorante dont, quand tout est brûlé, la lumière ne s’éteint pas.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, éd Finitude


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