des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

À la suite de mon article d’hier, l’ami Pierre-Paul F. a justement réagi en remarquant : « Ils sont trop statiques vos troufions. Faites-les donc bouger toutes les 5 minutes et ça les occupera jusqu’à l’âge de la retraite ! »

Comme il est polytechnicien, c’est-à-dire à la fois matheux et militaire, il est sans conteste l’un de mes lecteurs les plus qualifiés pour juger de la meilleure manière d’aborder la question. Détaillons donc son hypothèse.

Ces dix soldats doivent épuiser l’une après l’autre les 10! manières possibles de se mettre en colonne. Supposons qu’ils aient vingt ans. On les place dans la cour de la caserne, avec l’instruction de changer toutes les cinq minutes l’ordre dans lequel ils sont alignés, sans jamais reprendre un alignement obtenu auparavant, et avec interdiction de prendre du repos avant d’avoir terminé. Eh bien, s’ils se comportent comme de bons militaires, disciplinés et travailleurs, et s’emploient à leur tâche jour et nuit, sans dimanches ni jours fériés, et sans erreur, quand viendra le moment où ils pourront dire « chef, ça y est, on a fini », ils auront cinquante quatre ans.

Ils seront donc parvenus à un âge auquel, dans l’armée, on peut largement faire valoir ses droits à la retraite, et, après une carrière consacrée à une mission aussi exaltante, partir avec le sentiment du devoir accompli.

La photo date d’il y a un peu plus de trente ans. Elle a été retrouvée par Valérie, la maman d’Augustin, alors qu’elle procédait à un rangement dans sa maison.

A cette occasion a aussi ressurgi un papier sur lequel nous avions noté les mots d’enfant de notre fils. J’aime beaucoup celui-ci : — Tu sais comment ça s’écrit, Valérie ? — M.A.M.A.N.

Il y a banque et banque : la banque des banquiers, et celle des banquistes, ou, si l’on préfère, des saltimbanques.

La première se définit comme l’ensemble des services auxquels peut donner lieu le commerce de l’argent, et par métonymie le lieu où ce commerce s’exerce. La seconde est une « sorte de banc, de comptoir ou de table, servant pour la communication avec le public », et en est venue à désigner tout particulièrement la boutique des forains.

Le saltimbanque est donc étymologiquement celui qui saute sur et par-dessus le banc : il va au contact des spectateurs, qui ont l’argent qu’il espère gagner par ses tours et ses acrobaties, tandis que le banquier se tient prudemment derrière, car l’argent, il l’a déjà.

NB 1 : « Banquistes et banquiers » sont apostrophés simultanément par Georges Fourest dans l’exorde de son poème Renoncement.

NB 2 : la banquise n’est pas une banque de glace, même si d’un certain point de vue on peut y voir un gros paquet de fraîche.

Je me trouvais dans un endroit que je ne connaissais pas. En Russie peut-être, ou dans un pays balte, face à un chemin qui partait vers des dunes. Derrière moi, à une cinquantaine de mètres environ, passait une route dont j’imagine qu’elle longeait la côte, de loin. Elle était partiellement ensablée et il n’y passait qu’une ou deux voitures par heure. Je ne sais depuis combien de temps j’étais là, trois voitures peut-être. Il y avait du vent. J’étais seul, avec une très grosse envie de pisser.

J’ai ouvert ma braguette. A peine avais-je commencé d’uriner que deux 4×4 se sont arrêtés sur la route. Quatre hommes en sont sortis, genre paramilitaires, lunettes de soleil, pantalons treillis, chemises blanches à manches courtes. Ils m’ont regardé de loin. Ça n’a pas interrompu ma miction. J’ai pivoté légèrement, pour me placer perpendiculairement à la direction du vent, qui soufflait violemment vers eux. Ils ne bougeaient pas. Mon jet s’est brisé en milliers de gouttelettes, une vaporisation impeccable, parfaite, inespérée, qui s’allongea jusqu’à eux en un panache scintillant, enveloppa leurs silhouettes, tandis que je pissais sans fin, sans fin, face au sable et aux hautes herbes.

Réveil, avec une vessie à soulager d’urgence.

On peut, je crois, distinguer quatre types d’humains, autant que d’éléments : les gratteurs de terre, les cracheurs de feu, les écumeurs de mer, et les brasseurs d’air. Cela désigne, respectivement et en gros, les agriculteurs, les industriels, les négociants, et les intellectuels.

Pourquoi choisir ces mots ? Pour laisser voir autre chose que les hommes occupés à leur travail, manuel ou intellectuel : pour dessiner des silhouettes, saisies dans un geste essentiel qui résume leur activité et leur fonction dans le monde, tout en les figeant dans une posture vaguement grotesque, nuisible ou dérisoire ; pour faire apparaître les figures inquiétantes d’un théâtre d’ombres, dans lequel, par leurs agissements répétitifs, les hommes se transforment en automates prisonniers de leur routine, déterminés, obstinés, irréfléchis, poignants.


Mon lecteur se souvient peut-être qu’au premier jour des gilets jaunes (renommé après coup l’acte I de cette tragi-comédie hebdomadaire dont la dramaturgie m’échappe depuis un certain temps), je me trouvais dans une voiture qui tentait de franchir le rond-point du Touquet, en direction du pont sur la Canche. Le chauffeur avait baissé sa vitre, et l’un des manifestants nous avait dit : — Vous n’allez pas pouvoir passer. Il faut bloquer pour que ça bouge.

