« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Le « genre » est devenu un grand sujet de société. Il est possible désormais de changer de sexe assez facilement, et j’ai dans mon entourage deux familles où des jeunes ont entrepris ce long passage de garçon à fille ou de fille à garçon.

Toutefois j’ai lu que quelques-uns de ces « trans » finissaient par regretter leur transition. Ils voudraient retrouver leur sexe d’origine. Mais le corps n’est pas plastique à l’infini. Une fois qu’on a mis en œuvre dans sa chair la phrase fameuse de Simone de Beauvoir « on ne nait pas femme, on le devient », on s’aperçoit qu’elle n’est pas aisément réversible et que la compléter par « on ne naît pas homme, on le redevient » est une toute autre affaire.

Le métier d’architecte ne consiste pas seulement à concevoir des maisons. Un couple voulait refaire sa cuisine. Ils convoquent un architecte. L’un voulait le four ici, l’autre des placards là, et ils ne s’accordaient pas non plus sur les matériaux ni sur les couleurs. Après les avoir entendus un moment, l’homme de l’art referma ses notes et leur dit : — Ce n’est pas d’une cuisine dont vous avez besoin, c’est de divorcer.

La situation inverse s’est également produite. Un psy, recevant un jour un couple qui affirmait ne plus pouvoir vivre « dans le même appartement », leur conseilla de changer d’abord d’appartement, avant que de songer à se séparer.

C’est une maison magnifique dans un paysage sublime. Accrochée à la montagne, dominant l’océan, perdue dans la nature, ouverte à tout l’espace du ciel, sans personne autour. Son vrai luxe, c’est la solitude et la liberté.

Mais c’est un luxe diurne et solaire. À la nuit tombée, il n’y a plus qu’un noir épais qui l’entoure. Aucune lumière à l’horizon, pas même celle d’un phare. Sans lune et sans nuage, les étoiles distillent un silence écrasant. Et quand la lune est là des formes étranges se découpent dans les rochers ; les nuages dessinent des fantômes.

L’habitant du XXIè siècle qui l’a construite voulait se mettre à l’écart de ses semblables et ne songeait qu’à l’été. L’hiver, il redécouvre l’immensité oppressante de la nuit.

Je suis tenté de faire le lien entre mes récents billets sur le silence et celui d’hier sur la difficulté de ne rien faire. Car l’environnement sonore de celui ou celle qui ne fait rien est l’absence de bruit.

Par conséquent, pour les mêmes raisons que l’homme a le plus grand mal à demeurer au repos, il a aussi tendance à fuir le silence. Il parle, il se fait entendre, à tout le moins il signale sa présence : en toussant, en se raclant la gorge, en reniflant, voire en tapant légèrement du pied. Il serait mortifié de passer inaperçu.

C’est toute la difficulté des musiques du silence : l’auditeur a beau s’efforcer de les considérer comme des œuvres, il ne peut s’empêcher d’y percevoir le signe d’une inaction mortifère, et d’entreprendre, à bas bruit, de les troubler.

Les compositeurs de ces morceaux misent d’ailleurs là-dessus. Ce qu’ils donnent réellement à entendre, c’est le malaise de l’homme devant le vide, c’est le bruit de fond physiologique de l’espèce.

© Le Tampographe Sardon

« Il est très difficile d’être paresseux, car cela suppose d’avoir assez d’imagination pour ne rien faire, ensuite d’avoir assez de confiance en soi pour n’avoir pas mauvaise conscience de n’avoir rien fait, et enfin d’avoir assez de goût pour la vie, afin que chaque minute qui passe semble suffisante en elle-même, sans qu’on soit obligé de se dire : j’ai fait ceci ou cela… »*

En écrivant ces mots, Françoise Sagan rejoint La Bruyère. Remplacez paresse par oisiveté, imagination par étendue d’esprit et confiance en soi par fermeté, et vous retrouvez l’auteur des Caractères :

« Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom ; et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler. »

J’ai disserté maintes fois sur cette phrase et sur la difficulté de ne rien faire, c’est-à-dire en définitive de s’en tenir exactement à l’instant présent sans se projeter vers l’avenir. Et oui, c’est difficile de cesser de se définir par ce qu’on accomplit ou par sa fonction sociale, c’est difficile de se retirer du jeu, et c’est difficile de ne pas en avoir mauvaise conscience. C’est encore plus difficile d’affronter le « vide du temps » et de ne rien attendre, espérer ou désirer que ce qu’on a déjà. C’est difficile de passer du faire à l’être. C’est difficile de se mettre à l’écart, de dire pouce ! , et de « demeurer au repos, dans une chambre » sans chercher à s’en divertir.

