« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Play-list impossible

Les célébrations du 14 juillet m’ont longtemps laissé indifférent. Mon penchant naturel était le même que celui de Brassens : « la musique qui marche au pas, cela ne me regard[ait] pas ». Si, dans mes jeunes années, l’on m’avait interrogé à ce sujet, je me serais probablement défini comme antimilitariste, davantage toutefois par posture ou par conformisme avec l’air du temps des années 70 que par conviction.

Est-ce le fait d’avoir épousé une femme dont la famille compte un nombre certain de militaires ? Est-ce celui, l’âge venu, d’être moins individualiste, et de me fondre plus volontiers dans le collectif national ? Toujours est-il que le défilé des troupes ne me laisse plus insensible, au point qu’hier matin, à l’heure où allait s’ouvrir dans le ciel de Neuilly le défilé aérien, je suis sorti de chez moi au prétexte de faire quelques courses, et me suis arrangé, mon cabas à la main, pour voir et complimenter l’armée française (l’armée de l’air, en tout cas).

Ce qui nous amène à la chanson « En revenant de la revue ». Il en existe différentes interprétations, entre lesquelles j’ai hésité avant de choisir celle qui illustre ce billet. Celle de Bourvil, qui est sans doute la plus connue, fait pudiquement l’impasse sur un vers à double sens (Ma sœur qui aime les pompiers / Acclame ces fiers troupiers) en substituant des lanciers aux soldats du feu. Au contraire, celle de Fred Gouin non seulement respecte les pompiers d’origine, mais remplace le diptyque « Moi, je faisais qu’admirer / Notre brave général Boulanger » par « Moi j’criais archi-fort / Vive le président Félix Faure ». Nul ne s’étonnera, parmi celles et ceux qui connaissent bien mon répertoire, que ce soit cette version que j’aie choisie.

Été 1971. Californie, Santa Barbara, sur la terrasse d’une maison. Bridge over troubled water de Simon et Garfunkel passe en boucle sur l’électrophone. Nous venons de nous rencontrer. Nous sommes seuls. La nuit est douce. Nous nous embrassons. Nos bouches s’aiment. Les heures passent. Les chansons reviennent. Le baiser n’en finit pas.

Où sont les autres ? « Sail on Silver Girl, Sail on by, If you need a friend I’m sailing right behind ». Un divan est là. Nous rions. Nous nous embrassons. Cap sur les étoiles. Nos lèvres s’aiment. Nos langues s’aiment. Nous buvons nos salives. Notre soif est inextinguible. Nous traversons la nuit. Le baiser n’en finit pas.

Quand avons-nous décollé nos lèvres ? Difficile à dire. Cinquante ans ont passé.

On fêtait hier les quatre-vingts ans de Bob Dylan. A cette occasion, le Guardian a demandé à de nombreux artistes (Mick Jagger, Marianne Faithfull, Tom Jones, Judy Collins, Suzanne Vega, entre autres) quelle était, parmi toutes ses chansons, celle qu’ils préféraient (à lire ici).

Je me suis posé la même question. Je ne suis pas un spécialiste de Dylan, je ne connais pas toute son œuvre, mais j’ai un gros coup de cœur pour son disque Time out of mind. C’est du rock solide, lent, un son gras, des atmosphères parfois presque poisseuses. On y trouve quelques chefs d’œuvre : Not dark yet (crépusculaire à souhait), Make you feel my love (sublime chanson d’amour). Et Standing in the doorway, que j’ai choisie.

C’est une longue ballade d’une tristesse magnifique. Un homme s’est fait planter par la femme qu’il aimait. Il pleure devant sa porte, ne sait plus où aller, ne s’en remet pas, et rumine des sentiments mêlés, à la fois lucide et confus, en proie à un indélébile chagrin, désemparé, inconsolable :
Last night I danced with a stranger / But she just reminded me you were the one (La nuit dernière, j’ai dansé avec une inconnue / Ça m’a juste rappelé qu’il n’y avait que toi)

Toute poésie, et celle de Dylan n’échappe pas à la règle, est une tentative de dire l’indicible. Mais c’est une tentative qui n’aboutit jamais vraiment.
I see nothing to be gained by any explanation / There’s no words that need to be said (On ne gagne rien à expliquer / Les mots n’ont pas besoin d’être dits).

Emouvant aveu, pour un prix Nobel de littérature.

