« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Eh bien, nous y sommes, c’est ce weekend, entre Amou, Gaujacq et Brassempouy, que Mets & Mots d’Amou et des Luys va célébrer le plaisir des papilles et les réjouissances de la langue.

Il est encore temps aujourd’hui de redonner l’adresse du site https://metsetmotsdamou.fr/, sur lequel on pourra consulter le programme, s’inscrire si ce n’est déjà fait *, et saliver sur les menus que les restaurants partenaires ont concocté pour l’événement (s’empresser là aussi de réserver).

Qu’on se le dise !

* attention, bien que les mesures sanitaires soient allégées depuis mercredi dans les Landes, le passe sanitaire n’en reste pas moins indispensable, de même que la nécessité de réserver.

J’ai l’honneur et le plaisir d’être à nouveau sollicité pour prêter ma voix à Michel Serres. On me dit que je le lis très bien : tant mieux. Je me livrerai de nouveau à l’exercice le 13 novembre, dans le cadre d’un festival de philosophie qui se tiendra à Agen.

Les textes que l’on me confie cette fois-ci sont des hymnes, c’est-à-dire des chants de célébration. Le premier d’entre eux (inédit) exalte la musique.

« Si je parle [dans un pays francophone], j’ai chance d’être compris. Que je passe en Allemagne, au Japon, vers l’Australie, sans traducteur, j’ouvrirai ma bouche pour rien. Alors que la cantatrice peut être acclamée à San Francisco, Milan ou Pékin. La Parole est locale, la Musique globale. La parole découpe du sens, la Musique est universelle. Je parle une langue audible seulement pour [quelques uns] ; la cantatrice chante pour la totalité du monde.

La Parole sépare, la Musique fédère (…) Voilà pourquoi la Musique est le premier de tous les arts. Vous ne m’écouterez pas si ma parole n’est pas mue par la Musique. Vous ne regarderez jamais un tableau, une statue, un bâtiment d’architecte, s’ils n’ont pas été inspirés par une certaine Musique, s’ils ne respirent pas une Musique secrète, s’ils ne sont point enchantés. »

L’idée me parait profondément juste. Elle rejoint une pensée de Palladio qui, dans ses traités d’architecture, prônait sans cesse la recherche de l’harmonie et de la proportion, écrivant : « les nombres sont à l’architecture ce que les notes sont à la musique », et ajoutant : « les proportions des voix sont harmonie pour les oreilles ; celles des mesures sont harmonie pour les yeux. »

 

Nous écoutions la sublime chanson de Léonard Cohen A thousand kisses deep, et je lisais à Claudine la traduction-adaptation que j’en avais faite :

Le fric coule à flots, les filles sont jeunes
Il faut tenter sa chance
Alors on gagne un peu. Mais quand prend fin
La petite série gagnante
Il faut composer avec
Un insurmontable échec
Et on se met à vivre sa vie comme si c’était la vraie
Par mille baisers de fond

Elle m’a dit : tu ne trouves pas qu’on dirait une métaphore de la vie d’artiste ?

Sa remarque m’a étonné, mais je l’ai trouvée très juste. J’ai pensé à tous ces artistes qui ne percent jamais vraiment. J’ai pensé à la lettre ouverte bouleversante que l’un d’eux avait publiée il y a trois ans sur les réseaux :
« Bientôt 45 ans et 17 ans de carrière dans la chanson française d’après-guerre.
Mon nom est en tout petit sur l’affiche du festival dans lequel je vais jouer.
Même quand je joue en Suisse, on me loge en France dans un hôtel miteux, au bord de l’autoroute, à la frontière. 
J’ai honte. Je regarde autour de moi et ne vois que la couleur de l’échec (…)
Je trouve que j’incarne bien le monde qui m’entoure. Un monde à la dérive, qui ne se cherche même plus. »

J’ai pensé à tous ceux qui, passés un ou deux succès initiaux, et ayant épuisé la chance des débutants et l’effet de nouveauté, se retrouvent à « ramer », enfouis sous le souvenir des applaudissements qu’ils ont reçus un temps, et sombrent doucement, jusqu’à caresser les algues au fond de la mer.

Dix-huit mois que Maman est morte. Dix-huit mois au cours desquels j’ai vécu sans trop penser à elle, léger, presque oublieux, l’esprit occupé par le Covid et ses confinements et par quelques difficultés avec ma sœur pour le règlement de la succession, mais enfin, malgré tout, dix-huit mois heureux et tranquilles.

Et voilà que je regarde une photo, et que je me mets à relire quelques uns de nos échanges, « Je t’aimerai jusqu’à la fin des temps », « Partons tous les deux, partout où nous irons il y aura du ciel bleu », et je revois cette vieille femme épuisée, fragile, égarée, prisonnière, je la revois brûlant douloureusement pour moi d’un amour dévorant, absolu, sans limite, que je ne peux pas et ne veux pas lui rendre, et en quelques secondes, sans prévenir, ma gorge se serre, ma vue se brouille, le chagrin me submerge, une déferlante de chagrin aussi haute que le jour de sa mort.

On a longtemps opposé Paris et la province. Puis on a parlé de régions. Aujourd’hui, on en est aux territoires. Le terme a une connotation technocratique. Les candidats à la future élection présidentielle vont se faire un devoir d’aller à la rencontre de la « France des territoires ». Moi, j’aimais bien province. Je n’ai jamais, comme Malraux, trouver ce mot hideux.

