« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Lu – vu – entendu

J’ai cité hier Dhou’l-Roummah, mort en 735 de notre ère (117 de l’Hégire). Dans la source dont je dispose (l’excellente anthologie de la poésie arabe, parue aux éditions Libretto), sa date de naissance n’est pas mentionnée. Il y est précisé toutefois qu’il s’agit du dernier poète bédouin, héritier d’un temps où les poètes étaient aussi des preux, des combattants, qui goûtaient le vin et aimaient les femmes.

Dans les trois pages que le livre consacre à Dhou’l-Roummah, on découvre d’ailleurs les lignes suivantes :
Parmi tous les vêtements, que Dieu confonde le voile !
Lequel sera pour jamais le fléau de la jeunesse.
Il nous dissimule les belles, nous privant de leur vision,
Et camoufle les vilaines pour nous induire en erreur.

L’argument, certes, qui réduit les femmes à leur apparence physique, peut aujourd’hui sentir quelque peu son machisme. Mais il est aussi de bon sens. On peut regretter que tous les Arabes du VIIIè siècle ne se soient pas retrouvés sur cette position : nous serions débarrassés d’un problème épineux.

J’ai été attristé par la nouvelle de la mort de Philippe Jaccottet, délicat et profond poète.

Le Monde dans sa nécrologie rapporte cette phrase de lui : « Dans la poésie que je préfère, celle d’un Hölderlin, d’un Dante, d’un Hopkins, ce qui me touche profondément, c’est qu’elle est exaltante au sens propre du mot, c’est qu’il y a une espèce de coup d’aile qui vous enlève légitimement très haut. S’il existe, pour moi, une justification profonde de la poésie, c’est que finalement elle vous porte très au-dessus de vous-même. »

Alors, reprenant dans ma bibliothèque « L’encre serait de l’ombre », une sélection de notes et de poèmes opérée par Jaccottet lui-même*, et la parcourant, je trouve ces quelques phrases que je me surprends à prononcer à voix basse, comme on murmure un adieu :

Je parle pour cette ombre qui s’éloigne à la fin du jour
ou n’est-ce pas plutôt elle qui chante en s’éloignant,
son pas qui parce qu’il l’emporte dans les champs parle avec toute la douceur de la distance ?
Quel est cet air plus mélodieux que l’air,
sinon la déchirure même et la distance de la terre qui murmure amoureusement,
sinon les heures qui de passer font une suite de paroles ?

Qui disparaît ne pleure point, mais chante.

Et pour un instant, en effet, nous voici très au-dessus de nous-mêmes.

* collection Poésie / Gallimard

Thomas Wyatt (1503-1542) est un poète anglais de la Renaissance qui entretint une relation amoureuse avec Anne Boleyn alors qu’ils avaient tous les deux une vingtaine d’années. On suppose, sans en être sûr, qu’ils ont été amants. Il fut aussi l’ami d’Henry VIII. Henry VIII fit la connaissance d’Anne, et débuta une histoire qui allait bouleverser tout le Royaume, à commencer par la vie de Thomas Wyatt.

Son poème Whoso List To Hunt dont je parlais hier (Pour qui voudrait chasser, on dirait en anglais moderne whoever wishes to hunt) serait en réalité une évocation à mots couverts des sentiments contradictoires qu’Anne lui inspire. Elle est la biche, il ne peut se détacher d’elle, et pourtant il renonce à elle, car c’est comme « vouloir attraper le vent avec un filet ». Cette biche, dit-il encore, porte un collier de diamants sur lequel est écrit « Ne me touche pas, car j’appartiens à César ». Et le poème s’achève sur cette étrange confidence de la belle, qui se dit « trop sauvage pour être tenue, bien que paraissant domptée ».

En 1533, Anne devient reine d’Angleterre et la seconde épouse d’Henry VIII, qui vient de répudier pour elle Catherine d’Aragon. Depuis plusieurs années Thomas est consumé par la jalousie. Mais tout au long de l’épisode du divorce, Anne se montre si ambitieuse, dure et impitoyable qu’il finit sans doute par ne plus l’aimer. Sometime I fled the fire, écrit-il dans un autre poème tout en allusions : « j’ai fui le feu qui me brûlait, par mer, par terre, par eau et par vent ».

