des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Il y a un goût bien français pour ce qui est léger et ce qui pétille, et ce n’est pas un hasard au fond si le champagne est devenu la boisson emblématique de notre pays. L’esprit français fuit le pesant, l’insistant, l’excessif, et recherche la gaîté. Voyez Montesquieu : « La gravité est le bonheur des imbéciles ». Voyez Stendhal : « L’essentiel est de fuir les sots et de se maintenir en joie ». Ces phrases se boivent comme des gorgées de Dom Pérignon.

Encore un enterrement. Cette fois il s’agit d’un vieil ami, architecte de son état, et lui-même fils d’architecte, frère d’architectes, père d’architecte. Du coup, la famille a jugé tout naturel que soit lue au cours de la cérémonie la prière d’a-dieu à un architecte, que l’on doit à Doris Lussier, dit le Père Gédéon, écrivain et humoriste québécois :

Nos vies ressemblent à un chantier
A travers nos paroles, nos démarches,
Nos actes grands et petits,
On ne voit que le chantier et son apparent désordre.
Puis un jour vient la mort.
Et ce n’est pas, comme on croit, la ruine du bâtiment :
C’est seulement la disparition des échafaudages.
Et alors au contraire, le bâtiment paraît, notre vie,
Telle que nous l’avons faite, dépouillée de tout détail,
Ne montrant plus que ses lignes essentielles,
Dressant sa silhouette authentique,
Prenant sa place dans le quartier de l’éternité.

Mais qu’y a-t-il vraiment, derrière nos échafaudages ?

 

​Il parait que si l’on observait la planète de loin, à travers un filtre qui ne laisserait voir que les animaux, on n’apercevrait d’abord que des invertébrés, et principalement des insectes, ceux-ci composant 70% de toutes les espèces connues, quand les vertébrés n’en représentent pas même 5%. Pour voir des mammifères, qui sont moins d’une espèce sur deux cents, il faudrait encore écarquiller les yeux, et l’on verrait surtout des rongeurs. De sorte qu’en schématisant un peu, avec un tel filtre devant les yeux, le globe nous apparaîtrait couvert de fourmis et de scarabées, au milieu desquels courrait une poignée de rats.

Le tableau cependant est en voie de modification rapide. Des croûtes de désert deviennent visibles. La population animale décroît vertigineusement. Pas seulement les gorilles et les ours polaires, qui ont la faveur des gazettes, mais tous, tout ce qui grouille, rampe, tisse et vole, dont le nombre s’est divisé par trois en trente ans. Car notre espèce, homo sapiens sapiens, qui n’était qu’une parmi des millions, sorte de parasite et de prédateur suprême, prend toute la place et prospère provisoirement sur le déclin de toutes les autres. A travers ce filtre, vu de loin, et à l’échelle des temps biologiques, nous sommes un foudroyant cancer.

Notre fils Augustin s’installe à Amou. Il va y travailler la terre, celle-là même où ont vécu et travaillé ses trisaïeuls, mes arrière-grands-parents. La boucle se boucle, le progrès s’inverse : il y a cent ans, l’émancipation sociale consistait à fuir la vie à la campagne ; aujourd’hui, rien n’a plus de sens que d’y retourner.

Il a planté des arbres et se lance dans la permaculture, à laquelle il s’est formé dans différentes exploitations pilotes depuis bientôt deux ans. Cela consiste à pratiquer une agriculture biologique intensive qui exploite les complémentarités entre les plantes, et recrée des écosystèmes naturels productifs, autonomes et harmonieux.

Sa démarche combine son goût pour la nature à une vision militante. Il sait qu’il ne va pas changer le monde, mais il va tenter de se soustraire à sa folle économie. Si tout va bien, grâce à lui, un petit lopin de terre en Chalosse sera préservé des agressions mécaniques et chimiques qui rendent la planète malade. Ce sera peu, mais ce sera bien, et je le soutiendrai autant que je pourrai dans cette aventure.

En attendant, il vient de construire un poulailler, et d’adopter une chienne magnifique qui se languissait dans un refuge de la SPA.

Après la nuit noire, vient l’aube. C’est habituellement le moment où je me rendors, ce qui est calamiteux si l’on veut bien considérer la délicatesse infinie de ces instants d’avant l’aurore, quand le jour n’est encore qu’une idée hésitante, que la première étoile s’éteint, que l’on attend le chant d’oiseau tout neuf qui sortira la terre du silence, et que la couleur revient à pas de rosée.

