des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Les gens s’ennuient quand ils n’ont durablement rien à faire, c’est-à-dire quand ils ne sont pas soumis à des obligations. Ils s’en créent donc. Faire des courses, faire le ménage, faire leurs comptes, faire des voyages. Faire, faire, tout plutôt que de ne rien faire. Même l’amour est à faire, quand ne rien faire est parfois si délicieux.

Encore un mot sur Pyrrhus et Cinéas qui avaient fait déjà couler beaucoup d’encre, avant celle de Madame de Beauvoir. Boileau en parle dans une de ses épîtres, il paraphrase Plutarque en alexandrins, mais c’est le constat lapidaire de Pascal, dans ses Pensées, que je retiens : « Pyrrhus ne pouvait être heureux ni avant ni après avoir conquis le monde. »

Il y a ceux qui désirent ce qu’ils ont, et ceux qui toujours rêvent de ce qu’ils n’ont pas. Les premiers sont heureux (mais ils sont rares). Les autres pourront bien posséder l’univers, cela ne remplira pas leur cœur vide. Un cœur vide est un vide sans fin. 

J’ai appris que l’histoire de Pyrrhus et Cinéas, que j’ai rapportée l’autre jour, avait inspiré à Simone de Beauvoir un petit essai, le premier qu’elle ait publié. Je me le suis donc procuré, curieux de voir ce que cette anecdote avait pu inspirer à notre philosophe. Eh bien, pas grand chose, à mon avis (mais je ne suis pas allé au-delà d’une vingtaine de pages).

Elle dit que Cinéas semble sage mais qu’il est en réalité un apôtre de l’à quoi bon, du genre « à quoi bon partir si c’est pour rentrer chez soi ? » Elle écrit que le carpe diem d’Horace n’est qu’une illusion ; que « toute jouissance est projet » et suppose une projection vers l’avenir ; que si on fait halte pour goûter le présent ce n’est que pour le plaisir de contempler le chemin déjà parcouru et afin de mieux repartir, car quand cette pause se prolonge on en vient vite à s’ennuyer. Bref elle n’aime pas vraiment l’instant présent. L’homme doit agir, il se définit par l’action (le « faire » dont parle Sartre). Elle n’apprécie donc pas non plus le repos.

J’ai arrêté ma lecture car j’avais du mal à la suivre. Pour moi, le secret de la vie consiste précisément à se tenir dans le présent, c’est-à-dire à vivre en se tenant à l’écart aussi bien des « espérances qui flattent les désirs » (dixit Plutarque), que des alanguissements de la nostalgie : c’est parvenir à s’affranchir des tensions entre futur et passé auxquelles, par nature et culture, nous sommes constamment soumis. Et par rapport à la course perpétuelle, en effet, on peut appeler ça le repos.

Pourtant, c’est tout sauf une posture immobile, car le temps avance, et les heures passent, les saisons, les années. Et ce temps inexorable, il ne s’agit ni de le devancer ni de le laisser fuir, mais de se tenir sur sa vague haute et fine, comme un surfeur.

Mon ami Michel Béra a posté sur FB la capture d’écran ci-dessous, et manifeste son étonnement devant, dit-il, cette « sorte de Blade Runner inversé » où les robots vérifient que les humains sont bien des humains.

Je m’en étonne moi aussi, mais peut-être pas pour les mêmes raisons. Car cette nouvelle génération de captchas (les précédentes ne prétendaient pas obtenir la preuve que vous étiez un humain : vous pouviez aussi bien être un singe ou un martien, elles s’assuraient juste que vous n’étiez pas un robot) cette nouvelle génération, dis-je, se heurte à un paradoxe : en fondant la certification du caractère humain du répondant sur le fait qu’il ne commet pas d’erreur, elle contrevient à une vérité universellement établie qui veut, comme chacun sait, qu’errare humanum est *.

On peut dès lors soutenir qu’en donnant un résultat erroné à l’opération que le robot propose, on prouve que l’on est humain tout autant qu’en répondant juste. Je présume que c’est ce que mon ami Béra a voulu faire. Sinon, 63-3=100, pour un éminent mathématicien, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure et professeur au CNAM, je ne le félicite pas pour la soustraction.

 

 * ou sit, pour respecter le subjonctif.

Juliette Gréco est morte. Grand émoi unanime à nouveau sur mon Facebook. Le jour d’avant c’était Michael Lonsdale, et une vague semblable d’hommages attristés.