Quand arrive la disgrâce d’Anne Boleyn, en 1536, Thomas Wyatt est emprisonné à la Tour de Londres en compagnie de cinq autres hommes avec lesquels la reine est soupçonnée d’adultère. Tous seront exécutés, sauf lui. Il assistera à la décapitation d’Anne depuis sa cellule, avant d’être libéré et de retrouver — pour un temps — la faveur du roi. « These bloody days have broken my heart », écrit-il dans un dernier poème, « ces jours sanglants m’ont brisé le cœur (…) Ce que j’ai vu reste figé dans ma tête, nuit et jour ».

On dit qu’en 1542, après avoir fait exécuter sa cinquième femme Catherine Howard, Henry VIII envisagea un temps de la remplacer par la propre femme de Thomas, Elizabeth. Peu après, le poète tomba malade, et mourut.

 

Whoso list to hunt, I know where is an hind,
But as for me, hélas, I may no more.
The vain travail hath wearied me so sore,
I am of them that farthest cometh behind.
Yet may I by no means my wearied mind
Draw from the deer, but as she fleeth afore
Fainting I follow. I leave off therefore,
Sithens in a net I seek to hold the wind.

Who list her hunt, I put him out of doubt,
As well as I may spend his time in vain.
And graven with diamonds in letters plain
There is written, her fair neck round about:
Noli me tangere, for Caesar’s I am,
And wild for to hold, though I seem tame.

L’assiette était exposée dans le vaisselier d’un ami. Son inscription m’a intrigué : « les vieilles filles conduisent les singes en enfer ». Amusant, pensé-je, mais qu’est-ce à dire ?

D’une première exploration dans un moteur de recherche, il n’est pratiquement rien sorti : juste la supposition — contestable et anonymement formulée — que les vieilles filles ne peuvent tenter que des singes, et la mention que dans deux pièces de Shakespeare (La mégère apprivoisée et Beaucoup de bruit pour rien) il est fait allusion à des femmes conduisant des singes en enfer.

C’est un indice. Car à partir de la phrase en anglais Old maids lead apes in hell, et en fouillant un peu, on ne tarde pas à déboucher sur la grande histoire.

1534. L’Angleterre d’Henry VIII rompt avec Rome. Pour justifier la rupture, il faut noircir le catholicisme*. La propagande protestante entreprend de s’attaquer à la chasteté des hommes et des femmes d’Eglise, et notamment celle des moines et des nonnes qui vivent dans les couvents. Le refus d’une vie matrimoniale est alors réputé conduire à toutes sortes de dépravations et de perversions. Le célibat est peint comme un état contre nature, car ne pas vivre dans le mariage c’est s’exposer à une sexualité malsaine, corrompue, voire diabolique (sabbats etc.)

Les femmes, particulièrement, sont suspectes (c’est le cas depuis Adam et Eve). Par suite, toutes les « vieilles filles » sont bientôt mises dans le même sac que celles qui font vœu de virginité. Le singe, animal sous-humain, symbole de péché et de vice, devient dans l’esprit populaire le compagnon de leurs débauches imaginaires. L’issue de ces turpitudes ne peut être qu’une condamnation à aller brûler éternellement en enfer.

À la fin du XVIè siècle le proverbe est formé **. Il perd peu à peu sa connotation politico-religieuse. En traversant la Manche il devient un dicton obscur mais plaisant qui permet de se moquer des vieilles filles.

Quand on le peint sur des assiettes, on a déjà oublié le fin mot de l’histoire.

 

 * On assistera au même phénomène avec le Brexit où il faudra noircir l’Union Européenne
** Pour en savoir plus, se référer à New Light on Maids “Leading Apes in Hell”

Celles et ceux qui me lisent savent que j’aime la poésie chinoise, et particulièrement les poètes de la période Tang, que j’ai évoqués à plusieurs reprises dans ce blog : Wang Wei, Li Bai, Du Fu.

J.M.G. Le Clezio vient de leur consacrer un livre, dont je recommande vivement la lecture : Le fleuve de la poésie continuera de couler*. Li Bai est son favori, mais sur le rabat de la couverture c’est le poème d’un autre qui est imprimé, un nommé Zhang Ruoxu, dans lequel on trouve ces vers :

Qui sait quelle âme attend / la lune au-dessus de la rivière ?
On ne voit que le long fleuve / emporter sans cesse ses eaux.

Ce diptyque me transporte. Vingt mots à peine, et tant est dit : la lune et le fleuve, le ciel et l’eau : ce qui brille et ce qui s’écoule, ce qui demeure et ce qui s’en va. La lumière et ses reflets, l’éthéré et le liquide. La pâleur et son miroitement. Le permanent et le transitoire. L’inaccessible et l’insaisissable. L’âme invisible et la vie mouvante.

