des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Pompon, sept mois, œil vif, pelage gris et luisant, a disparu. Ce jeune chat curieux de tout a toujours été tenté par l’aventure et l’envie d’explorer ce qu’il y avait au-delà des limites de notre jardin. Lorsque nous sommes partis en promenade avec les chiens par le petit bois, il nous a suivis.

De retour, cinq kilomètres plus tard, après avoir escaladé plusieurs montagnes et défié maints animaux féroces, il marchait placidement à nos côtés. Quand nous nous sommes arrêtés pour saluer nos voisins du moulin, à deux cents mètres de la maison, il s’est allongé sur la pelouse. Peu après, au moment de prendre l’allée caillouteuse qui monte jusqu’à chez nous, je m’aperçois qu’il ne nous suit plus. Je retourne sur mes pas, ne le vois pas. — Il a dû déjà rentrer, me dis-je.

Deux heures plus tard, la nuit était tombée, et Pompon n’était pas là. Le lendemain matin, non plus. Des recherches sont organisées. On cherche dans les fossés, les ruisseaux. On scrute dans les arbres. On interroge le voisinage. On s’inquiète des pièges qui pourraient être posés ça et là. On apprend au passage d’inquiétantes nouvelles : il y aurait eu dans la région plusieurs enlèvements de chiens…

La nuit tombe à nouveau sans que Pompon soit réapparu. Une journée se passe, puis une autre. — Les chats, ça s’en va parfois longtemps, dit un voisin. Deux mois, trois mois même… — Oui mais celui-ci venait d’être coupé… Des affiches sont posées, des annonces passées. Pompon reste introuvable. Et Marie pleure.

La politique ressemble de plus en plus à une recherche effrénée de la quadrature du cercle (comment concilier toujours plus de croissance avec la préservation de la planète ? comment offrir davantage de services publics avec moins d’impôts ? etc.) Et à mesure que les aspirations des citoyens sont de plus en plus contradictoires, leur conviction que ces contradictions n’en sont pas est de plus en plus affirmée. Dans l’éternelle confrontation entre les croyances et la raison, cette dernière n’a jamais été aussi mal en point. Je puis désormais affirmer que la Constitution n’existe pas, ou que la création s’est déroulée exactement comme il est décrit dans la Genèse, ou que la Terre est plate, sans sombrer totalement dans le ridicule. Grâce aux réseaux sociaux, je trouverai toujours des personnes dont les arguments conforteront mon point de vue, et me permettront de brocarder celui des autres.

Tant que la confusion est confinée au citoyen de base comme moi, la chose est triste, mais ses conséquences sont limitées. Cependant lorsque la négation de la logique ou le rejet de faits scientifiquement établis devient une base d’action pour les gouvernants, c’est plus grave. L’inénarrable gouvernement britannique a poursuivi pendant deux ans un “Brexit” irrationnel, où l’on pouvait rétablir les frontières avec l’Union européenne, sans les rétablir avec l’Irlande (qui fait partie de l’Union). L’absurdité de cette position a inévitablement conduit à l’ornière dans laquelle il se trouve aujourd’hui enfoncé. Quant à Donald Trump, comme on lui remettait récemment un rapport scientifique (émanant de sa propre administration) qui démontrait la réalité du réchauffement climatique, il a déclaré : — I don’t believe it. Fermez le ban. L’avenir de la Terre comme celui de l’Angleterre dépendent de quelques personnes dont tout porte à croire qu’elles ont perdu le sens commun.

Samedi, à Amou, quelques gilets jaunes sont pacifiquement installés sur le rond-point. Parmi eux, un bénévole du festival. Je descends de voiture, nous nous saluons chaleureusement. — Vous voyez, me dit-il, ici, on n’emmerde personne. On ne bloque pas, on ne filtre pas, tout le monde passe. Mais on montre qu’on est là !

A l’heure où à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, et sur toutes les télés de France, le pays paraissait une nouvelle fois s’embraser, à Amou les grandes affaires du jour étaient le téléthon et le concert de la Sainte Cécile.

Puisque la fièvre contestataire prend de l’ampleur, je rêve de pouvoir proposer à tout le pays, du gilet jaune au Président, de prendre une pause de quatre heures pour réfléchir au sujet de dissertation suivant :

Thucydide (historien grec du Vè siècle avant JC) écrivait, à propos de sa cité d’Athènes : « Du fait que l’État chez nous est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. » Vous examinerez, en illustrant votre propos par des exemples, dans quelle mesure cette définition peut s’appliquer à la France.

Sujet alternatif, du même Thucydide : « Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir. »

Indice, pour ceux qui sèchent : les ouvrages de Thucydide sont publiés sous jaquette jaune.

 

Devant moi, à la pharmacie, une dame achète la lotion antiseptique qui lui a été prescrite. — En l’appliquant, vous insisterez bien sur le pli interfessier, lui dit le pharmacien. — Ah !… le pli interfessier… c’est-à-dire ? — C’est-à-dire, chère Madame, la raie du cul !