L’avouerai-je ? Je n’ai jamais été un grand fan de Juliette Gréco. J’ai beaucoup de respect pour la femme et pour sa carrière, mais j’ai toujours trouvé qu’elle avait quelque chose de maniéré, d’excessif dans ses interprétations. Ses regards, ses brusques mouvements de tête, sa façon de fermer ostensiblement les yeux, ses mains théâtrales, sa diction sophistiquée, tout ce qui fait son originalité d’interprète et ce pour quoi tant de gens l’admirent ne m’ont jamais vraiment touché.

J’y percevais une part d’artifice. Dans la nécrologie qu’elle lui consacre dans Le Monde, Véronique Mortaigne écrit que Gréco citait volontiers cette phrase de Jean-Paul Sartre : « L’homme doit faire et faisant ce faire n’être que ce qu’il se fait ». Eh bien, sa gestuelle était une remarquable traduction dans l’espace de cette pensée alambiquée.

Claudine l’avait rencontrée en 2009 alors qu’elle écrivait son livre sur Boris Vian. Gréco lui avait raconté qu’au sortir de la guerre, elle était mutique, et que c’est Vian qui lui avait rendu la parole. Elle s’était alors construite (ou « faite » pour parler comme Sartre) par le théâtre et la chanson. Et elle est devenue peu à peu telle qu’elle s’est voulue, façonnant sa silhouette, travaillant ses attitudes, rectifiant son nez, et fuyant ainsi sans doute l’enfant et la jeune fille qu’elle avait été, — mère héroïque mais peu aimante, père absent —, qui manquait d’amour et qui ne s’aimait pas.

Pyrrhus (318-272 av JC), était un petit cousin d’Alexandre le Grand qui régna sur l’Epire. Ambitieux conquérant, infatigable guerrier, il voulait dominer l’Occident, de l’Italie à l’Afrique du Nord, et fut à deux doigts de soumettre Rome.

Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres, raconte que Pyrrhus avait un sage conseiller nommé Cinéas qui, voyant l’impatience du roi à se lancer dans les batailles, lui demanda un jour : — Si les dieux nous donnent de vaincre, quel usage ferons-nous de la victoire ? — Une fois vaincus les Romains, répondit Pyrrhus, nous prendrons toute l’Italie. — Et après ? reprit Cinéas. — La Sicile toute proche nous tendra les bras. — Et lorsque nous aurons pris la Sicile ? poursuivit Cinéas. — Nous jetterons la main sur la Libye et Carthage. — Et ensuite ? — Nous irons reconquérir la Macédoine, et affermir notre domination sur la Grèce. — Mais à la fin, insista Cinéas, quand tout sera soumis, que ferons-nous ? — Ah, dit Pyrrhus, « alors nous jouirons de la vie tout à notre aise, buvant et banquetant tout le jour, et nous délectant en propos aimables ».

Campagnes de Pyrrhus en Italie (source Wikipedia)

Cinéas sourit tristement : — Jouir de la vie à notre aise… Certes, mais pourquoi payer de tant de sang, de fatigues, de dangers, de souffrances pour les autres et pour nous-mêmes un bien dont nous pouvons disposer déjà ?

Plutarque note que « ces paroles contrarièrent Pyrrhus sans le faire changer de résolution ; car il comprenait bien le bonheur qu’il allait abandonner, mais il n’avait pas la force de renoncer aux espérances qui flattaient ses désirs ».

Il paraît que c’est cette histoire dont s’est inspiré Heinrich Böll pour écrire l’histoire du pécheur, dont je me suis moi-même inspiré pour Kodjo. Remplacez la course à la puissance par la course à l’argent, c’est le même (et inutile) combat, on en veut toujours plus : mais pour en faire quoi, à la fin ?

On a appris la semaine dernière qu’un multi-milliardaire avait atteint le but de sa vie : ne plus avoir un sou.

La chose est apparemment plus difficile qu’il n’y parait. Il a fallu presque quarante ans d’efforts à M. Chuck Feeney (c’est le nom de cet américano-irlandais) pour parvenir à ses fins, depuis le moment en 1982 où il logea tous ses actifs dans une fondation philanthropique, jusqu’au jour, récent donc, où constatant que les caisses de ladite fondation étaient enfin vides, il décida de sa dissolution.

