des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Dernière journée de Trump à la présidence des Etats-Unis. A midi demain, heure de Washington, Biden prendra la suite.

L’investiture d’un nouveau président américain est traditionnellement l’occasion d’un rassemblement très télégénique. Drapeaux, chants, serment sur la Bible, foule en liesse. Cette année la dramaturgie sera un peu différente : absence du sortant (un parangon de mauvaise foi et de mauvaise humeur), 25 000 soldats dans les rues (à cause dudit sortant), et tout le mall du Capitol au Lincoln Mémorial interdit au public (à cause du même et du covid).

Mais que les inquiets se rassurent, et que les enthousiastes se modèrent : quels que soient les changements de personne ou de mise en scène, il est fort probable que la politique américaine restera longtemps encore, comme le notait Frank Zappa, « la branche spectacle du complexe militaro-industriel ».

© M Wuerker

L’incertitude dans laquelle se trouvent les restaurateurs, comme toutes les professions mises à l’arrêt par le covid, est parfaitement illustrée par ce point d’interrogation rouge placé devant le restaurant Darracq à Amou. Là où d’habitude figure une date ou une heure, on lit une question pressante, et une inquiétude. Quand ? Dans combien de temps ? Dans quelles conditions ? Et le pourrons-nous ?

Le couvre-feu s’étend. On pourrait penser a priori qu’il ne s’accorde pas mal avec l’hiver : à six heures du soir, il fait nuit, chacun chez soi. Oui, mais disparaissent avec lui la chaleur et les bruits joyeux de la salle où, non loin d’un bon feu dans la grande cheminée, on goûte d’habitude la France à l’ancienne, et un généreux art de vivre aux saveurs de foie gras, de salmis de palombes, de ris de veau.

 

Je ne m’attarde pas sur ce qui ne va pas. J’ai peu de considération pour les mauvaises nouvelles. Cela m’étonne toujours de voir les gens employer leur énergie à la déploration et à la critique, et s’échauffer la bile sur des choses auxquelles ils ne peuvent rien.

C’est mon côté Philinthe. Je connais par cœur depuis que j’ai vingt ans sa tirade dans le Misanthrope :

« (…) J’observe comme vous cent choses tous les jours
Qui pourraient mieux aller suivant un autre cours
Mais quoiqu’à chaque pas je puisse voir paraître
En courroux comme vous on ne me voit point être.
Je prends tous doucement les hommes comme ils sont,
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font (…) »

C’est là l’expression d’une sagesse à laquelle, par tempérament, j’ai toujours incliné. Je n’ai guère eu d’effort à faire pour y accorder ma conduite. L’empereur Marc-Aurèle, admirable stoicien, disait que chaque matin, dès l’aurore, il se préparait à rencontrer dans la journée un médisant, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste… Il accoutumait ainsi son âme à souffrir les travers de ses congénères, sa fonction ne lui permettant pas de s’abstenir de les fréquenter.

J’ai plus de chance que lui : je ne subis pas cette contrainte. Je suis libre de voir qui me plait. Qui me déplait, je me dispense. Il est clair que Marc-Aurèle aurait fait pareil s’il l’avait pu. — Ce concombre est amer ? disait-il, jette-le !

Marc Aurèle

Eh bien voilà, canards plumés et vidés, trois heures et demie de cuisson, oignons, bouquet garni, extraction des os, ajout de graisse, et cette préparation cuite par les soins de Romain a donné les meilleures rillettes que j’aie jamais goûtées. Pain frais, cornichons, verre de rouge : l’apéritif idéal.

Pour la suite, une partie de cette même viande, au lieu de terminer en pot, avait été nappée d’une délicieuse purée et relevée d’un fond de sauce dense et brun obtenu par réduction des carcasses : un hachis parmentier de rêve, Robuchon n’aurait pas fait mieux.

Résumons : canards d’Augustin (ayant toute leur vie vécu en plein air, sans le moindre aliment industriel), pommes de terre d’Augustin, salades d’Augustin coupées une heure avant sous la serre, et Romain aux fourneaux, c’est l’émotion pour les papilles et la joie pour le cœur.

J’en ai même oublié de prendre des photos.

En raison de la grippe aviaire tous les canards de Chalosse doivent être abattus. Augustin a décidé de s’occuper des siens lui-même et de les transformer en rillettes.

Il mange peu de viande, mais il affirme que toute personne qui en mange devrait, par cohérence, être capable de tuer un animal. Et avant cela, ajouterai-je, de l’attraper.

Au nombre des facéties plus ou moins tragiques auxquelles se livre Donald Trump pendant la fin de son mandat, on compte la vente d’un espace jusqu’ici sanctuarisé au nord de l’Alaska. Le parc naturel arctique est mis aux enchères auprès de compagnies pétrolières, qui espèrent trouver d’importants gisements de pétrole dans le sous-sol. Les forages devraient commencer bientôt.

© Acacia Johnson

Bien sûr, la tentation est forte de considérer cela comme une agression inutile contre la nature et d’en blâmer un homme dont le cadet des soucis est l’environnement. Mais il faut aussi sans doute chercher un peu plus loin. Car voici ce que j’ai découvert sous la plume de Tocqueville en feuilletant un peu au hasard De la démocratie en Amérique :

« On s’occupe beaucoup en Europe des déserts de l’Amérique, mais les Américains eux-mêmes n’y songent guère. Les merveilles de la nature inanimée les laissent insensibles et ils n’aperçoivent pour ainsi dire les immenses forêts qui les environnent qu’au moment où elles tombent sous leurs coups. Leur oeil est rempli d’un autre spectacle. Le peuple américain se voit marcher lui-même à travers ces déserts, desséchant les marais, redressant les fleuves, peuplant la solitude et domptant la nature.*»

Parmi les pionniers, majoritairement protestants, l’injonction biblique « soumettez la terre » était suivie à la lettre. Cet idéal anachronique survit aujourd’hui de façon virulente chez les partisans du Make America Great Again.