 

Standing in the doorway
(traduction JP Arbon)

Je traverse les nuits d’été
On entend un jukebox
Hier tout allait trop vite
Aujourd’hui ça va trop lentement
Je n’ai nulle part où aller
En moi tout est brûlé
Si je te voyais, je ne sais pas si je t’embrasserais ou si je te tuerais
Tu t’en moquerais sans doute de toute façon
Tu m’as planté devant ta porte, je pleure
Et je n’ai rien vers quoi repartir

La lumière est si moche ici
Qu’elle me fait mal au crâne
Et tous ces rires ça me rend triste
Les étoiles sont devenues rouge cerise
Je gratte ma gaie guitare
Je fume un cigare à deux balles
Le fantôme de notre ancien amour ne s’est toujours pas éloigné
Et il n’a pas l’air près de le faire
Tu m’as planté devant ta porte, et je pleure
Sous la lune de minuit

Peut-être qu’ils m’auront, peut-être qu’ils ne m’auront pas
Pas ce soir en tout cas, et ce ne sera pas ici
Je pourrais dire des choses mais je ne le ferai pas
Car la miséricorde de Dieu n’est pas loin
J’ai voyagé dans le train de la nuit
J’ai de l’eau glacée dans mes veines
Je serais fou de vouloir te reprendre
Ce serait contre toutes les règles
Tu m’as planté devant ta porte, je pleure
Et souffre comme un fou

Quand déclineront les dernières lueurs du jour
Mon pote, c’en sera fini de vieillir
Dans la cour, j’entends les cloches de l’église qui sonnent
Je me demande bien pour qui
Je sais que je ne peux plus gagner
Pourtant mon cœur ne renoncera jamais
La nuit dernière, j’ai dansé avec une inconnue
Ça m’a juste rappelé qu’il n’y avait que toi
Toi qui m’as planté devant ta porte, et je pleure
Dans l’obscur pays du soleil

Je mangerai quand j’aurai faim, je boirai quand j’aurai soif
Je mènerai une petite vie bien réglée
Et quand la chair tombera de mon visage
Je sais qu’il y aura quelqu’un pour s’occuper de moi
Même la plus légère des caresses
Elle compte tellement
Au fond, on ne gagne rien à expliquer
Les mots n’ont pas besoin d’être dits
Tu m’as planté devant ta porte, et je pleure
La tête toute enveloppée de blues

Je relis la transcription d’une interview de moi, faite il y a huit ou dix ans. Je ne souviens pas qu’elle ait été publiée.

Au paradis, quelles musiques y entend-on ?
— Aucune idée… Ah, si ! Sympathy for the Devil, peut-être… Au paradis, j’imagine qu’on prie pour ceux qui n’y sont pas.

Je connaissais très peu Anne Sylvestre. Très peu son répertoire, à la vérité, et très peu la personne. Mais pour qui faisait un parcours sur les scènes accueillant la chanson française, il était impossible de ne pas la croiser. Elle était partout, à la Cigale, au Trianon, au Vingtième Théâtre, au Limonaire, à l’Européen, aux Trois Baudets, curieuse de voir et d’entendre les nombreux artistes qu’elle aimait, de Chloé Lacan à Yves Jamait, de Bernard Joyet à Agnès Bilh, de Thibaud Defever à Jeanne Rochette : une, puis deux générations de chanteurs, dont elle était devenue la marraine, au fil des ans, pour leur plus grande fierté à tous.

Nous nous sommes parlé pour la première fois dans un taxi que nous partagions. Claudine venait de sortir son livre sur Boris Vian, je lui ai demandé si elle l’avait connu. Mauvaise question : la réponse était oui, elle était venue lui présenter des chansons chez Polydor, il n’avait pas aimé son look ni sa guitare ni sa façon de chanter.

Nous nous sommes revus ensuite à plusieurs occasions, sans jamais vraiment nous rapprocher. Je me souviens de m’être retrouvé à côté d’elle un soir devant le guichet de l’Européen. Elle devait retirer une invitation. La caissière ne la reconnaissait pas, malgré ses cheveux rouges, et lui demanda son nom. — Sylvestre. L’autre chercha dans sa liste, ne trouva rien à la lettre S. — Vous avez peut-être un prénom ? — Anne… Quelqu’un de la production qui se tenait non loin de là repéra l’incident et régla l’affaire. Quand elle eut son billet en main : — Leçon d’humilité, vous voyez, me dit-elle.

Mais cette semaine, Anne, la Faucheuse vous avait bel et bien sur sa liste. Et depuis hier sur les réseaux, de très nombreuses personnes vous rendent hommage, qui ont su vous connaître mieux que moi. Je me contenterai de citer ici votre chanson Les gens qui doutent, qui est magnifique.

(…)
J’aime les gens qui n’osent
S’approprier les choses
Encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être
Qu’une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants
(…)
Ceux qui sont assez poires
Pour que jamais l’Histoire
Leur rende les honneurs

Il me plairait de pouvoir comme vous leur ressembler. Et comme vous aimiez la facétie, je vous dis merci, Anne,

Merci d’avoir vécu
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu.

Aujourd’hui, 2 mai, Maman aurait eu quatre-vingt quinze ans. (Je n’avais pas besoin de Facebook pour me le rappeler, mais dans son fonctionnement un peu stupide, il l’a fait quand même ; et n’ayant pas les codes du compte maternel, je crains que ça ne dure jusqu’à 107 ans — au moins…)

Il se trouve cependant que je dois aussi à Facebook d’avoir découvert cette semaine une récente et saisissante interprétation à deux voix d’une chanson sur les femmes, et sur les mères en particulier, écrite par Anne Sylvestre en 1975 : Une sorcière comme les autres.

