des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

Molière, par Mignard

​Molière et Racine avaient été amis. Ils avaient partagé avec La Fontaine, Boileau et quelques autres, pas mal de soirées arrosées autant que littéraires, mais après que Racine eut donné sa tragédie Alexandre le Grand à jouer à la fois à Molière et à une troupe concurrente, (et qu’au même moment il fut devenu l’amant de Marquise, comédienne de Molière), ils s’étaient brouillés.

Molière, en conséquence, ne joua plus Racine, et Racine se dispensa d’aller voir les pièces de Molière. Mais cette brouille profonde n’empêchait pas l’estime, ni la lucidité. Boulgakov raconte dans Le roman de Monsieur de Molière, que je viens de lire, qu’un ami de Racine pensa lui être agréable en lui rapportant qu’il avait assisté à la première du Misanthrope, et que la pièce avait fait un four.

— Ah, vous y avez été ? répondit Racine. Moi non. Cependant je ne vous crois pas. Molière ne peut pas avoir écrit une mauvaise pièce. Allez donc la revoir.

Racine

Son anniversaire, c’était hier : Ella Fitzgerald a fêté ses cent ans.

Ella Fitzgerald (avec ses consœurs Billie Holiday et Sarah Vaughn) a été ma voie d’accès au jazz. Cette voix extraordinaire et subtile, cette sensibilité charnelle, cette totale maîtrise technique, cette rencontre de l’esprit et de la chair dans un son inoui m’ont toujours paru un miracle. Ella incarne la perfection du chant.

Deux videos, c’est bien le minimum pour une artiste d’une si exceptionnelle dimension, le démontrent. L’une est rapide, l’autre lente, et toutes deux sont des sommets d’émotion. Si l’on veut savoir ce que c’est qu’une interprète qui est vraiment dans sa chanson, corps et âme, il suffit d’écouter et de regarder.

Mack the knife, Stockholm 1963

Summertime, Germany 1968

​Écoutez nos défaites est un livre magnifique de Laurent Gaudé. Deux militaires chargés de missions spéciales, un Français, un Américain (Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Libye…) doivent se rencontrer, et l’un d’eux doit mourir. Leur histoire donne lieu à une vaste et puissante méditation polyphonique sur l’impossibilité de la victoire. D’Hannibal au Roi des rois d’Ethiopie, en passant par le général Grant, quelle que soit la lutte que l’on mène et quelle que soit l’issue de la bataille, aucun guerrier, intimement, ne peut se déclarer vainqueur.

Le mythe le dit : la défaite est inéluctable, dès avant le combat. Tout homme de guerre doit payer « la part du vent ». Voyez Agamemnon sur la côte, à Aulis. Les Grecs, sous son commandement, sont assemblés par milliers sur le rivage, prêts à embarquer pour Troie. Leurs navires sont là, mais les voiles pendent. Ils attendent. Pendant des semaines, ils attendent. Les dieux leur refusent le vent. Alors Agamemnon paye le tribut pour que le vent se lève. Il sacrifie sa fille Iphigénie. Elle meurt, et une brise puissante et favorable se met à souffler.

Mais pour lui, plus de victoire possible : le succès des armes aura beau être aussi éclatant qu’on voudra, il aura la couleur d’une défaite. Tout vrai guerrier, tout vrai conquérant le sait : il faut tuer sa part d’innocence pour partir au combat. Gaudé : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? »

Sacrifice d’Iphigénie Pompéi

Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé, Editions Actes Sud

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« Il faut que le monde change » : vaste programme. Attentats, politique, réseaux. En trois minutes Lunik Grio (texte et voix) et Thomas Bimaï (chorégraphie) passent en revue les maux du monde.

En général, je n’aime pas ce type de morceaux. Là, cependant, quelque chose m’a touché. Les longues nappes mélancoliques de synthé, quelques heureuses formules (« on va faire la guerre pour voir si la paix y est », « la boite de Pandore planquée dans un smartphone »), le dynamisme triste des danseurs… Et une fois encore, puisque les dés sont pipés, l’exhortation faite à chacun de se retirer du jeu.

Autre pépite, découverte sur un autre mur. Aucun nom d’auteur n’était donné pour la citation, mais grâce aux instruments de recherche appropriés, on pouvait facilement remonter jusqu’à l’Eté, d’Albert Camus :

« Seuls aussi avec l’horizon. Les vagues viennent de l’Est invisible, une à une, patiemment ; elles arrivent jusqu’à nous et, repartent vers l’Ouest inconnu, une à une. Long cheminement, jamais commencé, jamais achevé… La rivière et le fleuve passent, la mer passe et demeure. C’est ainsi qu’il faudrait aimer, fidèle et fugitif. J’épouse la mer. »

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Pour illustrer cela, quoi de mieux qu’une photo de l’ami Moitessier ?

Vous tombez parfois sur une pépite, au hasard d’une promenade sur facebook. Elle niche dans le mur d’un ami, dans un commentaire, ou même dans une réponse à un commentaire, et, passé le moment de joyeuse sidération initiale (la surprise, l’émerveillement de la trouvaille), vous vous mettez à examiner de plus près cette chose inattendue, vous voulez absolument en connaître davantage, vous vous renseignez sur elle, et vous lancez vos moteurs de recherche pour explorer l’horizon qu’elle vous ouvre. Si c’est une musique, vous recherchez d’autres compositions du même artiste ; si c’est une photo ou un dessin, d’autres de ses oeuvres. Et si c’est un texte, pour peu qu’il soit ancien, vous voulez savoir d’où il sort, qui en est l’auteur, et le Graal est alors d’en retrouver la source sur Google Books.

