« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Nous sommes passés sur la tombe de Jacques. Un an déjà qu’il repose dans le cimetière de Sées, en Normandie. Il a choisi d’être enterré là, auprès de sa belle famille. Il attend sa femme. Le moment venu, nous savons qu’elle aura du bonheur à le rejoindre.

La pierre a été posée récemment. La pluie ni le soleil ne l’ont encore patinée. Les joints sont encore blancs. « Ciment encore frais (…) cette herbe sauvage pour seule compagnie » : j’ai pensé, pendant cette visite, au poème de Tahar Bekri sur Senghor à Bel Air, que j’ai autrefois mis en musique.

Les cimetières sont des lieux d’intermittence : absence, présence, absence. Les disparus nous effleurent dans l’invisibilité de l’air. Ils se condensent dans l’évanescence d’une fleur puis s’échappent dans un coup de vent. Il faisait une chaleur d’Afrique. Un orage se préparait. Dans « le silence de la tombe, sous nos fronts émus », il m’a semblé que Jacques souriait « de ses millions de lèvres de lumière ».

Il y a la limite qui se rapproche, et l’unité de temps qu’on ignore. Années ? Combien ? Un matin, le corps tient pour certain que l’échéance n’est plus loin, que la distance qu’on a devant soi est courte. Alors on se demande comment la saisir, qu’en faire, et comment même, simplement, la penser. Les réponses se dérobent. Désemparé, le cœur se serre.

Si l’on en a la chance, on tourne son regard vers la personne bien-aimée, celle dont on partage la vie.
« Elle a vu ma pâleur, elle a vu mes rides multiples,
après les injures du temps et du siècle superbe,
dépouillant tout mon corps de sa frondaison de jeunesse ;
feuilles mortes qui tombent, quand on agite un rameau nu… »
(Dhou’l-Roummah)

Oui, elle a tout vu, et l’on voit de même. Quoi ? Que l’on a tout. Que le siècle nous injurie tous. Que la fin se profile. Que dans ses yeux l’amour luit toujours. Que l’ombre s’étend. Que la beauté demeure. Qu’il n’y a rien d’autre.

« Un peu de pain, un peu d’eau fraîche,
L’ombre d’un arbre, et tes yeux !
Aucun sultan n’est plus heureux que moi.
Aucun mendiant n’est plus triste ».
(Omar Khayyam)

© Yannick M.

Le « grand oral » fait son apparition au bac cette année. C’est du côté de Sciences Po qu’il faut en chercher la genèse. Cyril Delhay y anime depuis ses débuts l’enseignement de l’art oratoire, et c’est sur la base d’un rapport qu’il a rédigé à la demande du ministre de l’éducation que cette nouvelle épreuve a été mise en place.

On dit et on lit beaucoup de choses au sujet de cet oral. Il suscite bien des inquiétudes et des fantasmes. Cyril a fait paraître hier une tribune dans Libération pour apporter des précisions bienvenues sur les intentions et les objectifs de l’exercice. J’en recommande la lecture à tous ceux qui s’intéressent à la question (pour ceux qui n’ont pas l’abonnement, je la reproduis ci-dessous).

Pour ma part, je suis fier d’avoir fait partie pendant treize ans de l’équipe d’enseignants qui a défriché l’enseignement de la prise de parole en public à Sciences Po. Si je devais résumer aussi bien le propos de Cyril que mon expérience, je dirais que bienveillance et exigence sont les deux mamelles de cette pédagogie. D’ailleurs, ces deux vertus ne devraient-elles pas être les mamelles de toute pédagogie, en général ?