Ça m’avait plu, cette formule : il faut bloquer pour que ça bouge. C’était un paradoxe vif, éclairant, une parfaite synthèse de l’action et de son but. Kierkegaard a dit quelque part : « Le penseur sans paradoxe est comme l’amant sans passion ». Eh bien ce gilet jaune devait être un amant passionné.


Mon beau-père vient d’être inscrit au tableau d’honneur du Vatican. Je reproduis ci-dessous la lettre que Claudine a envoyée à la famille et aux amis pour annoncer la nouvelle :

« Je suis heureuse de vous associer à la bénédiction apostolique que le Saint Père a accordée à mon père dans le cadre de sa mission de rencontres des jeunes à la périphérie de Metz. Le dossier sur son action a été constitué et envoyé au Vatican à son insu.

» Le pape invoque dans son message des grâces divines en abondance pour la poursuite de l’action de Pacha [surnom de mon beau-père] auprès des jeunes ; celle-ci a porté des fruits incroyables : au total 7500 rencontres de rue, et des jeunes transformés pour certains par l’écoute et le dialogue. Pendant les 12 années où il a mené cette oeuvre, seul, mon père était désespéré de ne pas parvenir à trouver un équipier et un successeur. Sensibilisé par lui le curé a créé une aumônerie pour les jeunes, tandis que la commune a monté un festival de quartier.

» La distinction papale (ci-dessous) a été communiquée officiellement à mon père avec un témoignage public d’éloge par l’évêque de Metz, l’archiprêtre et le curé de la paroisse de Ban Saint Martin – ainsi que des deux maires que mon père avait sollicités pour l’aider à gérer des problèmes de drogue, de violence ou d’endoctrinement. »

J’aime et j’admire cet homme savant, fougueux, inquiet, qui de l’âge de 72 ans à celui de 84, en même temps qu’il passait son doctorat de philosophie, arpentait les banlieues de Metz pour tenter, sans prosélytisme, d’établir un dialogue avec des gamins en grand danger d’égarement, et les maintenir en contact et en confiance avec la société par la force d’un regard, de paroles simples, et d’une poignée de main.

Mon lecteur s’en souvient peut-être : début décembre, Pompon avait disparu.

Pompon, c’était le jeune et fantasque chat de Marie et Augustin. Eh bien, on vient de le retrouver. Le petit fugueur, après s’être perdu et avoir sans doute erré un moment, avait fini par trouver refuge dans une maison du village voisin.

Il y a passé sept semaines. A en juger par la rondeur qu’il affiche, l’ordinaire lui a convenu. Il ne s’est pas laissé mourir de faim.

Maintenant que le voici de retour chez eux, je suggère à ses maîtres de le mettre au régime souris, vite fait !


J’ai retrouvé hier mes amis de Foi et Lumière. Foi et Lumière, comme son nom l’indique, se doit en effet de célébrer sa fête : la fête de la lumière, c’est-à-dire la Chandeleur (littéralement : fête des Chandelles). Et si ce jour-là on mange des crêpes, c’est parce que leur forme et leur couleur rappellent la source de lumière par excellence : le soleil.

Les crêpes, hélas, on ne fait pas que les manger : il arrive qu’on en rencontre, et d’un genre plus obscur. La réunion débutait par la messe dominicale dans l’église de Neuilly. Le prêtre avait souhaité placer le groupe de handicapés aux premiers rangs, et invité quelques-uns d’entre eux à assurer les lectures, ce qui fut fait avec beaucoup d’émotion et d’application de leur part. Mais de drôles de paroissiens y ont trouvé à redire. On en entendit certains, à l’issue de la cérémonie, se plaindre qu’on réserve des places de choix « à des gens comme ça », et plus encore qu’on leur confie de lire l’Ecriture. Il paraît même qu’un de ces bons chrétiens déplora par la même occasion qu’une femme noire ait fait partie des personnes qui distribuaient la communion.

Des crêpes, vous dis-je, et des immangeables.

C’était hier. Onze ans de blog. Onze ans déjà, que cela passe vite, onze ans !

Cependant, comme il n’est pas ici question d’affiche rouge, que je ne suis pas Aragon, et que j’avais l’an dernier abondamment célébré les dix ans, je m’apprêtais à laisser passer la date sans plus de commentaire lorsque je reçus de la part des braves gens d’Overblog, la plateforme sur laquelle j’ai publié mon blog jusqu’en 2015, un délicat petit message rédigé spécialement pour cette occasion.

Je laisse à penser combien j’ai été ému de recevoir une marque aussi sincère de sympathie automatique générée à des fins commerciales. Je l’ai été d’autant plus qu’à part Overblog, personne, heureusement, n’y a pensé. (De même qu’il n’y a que Linked-In qui me rappelle de souhaiter leurs « anniversaires professionnels » à des contacts dont j’ignore pour la plupart qui ils sont. Mais que personne ne se vexe : je ne le fais jamais).

Je m’en voudrais donc de laisser cette touchante attention finir dans la corbeille de mon ordinateur — d’autant qu’il s’agit, à ce qu’on me dit, d’un cadeau exceptionnel. Si l’un ou l’autre de mes lecteurs est tenté par ces 30% offert (sic) sur l’abonnement Premium Individuel, surtout qu’il ne s’en prive pas.


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