des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

La librairie Caractères, de Mont-de-Marsan, accueillera ce soir à 19h la conférence de presse au cours de laquelle sera officiellement présenté le programme de la prochaine édition de Chansons et Mots d’Amou.

J’y ferai une lecture de trois textes courts et drôles de Pierre Desproges, Roland Dubillard et Alexandre Vialatte, sur un accompagnement musical spécialement mitonné par Alexis Kune et son accordéon. Je ne doute pas que notre prestation donnera aux auditeurs présents l’agréable avant-goût d’un festival consacré à « la gaîté, la fantaisie et toutes ces sortes de choses ».

Nul besoin donc d’attendre les 3, 4 et 5 août pour se dérider : il suffit de venir tout-à-l’heure au 17 rue Maréchal Bosquet. On pourra par la même occasion y faire le plein d’excellents ouvrages.

Avis à tous les Landais qui pourront venir !


Quand je repense à mes années d’édition, et à tant de mauvais livres que j’ai eus en main à l’état de manuscrits avant d’en refuser la publication, je regrette de n’avoir pas accompagné mes refus d’un petit mot tout simple, qui aurait dit : — Monsieur (ou Madame), je vous invite à méditer cette pensée de La Bruyère : « La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point ».


On apprend ce matin la mort de Stephen Hawking. Je me souviens que sa Brève histoire du temps avait été publiée en français chez Flammarion peu après mon arrivée. Ce fut un énorme succès de librairie (auquel je n’étais évidemment pour rien).

On disait dans l’édition à l’époque que jamais un livre illisible ne s’était aussi bien vendu. C’est que le personnage fascinait : le décalage entre ce corps infirme cloué dans un fauteuil et un esprit incroyablement libre et délié, et la course effrénée qu’il menait contre la mort (à vingt et un ans les médecins lui donnaient encore deux ans à vivre : il vient de s’éteindre à 76 ans).

Hawking avait pour ambition de formuler une théorie ultime qui expliquerait tout de l’Univers, de sa naissance à sa fin. Les trous noirs étaient l’une des clés du mystère. Mais il confiait ne pas être mécontent de ne pas y arriver. Des articles sur lui que j’ai lus ce matin, je retiens deux phrases : « Cela doit être ennuyeux d’être Dieu et de n’avoir rien à découvrir ». Et celle-ci, que rapportent ses enfants : « L’univers ne serait pas grand chose s’il n’abritait pas les personnes que l’on aime ».

Paul Otchakovsky-Laurens vient de mourir. C’était un homme humble, passionné, délicieux.

Du temps de 00h00, j’étais allé le voir pour qu’il me cède les droits numériques sur quelques titres de son catalogue. Je lui avais fait la démonstration du premier eBook dont je possédais un prototype. — C’est formidable. Jean-Pierre, est-ce que vous pourriez m’avoir un eBook ? Vous savez, je lis tous les manuscrits que je reçois. Le week-end je pars à la campagne avec des kilos de papier. Là, je chargerai tout dans la tablette. Je sais qu’elles ne sont pas encore disponibles en Europe… sauf peut-être pour vous ?

J’étais retourné quelque temps plus tard rue Saint André des Arts lui offrir une machine. Il m’en avait été reconnaissant. Je crois qu’il s’en est servi pendant deux ou trois ans.

Dans l’édition tout le monde aimait POL et le respectait. Plusieurs articles sont parus aujourd’hui retraçant son parcours et la manière incroyablement subtile et persévérante dont il exerçait son métier. Je partage la peine de Marion Mazauric, qui doit avoir l’impression d’avoir perdu un grand frère. Et j’éprouve le même sentiment qu’Abel Gerschenfeld, qui écrit : « Immense tristesse en apprenant la mort de Paul Otchakovsky-Laurens. C’était un prince de l’édition. Pas sûr qu’il y en ait d’autres ».

« Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée.
— J’ai arrêté car c’était difficile et très mal payé, m’avait-il affirmé en rangeant son ancien matériel de travail dans un coffret laqué. »

Ainsi débute le roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles. Il y a le père, le fils, et la mère, qui « ne voulait entendre parler ni de tracas ni de tristesse », et qui dansait « tout le temps, partout » sur la même chanson de Nina Simone, Mister Bojangles (he jumped so high, he jumped so high, then he lightly touched down).

Ce livre est un bijou : de fantaisie, de drôlerie, d’émotion. Rarement un récit aura fait percevoir avec autant de sensibilité la face claire et vénéneuse de la maladie mentale : non pas son côté douloureux pénible et terne, mais cette échappée poétique, colorée, fleurie, joyeuse qu’elle propose parfois vers une vie imaginaire certes, mais augmentée. Une vie intense et instable où de nouvelles lois règnent, des logiques alternatives, des fêtes vertigineuses, des libertés bouleversantes, une vie de danse au-dessus du gouffre, une vie comme une consumation dévorante dont, quand tout est brûlé, la lumière ne s’éteint pas.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, éd Finitude

​C’était en avril 1997, il y a vingt ans. Je quittais Flammarion après neuf ans de services qu’avec le recul on peut qualifier, il me semble, de « bons et loyaux ».

Je garde une tendresse toute particulière pour ce temps passé rue Racine. La maison était remplie de gens extraordinaires, éditeurs, auteurs. Je les admirais. Je crois que je les voyais comme des sortes de sorciers, de magiciens, qui avaient accès à des cavernes pleines de verbe et de pensée dont ils ressortaient avec des livres, quand je m’affairais surtout de l’extérieur. Ils m’intimidaient, me charmaient. Au fond, j’étais dans ce milieu comme une midinette plongée dans un bal perpétuel de grandes dames et de beaux messieurs, vaguement enivré par les parfums d’intelligence et de pouvoir qu’ils laissaient dans leur sillage, ému de faire un tour de valse avec eux. Et je me souviens aussi du plaisir que j’avais à me mettre à l’écart, en allant marcher, quelle que soit la saison, seul, dans la rue de Médicis et les allées du Luxembourg.

 

​Écoutez nos défaites est un livre magnifique de Laurent Gaudé. Deux militaires chargés de missions spéciales, un Français, un Américain (Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Libye…) doivent se rencontrer, et l’un d’eux doit mourir. Leur histoire donne lieu à une vaste et puissante méditation polyphonique sur l’impossibilité de la victoire. D’Hannibal au Roi des rois d’Ethiopie, en passant par le général Grant, quelle que soit la lutte que l’on mène et quelle que soit l’issue de la bataille, aucun guerrier, intimement, ne peut se déclarer vainqueur.

Le mythe le dit : la défaite est inéluctable, dès avant le combat. Tout homme de guerre doit payer « la part du vent ». Voyez Agamemnon sur la côte, à Aulis. Les Grecs, sous son commandement, sont assemblés par milliers sur le rivage, prêts à embarquer pour Troie. Leurs navires sont là, mais les voiles pendent. Ils attendent. Pendant des semaines, ils attendent. Les dieux leur refusent le vent. Alors Agamemnon paye le tribut pour que le vent se lève. Il sacrifie sa fille Iphigénie. Elle meurt, et une brise puissante et favorable se met à souffler.

Mais pour lui, plus de victoire possible : le succès des armes aura beau être aussi éclatant qu’on voudra, il aura la couleur d’une défaite. Tout vrai guerrier, tout vrai conquérant le sait : il faut tuer sa part d’innocence pour partir au combat. Gaudé : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? »

Sacrifice d’Iphigénie Pompéi

Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé, Editions Actes Sud

C’est un de mes grands plaisirs sur le réseau que d’avoir quelques amis bien choisis, qui ont des lettres et du goût, et grâce auxquels je découvre des merveilles que j’ignorais.

