« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Lu – vu – entendu

A propos de musique et de silence, j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer sur ce blog les 4mn33s de John Cage et la Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd d’Alphonse Allais.

J’ai découvert qu’il y avait d’autres œuvres dans la même veine. Un compositeur tchèque, Erwin Schulhoff, créa en 1919 une suite pour piano intitulée Fünf Pittoresken dont le troisième mouvement In futurum est entièrement bâti sur des rythmes complexes de silences, comme on peut le voir sur l’extrait de partition ci-dessous.

Malcolm Arnold, à qui l’on doit la musique du film Le pont de la rivière Kwaï, composa un Carnaval des Animaux dont un passage nommé Chiroptera est consacré, comme son nom l’indique, aux chauves-souris, et doit être joué par l’orchestre « avec grande énergie mais sans faire de son ».

Quant à Yves Klein, il avait conçu dès 1949 un équivalent sonore de ses célèbres monochromes avec la Symphonie Monoton-Silence, articulée en deux parties : la première où l’accord de ré majeur est tenu et répété sans interruption pendant vingt minutes, puis une seconde, d’une durée égale, où l’on n’entend que le silence.

J’emprunte d’ailleurs cette notion de « silence audible » à Yves Klein lui-même. Mais il va de soi que de l’un à l’autre de ces morceaux silencieux, les différences sont subtiles, et que pour les percevoir, il faut des oreilles bien ouvertes, et un petit travail parallèle du cerveau.

Chateaubriand

En lisant* au siècle dernier la chronique boursière du Figaro, on pouvait apprendre que M. de Chateaubriand, « le poète en prose », croisant un jour M. de Lamartine, « le poète en vers », l’avait traité de grand nigaud.

Lamartine

Cet écho a soulevé en moi une série de questions. Pourquoi trouvait-on à l’époque des nouvelles des people au milieu des informations politico-économiques et des indiscrétions financières ? Cette appréciation peu flatteuse était-elle motivée par des considérations politiques ou littéraires ? Qu’aurait donné la suite de l’algarade entre ces deux personnages sur un plateau télé ou les réseaux sociaux ? Et en quoi consistait le point Godwin avant Hitler ?

 * Le Figaro du 20 octobre 1867, dans Le monde à la Une, une histoire de la presse par ses rubriques, Editions Anamosa

Dans son roman La plus secrète mémoire des hommes, prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr écrit : « Un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore ». C’est une hypothèse : les événements ont un sens ; une force qu’on ne connait pas vraiment, nommée destin, fortune ou providence, gouverne souterrainement nos vies ; l’identifier, la connaître, discerner les perspectives qu’elle dessine est la clé de nos existences.

Dans son roman L’Anomalie, prix Goncourt 2020, Hervé Le Tellier écrit : « Le destin, ce n’est qu’une cible qu’on dessine après coup à l’endroit où s’est figée la flèche ». Deuxième hypothèse : l’homme est réfractaire à l’absurde ; il a besoin de sens ; il ne peut pas accepter que les choses se produisent sans raison ; il trouve toujours une explication car c’est un inventeur d’histoires ; pour les cas obscurs, il invoque le destin.

Le monde, comme le Goncourt, se partage entre ces deux visions. Pour ma part, j’incline plutôt vers la seconde, mais je suis moi-même partagé. Si le destin n’est sans doute qu’une construction de l’esprit, la soif de sens est en nous si forte que la façon dont nous appréhendons l’espace et le temps peut en être bouleversée. « C’est ce que je trouve qui me dit ce que je cherche » dit Pierre Soulages. La question du hasard et du destin est résolue si l’on pose que le présent détermine le passé.

Paul Valéry était incontestablement un amateur d’épithètes rares. Dans ses jeunes années il faisait volontiers étalage de son vocabulaire. A dix-neuf ans, dans une lettre (à Gustave Fourment), il parle de la « splendeur smaragdine » des poèmes de Pierre Louÿs ; dans une autre (adressée à André Gide) il écrit : « J’ai le cerveau plein de ces vents et de ces coruscantes vagues qui hennissent ».

C’est maniéré, affecté, et à la vérité, même une fois qu’on a consulté le dictionnaire, ça ne veut pas dire grand chose, si ce n’est regardez comme j’écris bien. Pour reprendre une de ses propres images, il écrivait alors « en Moi dièse » et non en Moi naturel.

