des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Voici un homme qui a été marié trois fois. Sa première femme est la mère de ses enfants. La troisième est celle avec qui il vit actuellement, dans une maison à deux heures de Paris.

La deuxième, avec laquelle il a partagé quinze ans de sa vie, vient de mourir et va être enterrée, à Paris justement.

Confronté par un de ses fils à la question de savoir s’il viendrait à la cérémonie, il répond en haussant les épaules : « Tu ne penses quand même pas que je vais me déplacer pour ça. »

Ni empathie ni pardon. Je doute que ce monsieur ait la moindre aptitude au bonheur.

Ce sont des choses insignifiantes, de petits riens qui rendent la vie belle et feront, peut-être, des souvenirs.

Nous sommes à table avec mon beau-père. Il est dur d’oreille, mais il tient à son rôle de pater familias : il fait le service. Au moment où je lui demande de me verser un peu de vin, il n’entend pas et repose la bouteille. Même chose pour le fromage : je m’apprêtais à en prendre et il éloigne le plateau.
— C’est le supplice de Tantale, lui dis-je.
— Quoi, Chantal ? répond-il. Qu’est-ce que Chantal vient faire là-dedans ?

Une seconde se passe, le temps de réaliser le quiproquo. Le supplice de Chantal nous fait partir d’un grand éclat de rire.

Ce fut aussi l’occasion de relire Homère et l’hallucinant chant XI de l’Odyssée où Ulysse voyage au royaume des morts :

Tantale [était] en proie à la torture, plongé debout jusqu’au menton dans un marais : toujours brûlant de soif, il ne pouvait atteindre l’eau car, chaque fois que le vieillard se penchait pour y boire, chaque fois l’eau fuyait, absorbée, tandis qu’à ses pieds apparaissait la terre noire asséchée par un dieu. Au-dessus de sa tête, de hauts arbres offraient leurs fruits, des poiriers, des pommiers aux fruits brillants, des grenadiers, des figuiers doux, des oliviers en pleine force : à chaque fois que le vieillard essayait d’y porter la main, le vent les rejetait vers les nuages sombres.*

* traduction Philippe Jacottet

La vieille dame fête ses 101 ans. On lui apporte un gâteau avec trois bougies qui forment les trois chiffres de ce nombre respectable. Elle les souffle aisément, et comme chacun s’en émerveille : – Mes chéris, dit-elle à son entourage, n’oubliez pas que j’ai un certain entraînement…

J’aime lire les commentaires des journaux en ligne. On repère vite les habitués, les contributeurs assidus, ceux qui réagissent dès qu’une information paraît, et dont il semble que ce soit le loisir, le plaisir et le caractère de passer des heures sur ces forums à donner leur avis.

A une dame, l’autre jour, qui se répandait en longues jérémiades sur à peu près tous les sujets possibles, un autre commentateur, fatigué de la lire et de lui voir occuper tant d’espace, écrivit : « Et si vous arrêtiez de ronchonner ? Demandez-vous plutôt : – Qu’est-ce que je ferais s’il n’y avait pas de problèmes dans le monde, et faites-le ! »

Le conseil était judicieux. Ceux qui se sentent concernés par les affaires publiques et la marche boiteuse des gouvernements ne devraient pas permettre que cela obscurcisse leur horizon au point de perdre de vue les choses de la vie quotidienne, et les actes concrets qu’il ne tient qu’à eux d’accomplir.

C’est un vieux livre qui est récemment devenu la bible des maraîchers bio et des cultivateurs pratiquant la permaculture. Augustin m’en avait parlé le premier il y a trois ans, et je suis allé le consulter à l’occasion de la simulation des « Assises franciliennes de la biodiversité » que Sciences Po proposait l’autre semaine à ses nouveaux étudiants.

Il s’intitule Manuel pratique de la culture maraichère de Paris, par J.G. Moreau et J.J. Daverne. Paru en 1845, il recense toutes les techniques et tous les savoir-faire qui permettaient, sans aucune mécanisation ni produits chimiques, que 1378 hectares de terre nourrissent toute l’année en beaux légumes les 1 350 000 habitants que comptait alors Paris. Tout y est dit sur les terres et les sols, les expositions, le fumier, l’eau et les « arrosements », les différentes opérations de la culture, les outils et instruments utilisés, et bien sûr les soins et méthodes à appliquer à chaque légume (oignons, choux, salades, carottes, radis, pois, melons, concombres, cornichons, haricots, asperges, aubergines, tomates, piments, etc) en fonction de la saison, ainsi que les risques d’altérations par insectes et maladies.

Le savoir-faire des jardiniers-maraîchers parisiens avait atteint au début du XIXè siècle un degré d’excellence inégalé dans le monde. Mais ils se sont trouvés confrontés avec un ennemi fatal : la pression immobilière et l’artificialisation des sols. Les auteurs notent qu’ « à la vue des chemins de fer qui s’établissent de toute part (…) [comme] toutes les fois qu’on a reculé l’enceinte de Paris, les jardiniers-maraîchers sont obligés de se reculer aussi pour faire place à de nouvelles bâtisses, et que ce déplacement leur est toujours onéreux, en ce qu’ils quittent un terrain amélioré de longue main pour aller s’établir sur un nouveau sol, souvent rebelle à leur culture, qui ne peut être amélioré qu’avec le temps et de grandes dépenses. »

Paris a mangé ses jardins. Il y eut une longue période d’oubli. Puis, dans les années 1960, ces pratiques, notamment grâce à ce livre, seront redécouvertes et actualisées en Californie, et inspireront les pionniers de la permaculture.

