des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

Aujourd’hui, 2 mai, Maman aurait eu quatre-vingt quinze ans. (Je n’avais pas besoin de Facebook pour me le rappeler, mais dans son fonctionnement un peu stupide, il l’a fait quand même ; et n’ayant pas les codes du compte maternel, je crains que ça ne dure jusqu’à 107 ans — au moins…)

Il se trouve cependant que je dois aussi à Facebook d’avoir découvert cette semaine une récente et saisissante interprétation à deux voix d’une chanson sur les femmes, et sur les mères en particulier, écrite par Anne Sylvestre en 1975 : Une sorcière comme les autres.

J’offre aujourd’hui cette chanson à Maman en hommage. C’est l’occasion de réaffirmer haut et fort l’inestimable privilège que j’ai eu de faire avec elle le plein d’amour, pour toute la vie, et de l’en remercier.

Quand j’avais dix-huit ans, il y avait quatre ou cinq chanteurs dont j’écoutais le disque en boucle : Leonard Cohen (Songs of Leonard Cohen), Cat Stevens (Tea for the tillerman), Neil Young (Harvest), Graeme Allwright (Joue joue joue). L’un des plus beaux cadeaux que m’ait apportés ma vie de chanteur fut de partager l’affiche un soir avec l’un d’eux. Jamais je n’aurais cru cela possible. Mais Stéphane Hirschi dirigeait un festival où, si, ce genre de miracle était possible. Arbon rencontra Graeme Allwright, au Quesnoy, dans le Nord. C’était un endroit auquel il était très attaché (Allwright père était venu dans le secteur en soldat, avec les troupes néo-zélandaises, en 1918), et où il avait même sa rue : celle où se trouve le théâtre où nous donnions nos concerts.

En vérité, la rencontre fut décevante. Il était fatigué, nous ne nous sommes presque rien dit. Il n’empêche : j’ai longtemps gardé, plié dans mon portefeuille en guise de porte-bonheur, un billet de la soirée où nos deux noms étaient imprimés côte à côte.

Un chanteur qui meurt, quand ses chansons ont pénétré profondément votre vie, il ne meurt pas vraiment. Il y a quelques semaines, j’ai constaté que l’encre du billet s’était effacée. J’ai jeté le papier. Pas le souvenir.

Nous avons fêté Noël avec Maman. Claudine a proposé que nous chantions. Nous avons commencé par deux ou trois chants de Noël, et poursuivi par des chansons que je l’entendais fredonner quand j’étais petit : L’eau vive de Guy Béart, et J’ai la mémoire qui flanche de Jeanne Moreau (un titre qui, tout en étant vraiment l’un de ses préférés, permettait aussi de s’amuser de la situation.)

Maman a joué le jeu, elle a essayé d’attraper par ci par là un bout de couplet. Elle y est arrivée plusieurs fois, et elle était ravie. Elle nous a fait reprendre « étaient-ils verts, étaient-ils gris, étaient-ils vert-de-gris » et « rien qu’un p’tit air qu’il sifflotait chaque jour en se rasant ». Sa respiration était si faible qu’on entendait à peine sa voix, mais ses yeux (je suis sûr qu’ils étaient bleus) brillaient.

C’était vendredi dernier. Elles sont arrivées comme les flocons noirs d’une neige miraculeuse. Je ne les attendais pas, j’ignorais même qu’il y en eût, mais dès la première écoute je les ai aimées : les chansons posthumes de Leonard Cohen.

Son fils Adam, qui s’est chargé de finaliser ce disque, dit qu’il ne s’agit pas de fonds de tiroirs mais de textes achevés. Ça s’entend. Son père les avait enregistrées à l’état de maquettes, auxquelles il manquait les arrangements, ou un bout plus ou moins grand de musique. Chacune est un choc. Du très grand Cohen. Adam dit aussi qu’après ces neuf chansons, c’est fini, la voix de Leonard se tait désormais pour toujours.

Le dernier de ces flocons, celui après le passage duquel les lèvres de Cohen se sont définitivement fermées, est le plus léger, le plus simple, le plus mystérieux, le plus profond. Il s’appelle « Écoute le colibri » (Listen to the hummingbird). Il a l’humilité d’un murmure, le dépouillement d’un haïku, la transparence d’un vitrail.

Ecoute le Colibri
Dont tu ne peux pas voir les ailes
Ecoute le Colibri
Ne m’écoute pas moi

Ecoute le papillon
Qui ne vit que trois jours
Ecoute le papillon
Ne m’écoute pas moi

Ecoute l’esprit de Dieu
Qui n’a pas besoin d’être
Ecoute l’esprit de Dieu
Ne m’écoute pas moi

Par où un tel poète pouvait-il mieux finir ?

Gagner sa vie consiste, pour la plupart des gens, à transformer du temps en argent. On obtient celui-ci en échange de celui-là. Cette opération est appelée travail. On y consacre huit, dix, douze heures par jour.

Il faudrait (mais on ne le fait généralement pas) bien y réfléchir avant d’y procéder, car elle n’est pas réversible. L’argent achète tout sauf du temps. Et lorsqu’on s’en avise, il est souvent bien tard, quelques dizaines de saisons se sont enfuies, et comme le chantait Jeanne Moreau, « hélas, il est trop tard pour mordre son mouchoir ».

Maxime Le Forestier est actuellement en tournée. Dans un premier temps, il chante la dizaine de titres de son nouvel album (Paraître ou ne pas être). Dans un deuxième, il offre au public quelques-uns de ses « tubes ».