* Tocqueville, Seconde démocratie, chap XVII

Dans mes rêves parfois je vais chez les riches. Je m’envole dans un jet privé, un chauffeur m’attend à l’aéroport pour me transférer sur un yacht où l’équipage me salue, quand je m’installe dans ma cabine on m’apporte un « drink » de bienvenue, et tout cela fait beaucoup de gens qui s’agitent rien que pour moi, tout un petit monde qui a des écouteurs dans les oreilles pour recevoir ses instructions et qui semble très content de cet appareillage, jusqu’à dégager même une paradoxale impression de fierté.

Ce qui les rend fiers, ces secrétaires, gardes, cuisiniers, nounous, capitaines et domestiques ? D’être au service de quelqu’un d’important et de le fréquenter dans son intimité ne serait-ce que quelques jours par an, car l’importance du maître ruisselle sur eux, par imprégnation en quelque sorte, ce qu’on perçoit à leur maintien, à la façon qu’ils ont de toiser ce qui les entoure, et à cet air de dire la place est bonne elle paye bien et tout le mérite m’en revient, j’ai atteint l’excellence dans la navigation (ou le pilotage, ou l’art des cocktails) je côtoie la puissance et j’en participe un peu.

Et moi qui procède aussi de cette importance, et plus qu’eux en principe puisque je suis l’invité (mais à peine, en vérité, à peine), ils savent me traiter avec discrétion et déférence. Si je m’allonge dans un transat ils disparaissent et me laissent croire que je suis seul, mais il suffit que je lève un doigt pour demander un autre verre pour que l’un d’eux se présente, sans précipitation toutefois, afin de s’enquérir de ce que je souhaite, si bien que la pensée qui me vient, tandis que je m’efforce de goûter la sérénité factice de ma condition, c’est mais enfin Bon dieu, quand donc est-ce que je vais pouvoir péter en paix ?

J’ai déjà fait le coup deux fois*, oserai-je le refaire une troisième ? Eh bien oui : parce que l’an 2021 commence, je vais citer à nouveau ma chanson 2012.

Cette chanson met en scène un homme qui a vécu une rupture dont il ne peut pas guérir, et qui devient un personnage maudit condamné à errer jusqu’à la fin de ses jours. En 2012, on le trouve perdu vers le détroit d’Ormuz. En 2016 il s’est égaré aux sources du Zambèze. Cinq ans plus tard (nous y voici) il divague du côté du désert abyssin.

Inutile de dire qu’à l’été 2003, quand j’en ai écrit les paroles, les années 2012, et plus encore 2021, me paraissaient bien lointaines. Mais dix-huit ans passent comme un rêve. La malédiction de l’errance était imaginaire, le voyage vers le grand âge et ses « Sibéries navrantes » ne l’est pas.

La vue qu’on a d’une année change selon qu’on est placé avant ou après elle. Claudine, commentant un jour ma chanson, avait prévu que le temps pivoterait autour des dates évoquées par le texte. Le retournement du futur en passé finirait par faire de 2012, écrivait-elle, « un point de fuite pour amants déchirés. »

 

* en 2012 (fin 2011 en réalité) et en 2016

(Maman est partie en mars. Jacques, le père de Claudine, est parti en juin. Un contingent d’amis et de relations plus important qu’à l’accoutumée nous a quittés cette année. Même un chien.)

La nuit prochaine, 2020 s’en va. Année bouleversante, dans tous les sens du terme. Je ne regrette pas qu’elle se termine, je ne regrette pas de l’avoir vécue. Car tout peut se goûter :

les deuils,
les confinements,
la mise à l’arrêt du monde,
le printemps majestueux,
le ciel libre d’avions,
le retour des oiseaux,
le silence des guitares,
les marches vers les hauteurs,
la sueur joyeuse des récoltes,
les horizons pérennes,
les criques vides et douces,
la paix lourde des cimetières,
l’automne chez les dieux,
la tendresse presque douloureuse des réveils dans ses bras,
nos solitudes éblouies,
la lumière des morts,

et le jour qui vient, capiteux comme jamais.

Commencer par un pas de côté.
S’extraire du trafic, se placer sur le bord de la route.
Marcher un moment à l’écart, entrer dans sa propre respiration, ouvrir les yeux sur le monde.
S’asseoir.
Regarder.

Voici tout ce qu’il y a à faire.

Regarder quoi ?
L’arbre,
la lune,
la mer,
la montagne,
la rivière,
la pierre sur le sol,
le feu de bois,
le vent.

Ou bien
le pêcheur,
la danseuse,
le laboureur,
l’écolière,
l’artisan,
la passante,
le mendiant.

Puis ayant bien et longuement regardé, écouté,
humé, senti, réfléchi,
admiré, accueilli, éprouvé, rêvé,
jusqu’à l’émerveillement,

jusqu’à la paix,

repartir et s’arrêter un peu plus loin.

Ou rester là.

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