des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

De même que l’on ne dit plus banlieue, mais quartiers, on ne dit plus province, on dit territoires. « Allez donc dans les territoires, à la rencontre des vrais gens… » C’est ainsi que nous avons depuis quelque temps un ministère des territoires, et même, plus précisément, de la « cohésion (?) des territoires ».

Or ces territoires, au pluriel, me font un effet lointain. Quand on jouait autrefois à La conquête du monde (devenue Risk), on trouvait, dans un coin du planisphère, les territoires du nord-ouest : des lieux reculés, difficilement accessibles, où il ne se passait rien, mis à part, de temps en temps, une ruée vers l’or. C’est d’abord cela qu’ils m’évoquent, ces territoires. Ou encore, outre-mer, des morceaux épars de terres éloignées, peu peuplées, battues par les vents, que les hasards de l’histoire et des explorations ont un jour placés sous notre juridiction, sans qu’ils aient jamais acquis depuis ni un statut plein de département ou de région, ni leur indépendance.

J’ignore pourquoi le mot province est devenu politiquement incorrect. Je me souviens que Malraux le détestait. Quand il était ministre, et qu’il ouvrait un peu partout en France ses maisons de la culture, il professait avec véhémence que « ce mot hideux »* devait disparaître. C’est dommage, mais c’est fait.

*  « Et, si vous le voulez, je vous dis que vous tentez une des plus belles choses qu’on ait tentées en France, parce que alors, avant dix ans, ce mot hideux de province aura cessé d’exister en France. » (Discours du 19 mars 1966 inauguration de la MJC d’Amiens)

Tel la vache en Inde, le député français est-il sacré ?

Une perquisition ayant été menée avant-hier matin au domicile de M. Mélenchon, celui-ci s’en est vivement indigné. On a pu le voir, sur des images largement diffusées depuis, exciper de sa qualité de parlementaire pour affirmer que sa « personne était sacrée », et, afin que les auxiliaires de justice autour de lui se représentent plus distinctement la chose, ceindre son écharpe tricolore d’élu de la nation.

Or, le mot parlementaire a deux sens. Il désigne soit un membre du Parlement, c’est-à-dire en France aujourd’hui un député ou un sénateur ; soit l’émissaire qui dans le cadre d’un conflit, est envoyé pour parlementer, c’est-à-dire pour faire ou écouter des propositions.

C’est ce dernier qu’on voit parfois, dans les films, s’avancer sous les balles en agitant un drapeau blanc. Quand on dit « la personne du parlementaire est sacrée », c’est de lui qu’on parle. Le premier ne bénéficie que de l’immunité parlementaire, laquelle est une forme de protection qui n’emporte nullement une sacralisation de sa personne, et ne s’étend d’ailleurs, nous dit la loi, ni à son domicile, ni à son lieu de travail, permettant ainsi la saisie de ses biens ou une perquisition.

La réponse à la question est donc non. M. Mélenchon a beau être un sacré personnage, sacrément ceci ou cela (chacun complète comme il veut), sa personne ne l’est pas, en tout cas pas plus que la mienne ou que celle de mon lecteur.


Quand j’étais enfant, à Paris, c’était au cours de la première quinzaine d’octobre qu’on allumait le chauffage central dans l’immeuble où nous habitions. Je me souviens qu’il fallait qu’il fasse moins de douze degrés pendant deux ou trois jours pour que le concierge allume la chaudière. Cela faisait l’objet de conversations impatientes parmi les voisins. — Mais qu’est-ce qu’on attend ? Moi je suis gelé(e). Vous n’avez pas froid, chez vous ? Et le 15, au plus tard, c’était en route.

Maman habite toujours cet appartement. Ces derniers jours, quand je lui rends visite, les fenêtres sont ouvertes. Malgré son grand âge, elle soupire qu’elle a chaud. Le thermomètre indique 24, 25, 26 degrés.

