des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

​Dans un article encore intitulé françois, la première édition de l’Encyclopédie proposait, sous la plume de Voltaire, une réflexion sur notre langue et ses admirables qualités.

« Le génie de cette langue est la clarté & l’ordre : car chaque langue a son génie (…) Le françois n’ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines ; il oblige les mots à s’arranger dans l’ordre naturel des idées. On ne peut dire que d’une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de César ; voilà le seul arrangement qu’on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Cæsaris Plancus diligenter curavit ; on peut arranger ces mots de cent-vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. »

Si Voltaire le dit… Mais outre que l’ordre « naturel » des idées est probablement défini par la syntaxe de la langue dans laquelle ces idées s’expriment, j’ai du mal à comprendre en quoi être restreint à une possibilité unique se trouve supérieur au fait d’en avoir cent-vingt.

 

 

​Quelque part autour de l’an 1700, le mot françois changea de prononciation sans changer d’orthographe. Chez La Fontaine, le mot rimait encore en oi : « et l’on n’est souvent qu’un bourgeois / c’est proprement le mal françois » (Le rat et l’éléphant). Mais cent ans plus tard, c’était fini, françois se prononçait, comme aujourd’hui, français.

C’est à Voltaire, dans la Henriade, qu’on doit d’avoir décidé de remplacer, à l’écrit, le o de la diphtongue oi par un a, afin d’accorder la graphie à l’oreille. Il fit rimer le mot avec succès.

Il va de soi que nombreux furent les grincheux qui protestèrent. L’argument « d’écrire comme ça se prononce » est loin d’être décisif dans notre langue (voir : les poules du couvent couvent). Ce qui l’emporta ce fut de pouvoir distinguer le prénom de l’adjectif, et de remplacer la tautologie « François est françois » par « François est français ».

Voici deux quatrains voluptueux. L’un a été écrit au XIè siècle, en Perse, par un homme ; l’autre au XVIIIè siècle, en France, pour une femme.

« Au printemps, je vais quelquefois m’asseoir à la lisière d’un champ fleuri.
Lorsqu’une belle jeune fille m’apporte une coupe de vin, je ne pense guère à mon salut.
Si j’avais cette préoccupation, je vaudrais moins qu’un chien. » 
(Omar Khayyam)

« Ci-git, dans une paix profonde,
Une Dame de Volupté,
Qui, pour plus grande sûreté,
Fit son paradis dans ce monde »
(sur Jeanne Baptiste d’Albert de Luynes, comtesse de Verrue).

Il me plait de les rapprocher ici. Il me plait de savoir que cet homme et cette femme ont été présents à leurs corps et au monde, et qu’ils ont goûté en toute conscience les délices d’ici-bas. Il me plait qu’ils n’aient pas renoncé aux charmes de la vie terrestre pour les attraits putatifs de l’au-delà.

 

C’est parait-il une phrase de Saint Paul, qu’aimait à citer Sœur Emmanuelle : « Dieu aime le donateur hilare », c’est-à-dire celui qui rit en donnant, celui que donner rend joyeux.

Les éclats de rire sont rares chez Saint Paul, qui considère que le rire est un vice par lequel on s’écarte de la parole de Dieu, et que tout ce qui est plaisant, en général, est mauvais. Profitons de cette exception. 

​Nous avons un ami à qui il arrive de solliciter notre avis par courriel : il expose son point et conclut invariablement son message par : « Quand pensez-vous ? »

C’est une bonne question. La première fois, plutôt que d’y voir un dérapage orthographique, j’y ai décelé une forme de reproche. « Est-ce qu’il vous arrive de faire fonctionner votre petite tête ? » c’est ainsi que je traduisais.

Et puis, la chose s’étant répétée, j’ai abandonné cette interprétation paradoxale, et j’en suis venu à considérer son interrogation comme une sorte d’apostrophe philosophique, une exhortation de principe à évaluer la place que nous laissons à la réflexion dans nos vies. Peut-être nous dit-il, à la manière du memento mori des anciens : souviens-toi que tu dois penser.

​​Comme on le voit sur la photo, une des joies de la technologie, c’est d’avoir rendu possible de faire du piano dans le train. Désormais pour les compositeurs, le temps du voyage n’est plus du temps perdu.

