des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

Septembre est un mois qui inspire les auteurs de chansons. Comme le mois de mai. Les autres mois sont loin derrière. Les chansons sur février sont rares.

Septembre est un mois qui a inspiré Barbara. « Quel joli temps pour se dire au-revoir / Quel joli soir pour jouer ses vingt ans ». Ecoutez cette audacieuse modulation d’un demi-ton entre couplet et refrain.

Mais écoutez aussi, dans cette interprétation, comme avec sa voix voilée de satin Camélia Jordana en rend la délicatesse. « Sur la fumée des cigarettes » un frisson danse et passe.

L’amour reviendra.

PS : Pan sur le bec ! comme dit Le Canard Enchaîné. A peine venais-je d’ironiser sur la curieuse période de validité du certificat provisoire d’immatriculation que l’administration m’avait adressé suite à la perte de mes papiers que je reçus dès le lendemain par courrier recommandé le document définitif. Excellent service, rien à redire. Bravo et merci.

Paul Lafargue

En faisant quelques recherches sur Paul Lafarguej’ai découvert une chanson de Moustaki que je ne connaissais pas. Il l’a intitulée le Droit à la paresse, en hommage simple, sincère, et touchant à « celui qui, peut-être, a été [s]on premier et [s]on unique maître », et que par discrétion, et parce qu’ « il n’était pas de ceux qui entrent dans l’Histoire », il ne nomme pas.

Il se peut que sur l’Histoire, Moustaki ait jugé trop tôt. Sans doute, lorsqu’il écrivit la chanson au début des années 70, Lafargue était-il largement ignoré. Mais les choses changent. Les débats récurrents sur la destruction du travail, l’avènement des robots et de l’intelligence artificielle, les réflexions sur le revenu universel ont quelque peu remis en lumière la pensée originale et forte de cet homme libre, et courageux.

« Mort de son propre choix, ni trop vieux, ni malade » : c’est en passant, et avec beaucoup de délicatesse, que Moustaki évoque les circonstances de sa fin : Paul Lafargue s’est suicidé à 69 ans, en 1911, en compagnie de sa femme Laura Marx. Il a laissé ces lignes : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres. »

« Il rêvait d’une vie que l’on prend par la taille / Sans avoir à la gagner comme une bataille. » Vient toujours un moment, toutefois, où l’on a une bataille à livrer, et où l’on sait qu’elle sera perdue.

 
Y’a comme un goût amer en nous
Comme un goût de poussière dans tout (…)

Ah ! Cette poussière, en effet, dont nous sommes faits, et en quoi les uns et les autres retournent en rangs serrés, ces derniers temps… Et France Gall, pas plus tard qu’hier…

Et nous qui demeurons ici pour un moment encore, juxtaposant nos peines, confiant aux réseaux le désarroi provoqué par ces départs, que faisons-nous ? Nous chantons encore, évidemment, et

évidemment évidemment
on danse encore
sur les accords qu’on aimait tant

Il parait que Maxime Le Forestier, se rendant en voiture aux trente ans de Julien Clerc, s’avisa qu’il n’avait pas de cadeau, et s’arrêta sur le bord de la route pour lui écrire une chanson. Ce fut J’ai eu trente ans.

Je me souviens que c’est aussi en voiture que j’ai entendu cette chanson pour la première fois. J’avais moi-même vingt-six ou vingt-sept ans, je rentrais sur Paris après quelques jours de ski, la vie me paraissait aussi longue et dégagée que l’autoroute du Sud l’était ce jour-là. Mais en arrivant à la barrière de péage de Fleury, une parole me perfora le cœur : Ce qui n’est pas / Ne sera pas / Plus tard.

J’entendis que tout ce qui allait faire ma vie était en train de finir de se mettre en place, et que « le temps de plus d’excuse » n’allait, en effet, pas tarder à venir. Tant et tant d’années plus tard, ces mots m’irradient toujours d’une inexplicable nostalgie. Mais le « vieil écolier » s’amuse toujours.

C’est aujourd’hui au tour de notre fils Romain de franchir le cap de la trentaine. Bon anniversaire, fils. Je t’offre ce titre, et la conscience du temps qui passe, et le sombre et profond plaisir qui va avec. Goûte-le bien.

Samedi matin, dans le bois de Boulogne, j’étais parti courir par grand soleil, grand froid, grand givre. Les joggeurs étaient rares. J’ai pensé : c’est peut-être à cause du froid, ou alors tout le monde est sur les Champs-Elysées, pour l’hommage à Johnny. Je me suis dit qu’en rentrant à la maison je jetterais un coup d’œil à la télé pour voir ça. Puis je me suis enfoncé dans le bois.