Heureusement cela n’a pas empêché cet homme d’énoncer plus tard des choses d’une intelligence rare, et qui ne manquaient pas parfois d’autodérision, comme ce constat qu’un écrivain « peut toujours simuler la profondeur par un arrangement et une incohérence de mots qui donnent le change. On croit réfléchir au sens, tandis qu’on se borne à le chercher. » Ou encore celle-ci, que j’ai déjà citée, que j’adore, et qui pourrait servir d’exergue à ce blog : « L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau de branche en branche. L’essentiel est de ne point se sentir ferme sur aucune ».

(Je note que, tout à la célébration d’un autre Sétois, nous en avons collectivement oublié la semaine dernière d’honorer la mémoire de Valéry, dont c’était le 30 octobre le cent-cinquantenaire de la naissance.)

Les Illusions perdues (nous sommes allés voir le film, que j’ai trouvé très bon) est un roman que Balzac a commencé à écrire en 1836. Il conte les aventures de Lucien de Rubempré, jeune et ambitieux poète provincial (il est d’Angoulême) parti à la conquête de Paris.

Or Paris est une ville qui de tout temps a attiré à elle des hommes et des femmes de tous les coins du pays. Par conséquent, qui étaient alors les Parisiens ? Pour une bonne part des provinciaux de première ou deuxième génération.

Par une curieuse coïncidence, j’avais eu l’occasion deux jours auparavant de lire la reproduction d’une chronique parue le 29 septembre de cette même année 1836, sous le titre « Courrier de Paris », dans un journal qui s’appelait la Presse. Et qu’y lisait-on ? « [Paris est] fort agréable à habiter en ce moment. On n’y connaît personne, c’est la province qui le peuple. On s’y trouve comme en voyage pour l’indépendance, et l’on y est à l’aise en sa demeure pour toutes les nonchalances de la vie.* »

D’ailleurs, celui qui initie Rubempré aux mœurs de la capitale, le journaliste Lousteau, venait lui-même de Dijon.

 * Dans Le monde à la Une, une histoire de la presse par ses rubriques, Editions Anamosa

 

Anna Akhmatova donc.

Nadejda Mandelstam (la veuve du poète Ossip Mandelstam mort dans un camp de Staline en 1938) a publié sur elle en 1966 un livre qui s’intitule simplement Sur Anna Akhmatova, où elle écrit : « De tout ce que nous avons connu, le plus fondamental et le plus fort, c’est la peur et son dérivé – un abject sentiment de honte et de totale impuissance. “Cela”, on n’a pas besoin de se le remémorer, c’est toujours avec nous. Nous nous étions mutuellement avoué que “cela” s’est avéré plus fort que l’amour et la jalousie, plus fort que tous les sentiments humains qu’il nous a été donné d’éprouver. Depuis les tout premiers jours, alors que nous étions encore courageuses, et jusqu’à la fin des années 50, la peur a brouillé tout ce qui fait d’ordinaire une vie humaine, et nous avons payé chaque lueur d’espoir par des délires nocturnes, tant dans la réalité que dans nos rêves. »

Peut-on se représenter ce sentiment-là ? Peut-on même l’imaginer quand on n’a pas connu cette époque ? Anna Akhmatova, qui faisait profession de n’utiliser dans sa poésie que des mots de tous les jours, évoquait ainsi cet effarante dissolution de la vie dans la peur :

Certains avancent tout droit
D’autres tournent en rond,
Ils attendent de rentrer chez eux,
Ils attendent l’amie d’autrefois
Mais moi je vais, suivie par le malheur,
Ni tout droit ni de travers,
Vers jamais et vers nulle part
Comme un train qui déraille.*

Il ne subsistait rien de la joie, de la vie, sauf peut-être paradoxalement quelquefois, quand le quotidien se faisait plus dur encore, la force de dire, de nommer :

Dans les pires années des purges d’Iejov, j’ai passé dix-sept mois dans les queues des prisons de Leningrad.
Un jour, je ne sais qui me « reconnut ». Alors la femme aux lèvres bleues qui attendait derrière moi et qui, bien sûr, n’avait jamais entendu mon nom, s’arracha à cette torpeur particulière qui nous était commune et me chuchota à l’oreille (toutes chuchotaient, là-bas) :
— Et ça, vous pouvez le décrire ?
Je répondis :
— Je peux.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui autrefois avait été son visage.*

Lire les poèmes d’Anna Akhmatova est une expérience étrange, à la fois glaçante et fabuleuse. On retrouvera celui qui précède, et quelques autres, puissamment illustrés, dans la video ci-dessous :

(Je tire la plus grande partie de ce qui précède d’un commentaire de Dominique Cara-Brighigni que j’évoquais hier.)