Trois lignes parfois suffisent à mon bonheur. Ainsi de Ce soir, poème de Giuseppe Ungaretti, composé en 1916, dont on dirait un haïku :

Balustrade de brise
pour appuyer ce soir
ma mélancolie

Ou encore cette Allégresse des naufrages :

Et tout de suite il reprend
le voyage
comme
après le naufrage
un loup de mer
survivant


Vie d’un homme Ungaretti Poésie 1914-1970, Editions de Minuit / Gallimard

Merci à Dominique Cara.

 

M’étant procuré le dernier ouvrage de Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise, je l’ouvre et tombe sur cette citation de Madame de Staël, en exergue :

« La différence que j’établirais entre la bêtise et la sottise est que les bêtes (animales ou humaines) s’accommodent assez facilement des lois de la nature, tandis que les sots prétendent toujours les dominer ».

Je déguste longuement, et referme le livre. Je poursuivrai plus tard. Le plaisir de cette phrase, à soi seul, justifie déjà l’achat du bouquin.

Le génie de la bêtise, Denis Grozdanovitch, Grasset

Vous tombez parfois sur une pépite, au hasard d’une promenade sur facebook. Elle niche dans le mur d’un ami, dans un commentaire, ou même dans une réponse à un commentaire, et, passé le moment de joyeuse sidération initiale (la surprise, l’émerveillement de la trouvaille), vous vous mettez à examiner de plus près cette chose inattendue, vous voulez absolument en connaître davantage, vous vous renseignez sur elle, et vous lancez vos moteurs de recherche pour explorer l’horizon qu’elle vous ouvre. Si c’est une musique, vous recherchez d’autres compositions du même artiste ; si c’est une photo ou un dessin, d’autres de ses oeuvres. Et si c’est un texte, pour peu qu’il soit ancien, vous voulez savoir d’où il sort, qui en est l’auteur, et le Graal est alors d’en retrouver la source sur Google Books.

C’est ainsi qu’il y a trois jours j’ai lu ce texte sur l’Epiphanie, juste après avoir mis en ligne Le voyage des mages :

« Demain matin, j’entendrai les cloches des Rois, des trois vrais rois, des trois authentiques et très-vieux rois qui vinrent, une fois, en pleurant d’amour, du fond de l’Asie, pour adorer un Enfant pauvre.
« On ne sait pas au juste d’où ils venaient, ces étrangers, mais c’était d’infiniment loin et leur puissante caravane aggravait, dit-on, le silence des solitudes, tellement ils se recueillaient à la pensée de contempler dans ses langes un petit Seigneur sans pain ni maison, qui résorbait en lui toute la joie des cœurs et toute la beauté des mondes. »

Sous le coup de ces deux phrases magnifiques, j’en ai remonté le cours, jusqu’à l’ouvrage hirsute dont elles sont extraites, Belluaires et Porchers, de Léon Bloy.

leon-bloy

C’est un hallucinant recueil d’articles critiques et pamphlétaires, souvent bien éloignés du recueillement muet des Mages. Il y est question de Lautréamont, de la tour Eiffel, d’Alphonse Daudet, des Goncourt. Bloy y déploie, comme il le dit lui-même, « l’insolite véhémence de [ses] clameurs vitupératoires », pour composer au fil des pages une méditation saisissante et douloureuse, pour éructante qu’elle soit, sur ce qu’est un Artiste, son intarissable soif d’absolu, son refus obstiné de toute compromission, son « adoration de l’Indigence »,  ce qui le rend semblable à ces rois pélerins qui « portaient de véritables couronnes qu’il n’eût pas été facile de leur prendre et qu’on eût vainement essayé de transformer en des colliers d’esclavage et d’ignominie, — étant forgées de cet Or brûlant dont est pavé le séjour des artistes calamiteux, quand ils sont morts et qu’on les a fourrés sous la terre. »

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