Oui, c’est difficile, et c’est une longue quête, d’échapper à notre humeur inquiète. La quiétude est un combat.

 * Françoise Sagan, Je ne renie rien, Entretiens 1955-1992 (Editions Stock)

Il m’arrive d’imaginer que nous sommes des notes de musique. Chacune essaie de se faire entendre. Nous pensons qu’être entendues est notre raison d’être, et c’est bien légitime puisque nous figurons sur la partition.

De loin cependant, le son que nous produisons collectivement est assez cacophonique. On a beau discerner de temps à autre une harmonie heureuse ou l’amorce d’une jolie mélodie, le fait est que le résultat n’est pas beau. Trop de notes : de dissonances, de désaccords. Tant de bruits inutiles et de choses à taire.

Si bien qu’en ce qui me concerne, plutôt que d’être un do ou un mi bémol, je me figure volontiers en silence. Loin d’ajouter au brouhaha du monde, je me vois creusant dans sa matière sonore, retirant, retranchant, pour la rendre plus audible. Sans silences, pas de vraie musique.

L’ambition ultime serait d’être une pause marquée d’un point d’orgue, mais je me contenterais déjà d’être un seizième de soupir.

Chateaubriand

En lisant* au siècle dernier la chronique boursière du Figaro, on pouvait apprendre que M. de Chateaubriand, « le poète en prose », croisant un jour M. de Lamartine, « le poète en vers », l’avait traité de grand nigaud.

Lamartine

Cet écho a soulevé en moi une série de questions. Pourquoi trouvait-on à l’époque des nouvelles des people au milieu des informations politico-économiques et des indiscrétions financières ? Cette appréciation peu flatteuse était-elle motivée par des considérations politiques ou littéraires ? Qu’aurait donné la suite de l’algarade entre ces deux personnages sur un plateau télé ou les réseaux sociaux ? Et en quoi consistait le point Godwin avant Hitler ?

 * Le Figaro du 20 octobre 1867, dans Le monde à la Une, une histoire de la presse par ses rubriques, Editions Anamosa

Parfois, je me retourne sur mon passé, et je me vois comme dans un de ces jeux vidéo où, à mesure que le personnage avance, le chemin parcouru est détruit derrière lui.

Je pense à tous ces jours que j’ai vécus, ces milliers de jours (j’ai calculé : j’arrive à 25 000), et qu’en reste-t-il ? Quelques centaines dont j’ai le souvenir, sans pouvoir toujours les dater précisément, comme des ruines lumineuses qui émergent ça et là. Mais les autres ? Effacés, évaporés, disparus, engloutis.

Enfin, dans leur détail. Car leur ensemble m’apparaît plutôt comme un long fil translucide en lequel ils se sont tous fondus, pour former une sorte de guirlande, suspendue sur un fond de paysage indistinct, que la brise balance, que le soleil éclaire, et que je ne saurais nommer autrement que l’heureuse traversée de ma vie.

Avec cette controverse sur le pronom iel nouvellement apparu, mon amie Muriel s’est demandé si elle ne devait pas changer son prénom en Murelle.

Le ciel est-il un choix non-binaire entre cil et celle ? Et si oui, celle qui dessine l’arc de ses cils pourrait-elle devenir un ciel qui fait des arcs-en-ciel ?

L’enfant : — Allons raconter à Michel la promenade que nous avons faite sur la plage et les grosses vagues que nous avons vues !
La mère : — Tu sais que ce n’est pas possible, mon chéri. Michel est mort…
L’enfant : — Bon, eh bien je lui parlerai plus tard, quand il ne sera plus mort.

Edward Hopper Little boy looking at the sea

Je rapporte de mémoire ce joli dialogue*. Je le rapproche d’un mot de mon fils Augustin, à qui un jour, quand il avait cinq ans, j’essayais d’expliquer la différence entre mortel et immortel. — J’ai compris, m’avait-il dit. Aujourd’hui je suis immortel, et quand je serai vieux je serai mortel.

La mort est un état transitoire. L’immortalité aussi.

* Lu dans Michel Serres, Hommage à 50 voix (Éditions Le Pommier)

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