« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Livre et édition

Il y a deux façons de considérer une bibliothèque personnelle. L’une est d’y voir le lieu où s’assemblent, au fil du temps, les livres qu’on a lus. L’autre est décorative : on possède des livres qu’on n’a jamais ouverts et on étale sur ses murs une culture qu’on n’a pas.

La mienne se tient entre les deux. Les miennes, devrais-je dire. Ma bibliothèque de Paris s’est mélangée à celle de Claudine. Celle d’Amou contient surtout des livres qui viennent de ma mère. Cela fait beaucoup d’ouvrages que je ne lirai jamais.

Ça ne veut pas dire pour autant que je les ignore. Je sais, la plupart, quels ils sont, je connais leur titre, j’ai souvent une idée de leur genre, de leur époque, de leur auteur. Je les vois comme autant de fleurs plus ou moins séchées qu’il m’arrive de vouloir butiner.

« Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre, sans dessein, à pièces décousues », écrivait Montaigne. Je procède comme lui. Je saisis un volume, l’ouvre sur sa première page, et si le contact est bon, je m’aventure un peu plus loin, au hasard, en quête d’une phrase qui exhalera soudain son charme, comme un parfum longtemps contenu.

Cela suffit à mon plaisir. Je lis de plus en plus rarement un livre in extenso.

Les fragments me conviennent.

Raphael Sorin est mort. C’était un éditeur du genre pirate. Bourru mais urbain, onctueux mais vachard, soumis mais rebelle, franc-tireur mais dissimulé, désabusé mais capable de faire des coups qui l’amusaient comme un gamin. Il connaissait quasiment tout de la vie intellectuelle française des cinquante dernières années. Sa jeunesse, son heure de gloire, son île de la Tortue, c’étaient ses années au Sagittaire. Il en parlait avec d’autant plus de fierté qu’elles n’étaient connues que de très peu de gens. Là, il avait vécu entouré de légendes, d’auteurs maudits et de génies méconnus. Depuis, il vivait dans leur ombre, s’affairant en coulisse, distillant les livres comme un alchimiste, et souffrant secrètement de n’être pas davantage reconnu comme un très grand, dans son genre.

C’est lui qui a fait venir Houellebecq chez Flammarion. Il avait ourdi un plan compliqué pour lequel j’avais été heureux de lui servir de complice : financement d’une revue littéraire et culturelle hétéroclite et confidentielle (Perpendiculaire), organisation de rencontres avec ses contributeurs autour de lectures ou de débats dans un café de la rue des Archives (j’y ai assisté à plusieurs reprises), invitation à ces soirées de jeunes journalistes branchés qui commenceraient spontanément à chanter les louanges desdits contributeurs sans rien comprendre à la manœuvre, publication par les soins de la maison de divers écrits des uns et des autres, et émergence de Houellebecq comme figure majeure de cet indéfinissable courant. Ça s’était révélé imparable.

Quand je me suis lancé dans la chanson, il est venu me voir deux ou trois fois. Pendant quelques années nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner annuel. Il disait toujours qu’il voulait me présenter à sa cousine Françoise Canetti, la fille de Jacques, qui relançait son label (et à qui j’ai fini par serrer la main un jour à la maison de la radio).

J’ai été étonné de lire dans sa nécrologie publiée par Le Monde qu’il avait ces derniers temps viré à l’extrême droite. Quand je l’ai connu, il semblait en être très loin… Mais, après tout, n’est-ce pas là qu’aboutissent bon nombre d’aigris de talent ?

J’ai trouvé hier, sur Facebook, cette phrase qui m’a bien fait rire : « L’Ecriture nous enseigne comment nous aimer les uns les autres, mais personnellement je trouve le Kamasutra plus précis ».

Notons à cette occasion que le Kamasutra est proposé en livre de coloriage par plusieurs éditeurs américains. Toujours soucieux, si possible, d’élargir le marché, l’un d’eux précise en quatrième de couverture : This book is a wonderful gift for anybody who loves coloring.

