des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

La forêt et le bûcheron est une fable qu’on pourrait considérer comme écologique avant la lettre. La déforestation y est certes menée à une échelle moindre qu’à notre époque, puisqu’elle se fait à coups de hache, mais La Fontaine la qualifie déjà d’outrage à la nature.

« Voilà le train du monde », lâche-t-il en colère, sans se faire aucune illusion sur la capacité des hommes à modifier leur conduite : les « abus » (les excès) seront toujours « à la mode ». Il aurait été horrifié d’apprendre (à voir l’Amazonie, ou l’Indonésie) à quel point hélas il avait raison.

August Macke, Marché à Tunis (1914)

Les habitants du village de Souain-Perthes-les-Hurlus, en Champagne, s’appellent curieusement les « Goyas ». C’est là que le soldat allemand August Macke, qui « n’avait que la peinture en tête », est mort au front le 26 septembre 1914. C’est là qu’il est enterré, parmi les « Goyas » donc. Il avait vingt-sept ans.

Depuis que je tiens ce blog, chaque 11 novembre j’ai évoqué la grande guerre. Nous voici en 2019. Nous en avons fini avec les célébrations du centenaire de la guerre de 14. Peut-être vais-je enfin me taire, et laisser les morts enterrer les morts, avec cette image de paix, de soleil, de couleur et de vie.

 

Alessandro Baricco et moi, étant sexagénaires tous les deux, nous éprouvons le même type de désarroi face à la révolution numérique et à la perte de repères qui, corollaire inévitable, accompagne le changement de civilisation que nous sommes en train de vivre. Lui en a tiré un livre, The Game, qui s’ouvre sur ces remarques : « Cela fait un moment que l’espace et le temps ne sont plus les mêmes (…) [Aujourd’hui] nous savons avec certitude que nous nous orienterons avec des cartes qui n’existent pas encore (…) Nous nous disons que tout ce qui se passe a certainement une origine et une destination, mais nous ignorons lesquelles. Dans quelques siècles, on se souviendra de nous comme des conquistadors d’une terre sur laquelle nous avons le plus grand mal aujourd’hui à retrouver le chemin de notre maison.* » Moi, il y a quelques années, j’en avais fait une chanson, sur le même constat : « pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères… qui réinventera le nord le cap et la boussole ? »

Qui ? Eh bien peut-être justement Baricco, dans The Game. J’y reviendrai. En attendant, voici la chanson.

Nos vies sont devenues si longues et nos raisons si courtes
Qu’on ne sait rien du monde où l’on va finir par échouer
On est tous des marcheurs face la steppe avec nos yourtes
On est tous des errants avec l’océan à braver

Pas de mode d’emploi pas de cartes pas de repères
Jetés – démerdez-vous ! – dans les nuages et les réseaux
Les vastes et beaux récits que se transmettaient nos grands-pères
Ne nous disent plus rien devant ces horizons nouveaux

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Nos vies sont traversées par de grands crépitements d’ondes
Des hordes d’avatars criblent la Terre de signaux
Des électrons bavards se posent en maîtres du Monde
Des fragments de virtuel ont pris greffe sur nos cerveaux

Où voulons-nous aller ? Quelle est désormais notre histoire ?
Qui, sous le ciel éteint, nous indiquera le parcours ?
Quel algorithme fou viendra fouiller notre mémoire ?
Et quel joueur de flûte exhumera des mots d’amour ?

Qui réinventera le nord le cap et la boussole ?

Réinventer
Réinventer
Réinventer nos vies

* The Game p26-27

L’idée de carpe diem se décline depuis la nuit des temps, et ses variantes, par bonheur, continuent à fleurir. L’une des dernières s’affichait récemment dans le métro, sous la plume d’un auteur de douze ans, dans un quatrain libre intitulé La vie :

Nous sommes tous de petits grains de sable
Allant tour à tour s’envoler dans le ciel
Mais en attendant
Dorons-nous la pilule au soleil 

Kelvyn Leray Delaunay, 12 ans

Le message est clair : bronzons, profitons. Sait-il toutefois, ce jeune poète, que dorer la pilule signifie aussi présenter de façon séduisante une chose désagréable ? Il me plait de le croire. Et la pilule, alors, c’est la brièveté de la vie. Dorons-la, elle sera moins difficile à avaler.