C’est étrange de se plaindre ainsi, à mots couverts, qu’au coeur de l’automne, à Paris, le temps soit doux.

météo du mardi 16 octobre 2018, Paris © meteo-France

Faire ou ne pas faire. That is the question.

Bien sûr on peut se demander : être ou ne pas être. Considérer le choix radical de vivre ou de cesser de vivre. Mais faire ou ne pas faire, c’est la vraie question. Toute personne en mesure de décider de son sort est tôt ou tard appelée à se la poser : comment accomplir sa vie ? Comment affronter le « vide du temps » ?

Variantes : faut-il se projeter dans la durée, ou se concentrer sur le présent ? Bâtir (une carrière, une œuvre, une maison) et marquer le monde de son empreinte, ou laisser la trace d’un oiseau dans le ciel ? Se battre, ou être doux ? Agir, ou contempler ? Paraître, ou disparaître ?

Ou faut-il simplement accepter d’osciller entre les deux termes de ces alternatives, et devenir cette vibration, ce bourdonnement, ce va-et-vient quasi quantique entre ce qui passe et ce qui demeure, entre ce qui se meut et ce qui se tait ?

© Antonio Mora

Une personne très chère à mon cœur, qui ne sollicitait rien ni personne, a cependant reçu récemment par courriel une offre d’emploi ainsi libellée :

La mission : Dans le cadre de déménagements de sociétés, vous serez en charge de débrancher le matériel informatique.
Le poste ne nécessite pas de compétences informatiques ou techniques, n’impose pas de port de charge, mais exige une aisance en position penchée ou accroupie.
Vous êtes disponible, motivé(e) et mobile (les déménagements sont organisés sur l’Ile de France), contactez-nous par mail.

Cette annonce appelle plusieurs remarques :
. le matériel informatique et cette personne, ça fait au moins deux : il reste donc encore de gros progrès à faire en matière de ciblage sur internet, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là ;
. nonobstant la remarque précédente, j’admets toutefois que les choses avancent : il n’est question ici que de débrancher des ordinateurs, « sans compétence technique », ce qui à la limite (mais vraiment à la limite) peut se concevoir ;
. sachant que « l’aisance en position penchée ou accroupie » est requise pour ce travail, cette aptitude est-elle testée au cours de l’entretien d’embauche, et dans ce cas, pour les femmes, le port de la jupe est-il conseillé ou déconseillé ?

Bref. La personne dont je parle avait beau être, comme on l’imagine, extrêmement motivée, elle n’était ni disponible, ni mobile, et a dû, la mort dans l’âme, renoncer à postuler.

Je n’avais jamais eu de chien. Et je n’aurais jamais imaginé que cette habitude que Claudine et moi avons prise d’aller nous promener avec les chiens d’Augustin à Amou me procurerait une telle joie.

Au moment de partir marcher, ils sautent tout autour de nous en nous faisant la fête. Ils savourent le moment que nous allons passer ensemble, et s’agitent jusqu’à ce que nous nous mettions en chemin. Dès que nous atteignons la limite d’un champ, ils bondissent par-dessus le fossé, et courent ventre à terre, ivres de leurs corps et de leur liberté. Ils vont, viennent, reviennent. Ils furètent dans les bosquets, ils flairent les terriers, ils pourchassent les oiseaux, pleins de fougue, exaltés de mouvement. Et quand nous rentrons, juste avant de remonter vers la maison, ils sautent dans le ruisseau qui coule là, s’y rafraîchissent, s’ébattent, s’ébrouent, s’y désaltèrent.

Cela m’émerveille de voir à quel point ils sont tout entiers dans l’instant qu’ils vivent. Ils jouissent du présent, sans question, sans pensée. Ce faisant, ils devraient être pour nous un véritable exemple, si toutefois nous n’avions pas tant de mal à les considérer comme nos semblables. En fait, ils illustrent parfaitement cette remarque de Samuel Butler : « Tous les animaux, sauf l’homme, savent que la chose essentielle dans la vie, c’est d’en profiter ».