La promesse de l’aube © Caroline Halley des Fontaines

C’est à ce moment-là qu’il faudrait veiller, c’est là qu’il faudrait, debout face à l’horizon, regardant l’orient, frémir de l’immense et fragile beauté du monde… Au lieu de quoi une certaine indolence, couplée à la vie citadine, a fait de moi un abruti de ronfleur.

​Le temps est sombre et le ciel est couvert, mais comme il s’est arrêté de pleuvoir et qu’elle est de bonne humeur, elle dit : il fait gris beau.

Gris beau : c’est une invitation à la promenade. Nous mettons nos chaussures de marche, nous enfilons des vêtements chauds, et nous voilà partis sur la route, zigzaguant entre les flaques, le nez au vent, surveillant vaguement le ciel.

Nous pensons que nous ferons demi-tour dès que la pluie recommencera à tomber, mais il n’en sera rien. Nous poursuivrons sur le chemin en nous tenant par la main, tout à la joie de l’eau ruisselant sur nos visages, oui, contents qu’il pleuve, jusqu’au retour, quand nous nous déshabillerons bien trempés devant la cheminée, face au bon feu futur qui nous réchauffera.

La route serpente dans les collines au crépuscule. Une voiture sort doucement d’un virage, phares allumés. Moi je suis dans le train. C’est par la fenêtre que je la vois. Elle est blottie dans les courbes du paysage. J’essaie d’imaginer la personne au volant : un homme qui me ressemble rentre chez lui sans se hâter. Il est tranquille. Sa radio est allumée. Il est plongé dans une bulle sonore et prend un bain de musique avant que la nuit ne tombe. Il voit passer le TGV comme un éclair. Il se demande où peuvent bien aller tous ces gens, si vite. À défaut de nos regards, nos pensées se croisent.

Voilà à quoi peut s’occuper mon esprit pendant quelques fractions de seconde de mon existence.

“La tempête a béni mes éveils maritimes.” 2018 a démarré en coup de vent !

Que ces vents puissants soient favorables à ceux qui me lisent ! Je vous souhaite une très belle et très heureuse année à tous. 

Au Moyen Âge, les bœufs volaient. Du moins y croyait-on.

On y croyait quand on était un paysan cévenol. À la suite d’une récolte de vin très abondante, les vignerons de Saint Ambroix, craignant qu’elle ne se perde, invitèrent les habitants des villages alentour à une grande dégustation (payante). Ils les attirèrent en grand nombre en leur promettant l’apparition d’un bœuf ailé dans le ciel. Le vin coula à flots, les surplus furent écoulés, et certains des buveurs affirmèrent en effet avoir vu le ruminant dans les airs.

On y croyait aussi alors même qu’on était l’un des esprits les plus brillants et les plus instruits de l’époque. Deux novices, disciples du grand Saint Thomas d’Aquin, lui dirent un jour : « Regardez, frère Thomas, un bœuf qui vole ! » Saint Thomas se précipita à la fenêtre. Comprenant dans l’instant qu’il avait été victime d’une blague, il leur fit part de sa déception. « J’aurais, leur dit-il, été moins surpris de voir un bœuf voler qu’un religieux mentir ».

En 1222, une charte de l’évêque de Metz disposa que toute personne venant à mourir devait léguer son meilleur vêtement à l’hôpital. En contrepartie, celui-ci se chargeait de la construction et de l’entretien des ponts (en bois, à l’époque) qui enjambaient les bras de la Moselle. C’est ainsi que les ponts furent appelés Ponts des Morts. Et tant qu’à porter ce nom, pour le justifier tout-à-fait, on décida que les criminels condamnés à la noyade seraient précipités dans le fleuve du haut de leur parapet.

Plus tard, les ouvrages de bois furent transformés en ouvrages de pierre, on en ajouta quelques autres, le Moyen Pont des Morts s’abrégea en Moyen Pont, la Ville se substitua à l’hôpital pour recevoir les habits des défunts. Mais cet impôt local particulier resta en vigueur, et fut prélevé pendant 571 ans.

Aujourd’hui, du Pont des Morts, on assiste par beau temps, les soirs d’hiver, à des couchers de soleil roses et bleus, sur un paysage dont la ville paraît s’être absentée.

 

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