C’est bien tenté, mais d’après les listes de meilleures ventes d’Amazon, il n’apparait pas que les enfants préfèrent ce sujet aux dinosaures ou aux petites sirènes.

Est-on jamais sûr, d’ailleurs, que l’on boit vraiment de la Romanée Conti ? C’est une question que je me pose depuis 1991. Cette année-là, Flammarion publia un beau livre sur le domaine. Il faisait partie d’une collection sur les vins d’exception (Château Yquem, Château Margaux… ) produite par le département Art de vivre, lequel était situé de l’autre côté de la rue Racine, juste en face du siège de la maison, au 26, où j’avais mon bureau.

L’essentiel du travail sur ces ouvrages était d’ordre photographique. Le terroir, les vignes, le domaine, les grappes, les chais, les fûts, les bouteilles… il fallait des prises de vue originales et impeccables. Pour les bouteilles, cela devait se passer à Paris. À cet effet, une caisse de six de ces précieux flacons fut expédiée rue Racine et déposée par un livreur dans le hall du 26. Mais le temps d’informer l’éditrice du projet, qu’elle termine une réunion et qu’elle traverse la rue pour les mettre en lieu sûr, le colis avait disparu.

L’éditrice en question monte en trombe à mon bureau. Horreur et panique. Il y en avait pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Le retard pris dans la réalisation du livre allait compromettre sa sortie. Et comment informer M. Auber de Villaine que nous avions été négligents du trésor qu’il nous avait confiés ?

Je descends dans le hall, je mène une rapide enquête, j’interroge les personnes susceptibles d’avoir vu quelque chose, mais pas mal de de monde était entré et sorti de l’immeuble, le responsable de l’accueil s’était absenté quelques instants pour aller aux toilettes, bref l’énigme resta entière (il faut dire que je n’ai rien d’un fin limier). Un vol, selon toute apparence, soit par quelqu’un qui était au courant de la livraison, soit par un visiteur opportuniste qui voyant l’étiquette sur la caisse n’avait pas résisté à la tentation.

— Allo ? Hmmm…. Bonjour, je suis le directeur général de Flammarion. Je suis extrêmement ennuyé, mais je dois vous informer que la caisse de Romanée Conti que vous nous avez envoyée pour des photos a disparu. — Ah… Eh bien nous allons vous en envoyer une autre. — Mais… c’est tout ? — Rassurez-vous, cher monsieur, nous n’expédions pas comme ça la Romanée Conti par caisses de six. Les bouteilles étaient factices et remplies d’un vin ordinaire. Pour des photos, vous conviendrez avec moi que c’est l’œil qui compte, pas le goût.

 

NB, pour les amateurs de chansons : voleur de Romanée Conti, faucheur de Bague à Jules : même combat, même blague.

Je pense à tous les grands livres que je n’ai pas lus, et curieusement, l’âge venant, ce n’est pas une urgence à les lire que j’éprouve, plutôt une sorte de détachement. Il m’apparaît que la boulimie de culture n’est pas d’une nature au fond très différente de la boulimie de possession. Je n’emporterai pas plus mes lectures dans la tombe que mes avoirs.

Je choisis désormais mes livres avec parcimonie, sans méthode, et je vais moins vers eux qu’ils ne viennent à moi. J’en achète d’ailleurs plus que je n’en lis. Au hasard d’une critique ou d’une conversation, l’un d’eux me fait signe et me plaît. Et puis quand nous sommes en présence l’un de l’autre, souvent le désir s’est enfui. Cela ne tient quelquefois à rien de plus qu’à un style qui ne me convainc pas, ou à une mauvaise traduction, ou à certaine police de caractères. Je n’ai plus envie de m’y intéresser, et le voilà qui rejoint ceux qui s’entassent sur mes étagères.

Je l’y regarde encore de temps en temps, de loin, et j’ai l’impression qu’il me regarde aussi en retour, partageant avec moi le sentiment diffus d’une rencontre manquée et l’embarras que nous soyons passés à côté l’un de l’autre, quand nous avions cru que nous nous aimerions.

