des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Fables en vrac

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C’est curieux comme un contexte peut déteindre sur la lecture que l’on fait d’une oeuvre. Prenez La tortue et les deux canards. Aucun rapport avec la situation politique française présente. Et cependant, je ne puis m’empêcher de trouver que cette tortue ressemble par quelques traits à notre infortuné président, et les deux canards aux deux journalistes auxquels il s’est bien imprudemment livré dans « Un président ne devrait pas dire ça ». Indiscrétion, imprudence, babil, sotte vanité. Excès de commentaires.

« Tout est mystère dans l’amour ». La Fontaine nous conte comment Cupidon enfant perdit la vue, la fureur de Vénus sa mère, et les conséquences qui s’ensuivirent.

L’Amour et la Folie est l’une des dernières fables de La Fontaine, mais l’idée que l’amour entraine à des comportements hors de raison avait déjà été illustrée dans ce bijou qu’est le Lion amoureux.

 

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La fable est amusante, et par les temps qui courent, elle prend un certain relief. La Fontaine imagine un singe démagogue, ou tout comme, qui se fait élire roi à force d’incongruités.

« A peu de gens convient le diadème », conclut l’auteur. Aucun renard, hélas, n’est encore en vue.

Le chat et le renard n’est pas une fable très connue, mais La Fontaine y est au sommet de son humour, décrivant, en quelques vers, les deux pèlerins avec une verve jubilatoire, et une fantaisie dans l’invention verbale qui rappelle Rabelais.

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J’en profite pour faire le point sur l’entreprise de longue haleine dans laquelle je me suis lancé : celle d’enregistrer par coeur l’intégrale des Fables. Je puise l’énergie de le faire en pensant à mon cher François Frédéric Guy, qui a déjà interprété, plusieurs fois, de mémoire, le cycle des trente-deux sonates pour piano de Beethoven. A coté de lui, je joue petit bras : les sonates représentent quelque chose comme 650 pages de musique ; avec Les Fables, je me contente de 285 pages de texte, que je ne prétends pas dire d’affilée (elles représentent huit heures d’écoute, environ). Je les récite une à une. A ce jour, il y en a 83 dans la boite. On les trouvera ici, et je conseille de les consommer par doses de cinq ou six, pas plus.

Je me demande à quel stade de la fable des grenouilles qui demandent un roi nous en sommes, en France. A celui où nous nous « lass[ons] de l’état démocratique » ? A celui du soliveau, dont Hollande fournit un portrait assez ressemblant ? Ou, probablement hélas, à une combinaison des deux ?

« Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue ! » En ces temps où commence à frémir l’agitation de l’élection présidentielle, je ne prétends pas être moins grenouille que les autres, et je partage cette réclamation. Mais en même temps que je la fais mienne, je ne peux m’empêcher de m’en méfier : la fable, il faut l’entendre, jusqu’au bout, et la méditer un moment.

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J’ai déjà commenté cette fable merveilleuse qui oppose un fat riche à un savant sans fortune. La Fontaine s’y moque de ce qui ne s’appelait pas encore la théorie du « ruissellement économique », laquelle soutient qu’il est bon que les riches soient riches, car ce sont eux et leurs dépenses qui font vivre les pauvres. Et pas que les pauvres d’ailleurs : les intellectuels également, qui « dédi[ent] à Messieurs les gens de finance de méchants livres bien payés ». 

Le génie de La Fontaine est dans l’absence de réponse : « L’homme lettré se tut : il avait trop à dire ». Ce vers est extraordinaire : celui qui sait ne parle pas. Je m’en suis toujours demandé la véritable raison. Les objections se bousculent-elles dans sa tête, au point qu’il ne sait pas par où commencer ? Ou bien a-t-il dès le début le sentiment que le débat ne se situe pas dans le registre des idées rationnelles et que, telle qu’elle est embarquée, toute discussion sera inutile ? Qu’est-ce qui fait que la parole d’un coup lui semble vaine, et que silence devient d’or ?

noble-silence-arno-benesch© Arno Benesch

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On n’a pas assez dit que La Fontaine est un humoriste qui aime l’absurde. Les Fables en offrent maint exemple. Voyez celle-ci, Le rat qui s’est retiré du monde : « Les Levantins, en leurs légendes, disent qu’un certain rat, las des soins d’ici-bas, dans un fromage de Hollande se retira loin du tracas. »

Le génie de La Fontaine : poser en quelques mots que les Orientaux (le terme Levantin désignant les habitants du Moyen-Orient, Turcs, Syriens, Persans) ont des légendes qui parlent de fromage, et même : de Hollande, et sur ce postulat surréaliste, construire son histoire.

Une telle liberté d’écriture laisse pantois. Elle est cependant tout sauf gratuite : grâce à elle, La Fontaine peut railler sans plus de précaution l’hypocrisie des moines.

Je n’étonnerai personne si je dis que Le savetier et le financier est une de mes fables préférées. Elle oppose le chant, la légèreté, et l’insouciance à l’argent et aux soucis. La Fontaine ne se contente pas de dire que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est, nous dit-il, « ce qui cause nos peines », chose qui souvent se produit en effet dès que l’on tient à l’argent en tant que tel, qu’on craint de le perdre, et qu’on le garde au lieu de s’en servir.

Le génie de La Fontaine : « A la fin le pauvre homme s’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus ». Avec ses cent écus, en perdant la joie, le savetier est devenu pauvre, lui qui cependant n’avait rien.

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Fables en vrac : https://www.youtube.com/playlist?list=PL1GJhoEI4m9KjBJssqIa6zwqt_PyErexZ

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Nombreuses, chez La Fontaine, sont les fables où l’on chante. A commencer par la première et la plus célèbre d’entre elles : La cigale et la fourmi, que je publierai un de ces jours. Mais aujourd’hui, c’est Le coche et la mouche que je livre. On y chante, dans tous les sens du terme. « Une femme chantait : c’était bien de chansons alors qu’il s’agissait ! Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles ». Le génie de La Fontaine : le même mot, dans la même phrase, avec deux sens différents…

J’inaugure aujourd’hui une série de videos faites le plus simplement du monde : votre serviteur, chez lui, devant la caméra de son ordinateur, récitant les fables de son camarade La Fontaine.

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C’est une espèce de défi que je me suis lancé : combien de fables connais-je par coeur pour être en mesure de les dire ainsi ? J’en suis à une soixantaine. C’est un quart environ du total. Du coup, je suis tenté de me lancer dans l’intégrale, et d’apprendre les cent quatre-vingt qui me manquent, juste pour le plaisir.

Je les proposerai ici comme elles sont venues, sans ordre particulier, de temps en temps, en vrac. Pour commencer, Le rat et l’huître, et Les médecins.

 


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