des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

Parmi les auteurs de théâtre de second ordre, celui qui a l’honneur, si l’on veut, d’ouvrir la série, c’est Rotrou. Bien qu’il ait une rue symétrique à celle de Corneille de l’autre côté du théâtre de l’Odéon à Paris, le jugement sur son œuvre ne le place pas au niveau de son contemporain (il était né en 1609, Corneille en 1606). C’est ainsi que le répertoire officiel des Célébrations nationales de 2009 le mentionne comme « le plus éminent des moins éminents dramaturges du Grand Siècle ». Inférieur à Corneille donc : voilà pour sa postérité littéraire.

Mais pour ce qui est du courage et du sens du devoir, supérieur à Montaigne. En 1585, alors que celui-ci était maire de Bordeaux, une épidémie de peste se déclara ; par crainte d’être contaminé, il quitta la ville. En 1650 au contraire, Rotrou, qui occupait à Dreux la charge de lieutenant particulier au bailliage, resta à son poste lorsqu’une « fièvre pourprée s’étant répandue dans la ville, y faisait périr jusqu’à vingt personnes par jour ». Et — précise la notice — « malgré les sollicitations de sa famille, il ne voulut pas abandonner ses concitoyens sur lesquels sa charge l’obligeait de veiller, et succomba, victime de son zèle. »

On pourra sans doute, dans les temps qui viennent, observer des comportements semblables à celui de l’un et de l’autre, en raison de l’épidémie due au coronavirus.

Ils s’appellent Nivelle de la Chaussée, Baron, Legrand, Dancourt, La Harpe, Sedaine. Ils ont été actifs aux XVIIè et XVIIIè siècles, et leurs écrits occupent 40 volumes dans la bibliothèque de mes beaux-parents. Ce sont les auteurs de théâtre « de second ordre », d’après les imprimeurs Mame et Egron qui les ont publiés entre 1810 et 1816.

Ceux du premier ordre, tels qu’ils sont mentionnés sur la page de garde, sont Corneille, Racine, Molière, Regnard, Crebillon, Voltaire. Je doute qu’aucun des autres eût apprécié d’être relégué dans une catégorie inférieure. Mais entre ça et l’oubli complet, que préférer ? On peut toujours miser sur le temps pour sortir du purgatoire : il arrive que les jugements évoluent avec les époques. Voyez les deux derniers volumes de la série : on y trouve Diderot, et Beaumarchais. Aujourd’hui celui-ci tiendrait une des premières places, tandis que Regnard jouerait en seconde division.

J’ai lu hier Le sermon sur la chute de Rome, de Jérôme Ferrari, un livre magnifique qui fait entendre, illustre et prolonge, en méditant somptueusement sur elles, quelques phrases puissantes de Saint Augustin.

En exergue est placée celle-ci :

« Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin ? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. »

Je l’ai reçue comme une réponse à « l’avis de tempête » que j’avais publié la veille. Au fond, toutes les époques ont attendu la fin du monde. Et toutes, sous une forme ou sous une autre, l’ont plus ou moins connue. Car l’homme déteint sur le monde et le perçoit à son image, et la loi du temps, qui condamne l’homme à la vieillesse, s’applique pareillement au monde : si l’un est mortel, l’autre est mortel aussi. D’ailleurs Saint Augustin poursuit : « Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, et il meurt. Dans sa vieillesse, l’homme est rempli de misère, et le monde dans sa vieillesse est aussi rempli de calamités. »

Il y a beaucoup d’arguments, et semble-t-il une conjonction inédite de « calamités » objectives, pour faire de notre époque un temps où l’agonie du monde est particulièrement visible et sa fin imminente. Mais celle-ci n’a cessé d’advenir et de se renouveler : périodes glaciaires, déluge, chute de Rome et des empires, peste noire, révolutions, guerres mondiales. Les générations passent, et l’Apocalypse roule à l’horizon pour les siècles des siècles.

Un mien beau-frère (l’un des six encore en activité), avec qui je me trouvais cet été au mariage d’une commune nièce, a pris cette photo de moi étendu sur le pont d’une goélette alors que je venais de barboter dans la mer Egée. Il me l’a envoyée assortie du commentaire suivant : « Un homme heureux 😃 ! Ayant réussi sa vie sans le manuel ! »

Je me réjouis de donner cette impression. Est-elle juste ? C’est peut-être ce que je m’efforçais de vérifier à la lecture de cet ouvrage intitulé Réussir sa vie du premier coup*.

Si l’on ne me voit pas rire, alors que ce livre est très drôle et parodie brillamment tous les ouvrages de développement personnel dont nous inondent depuis quelques années une multitude de coaches, psychologues, philosophes et autres maîtres (soi-disant) spirituels, c’est sans doute qu’à ce moment-là j’en suis encore aux lignes qui résument le constat initial de l’auteur :

« Vivre est devenu aujourd’hui un objectif à part entière auquel il convient de consacrer une bonne partie de sa vie, ce qui nous laisse de moins en moins le temps de vivre. On ne vit pas, on DOIT vivre (…)
Nos ancêtres n’étaient pas contraints à une ambition aussi extravagante (…) et se contentaient la plupart du temps d’éviter de mourir, et de se reproduire (…) sans avoir en même temps à se soucier de quelque chose d’aussi dérisoire et incertain que leur pauvre épanouissement personnel. »

C’est une observation qui me paraît fort juste, et qui en dit assez long sur le caractère de notre époque pour qu’on n’y trouve pas uniquement matière à rigoler.