Certes. Mais Mozart enfant parcourait déjà l’Europe en diligence avec un clavier muet posé sur ses genoux. Les notes, il les entendait dans sa tête. On n’a malheureusement pas conservé de copie du logiciel qu’il utilisait.

J’avoue avoir caressé l’idée de rassembler les articles de ce blog qui traitent de la grande question : Qui suis-je ? Montaigne se la posait, moi aussi. Et compte tenu du fait que certaines personnes se font de moi l’image de quelqu’un qui a changé de vie, j’ai même pensé que Les transformations d’Arbon fourniraient à ce recueil un excellent titre : en contrepoint aux Essais de Montaigne, pour les amateurs de rugby.

Mais ayant procédé à une recherche rapide dans tous les papiers que j’accumule ici depuis dix ans, à partir des quatre mots Voyez comme je suis qu’il m’arrive de glisser dans mes écrits, je n’en ai ressorti que huit ou neuf articles, maigre pêche, qui témoignent surtout du caractère désultoire de mon esprit. Rien d’exploitable, donc, et surtout, rien de véritablement intéressant. 

J’ai en conséquence remisé mon projet. Je m’en suis consolé par cette remarque de Montesquieu : « Une personne de ma connaissance disait : — Je vais faire une chose assez sotte, c’est mon portrait. » Voilà au moins une sottise qui m’aura été épargnée. Ou si je l’ai commise, c’est par petits morceaux épars, « façon puzzle », dont il me semble désormais inutile que je me mette en peine de les juxtaposer.

​Les Islandais sont gens soucieux de l’intégrité physique de leurs concitoyens, en particulier de celle des plus jeunes. C’est ainsi qu’une députée a déposé une proposition de loi* visant à interdire la circoncision. (Je note que, juridiquement parlant, elle ne s’est pas compliqué la tâche : elle a repris une loi de 2005 interdisant l’excision, et proposé d’y remplacer le mot fille par le mot enfant.)

Il va de soi que les représentants des cultes qui pratiquent la circoncision se sont instantanément opposés à une telle initiative, dénonçant la criminalisation d’une « coutume religieuse fondamentale et millénaire », alors que les partisans de la mesure affirment au contraire ne plus vouloir tolérer « une mutilation rituelle qui constitue une violation des droits de l’enfant ».

Le débat est inextricable, et les commentateurs de toutes obédiences s’en donnent à cœur joie. Je suppose que c’est un psychanalyste tenté par l’humour qui a écrit : « Les Islandais ont la tête froide, et nous donnent une leçon d’actualisation de normes sado-maso d’un autre âge. En spécialistes de la calotte glaciaire, ils ne voient pas l’intérêt de décalotter un prépuce dans la douleur, pour en porter la nostalgie la vie entière en se collant une calotte sur la tête… »

Réjouissons-nous cependant de constater que l’affaire a au moins eu le mérite de susciter une union sacrée entre juifs et musulmans, chose suffisamment rare dans la période récente pour être soulignée.

*Le vote du parlement islandais sur cette proposition doit avoir lieu au mois de juin.

​Maman vient de lire plusieurs heures durant, à sa manière hoquetante, en revenant sans cesse sur les mêmes passages, en soulignant les mêmes lignes jusqu’à les noircir. En dernier lieu elle avait dans les mains un ouvrage sur les ponts de France.
— Oh, je suis fatiguée maintenant, me dit-elle. Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne suis plus capable de rien… Même pas de me mettre à construire le pont du Gard…

Elle a cinquante-cinq ou six ans, et comme elle est perturbée par des douleurs au ventre depuis quelques semaines, elle se confie à une amie.
— Tu sais, je me demande si je ne suis pas enceinte.
— À ton âge ? Mais ce serait le record du monde !
— Non, ça s’est déjà produit.
— Peut-être, mais alors pour des femmes qui prenaient des traitements.

La gestante putative réfléchit un instant.
— Mais justement je prends encore la pilule.
— Ah ! Et ça sert à quoi la pilule à ton avis ?

Deuxième instant de réflexion. Soupir.
— Ouais, bon, c’est peut-être seulement une irritation du colon…

© Falconer / The New Yorker

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