J’offre aujourd’hui cette chanson à Maman en hommage. C’est l’occasion de réaffirmer haut et fort l’inestimable privilège que j’ai eu de faire avec elle le plein d’amour, pour toute la vie, et de l’en remercier.

Quand j’avais dix-huit ans, il y avait quatre ou cinq chanteurs dont j’écoutais le disque en boucle : Leonard Cohen (Songs of Leonard Cohen), Cat Stevens (Tea for the tillerman), Neil Young (Harvest), Graeme Allwright (Joue joue joue). L’un des plus beaux cadeaux que m’ait apportés ma vie de chanteur fut de partager l’affiche un soir avec l’un d’eux. Jamais je n’aurais cru cela possible. Mais Stéphane Hirschi dirigeait un festival où, si, ce genre de miracle était possible. Arbon rencontra Graeme Allwright, au Quesnoy, dans le Nord. C’était un endroit auquel il était très attaché (Allwright père était venu dans le secteur en soldat, avec les troupes néo-zélandaises, en 1918), et où il avait même sa rue : celle où se trouve le théâtre où nous donnions nos concerts.

En vérité, la rencontre fut décevante. Il était fatigué, nous ne nous sommes presque rien dit. Il n’empêche : j’ai longtemps gardé, plié dans mon portefeuille en guise de porte-bonheur, un billet de la soirée où nos deux noms étaient imprimés côte à côte.

Un chanteur qui meurt, quand ses chansons ont pénétré profondément votre vie, il ne meurt pas vraiment. Il y a quelques semaines, j’ai constaté que l’encre du billet s’était effacée. J’ai jeté le papier. Pas le souvenir.

Nous avons fêté Noël avec Maman. Claudine a proposé que nous chantions. Nous avons commencé par deux ou trois chants de Noël, et poursuivi par des chansons que je l’entendais fredonner quand j’étais petit : L’eau vive de Guy Béart, et J’ai la mémoire qui flanche de Jeanne Moreau (un titre qui, tout en étant vraiment l’un de ses préférés, permettait aussi de s’amuser de la situation.)

Maman a joué le jeu, elle a essayé d’attraper par ci par là un bout de couplet. Elle y est arrivée plusieurs fois, et elle était ravie. Elle nous a fait reprendre « étaient-ils verts, étaient-ils gris, étaient-ils vert-de-gris » et « rien qu’un p’tit air qu’il sifflotait chaque jour en se rasant ». Sa respiration était si faible qu’on entendait à peine sa voix, mais ses yeux (je suis sûr qu’ils étaient bleus) brillaient.

C’était vendredi dernier. Elles sont arrivées comme les flocons noirs d’une neige miraculeuse. Je ne les attendais pas, j’ignorais même qu’il y en eût, mais dès la première écoute je les ai aimées : les chansons posthumes de Leonard Cohen.

Son fils Adam, qui s’est chargé de finaliser ce disque, dit qu’il ne s’agit pas de fonds de tiroirs mais de textes achevés. Ça s’entend. Son père les avait enregistrées à l’état de maquettes, auxquelles il manquait les arrangements, ou un bout plus ou moins grand de musique. Chacune est un choc. Du très grand Cohen. Adam dit aussi qu’après ces neuf chansons, c’est fini, la voix de Leonard se tait désormais pour toujours.

Le dernier de ces flocons, celui après le passage duquel les lèvres de Cohen se sont définitivement fermées, est le plus léger, le plus simple, le plus mystérieux, le plus profond. Il s’appelle « Écoute le colibri » (Listen to the hummingbird). Il a l’humilité d’un murmure, le dépouillement d’un haïku, la transparence d’un vitrail.

Ecoute le Colibri
Dont tu ne peux pas voir les ailes
Ecoute le Colibri
Ne m’écoute pas moi

Ecoute le papillon
Qui ne vit que trois jours
Ecoute le papillon
Ne m’écoute pas moi

Ecoute l’esprit de Dieu
Qui n’a pas besoin d’être
Ecoute l’esprit de Dieu
Ne m’écoute pas moi

Par où un tel poète pouvait-il mieux finir ?

Gagner sa vie consiste, pour la plupart des gens, à transformer du temps en argent. On obtient celui-ci en échange de celui-là. Cette opération est appelée travail. On y consacre huit, dix, douze heures par jour.

Il faudrait (mais on ne le fait généralement pas) bien y réfléchir avant d’y procéder, car elle n’est pas réversible. L’argent achète tout sauf du temps. Et lorsqu’on s’en avise, il est souvent bien tard, quelques dizaines de saisons se sont enfuies, et comme le chantait Jeanne Moreau, « hélas, il est trop tard pour mordre son mouchoir ».

Prochains spectacles
Archives