Parvenu à cet endroit de mon parcours où je traverse la grand route qui va de la porte Maillot à Longchamp, j’ai vu une multitude de gyrophares qui s’avançaient à vitesse réduite. C’était le convoi funéraire, motards, Mercedes noires, suivi déjà par un gros paquet de “bikers”.

​Je ne serais jamais allé sur les Champs pour l’hommage populaire. Et voilà que par une extraordinaire coïncidence, le mort le plus célèbre de la décennie venait à moi. L’occasion m’a ainsi été donnée, pour un instant, d’un hommage intime, privé, inattendu, que je lui ai bien volontiers rendu, dans une belle lumière d’hiver, et alors que, dans mes écouteurs, Nina Simone chantait Oh my darling, Cling to me, For we’re creatures of the wind, And wild is the wind, So wild is the wind

​Quand je serai vieux
Que je perdrai mes cheveux
Dans bien des années…

Je chante cette chanson depuis qu’elle est sortie en 1967, depuis que j’ai 14 ans. The Beatles, When I am sixty four. Inutile de dire qu’au début je trouvais ça très loin. Cinquante ans à traverser. C’était de l’autre côté de la vie.

J’atteins aujourd’hui cette rive fameuse, je touche ce faux horizon.

Et si je rentre à trois heures du mat’ / trouverai-je porte close ?
Tiendras-tu à moi ? Me feras-tu des p’tits plats
Quand j’aurai 64 ans ?

Les questions étaient bonnes. Elles ne se posent plus, ou bien j’ai les réponses. De toute façon, je suis en train de passer l’âge.

 

PS : Pas moyen d’avoir sur You Tube la version des Beatles. En revanche, on trouve celle de cet Apollo Club, dont une bonne partie des membres semblent savoir, comme moi désormais, de quoi il retourne.

 

Jeanne Moreau. La nouvelle de sa mort, hier, m’a rendu triste. Je l’avais côtoyée pendant quelques années. Elle m’impressionnait. J’aimais sa voix grave et précise, sa bouche vénéneuse, les reflets tantôt las tantôt gourmands de ses yeux, sa façon à la fois gouailleuse et aristocratique de vous toiser d’un sourcil expressif, et son regard qui comprenait tout, vif, pénétrant, amusé, mystérieux.

Je n’ai jamais trop su quoi lui dire. N’ayant jamais été un grand cinéphile, je connaissais mal ses films, même les plus célèbres. Mais c’est surtout un petit 45 tours de 1963 qui m’intimidait : J’ai la mémoire qui flanche, La vie s’envole, Moi je préfère, Ta peau Léon, quatre chansons qui ont marqué mon enfance et suffisaient, dans mon imaginaire, à faire d’elle un pendant féminin de Brassens : j’en avais gardé dans ma relation avec elle des pudeurs de midinette.

Je me souviens qu’un jour, à la fin d’un déjeuner, elle avait sorti de son sac un poudrier pour ajuster son maquillage. C’était un beau poudrier d’argent, à l’intérieur duquel quelques vers étaient gravés. — Jeanne, osai-je, est-ce que je peux voir ? Elle m’a tendu l’objet. — Un quatrain de Valéry, un autre de Leopardi, un autre de Shakespeare. Je peux vous les dire si cela vous fait plaisir.

Et j’eus le privilège d’entendre sa voix inimitable dire pour moi seul, en trois langues, quelques-uns des plus beaux vers du monde.

« Chanson, toi qui me parles d’elle, aujourd’hui disparue… »

Son anniversaire, c’était hier : Ella Fitzgerald a fêté ses cent ans.

Ella Fitzgerald (avec ses consœurs Billie Holiday et Sarah Vaughn) a été ma voie d’accès au jazz. Cette voix extraordinaire et subtile, cette sensibilité charnelle, cette totale maîtrise technique, cette rencontre de l’esprit et de la chair dans un son inoui m’ont toujours paru un miracle. Ella incarne la perfection du chant.

Deux videos, c’est bien le minimum pour une artiste d’une si exceptionnelle dimension, le démontrent. L’une est rapide, l’autre lente, et toutes deux sont des sommets d’émotion. Si l’on veut savoir ce que c’est qu’une interprète qui est vraiment dans sa chanson, corps et âme, il suffit d’écouter et de regarder.