Une année commence, mais en paraphrasant Zhang Ruoxu, sous l’éternité évanescente du ciel on ne voit que le temps emporter sans cesse les jours.

Alors voici mes vœux : que l’éternité attende, et qu’à vous tous, mes amis, le courant soit doux.

 * avec la collaboration de Dong Qiang. Editions Philippe Rey 20€

J’ai lu dans un roman* cette petite histoire.

Frank Zappa, qui fut dans les années soixante l’un des premiers musiciens à avoir des cheveux qui lui tombaient bien en dessous des épaules, est interviewé par un journaliste qui avait été amputé d’une jambe.
— Frank Zappa, vous avez les cheveux très longs. Êtes-vous une femme ?
— Cher monsieur, vous avez une jambe de bois. Êtes-vous une table ?

Se non è vero, è ben trovato.

 * La fille du chasse-neige, de Fabrice Capizzano

On sait l’admiration que j’ai pour Bernard Moitessier. A partir des bobines qu’il avait tournées pendant sa longue route autour du monde, sa femme Françoise avait réalisé en 1970 un documentaire simplement intitulé La Mer. France 3 l’a diffusé récemment. Cinquante minutes fascinantes. Les mots sont rares, le ton très simple. Tout ce que dit cet homme est une incroyable leçon de vie. J’en ai noté, à la volée, quelques passages.

« Vers le 4è mois, je sentais, je savais que je n’avais pas envie de revenir, que ça ne valait pas le coup. Je le sentais, je ne l’avais pas encore dit, je n’osais pas me le dire à moi-même (…) j’ai senti que les règles du jeu avaient changé (…) petit à petit les règles se sont modifiées en moi, il y avait certaines choses qui comptaient au départ, et d’autres qui ne comptaient plus du tout (…) »

« Ce serait une connerie de rentrer en Europe, je ne vois pas ce que j’irais faire en Europe.(…) J’ai jamais pu y vivre un mois plein, ce que j’appelle vivre, vivre vraiment : laisser le soleil rentrer en soi, avoir vraiment la grande paix (…) »

« Est-ce que j’aime les hommes ? Les hommes, individuellement, il n’y a pas de problèmes. Mais en masse, c’est un tel merdier qu’on est bien content de s’en aller un peu (…) »

« Qu’est-ce qu’un gars qui a passé tant de jours en mer peut encore trouver à faire ? Je ne fais rien. Je vis. Simplement, je vis. Ce n’est pas pour voir des choses, c’est pour les sentir. C’est pas pareil. Ce qu’on voit et ce qu’on sent, c’est jamais la même chose (…) »

« J’ai pris la “cape morale”. Quand on est trop fatigué, quand rien ne va plus, il ne faut pas penser, ne prendre aucune décision. J’ai lu ça dans Monfreid, c’est formidable (…) »

« Ce voyage, dit en quelques mots, c’était le combat et l’amour de l’homme et du bateau avec le vieil océan (…) »

Et enfin cette phrase que Moitessier emprunte à Saint Exupéry, dont il relit Terre des Hommes quand il est à bord : « Le désert, c’est faire sa religion d’une fontaine ».

 

https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/documentaire-mer-bernard-moitessier-autour-du-monde-1888594.html

Mon vieil ami Jacques Langlois s’est enfin décidé à écrire sur Tintin. Je ne sais pourquoi il ne l’a fait plus tôt. Ce n’est pas faute de l’y avoir encouragé. Car pour tous ceux qui, comme moi, ont été dans leur enfance des lecteurs assidus de Tintin, Jacques incarne une sorte d’accomplissement.

Voilà en effet un gamin qui à sept ans envoie quelques dessins au père de son héros, pour lui manifester son admiration et lui présenter ses vœux. Hergé, à sa grande surprise, lui répond. Il renouvelle l’opération l’année suivante. Débute alors une correspondance épistolaire qui, au fil des ans des lettres et des rencontres, se poursuivra jusqu’à la mort d’Hergé en 1983, et évoluera en une vraie amitié. Puis Jacques fera la connaissance de Tchang, l’ami de Tintin, le petit Chinois du Lotus bleu et de Tintin au Tibet, et nouera également de véritables liens avec cet homme qui, devenu sculpteur, s’installera à Paris sur ses vieux jours.