On trouve en France des russophiles et des russophobes. J’en connais des deux espèces. Leurs sentiments sont complexes, et se nourrissent d’histoire, de littérature, de philosophie, de géopolitique, et, bien sûr, de politique tout court. Pierre le Grand, Catherine II, les guerres napoléoniennes et la campagne de Russie, Tolstoï, Dostoievsky, la révolution bolchévique, le communisme, l’URSS, Staline, Poutine, tout se mêle, connaissances précises et vrais clichés…

Il y a aussi la géographie et le climat. Les russophiles disent que la Russie c’est encore l’Europe, jusqu’à l’Oural, et que Moscou n’est pas si loin. Les russophobes en doutent, et la voient ainsi que Michelet la décrivait : « un géant froid famélique dont la gueule s’entrebâille toujours vers le riche Occident.»

 

Je suis un petit animal qui ne s’est jamais vraiment éloigné de sa tanière. L’aventure, les grands espaces, j’y ai finalement peu goûté. Le désir d’un ailleurs ne m’a pas travaillé. Je me suis pour l’essentiel satisfait de ce qui s’est présenté à moi. Inexplicable privilège : j’ai tout trouvé bel et bon.

Ai-je cherché à me dépasser, à me mettre en danger, à sortir de moi-même ? Non. J’ai suivi ma pente. Je n’ai rien accompli qui n’ait été à ma portée. Je n’ai pas attendu de la vie autre chose que ce qu’elle m’a offert. Pas de rêve fou, pas de manque à combler. Juste déguster les jours.

Le reste du temps, j’ai dormi. Et j’ai aimé ça.

© Paola Gavard

J’allume de moins en moins souvent la télé. L’autre jour cependant, je zappe. Le journaliste de BFM conclut son reportage en disant : « ne mangeons pas la peau de l’ours ». J’ignorais que ce fût comestible. Ça m’a laissé songeur, avec un rugueux goût de poils dans la bouche. Ces chaînes d’infos imaginent que vous avalez n’importe quoi. C’est révélateur, d’ailleurs, cette confusion entre vendre et manger. Restons vigilants, et méfions-nous de leur salade.

Lorsque je vois les sommes astronomiques qu’atteignent certaines œuvres sur le marché de l’art, je repense à cette réflexion d’Edgar Degas (qui savait de quoi il parlait, car il n’était pas seulement peintre et sculpteur, mais aussi collectionneur) : « Quand quelqu’un paye un tableau 3 000 francs, c’est qu’il lui plait. Quand il le paye 300 000 francs, c’est qu’il plait aux autres. »

Evidemment, s’il plait aux autres, il y a matière à enchères et donc à prix élevés. Mais ce que Degas veut dire, à mon avis, c’est que dans les motivations de l’acquéreur, c’est souvent le jeu social qui est privilégié, plus que le plaisir esthétique personnel. L’œuvre devient une marque de réussite et d’opulence. On l’accroche dans son salon, et elle parle pour vous. « Voyez comme je sais m’entourer de belles choses, et veuillez constater que j’en ai les moyens. »

Admirer une peinture est au fond une satisfaction bien moindre que de se faire admirer de la posséder.

Degas, Danseuse au repos, adjugée 33 millions de dollars en 2008 à New York

On me fait parfois des commentaires étonnants sur ma chaîne YouTube « Fables en vrac ». Par exemple celui-ci (malheureusement écrit sous couvert de pseudonyme) : « Vous êtes le kebab de la poésie. Le goût de la viande me titille les oreilles. J’espère que plus tard, maître kebabier vous serez. »

Voilà qui est original. Mais qu’est-ce à dire ? Le bizarre interroge. Etre le « kebab de la poésie », est-ce une critique ou un compliment ? J’ai essayé de comprendre, et après avoir échaffaudé diverses hypothèses, voici l’explication sur laquelle je me suis arrêté : Fables en vrac étant l’endroit où je publie les fables de La Fontaine après les avoir apprises par cœur, mon interlocuteur voit cet ensemble comme le cylindre de viande qui rôtit sur la broche, chaque fable comme un kebab qu’on y découpe, et mon interprétation (mon visage, ma voix, mes mimiques) comme le pain, les oignons et la sauce blanche qui va avec.

— Je veux bien que tu m’aides à éplucher les légumes pour la soupe.
— Pffff….
— Oh, s’il te plaît…
— Bon… d’accord…

Epicure dit : «  Il faut s’affranchir de la servitude des occupations domestiques et de celle des affaires publiques *». En ce qui me concerne, pour ces dernières, c’est fait depuis longtemps. Pour les autres, je n’y suis pas encore.

 

* Sentence vaticane n° 58


Archives