Un grand oral «bienveillant», qu’est-ce que ça veut dire ?
Ni concours d’érudition ni récitation par cœur, cette nouvelle épreuve d’argumentation est moins un stress à subir qu’une chance à saisir, estime le professeur d’art oratoire Cyril Delhay, auteur en 2019 d’un rapport sur le sujet pour le ministre de l’Education.
Même si cela n’est pas encore reçu et compris par tous, le principe selon lequel le grand oral est un oral «bienveillant» a été dûment rappelé. Cette bienveillance n’est pas conjoncturelle. Associée à un haut niveau d’exigence, elle est intrinsèquement liée aux principes qui régissent cette nouvelle épreuve, en rupture avec toute une tradition historique des oraux à la française.
Savoir parler en public de façon claire et convaincante, debout, en s’étant libéré de ses notes, tel est l’objectif du grand oral. Il s’agit bien d’acquérir une compétence décisive pour le post-bac, études et vie professionnelle. C’est tout à fait inédit en France où l’oral était laissé de côté à l’école. Comme le dit Yacine, en terminale : «On arrive à un âge où on va commencer à avoir des avis en tant que citoyen, on est censé voter donc on est censé savoir formuler un avis. Si on doit passer des entretiens pour le travail, il faut aussi savoir s’exprimer (1).» Il est heureux que la génération meurtrie par le Covid-19 soit la première à disposer de cet atout. Il s’agit moins d’un stress à subir que d’une chance à saisir.
Regard et désir
La dynamique du grand oral tient aussi à ce que l’élève choisisse personnellement ses deux sujets en amont. C’est seulement dans une seconde étape, accompagné par son professeur de spécialité, qu’il a à établir le lien avec le programme. Son regard et son désir prévalent. Il s’agit d’un oral engagé et d’un oral citoyen. C’est pourquoi aussi la question du parcours et du projet du candidat y trouve naturellement sa place. Partager sa propre parole, une parole réfléchie et documentée, voilà l’enjeu. Il en aurait été tout autrement si l’élève avait dû piocher en début d’année dans une liste de questions dressée par le professeur, ou s’il lui avait fallu tirer un sujet au sort le jour J, comme cela se pratique pour d’autres oraux dits de maturité en vigueur dans d’autres pays européens.
Que la question soit choisie par le candidat, que son regard porté sur le monde soit nourri par le savoir des disciplines de spécialité, font de cet oral un oral d’argumentation et non un concours d’érudition. Il est ainsi à des années-lumière des oraux que nous avons connus – et subis — où l’on récitait plus ou moins par cœur, avec quelques aménagements codifiés, un moment du cours, où l’on nous mettait sur le gril, nous posant de façon inquisitoriale des questions de connaissance, scrutant le moment où nous allions trébucher. D’un point de vue intellectuel et de citoyenneté, de tels oraux étaient bien peu stimulants pour le candidat, moins encore pour le jury.
Confiance et générosité
Ceux qui entraînent aujourd’hui les lycéens au grand oral font massivement ce retour : les oraux sont singuliers et intéressants. Le grand oral est ainsi un oral de notre temps, pas un oral de posture entre celui qui aurait le pouvoir – l’enseignant – et celui qui serait dominé – l’élève. Cet oral est le partage d’une réflexion portée par un jeune adulte devant des adultes qui ont, certes, cheminé plus que lui, mais acceptent de pouvoir être étonnés par le plus jeune et pourquoi pas bousculés dans leur approche d’un sujet. Sans parler d’une exacte parité entre celui qui passe l’oral et ceux qui écoutent et interrogent, le jury, confiant dans la capacité du candidat à produire un raisonnement critique et personnel, s’inscrit dans plus de générosité, d’ouverture et d’humilité : je suis prêt à être stimulé intellectuellement, à voir mon regard enrichi ou modifié par la réflexion du candidat. Cette génération ne nous a-t-elle pas déjà démontré sa capacité d’engagement en descendant dans la rue pour nous interpeller sur l’impératif écologique ! A l’heure des grands défis, globaux et intergénérationnels, la question qui sous-tend le processus d’apprentissage est plutôt de cet ordre : Comment répondre ensemble aux défis qui nous attendent ?
L’oral permet un échange dans l’instant ; le fruit de cette rencontre dépend de la qualité et de la maturation du propos. Contrairement à une idée reçue, la parole ne permet pas davantage que l’écrit de faire illusion et de masquer l’absence de travail. A l’entraînement, certains élèves l’ont expérimenté à leurs dépens. Une présentation de cinq minutes implique de tenir une vraie durée et de délivrer un propos substantiel et précis, condensé d’une préparation de longue haleine. Les questions qui suivent l’exposé, si elles ont pour vocation à aider le candidat à approfondir sa pensée, peuvent avoir cette vertu uniquement s’il y a un socle de connaissances et de réflexion, en un mot du travail. Que le sujet ait été choisi par l’élève rend encore plus juste et honnête cette exigence. Il y a réciprocité dans les obligations.
La bienveillance portée par le grand oral est aussi un message à destination de l’ensemble de la communauté éducative. Beaucoup y ont déjà été sensibles. De nombreuses équipes pédagogiques s’attellent désormais à la constitution d’un continuum de l’oral, de la maternelle jusqu’au bac. Cette redécouverte nous relie au plus profond de l’humanité. Depuis des centaines de milliers d’années, l’oral est ce qui relie les hommes et nourrit la transmission. Or, enseigné tel qu’il doit l’être, comme il l’est depuis des temps immémoriaux, comme une technique du corps, l’oral transcende les codes sociaux et se révèle le plus inclusif des chemins d’apprentissage.
(1) France Info, 2 juin 2021.

