des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

​Quand je serai vieux
Que je perdrai mes cheveux
Dans bien des années…

Je chante cette chanson depuis qu’elle est sortie en 1967, depuis que j’ai 14 ans. The Beatles, When I am sixty four. Inutile de dire qu’au début je trouvais ça très loin. Cinquante ans à traverser. C’était de l’autre côté de la vie.

J’atteins aujourd’hui cette rive fameuse, je touche ce faux horizon.

Et si je rentre à trois heures du mat’ / trouverai-je porte close ?
Tiendras-tu à moi ? Me feras-tu des p’tits plats
Quand j’aurai 64 ans ?

Les questions étaient bonnes. Elles ne se posent plus, ou bien j’ai les réponses. De toute façon, je suis en train de passer l’âge.

 

PS : Pas moyen d’avoir sur You Tube la version des Beatles. En revanche, on trouve celle de cet Apollo Club, dont une bonne partie des membres semblent savoir, comme moi désormais, de quoi il retourne.

 

Jeanne Moreau. La nouvelle de sa mort, hier, m’a rendu triste. Je l’avais côtoyée pendant quelques années. Elle m’impressionnait. J’aimais sa voix grave et précise, sa bouche vénéneuse, les reflets tantôt las tantôt gourmands de ses yeux, sa façon à la fois gouailleuse et aristocratique de vous toiser d’un sourcil expressif, et son regard qui comprenait tout, vif, pénétrant, amusé, mystérieux.

Je n’ai jamais trop su quoi lui dire. N’ayant jamais été un grand cinéphile, je connaissais mal ses films, même les plus célèbres. Mais c’est surtout un petit 45 tours de 1963 qui m’intimidait : J’ai la mémoire qui flanche, La vie s’envole, Moi je préfère, Ta peau Léon, quatre chansons qui ont marqué mon enfance et suffisaient, dans mon imaginaire, à faire d’elle un pendant féminin de Brassens : j’en avais gardé dans ma relation avec elle des pudeurs de midinette.

Je me souviens qu’un jour, à la fin d’un déjeuner, elle avait sorti de son sac un poudrier pour ajuster son maquillage. C’était un beau poudrier d’argent, à l’intérieur duquel quelques vers étaient gravés. — Jeanne, osai-je, est-ce que je peux voir ? Elle m’a tendu l’objet. — Un quatrain de Valéry, un autre de Leopardi, un autre de Shakespeare. Je peux vous les dire si cela vous fait plaisir.

Et j’eus le privilège d’entendre sa voix inimitable dire pour moi seul, en trois langues, quelques-uns des plus beaux vers du monde.

« Chanson, toi qui me parles d’elle, aujourd’hui disparue… »

Son anniversaire, c’était hier : Ella Fitzgerald a fêté ses cent ans.

Ella Fitzgerald (avec ses consœurs Billie Holiday et Sarah Vaughn) a été ma voie d’accès au jazz. Cette voix extraordinaire et subtile, cette sensibilité charnelle, cette totale maîtrise technique, cette rencontre de l’esprit et de la chair dans un son inoui m’ont toujours paru un miracle. Ella incarne la perfection du chant.

Deux videos, c’est bien le minimum pour une artiste d’une si exceptionnelle dimension, le démontrent. L’une est rapide, l’autre lente, et toutes deux sont des sommets d’émotion. Si l’on veut savoir ce que c’est qu’une interprète qui est vraiment dans sa chanson, corps et âme, il suffit d’écouter et de regarder.

Mack the knife, Stockholm 1963

Summertime, Germany 1968

Je ne suis évidemment pas le premier à avoir l’idée de faire le rapprochement entre une certaine Pénélope F., laquelle s’est mise tout-à-coup, contre sa volonté, à faire beaucoup parler d’elle, et la chanson de Brassens. Mais je veux creuser un peu l’affaire, et montrer comment, à partir du texte de celle-ci, on pourrait, moyennant quelques altérations, en arriver au portrait (vrai ou faux, ce n’est pas à moi d’en juger) que ses détracteurs aimeraient tracer de celle-là.

Voici donc le texte, et les premières annotations ou commentaires que j’y ai apportés dans cette perspective. Les lecteurs que cela amuse sont bien entendu invités à ajouter leur pierre à l’édifice.

