« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Livre et édition

La toile des contes. C’est ainsi que s’appelait la collection que Jean-Claude Carrière dirigeait chez 00h00. (J’en ai conservé quelques titres dans ma bibliothèque.)

À propos de ces récits, où l’Afrique et l’Orient se taillent la part du lion, Carrière notait qu’on en avait la mémoire parce qu’au XIXe siècle, époque des occupations coloniales, certains administrateurs européens, par curiosité ou par sympathie, avaient recueilli des traditions orales et les avaient transcrites. « Ils sont, poursuivait-il, les premiers témoignages que nous possédions, en anglais ou en français, sur une très longue tradition d’imagination et de pensée. Il faut naturellement les prendre avec précaution, car ils portent la marque du temps où ils ont été recueillis, et de la mentalité des premiers folkloristes (…) [Ils sont] une première oreille tendue, une première rencontre, faite d’intérêt, de surprises et souvent d’émerveillement. Et sachons que ces textes rapportés sont parfois les seuls témoignages qui nous restent sur des peuples qui, sans cela, n’auraient même pas laissé leur nom dans l’histoire. »

Le mot de l’éditeur précisait qu’en les publiant, nous voulions en effet donner à entendre « la sagesse diverse du monde, sur la perte de laquelle notre époque actuelle de globalisation aurait intérêt à méditer ».

Jean-Claude Carrière habitait une très jolie maison dans le neuvième arrondissement de Paris. On entrait dans un immeuble, on franchissait le porche, et l’on débouchait sur un jardin sur lequel donnait sa demeure. Je m’y suis rendu trois ou quatre fois. À l’étage se trouvait une bibliothèque extraordinaire qui avait envahi les escaliers.

C’était du temps de 00h00. Cet homme s’intéressait à tout, y compris à la naissance de l’édition en ligne et aux perspectives qu’elle offrait. Comme il possédait une collection unique de contes de tous les temps et de tous les pays, dans des éditions anciennes depuis longtemps épuisées, il avait été séduit par l’idée de les numériser pour les rendre à nouveau accessibles au public. Il s’était gracieusement lancé dans le travail d’en faire une sélection et de les assortir d’une présentation rédigée par ses soins. Il avait même accepté d’en faire une version audio, qu’il avait enregistrée lui-même pendant plusieurs journées, en studio.

Tout ceci s’était passé avec une simplicité merveilleuse. Cet homme, qui avait tant d’autres projets sur le feu, s’était montré d’une disponibilité totale. Il nous avait confié sans hésiter des dizaines de livres rares, et je ne suis pas sûr de l’avoir suffisamment remercié de l’élégance avec laquelle il nous avait offert son temps et son immense savoir.

Les éditeurs ont longtemps perpétué cette tradition bien française que les choses importantes se traitaient autour d’une table. Françoise Verny n’était pas la dernière à s’y conformer. Le Récamier, Cagna, elle invitait tous les jours des auteurs, pour des additions souvent rondelettes.

Un jour qu’il était de mauvaise humeur et parcourait en détail les comptes de la maison, Charles-Henri Flammarion s’en émut.
— Comment pouvez-vous approuver des montants pareils ? me reprocha-t-il.
— Enfin, Charles-Henri… C’était comme ça avant mon arrivée. Ces notes de frais font partie des avantages en nature que vous lui avez consentis. Elles sont quasi-statutaires. Françoise y tient.
— Vous allez lui dire que ça ne peut pas durer !

J’eus donc un entretien avec elle. Elle me regarda sans dire un mot, œil noir, paupière mi-close, triturant nerveusement de sa main son paquet de Gitanes, marquant par un petit son rauque la fin de chacune de mes phrases. Pendant un mois, elle ne m’adressa plus la parole.

Ce mois échu, elle vint en personne dans mon bureau me présenter une note dont le montant avait triplé. Repas au caviar, grands crus à gogo : elle avait largement régalé ses convives.
— Françoise !… soupiré-je (non sans admirer l’ampleur et la justesse de la provocation), celle-ci, je ne la signe pas.
— J’espère bien, grommela-t-elle, elle est pour Charles-Henri.

Je plaçai la feuille et le paquet de justificatifs dans une enveloppe, que je remis en main propre à son destinataire.
— Voici la réponse de Françoise, Charles-Henri. A vous de voir…

Il signa.