M. Feeney avait fait fortune dans les boutiques de duty-free. Huit milliards de dollars. Il se posa la question suivante : de combien de yachts et de paires de chaussures ai-je besoin ? Réponse : zéro pour les yachts, une ou deux pour les chaussures. Il vécut donc de son propre aveu en s’habillant mal, louant un petit appartement à San Francisco, sans voiture (il prenait des taxis), et s’employa plutôt à financer des causes qui selon lui en valaient la peine : écoles, universités, associations de défense des droits de l’homme, aux Etats-Unis, en Irlande, au Vietnam…

Il évita toute sa vie de se mettre en avant et de faire parler de lui. Tous ses dons, il les fit en secret. On le surnomma le James Bond de la philanthropie pour l’efficacité et la discrétion de ses actions. Agé aujourd’hui de 89 ans, il sourit à l’évocation d’autres milliardaires (comme Bill Gates et Warren Buffet) à qui il a inspiré l’idée de léguer toute leur fortune à des causes, mais qui ne le feront complètement qu’après leur mort. « Essayez de faire ça tant que vous êtes en vie, leur dit-il. Vous verrez, c’est très amusant ».

Suspendue à la branche d’un vieux marronnier, la balançoire proposait sa planche immobile à qui se laisserait tenter. Il était tard, il faisait nuit. Elle s’y assit en riant, allongea et replia alternativement les jambes pour donner de l’ampleur à son mouvement, et en un instant, elle retrouva des sensations vieilles de quelques dizaines d’années.

Quand elle atteignit l’horizontale, oscillant à cent quatre-vingt degrés, vers l’avant face collée aux feuilles et aux étoiles, vers l’arrière frôlant l’ombre sur le sol, elle lâcha un cri, un cri de frayeur joyeuse, un cri de tête qui tourne, de ventre qui se serre et de cœur qui bat, et elle éprouva un étourdissement bref, celui que provoque la dissolution furtive de l’espace et du temps, quand l’âge mûr et l’enfance se mettent en court-circuit et que l’on va et vient trop rapidement entre la terre et le ciel.

En écoutant l’autre jour le sermon sur la mort de Bossuet, j’avais été frappé par ce passage : « Il n’y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ».

Et pourquoi cette disparition radicale ? Parce que « la nature (…) ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages. »

Voilà parfaitement exprimée la loi du recyclage universel. Mais si l’on considère que tout nous appelle à la mort, comment concevoir que chacun a droit à la vie éternelle ? Bossuet invoque la lumière céleste qui sort des âmes. Il soutient que l’homme vaut mieux que la nature car il est fait aussi à l’image de Dieu. Il tâche de raisonner, il prétend démontrer ce que l’Eglise enseigne, mais ses arguments sonnent artificiels et je ne le trouve pas convainquant. L’intelligence, la raison, ne prouveront jamais rien en matière de métaphysique, ni l’existence de Dieu, ni celle d’une vie après la mort. A la vérité, si elles tendent à quelque chose, c’est plutôt à prouver l’inverse.

Face à cette fondamentale contradiction, je préfère ceux qui en assument le mystère, plutôt que de la nier en se contorsionnant l’esprit. Le dernier mot (si dernier mot il y a) semble appartenir là encore à Tertullien : « le fils de Dieu est mort : je le crois, parce que cela révolte ma raison ; le Christ est ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible. »

La cathédrale de Metz fête ses huit cents ans. Bossuet, qui en avait été l’archidiacre pendant les années 1660, y est remonté en chaire la semaine dernière, en la personne de Théophile Choquet, comédien de son état.

C’est intéressant d’écouter Bossuet. Sa rhétorique a vieilli, il se répète beaucoup, ses idées sur l’au-delà me laissent assez indifférent, mais il a du souffle et du style. Il faut surtout se souvenir qu’il s’exprime devant le Roi. Louis XIV n’étant pas enclin à la modestie, c’est un exercice délicat que d’affirmer en sa présence la supériorité chrétienne des pauvres sur les riches et des humbles sur les puissants.

Bossuet est bien conscient du danger, qui prévient : « C’est une entreprise hardie que d’aller dire aux hommes qu’ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu’il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible ; surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement ; elles ne prennent pas plaisir qu’on remarque leur défaut. » Mais comme le note Chateaubriand, en écoutant ses sermons « le potentat le plus absolu du globe est obligé de s’entendre dire que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n’est que songe, et qu’il n’est lui-même que poussière. »

Bossuet, cependant, savait conjuguer l’habileté avec le courage. En 1670, le Roi fit de lui le précepteur du Dauphin.

(Du souffle, j’ai trouvé qu’en revanche le comédien en manquait un peu. Pour faire entendre la parole d’un ecclésiastique du XVIIè siècle, c’est un choix bizarre de monter en chaire sans assumer de se dispenser d’un micro.)

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