* Requiem – Poème sans héros et autres poèmes, Editions Gallimard

J’ai cité hier Dhou’l-Roummah, mort en 735 de notre ère (117 de l’Hégire). Dans la source dont je dispose (l’excellente anthologie de la poésie arabe, parue aux éditions Libretto), sa date de naissance n’est pas mentionnée. Il y est précisé toutefois qu’il s’agit du dernier poète bédouin, héritier d’un temps où les poètes étaient aussi des preux, des combattants, qui goûtaient le vin et aimaient les femmes.

Dans les trois pages que le livre consacre à Dhou’l-Roummah, on découvre d’ailleurs les lignes suivantes :
Parmi tous les vêtements, que Dieu confonde le voile !
Lequel sera pour jamais le fléau de la jeunesse.
Il nous dissimule les belles, nous privant de leur vision,
Et camoufle les vilaines pour nous induire en erreur.

L’argument, certes, qui réduit les femmes à leur apparence physique, peut aujourd’hui sentir quelque peu son machisme. Mais il est aussi de bon sens. On peut regretter que tous les Arabes du VIIIè siècle ne se soient pas retrouvés sur cette position : nous serions débarrassés d’un problème épineux.

J’ai été attristé par la nouvelle de la mort de Philippe Jaccottet, délicat et profond poète.

Le Monde dans sa nécrologie rapporte cette phrase de lui : « Dans la poésie que je préfère, celle d’un Hölderlin, d’un Dante, d’un Hopkins, ce qui me touche profondément, c’est qu’elle est exaltante au sens propre du mot, c’est qu’il y a une espèce de coup d’aile qui vous enlève légitimement très haut. S’il existe, pour moi, une justification profonde de la poésie, c’est que finalement elle vous porte très au-dessus de vous-même. »

Alors, reprenant dans ma bibliothèque « L’encre serait de l’ombre », une sélection de notes et de poèmes opérée par Jaccottet lui-même*, et la parcourant, je trouve ces quelques phrases que je me surprends à prononcer à voix basse, comme on murmure un adieu :

Je parle pour cette ombre qui s’éloigne à la fin du jour
ou n’est-ce pas plutôt elle qui chante en s’éloignant,
son pas qui parce qu’il l’emporte dans les champs parle avec toute la douceur de la distance ?
Quel est cet air plus mélodieux que l’air,
sinon la déchirure même et la distance de la terre qui murmure amoureusement,
sinon les heures qui de passer font une suite de paroles ?

Qui disparaît ne pleure point, mais chante.

Et pour un instant, en effet, nous voici très au-dessus de nous-mêmes.

* collection Poésie / Gallimard

Thomas Wyatt (1503-1542) est un poète anglais de la Renaissance qui entretint une relation amoureuse avec Anne Boleyn alors qu’ils avaient tous les deux une vingtaine d’années. On suppose, sans en être sûr, qu’ils ont été amants. Il fut aussi l’ami d’Henry VIII. Henry VIII fit la connaissance d’Anne, et débuta une histoire qui allait bouleverser tout le Royaume, à commencer par la vie de Thomas Wyatt.

Son poème Whoso List To Hunt dont je parlais hier (Pour qui voudrait chasser, on dirait en anglais moderne whoever wishes to hunt) serait en réalité une évocation à mots couverts des sentiments contradictoires qu’Anne lui inspire. Elle est la biche, il ne peut se détacher d’elle, et pourtant il renonce à elle, car c’est comme « vouloir attraper le vent avec un filet ». Cette biche, dit-il encore, porte un collier de diamants sur lequel est écrit « Ne me touche pas, car j’appartiens à César ». Et le poème s’achève sur cette étrange confidence de la belle, qui se dit « trop sauvage pour être tenue, bien que paraissant domptée ».

