des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Quand nous étions petits, nous recevions presque quotidiennement, mon frère ma sœur et moi, la visite de deux messieurs chauves et d’une dame autour de la soixantaine qui se mettaient volontiers à quatre pattes sur le tapis pour des parties de saute-mouton. C’étaient nos grands-parents maternels. Et oui, ils étaient trois.

A l’époque, je ne me suis jamais interrogé (pas plus que mon frère ou ma sœur) sur cette trinité d’aïeux. C’était comme ça, rien ne nous semblait plus naturel. J’ai longtemps attendu avant de soupçonner qu’il y avait une histoire à la Jules et Jim là-dessous.

Une histoire qui avait commencé tristement. Mon grand-père et son compère Monsieur O. s’étaient rencontrés au lycée de Tarbes, où ils étaient tous deux professeurs. Monsieur O. avait vingt-sept ans et venait de se marier, quand sa jeune épouse fut emportée par une maladie fulgurante. Il faillit en mourir de chagrin. Mon grand-père, de trois ans son aîné, fut touché par son désespoir, et l’invita chez lui pour le détourner de projets funestes. Ma grand-mère était alors une jolie jeune maman de vingt-six ans, et ma mère, leur fille, une adorable petite poupée de deux ans d’un blond tirant sur le roux. Leurs rires et la chaleur de ce foyer rendirent Monsieur O. à la vie. Il aima la petite fille comme sa fille, et la femme de son ami comme sa femme.

Nul ne m’a jamais révélé les détails de leur histoire, mais je sais que mon grand-père, tantôt furieux, tantôt indulgent, finit par s’accommoder de la situation. Il y eut des moments de tension extrême, comme il y eut de nombreux moments de joie partagée. Leur relation, selon l’angle ou le moment, pouvait paraître soit trouble, soit limpide. Elle dura plus de quarante ans.

Moi je sais simplement que je les aimais tous les trois, et qu’on riait beaucoup. Ils arrivaient vers dix-sept heures, nous faisaient faire nos devoirs, et juste après nous jouions à toutes sortes de jeux. Nous ne nous en lassions jamais. Ils reprenaient leur souffle en buvant du thé, et parlaient de livres ou de politique en grignotant des petits-beurre. Puis, vers sept heures du soir, ils reprenaient leurs cannes et leurs chapeaux, et j’attendais avec impatience leur retour le lendemain.

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

(Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale. Traduction de Roger Munier. © José Corti, 1993.)

C’est en écho à mes chants d’oiseaux d’hier qu’une amie m’a envoyé ces mots du poète argentin Roberto Juarroz, « grand poète des instants absolus » selon Octavio Paz.

Je remercie du fond du cœur toutes celles et ceux qui comme elle se sont associés d’une manière ou d’une autre, par un message, un bref commentaire, un « like », ou tout simplement une pensée, au départ de Maman. Faute de cérémonie et de rassemblement physique, ils ont pesé sur le plateau vide de la balance, rétabli un instant l’équilibre du monde, et formé un cortège invisible que Janine aura été heureuse de contempler, avant de s’éclipser en souriant.

Je n’ai rien écrit.

Je suis resté une bonne partie de la journée sans rien faire, un peu groggy, assis sur la terrasse au soleil, les yeux fermés, et j’ai réalisé que ma tête était pleine du chant des oiseaux.

Ça sifflait, croassait, piaillait, jacassait, comme il y avait longtemps que ça ne s’était pas produit. Et ce n’était pas dans ma tête, c’était tout autour de moi, dans les arbres, les haies, le ciel : des gazouillements joyeux, des trilles triomphales, toute la nature qui exultait, vibrait, pépiait son magnificat animal et sublime et rendait grâces à l’instant présent.

 

Isabelle avec Vincent son mari, et Florence (mes deux cousines) ont pu être présentes à l’inhumation de Maman au vieux cimetière d’Asnières. Trois personnes chères à son cœur, et un prêtre inconnu mais formidable, ont rendu un dernier hommage à sa dépouille.

J’ai toujours eu l’intuition que Maman mourrait au printemps.

C’était à la fin de mars ou au début d’avril, il y a six ans. Elle avait été hospitalisée pour une embolie pulmonaire. Je venais la voir tous les jours. Le contraste était frappant entre la vigueur du jeune printemps qui se déployait au-dehors et le corps épuisé de Maman qui somnolait dans son lit. Je restais longtemps en silence dans la chambre, saisi par la quasi-certitude de sa mort prochaine, et mes sensations avaient fini par se métaboliser en chanson : Dernier printemps.

J’invite tous ceux qui le voudront bien à s’associer en esprit, aujourd’hui à 15h15, au dernier adieu que nous dirons à Janine Arbon-Ducasse, afin que malgré le confinement et les restrictions qu’il impose, nous ne la laissions pas accomplir seule son dernier voyage. Ceux qui le veulent pourront dire une prière, ou observer un moment de silence, ou écouter ma chanson, ou entendre François-Frédéric Guy interpréter spécialement pour elle le 2è mouvement de la sonate Pathétique de Beethoven, ou encore dire ce poème de Baudelaire justement intitulé Recueillement, qu’elle aimait tant :

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Paroles de Dernier printemps :

Un corps diaphane
Dans un grand lit
La vie se fane
Jadis jolie
Dans l’ombre vague
Enfeuillagée
L’esprit divague
Presque étranger

Le cœur saccade
Comme hésitant
En embuscade
La nuit attend
Tissant sa toile
Semant son grain
De ses étoiles
Tombe un chagrin

Soupirs qui rôdent
Reflets glissants
Joies en maraude
Bonheurs absents
Comme en un rêve
Tout a passé
La vie est brève
A traverser

Dieu nous protège
Rideaux tirés
Sur le cortège
De nos regrets
Gentils atomes
Dispersez-vous
Bonjour fantômes
Tout est à vous

Fleurs en cascade
Merle chantant
Passez muscade
C’est le printemps
Dernier printemps

Maman sera inhumée lundi à 15h15. A cause du covid19, nous ne pouvons pas lui organiser des obsèques dignes de ce nom, ni même être physiquement présents au cimetière quand elle rejoindra notre père dans leur dernière demeure. C’est très triste.