C’est ainsi qu’il y a trois jours j’ai lu ce texte sur l’Epiphanie, juste après avoir mis en ligne Le voyage des mages :

« Demain matin, j’entendrai les cloches des Rois, des trois vrais rois, des trois authentiques et très-vieux rois qui vinrent, une fois, en pleurant d’amour, du fond de l’Asie, pour adorer un Enfant pauvre.
« On ne sait pas au juste d’où ils venaient, ces étrangers, mais c’était d’infiniment loin et leur puissante caravane aggravait, dit-on, le silence des solitudes, tellement ils se recueillaient à la pensée de contempler dans ses langes un petit Seigneur sans pain ni maison, qui résorbait en lui toute la joie des cœurs et toute la beauté des mondes. »

Sous le coup de ces deux phrases magnifiques, j’en ai remonté le cours, jusqu’à l’ouvrage hirsute dont elles sont extraites, Belluaires et Porchers, de Léon Bloy.

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C’est un hallucinant recueil d’articles critiques et pamphlétaires, souvent bien éloignés du recueillement muet des Mages. Il y est question de Lautréamont, de la tour Eiffel, d’Alphonse Daudet, des Goncourt. Bloy y déploie, comme il le dit lui-même, « l’insolite véhémence de [ses] clameurs vitupératoires », pour composer au fil des pages une méditation saisissante et douloureuse, pour éructante qu’elle soit, sur ce qu’est un Artiste, son intarissable soif d’absolu, son refus obstiné de toute compromission, son « adoration de l’Indigence »,  ce qui le rend semblable à ces rois pélerins qui « portaient de véritables couronnes qu’il n’eût pas été facile de leur prendre et qu’on eût vainement essayé de transformer en des colliers d’esclavage et d’ignominie, — étant forgées de cet Or brûlant dont est pavé le séjour des artistes calamiteux, quand ils sont morts et qu’on les a fourrés sous la terre. »

Albert Camus disait qu’un romancier doit toujours « être un peu en deça de l’expression ». Je ne suis pas romancier, mais je comprends ce qu’il veut dire. Il parle du petit espace qu’il convient de laisser au lecteur. Il évoque les i sans point que l’auteur doit lui offrir.

Lector in fabula, a ensuite théorisé Umberto Eco : la part du lecteur. Mais Montaigne avait déjà la même idée : « la parole est moitié à celui qui parle moitié à celui qui écoute ». Il faut écrire en sachant que le texte, celui qui lit doit pouvoir terminer de le remplir.

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Gérard Rondeau est mort. Un jour d’avril 2005, il était venu à la maison prendre quelques photos de moi. C’était pour le projet de pochette de mon premier disque. Fluide, discret, intense, il m’avait fait évoluer dans l’appartement quasiment vide, puis il avait eu envie que nous sortions, et nous avions marché jusqu’au bois. Quelques jours plus tard, il m’avait envoyé une demie douzaine de clichés. Mon préféré était celui où j’apparaissais furtivement derrière une porte. Avec le recul, il me semble que par ce léger tremblé, ce flou doucement mobile, il avait saisi l’essentiel de ce qu’on peut saisir de moi.

arbon-g-rondeau-1-2© Gérard Rondeau

(Si ces photos n’ont finalement pas servi pour la couverture d’Etre et avoir été, elles ont cependant illustré la majorité des nombreux articles qui ont accompagné sa sortie.)

andré gide © paolo garretto© Paolo Gerretto

Feuilletant récemment la biographie de Gaston Gallimard (presque trente ans déjà que je l’avais lue !), j’y ai retrouvé deux de ces vacheries littéraires que les gens de lettres ont de tout temps pris plaisir à s’envoyer.

La première s’en prend au directeur de la NRF, et est signée Henri Béraud : « La nature a horreur du Gide ». L’autre est d’Anatole France : « La vie est trop courte et Proust est trop long ».

marcel_proust © tullio_pericoli© Tullio Pericoli

 

« J’ai toujours été attiré par la narration. Mon créneau, c’est de raconter des histoires et des états d’âme avec un peu de cocasserie et de surprise.*»

Thomas Fersen occupe une place à part dans le paysage de la chanson française contemporaine. C’est un fabuliste moderne, à l’imaginaire décalé, drôle, poétique, peuplé d’animaux anthropomorphes et de personnes vaguement bestiales.

Il dit, à juste titre, qu’il y a quelque chose de typiquement français dans sa façon de raconter des histoires, et l’on y retrouve en effet cette gaieté sans illusion qui était si chère à La Fontaine, ce regard amusé sur ses semblables, cette verve parfois mélancolique où l’émotion est toujours diluée, comme chez Brassens, dans une dose d’humour, et cette intelligence de la langue où les rimes les plus riches possibles se combinent aux allusions populaires.

Nous aurons le privilège de l’accueillir samedi dans notre festival. Ses « chansons et textes en vers », où il se présente seul en scène, composent un moment d’enchantement qu’il ne faut surtout pas manquer.

Réservations : http://www.chansonsetmotsdamou.fr/

Thomas Fersen

* Interview de Thomas Fersen donnée lundi 1er août sur RCF à l’occasion de sa venue au festival Chansons et mots d’Amou.

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