Je suis auprès de Maman. Nous zappons sur les chaînes d’infos pour suivre les annonces du gouvernement dans la crise des gilets jaunes. Le bandeau indique : Philippe a-t-il calmé la colère ?

— La colère de qui ? demande Maman.

— La colère du peuple, lui dis-je.

— Ah !… Celle-là… Oui, peut-être… Mais la colère de Dieu ? insiste-t-elle. Philippe a-t-il calmé la colère de Dieu ?… Et l’a-t-il calmée jusqu’à la fin des temps ?

Il me semble qu’il y a beaucoup d’analogies entre la relation d’un peuple avec son chef et celle d’un cheval avec son cavalier. Que nous disent les maîtres de manège de la conduite d’un cheval trop chaud ? « D’oser rendre un peu des rênes et de le laisser aller vers l’avant. » De celle d’un cheval devenu inquiet qui a tendance à faire des écarts ? De demander « le pas ou l’arrêt dans le calme, sans tirer sur les rênes ou la longe, et de le rassurer. »

En toute circonstance, nous disent-ils, « souvenez-vous que le cheval sera toujours plus fort que vous. Évitez de trop le contraindre. Travaillez avec lui sans lutter avec lui. »

Il est grand temps pour Emmanuel Macron d’apprendre à monter à cheval.

Rodolphe Solovici © Le Progrès

https://www.fouganza.fr/conseils/monter-et-gerer-un-cheval-chaud-tp_34514

Bien que son énoncé apparent soit, à mon sens, assez simple (comment faire pour que toute personne qui travaille puisse ne pas avoir systématiquement des angoisses de fin de mois ?) le problème des gilets jaunes est complexe. Derrière la question des taxes sur les carburants et du pouvoir d’achat il y a une exigence de justice (fiscale, sociale) et de considération. Derrière cette exigence il y a l’expression d’une rupture radicale de confiance vis-à-vis des élites. Et derrière cette rupture un désespoir plus ou moins conscient face à l’avenir dont le monde accouche sous nos yeux : dérèglement climatique, inégalités gigantesques, migrations massives, destruction de la biosphère. Le fait que le futur soit bouché rend le présent d’autant plus inacceptable. Le système fonce dans le mur, et chacun cherche à sauter du train.

La tradition nationale, puisque l’on est en France, veut que l’on fasse la révolution et que l’on s’en prenne au gouvernement. Le gouvernement a certainement sa part de responsabilité et quelques éléments de solution dans sa boîte à outils. Mais ce qui me frappe dans cette situation c’est que, sous des formes diverses, elle existe partout. Les gilets jaunes ne sont pas tout seuls : chaque peuple refuse à sa manière le futur désespérant qui l’attend. The Guardian a publié la semaine dernière deux articles dont je recommande la lecture : Why is populism booming? Today’s tech is partly to blame et Why we stopped trusting elites. Même si le second se concentre sur des exemples pris dans l’histoire récente du Royaume Uni, ces articles montrent bien comment, sous des moutures différentes (Brexit, Trump, Italie de Salvini, Brésil de Bolsonaro…), la même logique et les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans toutes les démocraties occidentales.

On doit au satiriste et libre-penseur américain H. L. Mencken le théorème suivant : « A tout problème complexe il existe une solution claire, simple, et fausse ». Dans les circonstances actuelles, le populisme semble avoir toutes les qualités requises pour s’imposer.

© Michel Kichka

https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/nov/29/populism-tinder-politics-swipe-left-or-right-unthinkingly?
https://www.theguardian.com/news/2018/nov/29/why-we-stopped-trusting-elites-the-new-populism?

Tous les soirs au coucher, tous les matins au réveil, elle et moi nous nous enlaçons et nous serrons l’un contre l’autre. Dans l’obscurité de la chambre et la chaleur du lit, nous restons blottis ainsi parfois pendant une heure, et toute la douceur du monde se concentre dans nos bras. Nous sommes deux petits mammifères au fond de leur terrier. Il n’y a rien d’autre.

Avec l’âge qui vient nous faisons moins l’amour avec nos sexes, et davantage avec nos peaux, nos bras, nos cous. Le plaisir qui nous irradie dilate le présent. Il diffuse en nous une joie pure, corps et âme. Joie d’être en vie et de s’aimer. Joie de le goûter et de le savoir. Tout est là. — C’est ma place au paradis, dit-elle.

L’éternité nous saisit, un instant.

Il n’y a rien d’autre.


Je marche sur le trottoir lorsque tout près de moi deux vieilles dames se croisent, près d’un passage piétons. L’une marche avec des béquilles. L’autre non, mais a l’air plus mal en point encore.

La première reconnaît la seconde, et brandit vigoureusement une de ses cannes : — Je vous traverse ?

C’est de la sollicitude, mais la voix est forte, la tournure de la phrase maladroite, et l’autre proteste : — Non, non ! Me traverser, pourquoi ?

L’espace d’une seconde, elle a dû craindre d’être embrochée.



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