 

* Réussir sa vie du premier coup, “the ultimate guide”, par Yves Cusset, éditions Flammarion

« De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes ? » Sérotonine p94
 

Il n’y a qu’un plan. Le génie de Houellebecq, c’est ça : savoir que toute la vie d’un individu se déploie dans un même plan, les choses essentielles comme les choses futiles, les bonnes comme les mauvaises, celles qu’on donne à voir comme celles que l’on cherche à cacher, et savoir l’écrire. C’est de ne pas faire le tri, dans les pensées qui viennent à son narrateur, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est de savoir que l’esprit humain est incongru. Tout se côtoie, se juxtapose, et Houellebecq dit tout, sans filtre. Il saisit la pensée avant que le convenable, le raisonnable, le moral n’entrent en ligne de compte. Il la restitue dans cet état d’équivalence presque enfantin où elle existe en amont du surmoi.

Et moi, je me reconnais dans cette façon de penser candide et dérisoire, et c’est pour ça je crois que Houellebecq me fait tant rire.

Un brave sénateur américain, M. Orrin Hatch, a eu récemment la surprise d’apprendre sur Google qu’il était mort depuis le mois de septembre dernier. Que fit-il ? Il appela Google. « Allo Google ? Nous devrions nous parler. »

Depuis, chacun loue l’humour du sénateur, comme le relate l’article du Monde par lequel j’ai appris l’affaire.

Il était déjà arrivé la même mésaventure à l’écrivain anglais Jerome K. Jerome. Un journal ayant annoncé son décès, il téléphona au rédacteur en chef : — Alors, John, vous savez que je suis mort ? — Oui, répondit l’autre, mais… d’où m’appelez-vous ? ** Cité par FX Testu, Le bouquin des méchancetés, Robert Laffont

Dans son livre « Une Odyssée », qu’il a construit comme une subtile et savante méditation sur l’Odyssée d’Homère, Daniel Mendelsohn écrit que contrairement à l’Iliade, qui est une épopée guerrière, l’Odyssée est « un poème sur le monde de l’après guerre (…) qui explore, entre autres, ce à quoi ressemble un héros quand il n’y a plus de combat à livrer. »

Voilà la clé qui, au-delà des récits d’aventure, explique la fascination que l’Odyssée exerce depuis trois mille ans sur ses lecteurs. Qu’est-ce qu’un héros lorsqu’il n’est plus qu’un homme, et qu’il subit les événements au lieu de les provoquer ? Et que lui reste-t-il ? Le voyage, l’errance, la séduction des rencontres (Calypso, Circé, Nausicaa), la plongée dans l’anonymat (mon nom est Personne), la douleur de l’absence, la jeunesse perdue, le désir du retour…

Plus d’ennemis à terrasser, plus de victoire possible, plus rien de décisif, mais des confrontations douloureuses et incertaines : avec les éléments, avec le temps qui passe, avec soi-même. Ulysse a renoncé à l’immortalité. Il a renoncé à la gloire. Il va découvrir tout ce qui fait le prix et la vraie beauté d’une vie d’homme : une femme (Pénélope), un fils (Télémaque), un père (Laërte), un vieux chien, et un petit royaume, Ithaque, c’est-à-dire un chez soi qui pourrait n’être qu’un jardin.

Une Odyssée, Daniel Mendelsohn, éditions Flammarion

Pour un bon livre, combien de mauvais ? Il y a pour ma part fort longtemps que je ne m’oblige plus à lire in extenso les ouvrages qui m’embêtent, fussent-ils signés par les meilleurs auteurs. Je les laisse volontiers me glisser des mains au bout de deux ou trois chapitres.

Henri Jeanson, qui fut critique de théâtre, faisait la même chose (en plus voyant) en quittant les pièces à l’entracte. Quand on l’interrogeait sur les raisons de sa sortie : — J’ai vu le premier acte, répondait-il, et les deux suivants sont du même auteur…


La librairie Caractères, de Mont-de-Marsan, accueillera ce soir à 19h la conférence de presse au cours de laquelle sera officiellement présenté le programme de la prochaine édition de Chansons et Mots d’Amou.

J’y ferai une lecture de trois textes courts et drôles de Pierre Desproges, Roland Dubillard et Alexandre Vialatte, sur un accompagnement musical spécialement mitonné par Alexis Kune et son accordéon. Je ne doute pas que notre prestation donnera aux auditeurs présents l’agréable avant-goût d’un festival consacré à « la gaîté, la fantaisie et toutes ces sortes de choses ».

Nul besoin donc d’attendre les 3, 4 et 5 août pour se dérider : il suffit de venir tout-à-l’heure au 17 rue Maréchal Bosquet. On pourra par la même occasion y faire le plein d’excellents ouvrages.

Avis à tous les Landais qui pourront venir !


Quand je repense à mes années d’édition, et à tant de mauvais livres que j’ai eus en main à l’état de manuscrits avant d’en refuser la publication, je regrette de n’avoir pas accompagné mes refus d’un petit mot tout simple, qui aurait dit : — Monsieur (ou Madame), je vous invite à méditer cette pensée de La Bruyère : « La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point ».


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