Mack the knife, Stockholm 1963

Summertime, Germany 1968

Je ne suis évidemment pas le premier à avoir l’idée de faire le rapprochement entre une certaine Pénélope F., laquelle s’est mise tout-à-coup, contre sa volonté, à faire beaucoup parler d’elle, et la chanson de Brassens. Mais je veux creuser un peu l’affaire, et montrer comment, à partir du texte de celle-ci, on pourrait, moyennant quelques altérations, en arriver au portrait (vrai ou faux, ce n’est pas à moi d’en juger) que ses détracteurs aimeraient tracer de celle-là.

Voici donc le texte, et les premières annotations ou commentaires que j’y ai apportés dans cette perspective. Les lecteurs que cela amuse sont bien entendu invités à ajouter leur pierre à l’édifice.

 

PENELOPE (Georges Brassens)

Toi l’épouse modèle le grillon du foyer1
Toi qui n’as point d’accrocs dans ta robe2 de mariée
Toi l’intraitable3 Pénélope
En suivant ton petit bonhomme de bonheur
Ne berces-tu jamais en tout bien tout honneur
De jolies pensées interlopes4

1 amorce de contrepèterie : le Fillon du groyer (?)
2 bourse conviendrait mieux
3 impayable eût été un contresens
4 interlope : “qui se fait en fraude, dont l’honnêteté ou l’honorabilité sont douteuses”. La rime est parfaite (et riche).

 

Derrière tes rideaux dans ton juste milieu
En attendant l’retour d’un Ulysse5 de banlieue
Penchée sur tes travaux de toile6
Les soirs de vague à l’âme et de mélancolie
N’as-tu jamais en rêve au ciel d’un autre lit
Compté de nouvelles étoiles7

5 En Français moderne, Ulysse devient François et navigue sur la Sarthe
6 il s’agit sans doute de tapisser le siège d’un député
7 on sait aujourd’hui que Pénélope y comptait aussi des biftons

 

N’as-tu jamais encore appelé de tes vœux
L’amourette8 qui passe qui vous prend aux cheveux
Qui vous conte9 des bagatelles10
Qui met la marguerite11 au jardin potager
La pomme12 défendue aux branches du verger
Et le désordre à vos dentelles13 

8 comprendre : la galette
9 faute d’orthographe, rare chez Brassens. Lire : compte, comme plus haut
10 antiphrase. Ex : “une bagatelle de 500 000 €”
11 ou plutôt le bouton d’or
12 la pomme d’or également
13 allusion possible aux femmes vénales qui glissaient jadis les paiements reçus en espèces dans leur corsage ou sous leur jarretière

 

N’as-tu jamais souhaité de revoir en chemin
Cet ange, ce démon14 qui son arc à la main
Décoche des flèches malignes
Qui rend leur chair de femme aux plus froides statues
Les bascul’ de leur socle bouscule leur vertu
Arrache leur feuille de vigne15

14 le démon dont il est question dans cette strophe est évidemment l’argent qui corrompt
15 découvrant ainsi la fente de la tirelire

 

N’aie crainte que le ciel ne t’en tienne rigueur16
Il n’y a vraiment pas là de quoi fouetter un cœur
Qui bat la campagne17 et galope
C’est la faute commune et le péché véniel18
C’est la face cachée de la lune de miel
Et la rançon de Pénélope19

16 le ciel sans doute pas, mais l’électeur ?
17 campagne électorale, s’entend
18 c’est ce que disent tous ceux qui sont pris les doigts dans la confiture
19 la face cachée, la lune : métaphores pour le derrière. On peut de cette façon suggérer à mots couverts que les protagonistes de cette histoire pourraient finir par l’avoir dans le fion.

Et puis Leonard Cohen est mort.

J’ai passé la matinée d’hier à écouter son dernier disque. Un chef d’oeuvre. Un diamant noir. L’équivalent, en chansons, des derniers autoportraits de Rembrandt.

rembrandt_autoportrait

Lucidité âpre et sereine. Voix grave, sépulcrale, chaleureuse. Chant d’adieu (I’m leaving the table, I’m out of the game) comme aucun chanteur n’en écrivit jamais. Ultime confrontation avec Dieu, le mystère, dernière lutte avec l’ange et la figure de l’amour où les traits du Christ se confondent avec ceux d’une femme (I’ve seen you change the water into wine / I’ve seen you change it back to water too / I sit at your table every night / I try but I just don’t get high with you / I wish there was a treaty we could sign).

leonard-cohen-you-want-it-darker

Au moment de la sortie de l’album, il y a trois semaines, il avait déclaré : « J’ai dit récemment que j’étais prêt à mourir. Je crois que j’exagérais. On est parfois porté à la dramatisation. J’ai l’intention de vivre pour toujours. »

So long, Leonard. I believe that you heard your Master sing.

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