des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Un auteur-compositeur célèbre (Aznavour, je crois) disait qu’il passait son temps à réécrire les quatre ou cinq mêmes chansons. J’éprouve la même chose. Quand j’amorce l’écriture d’une chanson, j’ai très vite l’impression de retomber sur des sujets déjà traités, de répéter les mêmes idées, les mêmes images. J’ai beau le savoir et essayer d’explorer d’autres registres, j’y reviens inévitablement. Il en va de même pour la musique. Certains thèmes ou suites d’accords se présentent si instamment à moi que quand je prends ma guitare, il m’arrive d’avoir le sentiment, harmoniquement, de radoter.

Vincent Lambert est un homme qu’on prive de sa mort. Son cas témoigne des situations nouvelles dans lesquelles la médecine actuelle peut nous plonger. Un état où l’on n’est ni mort ni en vie, ni même agonisant. Refus de la mort, négation de la vie. Dix ans que dure cet entre-deux pour ce malheureux, dix ans qui en deviendront peut-être trente ou cinquante. Et pendant ce temps là toute la vie de son entourage qui se fige aussi, bloquée sur une page impossible à tourner.

À la lumière de cette affaire, les autorités nous invitent à formuler des « directives anticipées », ce qui, en langage administratif, désigne de manière neutre et froide les dernières volontés de chacun de nous en matière de soins médicaux. Voici les miennes : qu’on me laisse mourir en paix. La mort est naturelle. Je ne veux pas me battre ni qu’on me fasse me battre contre elle au-delà du raisonnable. Si je ne peux pas rester en vie de manière consciente et autonome, qu’elle me prenne. Elle n’est pas mon ennemie.

 

Transformer le monde, ou se fondre en lui. L’Occident s’est bâti sur l’action et le travail, qu’il a érigés en vertus. L’Orient, lui, s’était engagé sur la voie du détachement. Prométhée versus Bouddha : chacun avait ses mérites. La Chine et l’Inde ont fini par se rallier au premier. Vu le mal multiplié que les hommes font à la Terre, m’est avis qu’il aurait mieux valu que le second l’emporte.

(Merci à Brian Thompson, sur le facebook duquel j’ai trouvé cette photo.)

Il est dangereux de donner un spectacle ou un récital. C’est parfois mortel, et ce, semble-t-il, de plus en plus souvent.

Le cas le plus célèbre reste bien sûr celui de Molière, mort en jouant Le Malade imaginaire. Mais un comique anglais, bien connu en son pays sous le nom de Ian Cognito (ha ha), a suivi ses traces il y a un mois, en mourant sur scène d’une crise cardiaque, alors qu’il interprétait un sketch sur la crise cardiaque. L’interprétation était parfaite. Le public, ai-je lu, s’est tordu de rire pendant de longues minutes.

La musique aussi est redoutable. Louis Vierne, organiste de Notre Dame, décéda en 1937 en plein récital alors qu’il se trouvait aux claviers de son orgue. Le baryton Leonard Warren chantait La Force du destin lorsqu’il s’effondra sur le plateau du Metropolitan Opera, en 1960. Et il y a deux ans, la chanteuse Barbara Weldens, qui se produisait pieds nus, fut victime d’une électrocution à la fin d’un concert.

Je mentionne enfin, car il s’agit encore d’un spectacle, que pas plus tard que cette semaine le catcheur Silver King, plaqué au sol (comme il était convenu) par son adversaire à l’issue d’un spectaculaire combat au Mexique, ne s’est pas relevé. Alors que ledit adversaire fêtait sa victoire en sortant du ring les bras en l’air, lui en est sorti les pieds devant.

Un groupe de lycéennes est installé non loin de nous dans le train. On sait que les jeunes filles en troupe ont tendance à papoter beaucoup, surtout quand au plaisir d’être ensemble s’ajoute l’excitation du voyage. Bref, nous profitons intensément de leurs conversations.

J’entends ainsi l’une d’elles affirmer à ses camarades : « quand tu commences à échanger ton netflix avec ton copain, c’est que ça devient sérieux ».