 

PENELOPE (Georges Brassens)

Toi l’épouse modèle le grillon du foyer1
Toi qui n’as point d’accrocs dans ta robe2 de mariée
Toi l’intraitable3 Pénélope
En suivant ton petit bonhomme de bonheur
Ne berces-tu jamais en tout bien tout honneur
De jolies pensées interlopes4

1 amorce de contrepèterie : le Fillon du groyer (?)
2 bourse conviendrait mieux
3 impayable eût été un contresens
4 interlope : “qui se fait en fraude, dont l’honnêteté ou l’honorabilité sont douteuses”. La rime est parfaite (et riche).

 

Derrière tes rideaux dans ton juste milieu
En attendant l’retour d’un Ulysse5 de banlieue
Penchée sur tes travaux de toile6
Les soirs de vague à l’âme et de mélancolie
N’as-tu jamais en rêve au ciel d’un autre lit
Compté de nouvelles étoiles7

5 En Français moderne, Ulysse devient François et navigue sur la Sarthe
6 il s’agit sans doute de tapisser le siège d’un député
7 on sait aujourd’hui que Pénélope y comptait aussi des biftons

 

N’as-tu jamais encore appelé de tes vœux
L’amourette8 qui passe qui vous prend aux cheveux
Qui vous conte9 des bagatelles10
Qui met la marguerite11 au jardin potager
La pomme12 défendue aux branches du verger
Et le désordre à vos dentelles13 

8 comprendre : la galette
9 faute d’orthographe, rare chez Brassens. Lire : compte, comme plus haut
10 antiphrase. Ex : “une bagatelle de 500 000 €”
11 ou plutôt le bouton d’or
12 la pomme d’or également
13 allusion possible aux femmes vénales qui glissaient jadis les paiements reçus en espèces dans leur corsage ou sous leur jarretière

 

N’as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon14 qui son arc à la main
Décoche des flèches malignes
Qui rend leur chair de femme aux plus froides statues
Les bascul’ de leur socle bouscule leur vertu
Arrache leur feuille de vigne15

14 le démon dont il est question dans cette strophe est évidemment l’argent qui corrompt
15 découvrant ainsi la fente de la tirelire

 

N’aie crainte que le ciel ne t’en tienne rigueur16
Il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un cœur
Qui bat la campagne17 et galope
C’est la faute commune et le péché véniel18
C’est la face cachée de la lune de miel
Et la rançon de Pénélope19

16 le ciel sans doute pas, mais l’électeur ?
17 campagne électorale, s’entend
18 c’est ce que disent tous ceux qui sont pris les doigts dans la confiture
19 la face cachée, la lune : métaphores pour le derrière. On peut de cette façon suggérer à mots couverts que les protagonistes de cette histoire pourraient finir par l’avoir dans le fion.

Et puis Leonard Cohen est mort.

J’ai passé la matinée d’hier à écouter son dernier disque. Un chef d’oeuvre. Un diamant noir. L’équivalent, en chansons, des derniers autoportraits de Rembrandt.

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Lucidité âpre et sereine. Voix grave, sépulcrale, chaleureuse. Chant d’adieu (I’m leaving the table, I’m out of the game) comme aucun chanteur n’en écrivit jamais. Ultime confrontation avec Dieu, le mystère, dernière lutte avec l’ange et la figure de l’amour où les traits du Christ se confondent avec ceux d’une femme (I’ve seen you change the water into wine / I’ve seen you change it back to water too / I sit at your table every night / I try but I just don’t get high with you / I wish there was a treaty we could sign).

leonard-cohen-you-want-it-darker

Au moment de la sortie de l’album, il y a trois semaines, il avait déclaré : « J’ai dit récemment que j’étais prêt à mourir. Je crois que j’exagérais. On est parfois porté à la dramatisation. J’ai l’intention de vivre pour toujours. »

So long, Leonard. I believe that you heard your Master sing.

jean-sablon

Jean Sablon et Tino Rossi étaient ses chanteurs préférés. Et Dieu sait qu’il aimait la chanson. Sa conversion à l’ordinateur, il l’avait faite à près de 90 ans, après avoir découvert le site « du temps des cerises aux feuilles mortes ». Il a passé une bonne partie de ses dernières années à chanter devant son bureau en se replongeant, grâce à YouTube et Dailymotion, dans l’univers des années trente et quarante, celui de sa jeunesse, dont il gardait toujours l’heureuse nostalgie.