Parmi les auteurs de théâtre de second ordre, celui qui a l’honneur, si l’on veut, d’ouvrir la série, c’est Rotrou. Bien qu’il ait une rue symétrique à celle de Corneille de l’autre côté du théâtre de l’Odéon à Paris, le jugement sur son œuvre ne le place pas au niveau de son contemporain (il était né en 1609, Corneille en 1606). C’est ainsi que le répertoire officiel des Célébrations nationales de 2009 le mentionne comme « le plus éminent des moins éminents dramaturges du Grand Siècle ». Inférieur à Corneille donc : voilà pour sa postérité littéraire.

Mais pour ce qui est du courage et du sens du devoir, supérieur à Montaigne. En 1585, alors que celui-ci était maire de Bordeaux, une épidémie de peste se déclara ; par crainte d’être contaminé, il quitta la ville. En 1650 au contraire, Rotrou, qui occupait à Dreux la charge de lieutenant particulier au bailliage, resta à son poste lorsqu’une « fièvre pourprée s’étant répandue dans la ville, y faisait périr jusqu’à vingt personnes par jour ». Et — précise la notice — « malgré les sollicitations de sa famille, il ne voulut pas abandonner ses concitoyens sur lesquels sa charge l’obligeait de veiller, et succomba, victime de son zèle. »

On pourra sans doute, dans les temps qui viennent, observer des comportements semblables à celui de l’un et de l’autre, en raison de l’épidémie due au coronavirus.

Ils s’appellent Nivelle de la Chaussée, Baron, Legrand, Dancourt, La Harpe, Sedaine. Ils ont été actifs aux XVIIè et XVIIIè siècles, et leurs écrits occupent 40 volumes dans la bibliothèque de mes beaux-parents. Ce sont les auteurs de théâtre « de second ordre », d’après les imprimeurs Mame et Egron qui les ont publiés entre 1810 et 1816.

Ceux du premier ordre, tels qu’ils sont mentionnés sur la page de garde, sont Corneille, Racine, Molière, Regnard, Crebillon, Voltaire. Je doute qu’aucun des autres eût apprécié d’être relégué dans une catégorie inférieure. Mais entre ça et l’oubli complet, que préférer ? On peut toujours miser sur le temps pour sortir du purgatoire : il arrive que les jugements évoluent avec les époques. Voyez les deux derniers volumes de la série : on y trouve Diderot, et Beaumarchais. Aujourd’hui celui-ci tiendrait une des premières places, tandis que Regnard jouerait en seconde division.

J’ai lu hier Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, un livre magnifique qui fait entendre, illustre et prolonge, en méditant somptueusement sur elles, quelques phrases puissantes de Saint Augustin.

En exergue est placée celle-ci :

« Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. »

Je l’ai reçue comme une réponse à « l’avis de tempête » que j’avais publié la veille. Au fond, toutes les époques ont attendu la fin du monde. Et toutes, sous une forme ou sous une autre, l’ont plus ou moins connue. Car l’homme déteint sur le monde et le perçoit à son image, et la loi du temps, qui condamne l’homme à la vieillesse, s’applique pareillement au monde : si l’un est mortel, l’autre est mortel aussi. D’ailleurs Saint Augustin poursuit : « Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, et il meurt. Dans sa vieillesse, l’homme est rempli de misère, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités. »

Il y a beaucoup d’arguments, et semble-t-il une conjonction inédite de « calamités » objectives, pour faire de notre époque un temps où l’agonie du monde est particulièrement visible et sa fin imminente. Mais celle-ci n’a cessé d’advenir et de se renouveler : périodes glaciaires, déluge, chute de Rome et des empires, peste noire, révolutions, guerres mondiales. Les générations passent, et l’Apocalypse roule à l’horizon pour les siècles des siècles.

Un mien beau-frère (l’un des six encore en activité), avec qui je me trouvais cet été au mariage d’une commune nièce, a pris cette photo de moi étendu sur le pont d’une goélette alors que je venais de barboter dans la mer Egée. Il me l’a envoyée assortie du commentaire suivant : « Un homme heureux 😃 ! Ayant réussi sa vie sans le manuel ! »

Je me réjouis de donner cette impression. Est-elle juste ? C’est peut-être ce que je m’efforçais de vérifier à la lecture de cet ouvrage intitulé Réussir sa vie du premier coup*.