On reparle de l’affaire Mila. Mila est cette jeune fille qui, s’étant fait traiter de « sale lesbienne » et de « sale pute » par un camarade de lycée musulman, s’est défoulée sur Instagram en disant de l’Islam : « Je déteste la religion, (…) l’islam c’est de la merde (…) votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul ».

C’était il y a dix-huit mois, elle avait seize ans. Pour avoir tenu ces propos adolescents peu subtils, certains lui ont promis la mort. Mila vit désormais cachée, sous protection policière permanente. Plus de liberté, plus d’avenir. Dans cinq ans, elle se voit morte. Un responsable musulman a déclaré : « elle l’a bien cherché ». Je soupçonne qu’il a exprimé tout haut ce que beaucoup — et pas seulement ses coreligionnaires — pensent hélas tout bas.

— Elle a blasphémé !
— C’est permis par la République.
— La loi de Dieu l’emporte sur celle des hommes.
— Pas en France. La foi ne fait pas la loi.
— Si !
— Non.
— SI !!!

Il y a eu les morts de Charlie, il y a eu l’assassinat de Samuel Paty. Faut-il qu’il y ait encore Mila ?

Été 1971. Californie, Santa Barbara, sur la terrasse d’une maison. Bridge over troubled water de Simon et Garfunkel passe en boucle sur l’électrophone. Nous venons de nous rencontrer. Nous sommes seuls. La nuit est douce. Nous nous embrassons. Nos bouches s’aiment. Les heures passent. Les chansons reviennent. Le baiser n’en finit pas.

Où sont les autres ? « Sail on Silver Girl, Sail on by, If you need a friend I’m sailing right behind ». Un divan est là. Nous rions. Nous nous embrassons. Cap sur les étoiles. Nos lèvres s’aiment. Nos langues s’aiment. Nous buvons nos salives. Notre soif est inextinguible. Nous traversons la nuit. Le baiser n’en finit pas.

Quand avons-nous décollé nos lèvres ? Difficile à dire. Cinquante ans ont passé.

Un commentateur sportif, emporté sans doute par son enthousiasme, affirmait l’autre jour que tel joueur de tennis avait remporté six de ses cinq derniers matchs.

Ma mémoire n’a pas jugé utile de retenir le nom de ce surdoué. (Je parle du commentateur : on pourrait aisément s’y tromper.)

I hope, it is no crime
To laugh at all things. For I wish to know
What, after all, are all things but a show ? *
Lord Byron (Don Juan)

Premier constat : l’orgueil, la bêtise, la cupidité, la violence, sont les couleurs dominantes des tableaux qu’on peut peindre des exploits de notre espèce. Deuxième constat : l’entropie et la loi de nature condamnent inévitablement les choses à finir comme on sait, c’est-à-dire jamais bien.

J’ai la chance que cette vision pessimiste (et parfaitement raisonnable) de l’existence ne m’empêche pas de me sentir bien avec moi-même. Etant plutôt d’un naturel heureux, j’ai longtemps pris le parti de m’amuser de la comédie du monde, et de la regarder le plus possible en souriant (mais pas en riant, comme Byron : il y a dans son rire du sarcasme, une posture, de la provocation. Sourire est à mon sens une moins mauvaise façon de déplorer).

Nombre de pessimistes sont des optimistes déçus, des gens qui ayant dépensé beaucoup de temps, d’enthousiasme et d’efforts à essayer de faire bouger les choses, s’aperçoivent que leurs actions n’ont produit qu’un effet insuffisant, ou servi à rien, ou même, pire encore, aggravé le désordre. Ils versent alors souvent dans le découragement, la mélancolie, l’aigreur, le ressentiment.