Tino, j’ai toujours eu du mal. Mais Jean Sablon, j’aime. Venez donc chez moi, Vous qui passez sans me voir, Il ne faut pas briser un rêve, Clopin Clopant, sont des titres merveilleux que nul n’interpréta mieux que lui. Je tire ma révérence est sans doute celui qui convient le mieux aux circonstances. Je n’imagine pas de meilleur hommage à Papa qu’une chanson qu’il aimait.

dylan

Bob Dylan prix Nobel de littérature ! Un mien ami s’en étrangle sur Facebook : « Les jurys de Stockholm ne savent plus comment se couvrir de ridicule. O tempora, o mores… »

Un de ses correspondants lui répond : « Ton problème, c’est de dire “o tempora, o mores” au lieu de dire “the times they are a-changing”. Go Dylan. »

Parfaite répartie. The times they are a-changing. On pourrait citer toute la chanson, je me contente ici du deuxième couplet, qui s’ajuste fort bien aux circonstances :

Come writers and critics
Who prophesize with your pen,
And keep your eyes wide
The chance won’t come again.
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin,
And there’s no telling who
That it’s naming
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’.*

J’ajoute que c’est une joie et une fierté, pour tous les auteurs de chansons qui ne sacrifient pas les paroles à la musique, que l’un des leurs (le plus grand de ceux qui sont vivants, à mon avis, avec Leonard Cohen) soit distingué par le prix Nobel.

* Venez écrivains et critiques
Qui prophétisez avec votre plume,
Et gardez les yeux ouverts
La chance ne reviendra pas.
Ne parlez pas trop tôt
Car la roue tourne toujours,
Et elle n’a pas encore dit
Qui était désigné.
Le perdant de maintenant
Pourrait être le prochain gagnant,
Car les temps sont en train de changer

 

le temps du tango ferré

Je prépare en ce moment un spectacle sur Léo Ferré, dont nous fêterons en août le centenaire de la naissance. J’ai le privilège de le faire avec Céline Caussimon. Nous en ferons la création cet été à Amou, et je ne me suis naturellement pas privé des grandes chansons de Ferré composées sur des paroles de Jean-Roger Caussimon, père de la sus-dite.

Parmi celles-ci, ma préférée est peut-être Le temps du tango. Elle appartient au genre rare de la nostalgie gaie. Le tango y devient une métaphore parfaite de la jeunesse. « Ah ! C’que les femmes ont pu me plaire, et c’que j’ai plu !… J’étais si beau… Faudrait pouvoir faire marche arrière, comme on fait pour danser l’tango ». Humour, autodérision, tendresse… Celle-là, j’aurais aimé l’écrire.

​Pour les blagues du 1er avril, cette année, c’est à mon avis la RATP qui a eu le pompon. Jouer avec les noms des stations de métro était une jolie idée, et le blog Big Browser du journal Le Monde a eu raison de sélectionner cette opération comme l’une des plus drôles de l’année : Crimée-Châtiment, Monceau-Ma pelle, Anvers (à l’envers) et Apéro / Opéra, n’était-ce pas réjouissant ?

Anvers

Ledit blog a cependant eu tort de noter : « L’opération ne va pas sans quelques ratés. Par exemple, “Joinville-le-Pont Pon! Pon!”, n’était peut-être pas indispensable.» Eh bien si, justement. Merci au marketing de la RATP de connaître la chanson et d’avoir rendu hommage à ce succès signé Roger Pierre et interprété par Bourvil.

bowie the man who fell to earth

Il n’y a plus que moi, apparemment, qui n’y suis pas allé de mon commentaire sur Bowie. Tout Facebook s’en est rempli, lundi, hier, aujourd’hui encore. C’est le monde entier qui pleure. Le pauvre Delpech fait minable, à côté.

Deux souvenirs alors : le premier, c’est Bowie acteur. Un orage nous avait précipités, Valérie et moi, un jour de l’été 1983, trempés jusqu’aux os, dans le premier cinéma venu des Champs Elysées. On y jouait Furyo (Merry Christmas Mr. Lawrence). Le regard de Bowie et la musique de Ryuchi Sakamoto allaient devenir le générique de notre histoire, au sommet de laquelle culminerait notre fils Augustin.

Le second, plus lointain encore, c’est une chanson, Eight line poem (neuf, en fait) qui date de 1971. Elle possède très exactement le son de l’époque (elle me fait penser à No expectations des Stones), et dans mon imaginaire personnel évoque ces journées adolescentes, passées dans le désert d’une chambre, le coeur écrasé d’ennui, quand tout mouvement semble vain et qu’on attend, désabusé mais plein de rêves, que le temps passe.

The tactful cactus by your window
Surveys the prairie of your room
The mobile spins to its collision
Clara puts her head between her paws
They’ve opened shops down the West side
Will all the cacti find a home
But the key to the city
Is in the sun that pins
The branches to the sky

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