Si l’on ne me voit pas rire, alors que ce livre est très drôle et parodie brillamment tous les ouvrages de développement personnel dont nous inondent depuis quelques années une multitude de coaches, psychologues, philosophes et autres maîtres (soi-disant) spirituels, c’est sans doute qu’à ce moment-là j’en suis encore aux lignes qui résument le constat initial de l’auteur :

« Vivre est devenu aujourd’hui un objectif à part entière auquel il convient de consacrer une bonne partie de sa vie, ce qui nous laisse de moins en moins le temps de vivre. On ne vit pas, on DOIT vivre (…)
Nos ancêtres n’étaient pas contraints à une ambition aussi extravagante (…) et se contentaient la plupart du temps d’éviter de mourir, et de se reproduire (…) sans avoir en même temps à se soucier de quelque chose d’aussi dérisoire et incertain que leur pauvre épanouissement personnel. »

C’est une observation qui me paraît fort juste, et qui en dit assez long sur le caractère de notre époque pour qu’on n’y trouve pas uniquement matière à rigoler.

 

* Réussir sa vie du premier coup, “the ultimate guide”, par Yves Cusset, éditions Flammarion

« De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes ? » Sérotonine p94
 

Il n’y a qu’un plan. Le génie de Houellebecq, c’est ça : savoir que toute la vie d’un individu se déploie dans un même plan, les choses essentielles comme les choses futiles, les bonnes comme les mauvaises, celles qu’on donne à voir comme celles que l’on cherche à cacher, et savoir l’écrire. C’est de ne pas faire le tri, dans les pensées qui viennent à son narrateur, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est de savoir que l’esprit humain est incongru. Tout se côtoie, se juxtapose, et Houellebecq dit tout, sans filtre. Il saisit la pensée avant que le convenable, le raisonnable, le moral n’entrent en ligne de compte. Il la restitue dans cet état d’équivalence presque enfantin où elle existe en amont du surmoi.

Et moi, je me reconnais dans cette façon de penser candide et dérisoire, et c’est pour ça je crois que Houellebecq me fait tant rire.

Un brave sénateur américain, M. Orrin Hatch, a eu récemment la surprise d’apprendre sur Google qu’il était mort depuis le mois de septembre dernier. Que fit-il ? Il appela Google. « Allo Google ? Nous devrions nous parler. »

Depuis, chacun loue l’humour du sénateur, comme le relate l’article du Monde par lequel j’ai appris l’affaire.

Il était déjà arrivé la même mésaventure à l’écrivain anglais Jerome K. Jerome. Un journal ayant annoncé son décès, il téléphona au rédacteur en chef : — Alors, John, vous savez que je suis mort ? — Oui, répondit l’autre, mais… d’où m’appelez-vous ? ** Cité par FX Testu, Le bouquin des méchancetés, Robert Laffont

Dans son livre « Une Odyssée », qu’il a construit comme une subtile et savante méditation sur l’Odyssée d’Homère, Daniel Mendelsohn écrit que contrairement à l’Iliade, qui est une épopée guerrière, l’Odyssée est « un poème sur le monde de l’après guerre (…) qui explore, entre autres, ce à quoi ressemble un héros quand il n’y a plus de combat à livrer. »

Voilà la clé qui, au-delà des récits d’aventure, explique la fascination que l’Odyssée exerce depuis trois mille ans sur ses lecteurs. Qu’est-ce qu’un héros lorsqu’il n’est plus qu’un homme, et qu’il subit les événements au lieu de les provoquer ? Et que lui reste-t-il ? Le voyage, l’errance, la séduction des rencontres (Calypso, Circé, Nausicaa), la plongée dans l’anonymat (mon nom est Personne), la douleur de l’absence, la jeunesse perdue, le désir du retour…

Plus d’ennemis à terrasser, plus de victoire possible, plus rien de décisif, mais des confrontations douloureuses et incertaines : avec les éléments, avec le temps qui passe, avec soi-même. Ulysse a renoncé à l’immortalité. Il a renoncé à la gloire. Il va découvrir tout ce qui fait le prix et la vraie beauté d’une vie d’homme : une femme (Pénélope), un fils (Télémaque), un père (Laërte), un vieux chien, et un petit royaume, Ithaque, c’est-à-dire un chez soi qui pourrait n’être qu’un jardin.

Une Odyssée, Daniel Mendelsohn, éditions Flammarion

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