Il me peine d’en faire l’aveu, mais cette considération technologico-amoureuse m’échappe. Je lance donc un appel, amis lecteurs : y a-t-il parmi vous quelque âme informée et charitable qui saura m’expliquer en quoi consiste cette nouvelle escale sur la Carte du Tendre ?

Il y a une mystique romantique du dépassement de soi. « Rien de grand ne s’est jamais fait sans passion. » « Du sollst, den du kannst. » « Where there is a will, there is a way. » Mais toutes ces apologies de l’action, tous ces éloges de la volonté ont toujours sonné pour moi comme des langues étrangères. Même celui qui est en français. (D’ailleurs, c’est du Hegel : pour me le rendre compréhensible, il ne s’agit pas que de le traduire de l’allemand.)

Je n’aime pas cette injonction à agir. Je penche plutôt du côté des anciens (Epicure, Sénèque). La passion est ce que l’on subit. C’est une souffrance. « Le sage est sans passion ».

Sénèque

« Mesdames et messieurs il est 15h45 comme convenu ! »

C’est le chef de bord qui fait cette annonce d’un ton de triomphe, alors que nous entrons en gare.

Comme il est 15h45 de toute façon, qu’on en convienne ou pas, je suppose que l’intention est de faire remarquer aux voyageurs que, pour une fois, le train arrive pile à l’horaire prévu.

Une pétition, dont le texte a été publié par Libération, circule en ce moment sur Internet. Plusieurs de mes amis (et amies) l’ont signée, ce que pour ma part je me garderai bien de faire : parce que je n’ai jamais été un grand pétitionnaire, que j’ai quelques réserves importantes sur le fond, et surtout que la forme dans laquelle elle est rédigée me paraît illisible. Extrait :

« Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire. »

Ouh là !… Ma vue s’est-elle brouillée ? J’ai eu l’impression de lire un message en morse. Que j’aime peintre, et chorégraphe, et scénariste, qui restent invariables dans cette tourmente. Mais pour combien de temps ? Le e final ajouté à auteure pour le féminiser ne va-t-il pas entraîner tôt ou tard que peintre s’abrégera en peintr pour permettre au genre de parachever partout ses balourdes distinctions ?

Le texte poursuit : « Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit… »

Je crains que ce récit ne soit déjà inventé, et qu’il soit moche.

Sur ce sujet, voir aussi :

Changer les règles

Voilà, Maman a soufflé ses quatre-vingt quatorze bougies (judicieusement réduites à deux par l’entremise du pâtissier). Je remercie tous mes amis lecteurs qui ont eu, nombreux, une pensée pour elle.

Elle était en forme, réjouie, presque diserte. Nous avons calculé qu’elle était au monde depuis trente-quatre mille trois cent trente trois jours. — Mais c’est énorme ! s’écrie-t-elle. C’est beaucoup trop…

Je lui demande, parmi tous ces jours, desquels elle se souvient. Elle me regarde, un peu confuse, en haussant les sourcils… J’insiste : — Le 5 octobre 1953, par exemple, ça ne te dit rien ?… — Ah oui, c’est le jour où tu es né ! — Voilà ! Tu n’as pas tout oublié, Maman ! — Non, en effet… Et d’ailleurs, le jour où tu es né… — Eh bien ? — Eh bien tu ne m’as pas dit merci.

J’éclate de rire. Au fond, elle a raison. La vie est belle, et la mienne particulièrement heureuse et douce. En me la donnant, elle m’a fait un merveilleux cadeau. Je n’ai aucun mal à lui en rendre grâces.

 

Maman fête aujourd’hui ses 94 ans.

Moi qui la croyais fragile physiquement, elle avance dans le grand âge plus loin que je n’aurais imaginé.

Depuis un an, nos échanges se sont réduits. Nous parlons moins : de son passé, de ses parents, de ses lectures, d’Amou. Mais il me semble que nous nous concentrons sur l’essentiel. Quand je suis près d’elle, elle me tient la main et me dit je t’aime, mon fils, je t’aime, en répétant sans fin mon nom.

Et moi, vieil enfant, je fais le plein de cet amour maternel qui semble être la dernière chose qui s’éteindra en elle et qui jette intensément, sans se lasser, ses derniers feux.


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