des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Souvent, je me crois objectif : je crois que les choses de la vie qui m’arrivent, je les vois telles qu’elles sont ; que je me tiens face à elles sans curiosité particulière, sans désir, sans rejet ; qu’elles composent les éléments d’un décor dans lequel j’évolue ; et que je ne cherche pas à interférer plus que cela avec elles.

Mais je sais bien qu’en même temps je ne peux m’empêcher de les voir telles que je voudrais qu’elles soient : je les peins de la couleur que j’aime, je les transforme à ma guise, je tire sur celle-ci, j’ignore celle-là, j’arrange le tout comme il me convient le mieux, et je me glisse dedans comme dans un lit plus ou moins bien refait.

 
Comme la France n’en finit pas de se prendre des orages sur la tête, et le Sud-Ouest en particulier (il y a quinze jours, une coulée de boue a traversé le village d’Amou* ; hier, c’est le Luy de Béarn qui est brusquement sorti de son lit), j’en viens à me demander s’il ne faudrait pas modifier légèrement la formule de Chansons & Mots d’Amou, et faire du prochain festival, puisque le cadre s’y prête, une réjouissance lacustre, une célébration aquatique, avec Juliette chantant Singing in the rain, Wally et Roca racontant des histoires d’eau, et François Morel en Esther Williams.
 

PS 1 : pour ceux qui ne craignent pas l’eau, et qui savent que, quoiqu’il en soit, nos artistes sont insubmersibles et que nos bénévoles mouilleront leur chemise, les réservations se font ici : www.chansonsetmotsdamou.fr

PS 2 : merci à Felisa Briolle à qui j’ai emprunté la photo.

* le village a hélas été reconnu en état de catastrophe naturelle

 

La σχολη (scholê) des Grecs, c’est l’otium des Romains. C’est le loisir vertueux dont je parlais hier : celui qu’on emploie à fréquenter les Muses, l’« oisiveté du sage » chère à La Bruyère.

Or le contraire de l’otium, sa négation en latin, c’est le negotium, c’est-à-dire le commerce. Et je me demande par quelle irrésistible et durable perversité les sociétés humaines en sont venues au fil des siècles, en Occident d’abord, et désormais partout, à valoriser celui-ci et à mépriser celui-là.

On a assisté sans vraiment le comprendre à un grand renversement des valeurs. L’être a été subverti par l’avoir. Le savoir par la possession. La culture par l’économie. Le loisir par le travail. Le monde s’est mis à marcher sur la tête. La vertu est devenue vice, et (si j’ose dire) vice versa. La pensée s’est inclinée face à la marchandise, la tranquillité a cédé à l’agitation.

Et pourtant, murmurait Virgile, deus nobis haec otia fecit : c’est un Dieu qui a fait pour nous ces loisirs.

Virgile

Les Espagnols désignent la retraite par le mot jubilaćion. Et si jubilaćion ne veut pas dire jubilation, on ne peut nier que ce sont deux mots de la même famille.

Le terme traduit en tout cas le sentiment qui saisit La Fontaine lorsqu’il déclare son amour pour la retraite dans la fable Le Songe d’un habitant du Mogol. Il y écrit qu’il aspire, « loin du monde et du bruit », à « goûter l’ombre et le frais », mais aussi et surtout à se livrer tout entier à la compagnie des Muses, c’est-à-dire à la joie de s’instruire et de se cultiver.

Quand pourront les neuf sœurs, loin des cours et des villes,
M’occuper tout entier, et m’apprendre des cieux
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes !
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !

Ce que La Fontaine chante, c’est très exactement la σχολη (scholê) des Grecs : cet arrêt, cette prise d’écart, qui avant que son sens ne dérive vers école, scolarité, etc, signifia d’abord le repos, le loisir, puis les occupations studieuses ou savantes auxquelles ce loisir était employé.

 

Citeaux se définit comme « une terre de silence où l’homme tient parole ».

Aux offices de l’abbaye, le grégorien est roi, le bavardage absent. Chaque mot porte. On y prie, comme partout, pour nourrir ceux qui ont faim. Mais on n’y oublie pas non plus ceux qui sont rassasiés, et l’on demande subtilement à Dieu de leur montrer « la joie qu’ils auraient à partager les richesses de sa création ».

 

« Le vin réjouit le cœur de l’homme », dit l’Ecriture*. Il apaise l’angoisse, il procure une sensation de confiance, il incite au partage et à la convivialité. Pas étonnant qu’il soit considéré comme un don de Dieu, et plus encore : comme le signe de l’alliance entre Dieu et les hommes.