Une jeune femme qui m’est chère fait aujourd’hui même ses débuts dans l’édition. C’est un métier auquel elle aspire depuis longtemps, et je suis certain qu’elle y réussira.

Je me permets cependant à cette occasion de lui livrer en viatique quelques propos de Christian Bourgois*, un de ses illustres anciens, assortis de mes commentaires. D’abord cette réflexion : « Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire, je ne le sais pas et ça ne m’intéresse pas. Leurs goûts, je ne les connais pas, c’est donc très risqué, tandis que les miens, oui. » Dans l’économie de ce secteur, la demande ne préexiste pas à l’offre. Inutile par conséquent de chercher à la connaître. Il faut toutefois avoir le don de sentir l’air du temps un peu moins mal que les autres, tout en sachant aussi quelquefois le défier.

Christian Bourgois

Bourgois remarquait également qu’ « avec des auteurs qui n’écrivent pas ce qu’ils auraient voulu et des livres qui ne reçoivent pas l’accueil souhaité », l’éditeur était condamné à vivre dans un « climat d’échec permanent ». Pas de panique donc avec les déceptions : elles sont monnaie courante. Un autre grand nom du secteur, René Julliard, résumait : « L’édition, c’est l’art de salir avec de l’encre un papier coûteux pour le rendre invendable ». Car le livre est un objet pondéreux. Quand j’étais arrivé chez Flammarion, la vue des bennes de pilon m’avait donné le cafard.

Bref, le marché du livre obéit à des règles obscures. On y avance en tâtonnant. On risque de trébucher à chaque pas. Les stocks sont lourds, et quand on va en librairie, soit le titre qu’on a publié se trouve en rayon, et l’on pense qu’il ne se vend pas, soit il ne s’y trouve pas, et l’on se dit qu’on rate des ventes**.

Incertitude, inquiétude, insatisfaction sont le lot quotidien. A part ça, c’est sans doute, comme le disait Françoise Verny, « le plus métier beau du monde ».

 

* Dans un article de Monde en 2005, à l’occasion d’une exposition célébrant les 40 ans de sa maison au Centre Georges-Pompidou. Cité par Dominique Cara.

** La vente en ligne a un peu changé ça.

La toile des contes. C’est ainsi que s’appelait la collection que Jean-Claude Carrière dirigeait chez 00h00. (J’en ai conservé quelques titres dans ma bibliothèque.)

À propos de ces récits, où l’Afrique et l’Orient se taillent la part du lion, Carrière notait qu’on en avait la mémoire parce qu’au XIXe siècle, époque des occupations coloniales, certains administrateurs européens, par curiosité ou par sympathie, avaient recueilli des traditions orales et les avaient transcrites. « Ils sont, poursuivait-il, les premiers témoignages que nous possédions, en anglais ou en français, sur une très longue tradition d’imagination et de pensée. Il faut naturellement les prendre avec précaution, car ils portent la marque du temps où ils ont été recueillis, et de la mentalité des premiers folkloristes (…) [Ils sont] une première oreille tendue, une première rencontre, faite d’intérêt, de surprises et souvent d’émerveillement. Et sachons que ces textes rapportés sont parfois les seuls témoignages qui nous restent sur des peuples qui, sans cela, n’auraient même pas laissé leur nom dans l’histoire. »

Le mot de l’éditeur précisait qu’en les publiant, nous voulions en effet donner à entendre « la sagesse diverse du monde, sur la perte de laquelle notre époque actuelle de globalisation aurait intérêt à méditer ».

Jean-Claude Carrière habitait une très jolie maison dans le neuvième arrondissement de Paris. On entrait dans un immeuble, on franchissait le porche, et l’on débouchait sur un jardin sur lequel donnait sa demeure. Je m’y suis rendu trois ou quatre fois. À l’étage se trouvait une bibliothèque extraordinaire qui avait envahi les escaliers.