Alors, puisqu’il ne nous est pas possible de faire autrement, nous allons accompagner Maman dans son dernier voyage par la pensée et par le cœur. C’est pourquoi je demande à tous les amis proches ou lointains, et même aux inconnus qui le souhaitent, de s’unir d’intention autour de notre famille lundi à 15h15 pour un temps de recueillement, de silence, de retour sur nos vies, de prière, ou de quelque chose qui ressemble à la prière, si on ne croit pas en Dieu.

Passez ce message. Murmurez son nom. Janine Arbon, née Ducasse, 2 mai 1925 – 25 mars 2020.

Je remercie infiniment tous ceux qui m’ont manifesté depuis hier leur sympathie, sur Facebook, sur mon blog, par message personnel. Cela m’a beaucoup touché. Réconfort n’est pas un vain mot.

Maman, sa fin de vie a duré sept ans. Fracture du col du fémur, puis embolie pulmonaire : six mois d’hôpital, puis dix-huit mois en EHPAD entrecoupés de trois autres hospitalisations, et enfin retour chez elle dans un appartement aménagé pour sa situation. J’ai régulièrement écrit sur elle au cours de cette dernière période. Il y eut beaucoup de tendresse, d’anecdotes cocasses, de moments d’inquiétude ou de désarroi. Mais à la vérité, toutes ces heures où nous étions ensemble au fil des semaines, nous les passions surtout en silence, assis côte à côte, main dans la main.

Pour donner cependant une idée plus juste de qui était Maman, au-delà du grand âge et de sa désarmante faiblesse, j’avais résumé l’essentiel de son parcours il y a deux ans, à l’occasion de la journée de la femme. C’est ce texte que je reproduis aujourd’hui.

 

Janine Arbon, 1980

C’est aujourd’hui la journée des droits de la femme, et je vais encore une fois parler de ma mère. Car j’irai tout à l’heure passer un moment avec elle, et je veux me souvenir que cette vieille personne au corps faible et à l’esprit parfois défaillant prit part autrefois à tous les combats pour l’émancipation des femmes dans les années 60 et 70. Je veux me souvenir qu’elle participa aux travaux de la commission Neuwirth qui aboutirent à l’autorisation de la pilule, puis qu’elle s’engagea aux côtés de Simone Veil au moment de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. (Elle m’emmena d’ailleurs à l’Assemblée Nationale pour que j’assiste avec elle aux débats.)

Simone Veil, 1974

Je veux me souvenir qu’elle fut la première femme à siéger au Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens, et du combat — anecdotique mais symbolique — qu’elle mena pour imposer à ses confrères masculins l’installation dans les locaux de toilettes pour dames. Et je veux me souvenir aussi qu’elle déclina la Légion d’Honneur quand on la lui proposa : par fidélité à son père, qui au sortir de la guerre de 14 n’en avait pas voulu ; et par délicatesse envers son mari, qui ne l’avait pas encore : « Tu imagines, m’avait-elle confié en riant, si j’étais décorée avant lui, ça le rendrait malade. Il ne faudra jamais lui dire, promis ? » Promis.

Oui, en cette journée de la femme, je lui parlerai de tout ça tout à l’heure. Nous réveillerons ces moments d’histoire, grande ou intime. Une fierté légitime éclairera ses yeux.

La petite flamme vacillante a fini par s’éteindre. Maman est morte hier soir, chez elle, paisiblement. La dernière feuille de l’arbre s’est envolée au souffle du printemps.

C’est une phrase que j’ai entendue hier. On l’attribue à Warren Buffet : je n’ai pas vérifié. Elle est simple, plaisante et suffisamment vague pour que chacun puisse y trouver matière à sourire et à réfléchir. Je suis incapable de dire si elle a une véritable profondeur, pourtant le fait est qu’elle a tourné dans ma tête une bonne partie de la nuit, et que j’aime l’éclairage insolite qu’elle jette sur les bouleversements du monde :
« C’est quand la marée baisse qu’on voit ceux qui n’avaient pas de maillot de bain ».

Les murs se dressent, les frontières se ferment. Derrière des portes closes nous nous sentons mieux à l’abri. Pourtant, d’un côté de la barrière comme de l’autre, la crainte et la maladie rôdent ; les décès s’accumulent. On en tient aujourd’hui quotidiennement le compte. De mémoire de vivant, jamais nous n’avions été collectivement aussi attentifs à l’état de notre santé.

Jamais nous n’avions été autant barricadés. Et pourtant jamais n’avait été aussi vrai ce constat d’Epicure : « A cause de la mort, nous, les hommes, habitons tous une cité sans murailles ».

 


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