Du temps que je travaillais chez Flammarion, j’habitais dans le Marais. Les bureaux étaient situés près de la place de l’Odéon. Je m’y suis toujours rendu à pied. Tous les matins je quittais les petites rues du quartier, passais devant l’hôtel de ville, traversais l’île de la Cité, levais les yeux vers Notre-Dame, franchissais les quais rive gauche, entrais dans le petit square devant Saint-Julien-le-Pauvre, filais par les ruelles piétonnes du quartier latin jusqu’aux boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, et remontais la rue Racine. Été, hiver, qu’il pleuve, qu’il vente. Et tous les soirs, je revenais par le même trajet, ou l’une de ses variantes. J’ai eu ce privilège, pendant neuf ans.

La marche durait vingt cinq minutes. Je ne me souviens pas d’un jour où je ne me sois émerveillé de la beauté de la ville. Chaque jour elle était changeante, chaque jour un détail nouveau m’apparaissait, en fonction de la lumière, du temps, de la saison. Et je ne crois pas avoir jamais effectué le parcours sans mesurer la chance que j’avais d’être là, arpentant le cœur de Paris, et d’y faire provision de ce mélange unique d’élégance et de grandeur qui nourrit les pensées et fait du bien à l’esprit, juste en ouvrant les yeux.

Le temps était radieux, idéal pour la promenade. Il y avait longtemps que je n’avais pas traversé Paris de part en part, en longeant la Seine. Du pont de Tolbiac aux Champs-Elysées.

Quelle merveille, cette ville, quelle merveille ! Marcher dans Paris c’est marcher dans la beauté, dans l’histoire, dans un rêve. C’est traverser une réalité de pierre augmentée d’esprit.

« Un des thèmes les plus mystérieux du théâtre tragique grec est celui de la prédestination des fils à payer les fautes des pères. Il importe peu que les fils soient bons, innocents, pieux : si leurs pères ont péché, ils doivent être punis ! » (Pasolini, La Jeunesse malheureuse).

En lisant ces lignes aujourd’hui, et en considérant ce que depuis trois générations nous avons fait subir à la nature, une évidence me saute aux yeux : il n’y a plus de mystère. Extinction massive des populations animales, réchauffement climatique, pollution de l’air des terres et de l’eau : le constat est effrayant (en tout cas moi, il m’effraie) et le message des Grecs est limpide. Les fils paieront les fautes des pères : leur inconscience, leur boulimie, leur incroyable désinvolture.

Il faut malheureusement ajouter que les enfants, de plus en plus nombreux, vivent à leur tour, la plupart, comme ont vécu leurs pères, et perpétuent en les multipliant les raisons de la catastrophe. Les fils paieront aussi les fautes des fils.

Donc, Redoine Faïd, le braqueur qui vient de se faire reprendre après une nouvelle évasion spectaculaire et trois mois de cavale, ne se contentait pas de jouer les filles de l’air. Il jouait aussi les filles du prophète, bien planqué sous sa burqua*.

Sans doute pensait-il que c’était le déguisement ultime : il avait tort. L’ancien maire de Londres, Boris Johnson, — qui sait, quand ça l’arrange, ne pas toujours faire preuve de subtilité — , avait suscité cet été un tollé outre-Manche, en comparant les femmes qui portaient ce vêtement « bizarre » et « ridicule » à des « boîtes au lettres » ou à des « braqueurs de banques ». Redoine aurait dû se méfier.

Car les flics français, qui ne sont pas plus bêtes que les politiciens britanniques, ont eu la même idée, et se sont mis en chasse d’un braqueur de banques habillé en braqueur de banques. Munis de cet indice, les choses sont devenues plus faciles.

Il se peut aussi que Redoine ait pensé, en homme trop intelligent : justement, la burqua, c’est tellement évident, ils chercheront ailleurs. Eh non ! Faut pas pousser… Trop subtil, ça, Redoine. Raté.

* Le qu est volontaire : voir toilettes quataries

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