Du coup, on trouve beaucoup de croix dans les vignobles. Elles sont là pour protéger les vignes. Aucune autre plante de par le monde n’est entourée d’autant de soins, aucune n’est cultivée avec autant d’attention et d’amour, aucune ne fait l’objet d’un tel savoir-faire.

En retour, l’homme présente le vin à Dieu comme une offrande, « fruit de la vigne et du travail des hommes ». Ce sont les moines qui ont développé la vigne, et un ancien archevêque de Bordeaux** avait coutume de dire que « la route du vin est souvent celle des monastères ». Les Cisterciens, en Bourgogne, furent des vignerons passionnés.

La Romanée Conti, elle aussi, a sa croix, qui veille sur cette parcelle de légende, un carré d’approximativement cent trente mètres de côté où se fabrique le meilleur vin du monde. Mais, n’étant pas de ceux qui ont eu le privilège d’en boire (même si j’ai été assez heureux pour goûter les jus des parcelles voisines : La Tache, Richebourg, Romanée Saint Vivant), je n’en parle que par ouï-dire.

* Psaume 104
** cardinal Pierre Eyt, archevêque de Bordeaux de 1989 à 2001

Nous partons passer le week-end en Bourgogne. Dans le train je lis « Dos au mur », le dernier livre de Nicolas Rey. On y trouve un touchant éloge de la boisson : « Le premier verre calme. Le deuxième place à un point d’équilibre tout à fait charmant. Le troisième enchante. Le quatrième enivre un peu. Le cinquième apporte la joie. »

Un peu plus tard dans la journée, dégustation impeccable chez M. Confuron, à Vosne-Romanée. Chambolle-Musigny, Echezeaux, Suchots, Clos Vougeot… L’accueil et la cave sont rustiques, à l’ancienne, sans tralala. — Quand vous achetez du vin à quelqu’un, nous dit-il, regardez ses mains et ses chaussures. Vous saurez si vous avez affaire à un vrai vigneron.

Voici une étonnante découverte que j’ai faite lors de mon dernier séjour en Grèce : Lecalcif est désormais disponible en comprimés. « Enfilez votre Lecalcif chaque matin et pétez la forme ! » Il fallait y penser.

Bon. Maintenant que ma chronique du jour est entachée d’un esprit malencontreusement potache, je la sacrifie définitivement en enchaînant sur une petite comptine qui m’a enchanté lorsque je l’ai entendue chantonnée l’autre jour par une personne dont je ne soupçonnais pas qu’elle possédait un tel répertoire :

Tu ne verras plus
Les poils de mon cul
J’en ai fait des brosses
A dix francs le lot
C’est du bon boulot
Faut nourrir les gosses

Potache, vous dis-je…

On sait qu’hier une attaque terroriste a eu lieu à Liège en Belgique, et que l’événement a fait pendant quelques heures les délices des chaînes d’info en continu. Celles-ci, rivalisant de « décryptages », d’analyses, d’explications et de commentaires, s’enorgueillissent en effet de nous faire vivre l’actualité au plus près.

© Nawak

Or l’une d’elles, s’approchant de l’actualité plus près encore que les autres, est parvenue à nous livrer le scoop suivant : les deux policières attaquées sont des femmes. Je me suis imaginé le travail d’enquête, de déduction, de recoupement que le ou la journaliste a dû fournir pour aboutir à cette utile et éclairante révélation, mais c’est de la conscience professionnelle ou je ne m’y connais pas. 

De même qu’on est toujours le con de quelqu’un, on est probablement toujours aussi la sale gueule de quelqu’un.

Lors de notre récent voyage à Jérusalem, avant de visiter l’esplanade des Mosquées, notre groupe avait été fouillé à l’entrée par des vigiles musulmans : visages barbus et mines sombres. Nous, bien sûr, nos dégaines de touristes nous donnaient exactement l’air de ce que nous étions : des occidentaux en goguette.

Eh bien, l’un de nos compagnons, vaguement cousin de l’OSS 117 de Jean Dujardin par ses dispositions d’esprit, ne comprenait absolument pas que nous puissions faire l’objet d’un contrôle sérieux. « Curieuse pratique, disait-il, ici, c’est le délit de sale gueule à l’envers : quand on a une bonne tête, on ne vous laisse pas entrer ! »


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