J’ai beaucoup aimé ses nouvelles chansons. Elles traitent de thèmes qui sont en phase avec son âge comme avec l’époque, et en entendant plusieurs d’entre elles je me suis dit que j’aurais pu écrire des choses voisines. Des ronds dans l’air par exemple est une jolie méditation sur les réseaux :
« Les paroles ne s’envolent plus : dommage
Sitôt prononcées elles restent coincées dans un nuage (…)
Rien ne se perd, rien ne s’oublie »
Il me semble que j’aurais juste marqué un peu plus le parallèle avec Lavoisier : « Plus rien ne se perd, plus rien de secret. Dommage. »

La chanson de lui que je préfère, c’est Passer ma route. Sa mélodie est prenante, douce, irrésistible, avec un parfum de reggae. Je l’ai adorée dès la première écoute, il y a vingt cinq ans. Elle dit la joie d’avancer en dehors des chemins tout tracés, et célèbre la sensation délicieuse de passer entre les gouttes, dans la jouissance consciente et forcément un peu égoïste de sa propre liberté.

Puisque c’est le cinéma qui sert cette année de fil rouge à l’édition 2019 de Chansons & Mots d’Amou, il paraissait naturel d’organiser dans le cadre du festival des projections de films où la chanson serait à l’honneur, c’est-à-dire des comédies musicales. Nous en avons retenu deux : Peau d’Ane et LA LA Land.

Peau d’Ane, de Jacques Demy, s’est rapidement imposée. C’est un « classique » en langue française qui s’inscrit parfaitement dans le programme que nous développons à destination du jeune public, sous l’appellation « les p’tits mots d’Amou ». Et comme la musique en avait été composée par Michel Legrand, c’était une bonne façon de rendre hommage à ce fabuleux musicien récemment disparu.

LA LA Land, que nous avons retenu pour la soirée d’ouverture, jeudi 1er août, (ouverture dans tous les sens du terme, puisque l’accès en est gratuit et ouvert à tous) était un choix moins évident. Mais outre le fait que le film a remporté l’Oscar du meilleur film en 2017, il nous a semblé que son titre, pour peu qu’on l’entende La la Landes, témoignait parfaitement du goût particulier que les Landes — et les Landais —, grâce à des festivals comme Chantons sous les pins, Musicalarue, ou le nôtre, manifestent depuis longtemps pour la chanson.

La La Land : projection au fronton, jeudi 1er août, 21h45. Accès libre.
Peau d’Âne : projection salle de l’Etoile, vendredi 2 août, 14h30. Gratuit mais réservation indispensable.
Exposition d’affiches de comédies musicales des années 1950 à 1980 : à la mairie d’Amou. Accès libre.

https://www.chansonsetmotsdamou.fr/billetterie.html

 

La chanson que Clarika chante à chacun de ses concerts, son « tube » comme elle le dit elle-même, s’intitule Les garçons dans les vestiaires. Il faut dire qu’elle avait été accompagnée à sa sortie d’un clip tourné avec les Rugbymen du Stade français, dénudés et huilés comme il se doit.

Pour des raisons dont je crains qu’elles ne soient liées à l’incorrigible pudibonderie des réseaux sociaux, ce clip a aujourd’hui disparu.

Heureusement, reste la chanson, que je vous propose (ci-dessous) de déguster à l’ancienne : en l’écoutant, sans la voir.

Clarika sera présente au festival Chansons & Mots d’Amou le vendredi 2 août en soirée. Ses concerts sont toujours des moments de grâce. Ne manquez pas celui-ci : Clarika ne rechantera plus en public de tout l’été. Pour réserver, c’est sur ce lien. Qu’on se le dise !

 

 

« Dansons tous deux sur cet air
J’aurai le goût de te plaire
Quittons la Terre
Mes vieux seins calés dans tes paumes »

J’aime Chloé Lacan. Elle a un talent et un charme rares. Elle était venue au festival à Amou en 2015, et j’ai gardé de son concert le souvenir d’un moment de grâce. Elle nous fera le très grand plaisir de revenir l’été prochain. J’en reparlerai.

Chloé écrit de merveilleuses chansons, certaines très drôles, d’autres d’une délicatesse déchirante, miraculeuse. « Dansons » est l’une de celles-ci. Une vieille femme ferme les yeux, et rêve que son amour disparu est là. Elle lui parle jusqu’au petit jour. Elle danse. L’espace d’une nuit, tout lui revient, ils sont ensemble, elle est dans ses bras, ils rient tous deux du temps qui passe. Ils dansent. Elle veut voir l’aube entre ses bras.

Elle laisse aller ses sens et sa mémoire, et murmure à celui dont elle sent intensément la présence : « Quittons la Terre / Mes vieux seins calés dans tes paumes ». On la voit sourire. Tout est beau. Ils dansent. Jusqu’à l’aube.

Elle sait qu’après, les yeux rouverts, elle ne verra plus rien.

Septembre est un mois qui inspire les auteurs de chansons. Comme le mois de mai. Les autres mois sont loin derrière. Les chansons sur février sont rares.

Septembre est un mois qui a inspiré Barbara. « Quel joli temps pour se dire au-revoir / Quel joli soir pour jouer ses vingt ans ». Ecoutez cette audacieuse modulation d’un demi-ton entre couplet et refrain.

Mais écoutez aussi, dans cette interprétation, comme avec sa voix voilée de satin Camélia Jordana en rend la délicatesse. « Sur la fumée des cigarettes » un frisson danse et passe.

L’amour reviendra.

PS : Pan sur le bec ! comme dit Le Canard Enchaîné. A peine venais-je d’ironiser sur la curieuse période de validité du certificat provisoire d’immatriculation que l’administration m’avait adressé suite à la perte de mes papiers que je reçus dès le lendemain par courrier recommandé le document définitif. Excellent service, rien à redire. Bravo et merci.

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