À une échelle plus petite, on trouvait le pays, le canton, le terroir. J’ai entendu l’autre jour à Amou un ancien de quatre-vingt-dix neuf ans parler de « notre contrée » pour désigner notre coin de Chalosse. C’est un joli mot, contrée, mais qu’on n’emploie plus beaucoup en français. On l’associe presque toujours à l’épithète « lointaine » alors qu’étymologiquement, c’est la terre qui s’étend face à soi.

Notons qu’en anglais son succès est bien plus grand, country ayant fini par designer à la fois le pays (au sens de nation) et la campagne. Traduisez London is the capital city of the country par Londres est la capitale de la campagne, et le rêve d’air pur d’Alphonse Allais* se réalise sur le papier.

* « On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur. » Alphonse Allais

 

Il est d’usage dans les mariages, au moment où les nouveaux époux font leur entrée pour rejoindre la noce et partager le repas, que tous les convives se lèvent, déplient leur serviette, et la fassent tournoyer au-dessus de leur tête en criant des vivats au son d’une musique joyeuse. Le ciel se remplit tout à coup de toiles blanches. Alors mon imagination me souffle : regarde, une armée de derviches, ou d’énormes papillons, ou un essaim de fantômes, ou les tentes d’un campement de nomades, ou peut-être simplement des mouchoirs qui s’agitent en signe d’au-revoir à la fenêtre d’un soir d’été, comme s’il fallait déjà prendre congé de ce moment qui commence, comme s’il fallait savoir qu’on ne le revivra jamais, et laisser une pincée de nostalgie en rehausser la saveur avant qu’on ne le goûte.

Le scénario est connu, je l’ai décrit ici à plusieurs reprises : les baies vitrées sont les ennemies des oiseaux. Surtout lorsqu’elles viennent d’être nettoyées. D’une espèce à l’autre, il se répète. J’entends le bruit d’un choc, et je trouve un petit corps inanimé sur la terrasse. Ce matin, un martin-pêcheur.

Le seul intérêt de ces tristes accidents est de me rendre visible la splendeur des parures de ces animaux magnifiques, et d’admirer le peintre génial et sublimement inventif qu’est la nature, pour peu qu’on l’observe avec attention, et en détail.

 

« Il y a des qualités qui lui font défaut ».

On peut dire ça de chacun d’entre nous, et c’est en général doublement vrai. Non seulement parce qu’il nous en manque en effet beaucoup, mais aussi parce que celles dont nous sommes pourvus possèdent presque toujours un revers bien visible, la persévérance se transformant en obstination, la politesse en hypocrisie, l’honnêteté en scrupule, le courage en témérité imbécile, la franchise en provocation, la prudence en lâcheté.

J’ai récemment découvert qu’il existait sur Wikipedia des articles qui répertorient année par année les personnalités nées à cette date, et d’autres, symétriques, qui recensent celles qui sont mortes au même moment.

Si l’on prend par exemple l’année 1021, on apprend qu’elle a vu la naissance de :

– Wang Anshi, homme d’État chinois réformateur ;
– Eudocie Makrembolitissa, seconde épouse de l’empereur byzantin Constantin X Doukas, qui devint régente à la mort de celui-ci ;
– Fujiwara no Kanshi, impératrice consort du Japon ;
– Wugunai, chef de la tribu Wanyan en Chine ;
– Yahyâ Ibn Al Husayn Ash Shajarî, théologien chiite zaïdite et auteur du recueil Al Amâlî Ul Khamîsiyyah.

Des personnalités éminentes, certes, mais peu connues du grand public, et dont il n’est par conséquent pas surprenant que l’on ne célèbre pas le millénaire avec un faste particulier.

Eudocie Makrembolitissa

Du côté des morts, la page dédiée mentionne davantage de noms :

– Arnoul de France
– Chams ad-Dawla
– Erkanbald
– Fujiwara no Akimitsu
– Al-Hakim bi-Amr Allah
– Héribert de Cologne
– Minamoto no Yorimitsu
– Abû ‘Abd ar-Rahmân as-Sulamî
– Usui Sadamitsu
– Walther d’Eichstätt
– Wolbodon

Mais pas non plus de quoi occuper l’espace médiatique français avec des commémorations.

Que l’on remonte à 1020, 1019, 1018, ou qu’on descende vers 1022, 1023, 1024 etc, on trouve à chaque fois une liste semblable. Et on comprend Taine, quand il s’exclamait : « Quel cimetière que l’histoire ! »

J’étais dans le TGV. À l’intérieur de la voiture, un écran indiquait fièrement que nous roulions à 320 km/h quand soudain, dans un éclair de lucidité, ou sous l’effet d’une rêverie temporaire, le TGV s’effaça et laissa la place à la course de ma vie. Le train était ma vie et je fonçais vers l’arrivée, vers la fin. Les années défilaient, ainsi que les gens que j’aimais, et il y en avait tant désormais qui restaient en arrière et dont je m’éloignais, mais pas moyen de s’arrêter, pas moyen de descendre, pas moyen même d’ouvrir la fenêtre et d’agiter la main, j’étais prisonnier d’un couloir de temps qui me menait sans recours d’un point N à un point M, je ne pouvais rien y changer ni rien faire d’autre que tenir la main de Claudine à côté de moi, en regardant par la fenêtre les collines paisibles de septembre, et les nuages déchirés, déchirants, tous les joyeux, menaçants et inaccessibles nuages.

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