Pour ma part, j’appartiens à une autre catégorie. Je suis de ceux qui échappent au malheur individuel parce qu’une bonne étoile et une certaine indifférence les préservent de la souffrance et des malheurs du monde : grâce à quoi j’ai le luxe d’être fataliste.

 

 * J’espère que ce n’est pas un crime
De rire de tout. Car j’aimerais bien savoir,
Au fond, qu’est-ce que tout cela sinon une comédie ?

Comme ses mandibules font songer à des bois de cerfs, et qu’il vole, on lui a donné le nom de cerf-volant. Les scientifiques appellent aussi ce coléoptère lucane, mais c’est la même idée : les Lucaniens, peuple du sud de l’Italie antique, ornaient leurs casques de guerriers avec des ramures de cerfs.

Dans le monde des insectes, c’est un géant, en tout cas pour l’Europe. Les plus gros spécimens se trouvent en France dans le sud-ouest. Celui-ci avait entrepris l’ascension d’un mur de la maison. Envisageait-il de s’installer sous notre toit ?

Chez La Fontaine, c’est l’escarbot. A voir sa taille, on comprend qu’il puisse détruire les œufs de l’aigle en les poussant hors de leur nid (cf l’Aigle et l’Escarbot). Dans l’analyse qu’il fait de la fable, Michel Serres* écrit que c’est aussi celui qui « chie dans la robe divine ». Heureusement, chez moi, je n’ai pas trouvé trace de ses déjections.



* La Fontaine, par Michel Serres, p192 Editions Le Pommier

Rappel : ce soir à 16h, colloque La Fontaine par Michel Serres à l’Ecole Normale Supérieure. Inscription ouverte à tous mais obligatoire ici : visioconférence La Fontaine par Michel Serres

Camus parle du ressentiment comme d’une « notion toute négative, une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée ».

Je connais quelqu’un qui est rongé par le ressentiment. C’est l’équivalent mental des reflux gastriques. On rumine de mauvaises pensées. Elles envahissent l’esprit de la même façon que les sucs digestifs remontent dans l’œsophage et le brûlent. Dans les deux cas, l’aigreur est douloureuse.

Le ressentiment est souvent la conséquence d’un ego blessé. Comment ne pas le laisser s’installer ? Orson Welles réservait toujours, dit-on, le meilleur accueil au critique qui disait le plus de mal de ses films. De cette façon, il lui faisait croire qu’il n’avait jamais lu ses papiers, ou que ce que l’autre écrivait n’avait aucune importance.

Excellente attitude : ne pas relever ; ne pas réagir. Ignorer.

Des nuages, des nuages. Gros, blancs, joufflus, pommelés, qui montaient haut vers le ciel, magnifiques. Je ne pouvais pas en détacher mon regard, nous les survolions, et le sommet de certains, à vue d’œil, dépassait même notre altitude.

Toute ma vie je me souviendrai de ce voyage. J’avais dix-neuf ans. L’avion avait fait escale à Dakar, et volait au-dessus de l’Atlantique Sud, en route vers Rio, Sao Paulo, Bueno Aires et Santiago du Chili. J’avais placé les écouteurs en plastique qu’on nous avait distribués dans mes oreilles, programme classique, canal 7, mais quelque chose ne marchait pas. Au lieu de la liste d’œuvres annoncée dans le magazine de bord, un seul morceau passait en boucle, le 4è mouvement de la troisième symphonie de Brahms.

Ça m’a contrarié au début, mais peu à peu une correspondance étrange s’est établie entre la musique et ce paysage majestueux, inconnu, aux lumières violentes, qui dessinait des abîmes au fond desquels scintillait la surface de la mer. Et pendant des heures, jusqu’à ce que la nuit tombe, je suis resté suspendu dans une sorte d’extase, baignant dans la musique, empli d’une joie intense en même temps que du sentiment de ma vulnérabilité extrême, perdu en l’air, contemplant les éclats et les ombres de cumulus aux formes fabuleuses, pensant que je me trouvais peut-être à l’endroit où Mermoz avait disparu, et conscient que ma vie pourrait elle aussi finir là, soudain, à dix-neuf ans, en quelques secondes, dans un océan de beauté.

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