des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Maman me dit : « il y a deux choses que je veux faire en terminant ma vie, c’est jouir et aider. »

Sacrée Maman !… Je ne suis pas sûr de ce qu’elle entend exactement aujourd’hui par ces deux verbes, mais sur le papier, à y bien réfléchir, est-ce qu’il est possible de se donner un meilleur programme ?

De retour des îles grecques, la semaine dernière, ma valise s’est égarée à l’aéroport d’Athènes. Elle est arrivée à Roissy le lendemain, mais il a fallu encore vingt-quatre heures et quelques coups de fil pour qu’un transporteur la rapporte à la maison.

Comme il ne trouvait pas de place pour stationner dans la rue, le chauffeur m’appelle pour me demander si je peux descendre récupérer mon bien. Je me retrouve à ses côtés à l’arrière de sa camionnette. Au moment d’ouvrir sa porte, il me dit : « Ne vous fiez pas à l’odeur : je viens de livrer un client qui avait du poisson dans sa valise. » Ça empeste en effet comme rarement.

C’est une curieuse idée de transporter du poisson dans une valise en été, surtout quand elle traîne deux ou trois jours dans des hangars. Je crains que son (ou sa) propriétaire ne puisse pas remettre ses culottes de sitôt.

J’ai atteint l’âge des bilans, et quand je repense à ma vie, en bon natif du signe de la balance, je la vois de deux façons.

D’un côté, je me dis que j’ai mené la vie que j’ai voulue. Sans forcer, sans contrainte. Dans une forme assumée de fluidité, sinon de facilité. Socialement, professionnellement, la position que je rêvais d’avoir à vingt ans, je l’ai occupée dès la trentaine. J’ai eu suffisamment de chance pour ne pas avoir à me battre. J’ai pu faire ce que je voulais tout en goûtant la saveur des jours, en flânant. Je n’ai jamais couru après l’argent, ni le pouvoir, ni la gloire. Le temps je l’ai pris. Chaque instant, j’en ai pressé le jus.

D’un autre côté il me semble que j’aurais pu en faire bien davantage. Au lieu de tracer énergiquement ma voie, quelque frein m’a empêché d’avancer. Dans toutes les positions que j’ai successivement occupées, je me suis tenu à l’écart, sur le bord du chemin : pas immobile, mais comme entravé par la conscience aiguë que j’ai toujours eue de la vanité des choses (et, à mesure que la vie passait, de l’étendue limitée de mes talents). C’était sans doute de la paresse, mais plus que cela : de la torpeur, une sorte de renoncement. Tout s’est passé comme si, ayant compris que je n’accomplirais jamais de choses extraordinaires, j’avais décidé de ne rien déranger, et de m’en tenir là.

Nous avons la chance de passer une journée à caboter sur une goélette dans les Cyclades. Une journée de carte postale : le ciel, le soleil et la mer, comme chantait François Deguelt. Baignade, farniente, tatziki et poisson grillé.

Un enfant de trois ans est parmi nous. Pris soudain d’une paradoxale nostalgie de Paris, il se met à crier : « l’école, l’école ! »

Il faudra toute la tendresse de sa mère pour le consoler.

Elle a quatre-vingt quatorze ans, et son fils soixante-cinq.

— Tu es beau, lui dit-elle en le dévisageant, tu es très beau !… Mais si l’on voulait vraiment savoir à quel point tu es beau, il faudrait qu’on te prenne en photo dans mon cœur.

(Ce dialogue entre Maman et moi, je l’ai écrit à la troisième personne, pour changer d’angle. Mais cette vieille femme et ce sexagénaire avancé, pourquoi ai-je un certain mal à nous y reconnaître ?)

Il court avec son smartphone autour du bras et une montre connectée à son poignet, torse nu, dans la grande chaleur, et transpire abondamment en compagnie de deux amis. Au moment où nos routes se croisent je l’entends confier à ses compagnons d’effort : « No souci, les mecs : à 185, je ralentis… »

Parle-t-il en km/h ? Peu vraisemblable. J’en conclus qu’il s’agit des battements de son cœur. Or la fréquence cardiaque maximale est déterminée par la formule « 220 moins l’âge ». Le sien pouvant être estimé à 45 ans environ, il est dans le rouge de dix unités. Ça se voit : il est rubicond.

Une vingtaine de minutes plus tard, en finissant la boucle de ma promenade, j’entends la sirène d’une ambulance et je me demande s’il n’a pas brutalement freiné jusqu’à 0.

Il est minuit et quart, nous sortons de l’Opéra, il fait chaud, les taxis font la ronde sur la place, et sur la terrasse en haut des marches quelques couples dansent le tango. Ça c’est Paris !

Qui sont les gens sensés et les personnes déraisonnables ? Celles et ceux qui se hâtent de rentrer, car le lendemain leur bureau les attend, ou celles et ceux qui cueillent un moment de musique, tête appliquée, corps élégant ?

Et moi, pourquoi n’ai-je pas dansé alors que Claudine m’y invitait ? D’où me vient cette tendance à me tenir à l’écart même de ce à quoi j’aspire, et à avoir toujours un temps de retard (mais souvent hélas le moment est enfui, l’opportunité refermée) pour le réaliser ?

Alors qu’une chaleur infernale s’abat sur la France, voici que les courbes des températures d’une (véridique) carte météo révèlent son effrayant visage, qui ressemble à celui du Cri d’Edvard Munch.

À la fin du XIXè siècle, Edvard Munch notait : « L’appareil photo ne peut pas concurrencer le pinceau et la palette tant que l’on ne peut pas l’utiliser au Paradis ou en Enfer. » A notre grande surprise à tous, la carte météo si.

Je ne suis pas du genre bavard. J’ai un goût pour les argumentations concises. Évidemment, tout le monde n’est pas comme moi, et comme je suis un garçon plutôt courtois et poli, il m’arrive de me laisser piéger dans des conversations terriblement ennuyeuses.

Lorsque je ne parviens pas à m’en dépêtrer, et que ma patience touche à sa fin, j’utilise une phrase fétiche. Souvent, c’est le proverbe arabe « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi ». Essayez-le, vous verrez qu’il désarçonne assez bien les gros parleurs.

Récemment cependant, alors que l’un de mes interlocuteurs était parti dans une interminable démonstration politico-philosophico-historique et me terrassait de ses considérations et arguments, j’ai testé autre chose, une citation de Montesquieu : « Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. » Bingo ! Au judo, elle m’aurait valu une victoire par ippon.

— Ça va ?
— Non ! On me vole.
— Quoi ?
— On me vole ma façon de penser. Et toi, tu ne fais rien.

Maman, il faut savoir l’entendre. Il faut aller au-delà des mots cocasses ou maladroits ou agressifs qu’elle prononce. Sa raison, sa mémoire, le temps les lui a pris. Elle le sent, cela l’irrite, et elle ne sait plus comment le formuler, ce qui l’irrite plus encore.

Mais ce que tu dis est très clair, Maman. Tu te trouves dépossédée de toi-même, d’une grande partie de tes facultés, et quand l’espace d’un instant tu t’en rends compte, tu penses qu’on te vole, oui, qu’on te diminue, qu’on t’atteint, qu’il faut faire quelque chose, qu’il est urgent de neutraliser ce « on » mauvais qui te blesse et t’humilie, mais que faire, mon Dieu, comment t’aider ? Prendre ta main, t’apaiser, et attendre que l’engourdissement submerge à nouveau ton esprit ?


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