S’il est donc quelqu’un de légitime pour prononcer l’éloge de Tintin, parce qu’il en a une connaissance intime et pas seulement livresque et qu’il lui est fidèle depuis son plus jeune âge, c’est bien lui. Je crois que s’il avait pu, il se serait volontiers aussi lié avec les Dupondt, Haddock, Tournesol, la Castafiore, et toute la bande, jusqu’à Rastapopoulos et Séraphin Lampion. Et d’ailleurs, tous ces personnages, chapitre après chapitre, il les passe en revue : il évoque les conditions de leur apparition ou de leur réapparition au fil des albums, retrace leur parcours, médite sur leur caractère. Non seulement il les replace dans l’épopée tintinesque mais il indique aussi leurs liens avec la vie d’Hergé (le cas des Dupondt étant sans doute le plus remarquable) et analyse ce qu’ils disent de l’époque dans laquelle se situent leurs aventures.

Sur tous, Jacques a enquêté. Il a échangé avec des personnalités aussi inattendues que Régis Debray ou l’amiral Philippe de Gaulle, fils du Général, pour savoir s’il était vrai que ce dernier, comme l’affirmait Malraux, ne se voyait pour « rival international » que Tintin. Il rapporte des conversations, des rencontres, des souvenirs, et le tout donne un petit livre alerte, érudit, distrayant, très agréable à lire, qu’il n’est nul besoin d’appartenir au cercle des tintinophiles pour apprécier.

L’ouvrage sort aujourd’hui en librairie, ce qui ne veut pas dire grand chose par ces temps de confinement, excepté qu’on peut dès maintenant le commander en ligne.

 

Petit éloge de Tintin, de Jacques Langlois, éditions François Bourin, 12€

Ces deux livres de Michel Serres, parus à vingt cinq ans de distance, forment à mes yeux un diptyque.

La mort, depuis que l’homme est homme, produit des stèles, et des statues. Avec elle, la chair se fait pierre. Elle se fige dans le dur. La sculpture se dresse, immobile, immuable, silencieuse, « boite noire » interrogeant muettement ceux des siècles à venir.

Le mouvement et la vie produisent des vibrations qui s’ordonnent et se raffinent en musique. Avec le chant, la chair se fait verbe. Magnificat. La musique se déploie dans le présent. Elle se fait entendre, et n’est plus.

Sculpture et musique. Dur et doux. Loth et Orphée. Loth fuit Sodome avec sa famille. La mort les poursuit. Sa femme se retourne, et devient une colonne de sel : apparition de la statue. Orphée le musicien revient avec Eurydice des Enfers. Il se retourne, elle s’évanouit comme une note qui cesse de sonner : fin de la musique.

(Rappel : ce soir à 17 h, première des “Rencontres Michel Serres de l’Ecole Normale Supérieure”. Pour ceux qui voudraient y assister par visioconférence, le lien est ici : https://forms.app/marinesalesses/inscription-visioconference-michel-serres-3-juin)

 

Sur ses fesses bariolées
on écrivit en violet
deux sonnets sibyllins rimés
par le poète Mallarmé

J’ai découvert les œuvres de Georges Fourest grâce à mon deuxième grand-père maternel lorsque j’étais adolescent. C’était un esprit libre et gentiment provocateur qui, connaissant mon penchant pour la littérature et prenant plaisir à m’initier à des choses qui sortaient des sentiers battus de la culture bourgeoise, m’avait un jour offert ce petit recueil de poèmes au titre étonnant : La négresse blonde, bientôt suivi d’un second intitulé Le géranium ovipare. Je m’étais plongé dedans avec enthousiasme, mais je dois bien avouer que je n’y avais d’abord rien compris.

Car Fourest (1867-1945) est un virtuose de la langue, du vocabulaire, de la rime et de la satire. Il jongle avec des mots rares ou étranges, des images provocantes, des sonorités exotiques, et raille nombre de personnalités de son temps, retombées depuis dans l’oubli. Dans un registre souvent égrillard et violemment satirique ses poèmes sont des exercices de style éblouissants. Il pousse le jeu de la langue à l’extrême, se moque de tout, ne respecte rien, dynamite en quelques vers malicieux les tragédies de Corneille et Racine, et pense qu’il n’y a pas grand chose de mieux à faire dans l’existence que d’attraper des hannetons (Ballade pour faire connaître mes occupations ordinaires)— me fournissant pour l’occasion le texte d’une de mes plus anciennes chansons (Les hannetons).

On raconte qu’un médecin brésilien fit teindre en blond ses deux servantes noires après avoir lu le recueil. L’histoire ne précise pas si le brave homme leur fit également tatouer des vers de l’abscons Mallarmé sur le postérieur.

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