En 1533, Anne devient reine d’Angleterre et la seconde épouse d’Henry VIII, qui vient de répudier pour elle Catherine d’Aragon. Depuis plusieurs années Thomas est consumé par la jalousie. Mais tout au long de l’épisode du divorce, Anne se montre si ambitieuse, dure et impitoyable qu’il finit sans doute par ne plus l’aimer. Sometime I fled the fire, écrit-il dans un autre poème tout en allusions : « j’ai fui le feu qui me brûlait, par mer, par terre, par eau et par vent ».

Quand arrive la disgrâce d’Anne Boleyn, en 1536, Thomas Wyatt est emprisonné à la Tour de Londres en compagnie de cinq autres hommes avec lesquels la reine est soupçonnée d’adultère. Tous seront exécutés, sauf lui. Il assistera à la décapitation d’Anne depuis sa cellule, avant d’être libéré et de retrouver — pour un temps — la faveur du roi. « These bloody days have broken my heart », écrit-il dans un dernier poème, « ces jours sanglants m’ont brisé le cœur (…) Ce que j’ai vu reste figé dans ma tête, nuit et jour ».

On dit qu’en 1542, après avoir fait exécuter sa cinquième femme Catherine Howard, Henry VIII envisagea un temps de la remplacer par la propre femme de Thomas, Elizabeth. Peu après, le poète tomba malade, et mourut.

 

Whoso list to hunt, I know where is an hind,
But as for me, hélas, I may no more.
The vain travail hath wearied me so sore,
I am of them that farthest cometh behind.
Yet may I by no means my wearied mind
Draw from the deer, but as she fleeth afore
Fainting I follow. I leave off therefore,
Sithens in a net I seek to hold the wind.

Who list her hunt, I put him out of doubt,
As well as I may spend his time in vain.
And graven with diamonds in letters plain
There is written, her fair neck round about:
Noli me tangere, for Caesar’s I am,
And wild for to hold, though I seem tame.

L’assiette était exposée dans le vaisselier d’un ami. Son inscription m’a intrigué : « les vieilles filles conduisent les singes en enfer ». Amusant, pensé-je, mais qu’est-ce à dire ?

D’une première exploration dans un moteur de recherche, il n’est pratiquement rien sorti : juste la supposition — contestable et anonymement formulée — que les vieilles filles ne peuvent tenter que des singes, et la mention que dans deux pièces de Shakespeare (La mégère apprivoisée et Beaucoup de bruit pour rien) il est fait allusion à des femmes conduisant des singes en enfer.

C’est un indice. Car à partir de la phrase en anglais Old maids lead apes in hell, et en fouillant un peu, on ne tarde pas à déboucher sur la grande histoire.

1534. L’Angleterre d’Henry VIII rompt avec Rome. Pour justifier la rupture, il faut noircir le catholicisme*. La propagande protestante entreprend de s’attaquer à la chasteté des hommes et des femmes d’Eglise, et notamment celle des moines et des nonnes qui vivent dans les couvents. Le refus d’une vie matrimoniale est alors réputé conduire à toutes sortes de dépravations et de perversions. Le célibat est peint comme un état contre nature, car ne pas vivre dans le mariage c’est s’exposer à une sexualité malsaine, corrompue, voire diabolique (sabbats etc.)

Les femmes, particulièrement, sont suspectes (c’est le cas depuis Adam et Eve). Par suite, toutes les « vieilles filles » sont bientôt mises dans le même sac que celles qui font vœu de virginité. Le singe, animal sous-humain, symbole de péché et de vice, devient dans l’esprit populaire le compagnon de leurs débauches imaginaires. L’issue de ces turpitudes ne peut être qu’une condamnation à aller brûler éternellement en enfer.

À la fin du XVIè siècle le proverbe est formé **. Il perd peu à peu sa connotation politico-religieuse. En traversant la Manche il devient un dicton obscur mais plaisant qui permet de se moquer des vieilles filles.

Quand on le peint sur des assiettes, on a déjà oublié le fin mot de l’histoire.

 

 * On assistera au même phénomène avec le Brexit où il faudra noircir l’Union Européenne
** Pour en savoir plus, se référer à New Light on Maids “Leading Apes in Hell”

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