des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

La (courte) fable « Les voleurs et l’âne » commence ainsi :

Pour un âne enlevé deux voleurs se battaient :
L’un voulait le garder; l’autre le voulait vendre.

Voilà un vers extraordinaire, quoiqu’il n’ait l’air de rien.

La syntaxe fait en effet qu’aujourd’hui le pronom complément d’objet se place juste avant le verbe auquel il se rapporte. Que le voleur veuille garder l’âne ou le vendre, grammaticalement c’est la même chose, donc : il veut le vendre, ou il veut le garder.

Mais au XVIIè siècle l’usage n’a pas encore tranché, et il est encore très fréquent, lorsque deux verbes se suivent, de placer le pronom complément d’objet du second avant le premier. Donc : il le veut vendre.

Ce qui rend ce vers génial, c’est que, justement parce que garder et vendre ne sont pas la même chose, La Fontaine souligne le conflit des voleurs en jouant avec les deux constructions dans le même vers : les voleurs tirent aussi à hue et à dia la position du pronom.

Il semble que mon interprétation des fables de La Fontaine vienne de trouver un début de reconnaissance. L’une d’elles (Les deux rats le renard et l’œuf) a été diffusée samedi matin sur France Culture, au début de l’émission Concordance des temps de Jean-Noël Jeanneney, dont on trouvera le podcast ici (fable à partir de 3mn 20s):
https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/lhomme-et-le-rat-un-etrange-commerce

J’avoue avoir été assez surpris d’apprendre par un ami que j’étais en train de parler à la radio. Mais quoi ? Mon nom était cité, et si je n’ai mis aucune restriction à l’utilisation de mes enregistrements postés sur Youtube (ils sont de libre accès et de libre usage), c’est bien pour qu’ils puissent être diffusés le plus largement possible, medias nationaux compris (même si, à la vérité, je n’avais jamais jusqu’ici envisagé le cas).

Que France Culture donc, ou toute autre station, continue à puiser dans mes versions des fables pour faire entendre du La Fontaine et procurer (espérons-le) quelque plaisir à leurs auditeurs.

illustration de Benjamin Rabier (détail)

Les Compagnons d’Ulysse est une fable curieuse, où je suis convaincu que La Fontaine écrit le contraire de ce qu’il pense vraiment.

L’histoire reprend l’épisode de l’Odyssée dans lequel Circé la magicienne fait boire aux compagnons d’Ulysse un philtre qui les transforme en animaux. Seul Ulysse échappe à « la liqueur traitresse ». Il tente alors de convaincre ses amis de redevenir hommes, mais ceux-ci, comparant tour à tour leur nouvel état de lion, d’ours ou de loup à celui d’humain, s’en déclarent satisfaits, et refusent.

© Aractingy

En apparence, la Fontaine réprouve ce choix. Peut-il faire autrement ? Quand il compose cette fable qui ouvre le douzième et dernier livre, il est vieux, n’a plus d’argent et a besoin de protection. L’œuvre est dédiée au duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, elle se doit donc d’être édifiante, et il ne saurait être question de donner la préférence à l’animal. Mais une lecture attentive du dialogue entre Ulysse et le loup laisse clairement deviner de quel côté il penche, tant la situation rappelle celle de la fable Le loup et le chien. « Quittez les bois », conseillait le chien. « Quitte les bois », implore Ulysse. Dans un cas comme dans l’autre, le loup déclinera la suggestion et choisira la liberté.

Il y a une sorte d’ironie teintée de nostalgie dans la conclusion, où l’on voit La Fontaine concéder que « le plaisant et l’utile » ne se mêlent plus qu’avec difficulté dans ses vers, et condamner pour la forme, et de manière presque ridicule, le choix d’une vie libre qu’il n’est plus en mesure d’assumer.

Je nourris le projet d’avoir enregistré par cœur les deux cent quarante fables de La Fontaine pour le 31 décembre 2020. Je veux être prêt pour 2021, qui sera l’année du quadricentenaire de la naissance du fabuliste, et en proposer ainsi une intégrale en vidéo sur YouTube.

A ce jour, j’en suis à la cent soixante troisième. En manquent donc encore soixante-dix-sept, ce qui signifie que je devrai tenir une moyenne d’un peu plus de six fables par mois. C’est jouable, sans être évident. Entre l’apprentissage et l’enregistrement, cela représentera chaque mois l’équivalent de trois journées complètes de travail, surtout que celles qui restent ne sont pas parmi les plus faciles ni les plus connues, deux facteurs qui rendent la mémorisation plus ardue.

Je livre aujourd’hui L’homme et la couleuvre. C’est comme son titre l’indique une confrontation entre un homme et un serpent, où le plus « pervers » des deux n’est pas celui qu’on pense, et dont la conclusion (« Parler de loin, ou bien se taire ») me semble composer une des règles de conduite les plus judicieuses que l’on puisse se donner.