– Monsieur…
– Oui Maman. Je suis ton fils Jean-Pierre.
– Ah… Je m’en doutais. Mais je n’osais pas le dire…

Un regard désemparé. Un silence.

– Monsieur…
– Oui Maman.
– Qu’est-ce que je suis pour vous ?
– Tu es ma mère, Maman. Et ne me dis pas vous.
– Vous croyez ?… Je peux vous tutoyer ?…
– Bien sûr !
– Ah… Alors, vous êtes mon fils ?…

Tu vous

Il paraît qu’alors qu’il discutait des plans du palais de l’Escurial avec son architecte, le roi Philippe II d’Espagne avait dit : – Faisons quelque chose qui fera dire au monde que nous étions fous.

C’est une ambition curieuse. L’envie de laisser une trace me paraît déjà en soi bien vaine, mais celle de laisser la trace de sa folie dépasse mon entendement. J’observe cependant qu’elle a de tout temps taraudé les hommes, et spécialement les grands de ce monde. Ceux d’aujourd’hui semblent envisager de l’assouvir sur le mode de la destruction plutôt que de la construction. Je ne cite pas de noms, mais on pourra aisément en observer quelques spécimens à l’œuvre, que ce soit en Amérique (du Nord ou du Sud), en Asie, ou même simplement Outre-Manche.

Je poursuis mes réflexions sur l’otium et la σχολη (scholê), et je remonte à la Genèse. Le texte nous dit qu’au septième jour, ayant terminé ce qu’il avait à faire, Dieu se reposa. Et il ajoute : « Dieu bénit le septième jour et le sanctifia car, ce jour-là, il se reposa de toute l’œuvre de création qu’il avait faite.* »

À première vue, ce passage de la Genèse suggère que le repos succède au travail parce que le travail engendre la fatigue. Dieu a besoin de souffler, il fait la pause. Toutefois, la question se pose : comment Dieu pourrait-il être fatigué ? Ce paradoxe n’a pas échappé à Saint Augustin, qui, dans ses commentaires, le surmonte ainsi : « Dieu ne s’est pas fatigué en créant, ni reposé en cessant de créer ; mais par le langage de la Sainte Écriture, il a voulu nous inspirer le désir de son repos. (…) Il a voulu sanctifier ce jour (…) comme si, même pour lui qui ne se fatigue pas au travail, le repos avait plus de prix que l’action.** »

Ce repos que Dieu cherche à nous inspirer se rapproche évidemment de l’otium tel que je le définissais hier : le loisir, l’étude, l’écoute, et sans doute ici la prière. Dans l’Evangile, l’histoire de Marthe et Marie tourne autour de la même idée : tandis que Marthe s’affaire à un service compliqué, Marie est assise aux pieds de Jésus, et l’écoute ; et Jésus affirme qu’elle a la meilleure part.

Le repos n’est pas négociable. S’il est plus précieux que l’action, ce n’est pas que l’action n’est pas nécessaire : mais elle ne doit pas être érigée en valeur suprême. Il serait bon que cette vérité soit davantage proclamée et enseignée, dans les églises et ailleurs.

* (Gn 2 1-3)
** La Genèse au sens littéral, IV, 13-14 (trad. Bibliothèque augustinienne, t. 48, DDB 1972, p. 313)

L’otium, chez les Anciens, c’était à la fois le loisir le repos et l’étude. C’était la zone noble de l’activité humaine. Ce qui ne relevait pas de l’otium entrait dans le domaine du negotium, c’est-à-dire du négociable.

Dans l’otium, la valeur n’avait pas de prix. Dans le negotium, la valeur devenait marchande et l’argent en était la mesure.

Or la grande question contemporaine est précisément celle-ci : y a-t-il encore aujourd’hui un otium ? Péguy la pose mieux que je ne saurais le faire : «Toute la question est là. Qu’est-ce qui est négociable. Qu’est-ce qui n’est pas négociable (…) Le monde sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. Tout l’avilissement du monde moderne, c’est-à-dire toute la mise à bas prix du monde moderne (…) vient de ce que le monde moderne a considéré comme négociables des valeurs que le monde antique et le monde chrétien considéraient comme non négociables. »*

Et c’est ainsi que M. Trump voulut acheter le Groenland.

* Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes
Cité par Charles Coustille, Parking Peguy, Flammarion

Les montgolfières sont montées dans le ciel, en grappe et en silence. Nous ne les avions pas vues venir. Nous rentrions Claudine et moi d’une de nos tendres promenades, main dans la main, quand elles sont sorties de derrière les arbres, de l’autre côté de l’eau. Nous nous sommes arrêtés pour les regarder s’élever, tiens regarde celle-ci (en échangeant un sourire), oh encore une autre (en se donnant un baiser), et c’est alors que j’ai frissonné de cette nostalgie indéfinissable qui vous étreint quand vous réalisez que vous êtes sans le savoir en train de vivre un simple et intense moment de bonheur.

Il était sept heures du soir, et septembre venait de commencer.


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