C’était du temps de 00h00. Cet homme s’intéressait à tout, y compris à la naissance de l’édition en ligne et aux perspectives qu’elle offrait. Comme il possédait une collection unique de contes de tous les temps et de tous les pays, dans des éditions anciennes depuis longtemps épuisées, il avait été séduit par l’idée de les numériser pour les rendre à nouveau accessibles au public. Il s’était gracieusement lancé dans le travail d’en faire une sélection et de les assortir d’une présentation rédigée par ses soins. Il avait même accepté d’en faire une version audio, qu’il avait enregistrée lui-même pendant plusieurs journées, en studio.

Tout ceci s’était passé avec une simplicité merveilleuse. Cet homme, qui avait tant d’autres projets sur le feu, s’était montré d’une disponibilité totale. Il nous avait confié sans hésiter des dizaines de livres rares, et je ne suis pas sûr de l’avoir suffisamment remercié de l’élégance avec laquelle il nous avait offert son temps et son immense savoir.

Les éditeurs ont longtemps perpétué cette tradition bien française que les choses importantes se traitaient autour d’une table. Françoise Verny n’était pas la dernière à s’y conformer. Le Récamier, Cagna, elle invitait tous les jours des auteurs, pour des additions souvent rondelettes.

Un jour qu’il était de mauvaise humeur et parcourait en détail les comptes de la maison, Charles-Henri Flammarion s’en émut.
— Comment pouvez-vous approuver des montants pareils ? me reprocha-t-il.
— Enfin, Charles-Henri… C’était comme ça avant mon arrivée. Ces notes de frais font partie des avantages en nature que vous lui avez consentis. Elles sont quasi-statutaires. Françoise y tient.
— Vous allez lui dire que ça ne peut pas durer !

J’eus donc un entretien avec elle. Elle me regarda sans dire un mot, œil noir, paupière mi-close, triturant nerveusement de sa main son paquet de Gitanes, marquant par un petit son rauque la fin de chacune de mes phrases. Pendant un mois, elle ne m’adressa plus la parole.

Ce mois échu, elle vint en personne dans mon bureau me présenter une note dont le montant avait triplé. Repas au caviar, grands crus à gogo : elle avait largement régalé ses convives.
— Françoise !… soupiré-je (non sans admirer l’ampleur et la justesse de la provocation), celle-ci, je ne la signe pas.
— J’espère bien, grommela-t-elle, elle est pour Charles-Henri.

Je plaçai la feuille et le paquet de justificatifs dans une enveloppe, que je remis en main propre à son destinataire.
— Voici la réponse de Françoise, Charles-Henri. A vous de voir…

Il signa.

Parmi les auteurs de théâtre de second ordre, celui qui a l’honneur, si l’on veut, d’ouvrir la série, c’est Rotrou. Bien qu’il ait une rue symétrique à celle de Corneille de l’autre côté du théâtre de l’Odéon à Paris, le jugement sur son œuvre ne le place pas au niveau de son contemporain (il était né en 1609, Corneille en 1606). C’est ainsi que le répertoire officiel des Célébrations nationales de 2009 le mentionne comme « le plus éminent des moins éminents dramaturges du Grand Siècle ». Inférieur à Corneille donc : voilà pour sa postérité littéraire.

Mais pour ce qui est du courage et du sens du devoir, supérieur à Montaigne. En 1585, alors que celui-ci était maire de Bordeaux, une épidémie de peste se déclara ; par crainte d’être contaminé, il quitta la ville. En 1650 au contraire, Rotrou, qui occupait à Dreux la charge de lieutenant particulier au bailliage, resta à son poste lorsqu’une « fièvre pourprée s’étant répandue dans la ville, y faisait périr jusqu’à vingt personnes par jour ». Et — précise la notice — « malgré les sollicitations de sa famille, il ne voulut pas abandonner ses concitoyens sur lesquels sa charge l’obligeait de veiller, et succomba, victime de son zèle. »

On pourra sans doute, dans les temps qui viennent, observer des comportements semblables à celui de l’un et de l’autre, en raison de l’épidémie due au coronavirus.

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