Voici une fable que j’aime beaucoup, parce que s’y déploie de façon remarquable la suprême liberté d’écriture de La Fontaine. Elle commence par une réflexion sur l’art de la fable, s’interroge sur les rapports du mensonge et de la fiction, raconte une tentative burlesque d’escroquerie en Perse, et se termine sur un concours de galéjades. C’est vif, enlevé, drôle, et la morale illustre le principe de Quintilien, maître en rhétorique, pour qui répondre au ridicule par le ridicule et enchérir dans l’absurde est le meilleur moyen de triompher d’arguments mensongers.

NB : les « filles de Mémoire », ce sont les Muses (filles de Zeus et de Mnémosyne).

Autre fable, autre bûcheron. L’antithèse du précédent, celui-ci : victime et non prédateur. Malheureux. Dépressif, tendance suicidaire. Mais, dit La Fontaine, « plutôt souffrir que mourir / C’est la devise des hommes ».

À en juger par ces fables, les bûcherons ne donnent pas le sourire au fabuliste. Chose rarissime, on n’y trouve pas la moindre trace d’humour. Hier il était en colère, aujourd’hui il est affligé. Mais a-t-on jamais évoqué la détresse avec autant de poésie ?

À noter que cette fable à peine mise en ligne m’a valu ce commentaire d’un (je suppose) jeune auditeur : « Je sais pas si tu t’en rends compte mais les fables sont très bien raconté (sic) et mieux à écouter qu’à lire. » Je sais pas si mon correspondant s’en rend compte, mais son commentaire est à tous égards délicieux.

La forêt et le bûcheron est une fable qu’on pourrait considérer comme écologique avant la lettre. La déforestation y est certes menée à une échelle moindre qu’à notre époque, puisqu’elle se fait à coups de hache, mais La Fontaine la qualifie déjà d’outrage à la nature.

« Voilà le train du monde », lâche-t-il en colère, sans se faire aucune illusion sur la capacité des hommes à modifier leur conduite : les « abus » (les excès) seront toujours « à la mode ». Il aurait été horrifié d’apprendre (à voir l’Amazonie, ou l’Indonésie) à quel point hélas il avait raison.

Il va de soi qu’après mon dernier article, celui d’aujourd’hui ne pouvait traiter que de la fable l’Ours et les deux compagnons, dans laquelle les compagnons en question vendent à leur voisin fourreur « la peau d’un ours encore vivant / mais qu’ils tueraient bientôt ». Comme ils sont plus forts au baratin qu’à la chasse, l’histoire ne se déroule pas comme ils l’avaient prévu.

De cet incident, nous n’avons que la version de La Fontaine (que voici ci-dessus, fraîchement enregistrée). Il est dommage que BFM-TV n’ait pas été présente à l’époque. Je me demande ce qu’ils en auraient tiré comme reportage. J’imagine une journaliste sur fond de forêt, l’oreillette dans l’oreille et le micro à la main, avec le décalage de son entre le studio et elle qui montre que nous sommes bien en direct : — Alors, Tartempionne, vous êtes sur place, que pouvez-vous nous dire de ce drame qui a failli coûter la vie à deux marchands ? (Un temps) — Et bien oui, Dugenou, je suis sur place et c’est juste à quelques mètres derrière moi que les deux marchands dont vous parlez ont été agressés par une bête sauvage. Les deux hommes ont été transportés à l’hôpital en état de choc, mais leur vie ne semble pas en danger. D’après les premières constatations effectuées par la police, il pourrait s’agir d’un loup, ou d’un gros blaireau, lesquels sont nombreux dans le coin comme me l’a confié un habitant de la région. Mais ne mangeons pas la peau de l’ours

Si l’on parcourt jusqu’au bout l’entrée otiosus (oisif) du Gaffiot que j’évoquais hier, on en trouve une dernière définition : qui ne rapporte rien (en parlant d’argent).

Entre ce qui ne rapporte rien et ce qui n’a pas de valeur il n’y a qu’un pas à franchir, et l’oisif retrouve ici, par dérive sémantique et de manière dégradée, sa qualité de n’être pas négociable.

Ce sens a subsisté en français au moins jusqu’au XVIIe siècle puisque La Fontaine l’emploie dans une fable peu connue intitulée Du thésauriseur et du singe. Il y est question d’un avare qui accumule ducats et pistoles. La Fontaine nous dit : « quand ces biens sont oisifs je tiens qu’ils sont frivoles ». Si frivoles même, c’est-à-dire de si peu d’importance, qu’il a placé chez cet avare un singe qui jette une à une par la fenêtre les pièces d’argent de son maître, et s’en amuse beaucoup (tout comme, manifestement, l’auteur).

« Un philosophe austère, et né dans la Scythie. »

À l’oreille aujourd’hui, ce vers fait sans doute davantage penser à la City de Londres qu’à la Scythie des Scythes, vaste région qui s’étendait du nord de la mer Noire aux steppes d’Asie centrale, et où vécurent par la suite les Cosaques. Mais la confusion, au fond, n’est pas bien grave. Ni l’un ni l’autre lieu n’apparaît propice au développement de la sagesse. Les Scythes étaient des nomades qui passaient leur vie à cheval ; les habitants de l’actuelle City font de la cavalerie d’une autre manière. Tous sont des agités, des grands espaces ou du portefeuille, et se situent assez loin de l’idéal du sage peint par La Fontaine dont le bonheur consiste « aux beautés d’un jardin ».

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