des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Une amie part à la retraite. Elle quitte Paris et s’installe en province. Elle vend son appartement, se défait de ses meubles, s’éloigne de la plupart de ses relations. — C’est vraiment une page qui se tourne, me dit-elle.

Puis elle me cite cette phrase étrange qu’elle dit avoir lue quelque part : « vieillir c’est comme courir vers le pôle avec de moins en moins de vêtements ».

La SACEM et Harris Interactive s’associent pour lancer une grande enquête sur les femmes dans la « filière de la création artistique ».

Vaste sujet, mais l’est-il au point de m’englober au nombre de celles à qui l’on demande de témoigner de leur parcours ?

Poursuivant hier ma lecture de Rabelais, ce sont curieusement des images de l’extrême sécheresse et des monstrueux incendies qu’elle a provoqués en Australie qui me sont venues à l’esprit. Car Rabelais écrit que Pantagruel était venu au monde en une année de « sécheresse si grande » que « le monde était tout altéré ».

« Les habitants passèrent trente-six mois trois semaines quatre jours seize heures et quelque peu davantage, sans pluie, avec une chaleur de soleil si véhémente que toute la terre en était aride.(…) Car il n’y avait arbre sur terre qui eût feuille ou fleur : les herbes étaient sans verdure, les rivières taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons délaissés de leur élément, voguant et criant par la terre horriblement, les oiseaux tombant de l’air faute de rosée : l’on trouvait par les champs les loups, les renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, lapins, belettes, fouines, blaireaux et autres bêtes, mortes la gueule ouverte. » Aujourd’hui, il joindrait à la liste koalas, wombats et kangourous.

Quant aux hommes, poursuit Rabelais, ils « tiraient la langue comme lévriers qui ont couru six heures (…) C’était pitoyable cas de voir les efforts des humains pour se garantir de cette horrifique altération. »

Altération : le mot est on ne peut mieux choisi, puisqu’il signifie la soif (qu’on soulage en se désaltérant), mais aussi la modification de l’état d’une chose, le fait qu’elle subit une dégradation, et devient autre.

Notre monde s’altère, sa nature change. Conséquence ? L’ordre social et les règles de la vie en commun risquent de s’effondrer. Le génial Rabelais nous prévient en riant : « on avait beaucoup de mal à sauver l’eau bénite des églises pour qu’elle ne fût pas volée. »

J’ai lu que le terme utopie était le fruit d’un jeu de mots. Quand Thomas More l’a créé, au début du XVIè siècle, il aurait volontairement utilisé le fait que le préfixe grec ευ qui signifie le bien (comme dans Eugène, le bien-né) se prononce, avec l’accent anglais, à peu près comme le préfixe οὐ qui marque la négation [juː]. Si bien que l’u-topie (de τοπος, le lieu) désigne à la fois le lieu idéal et un lieu inexistant.

Vingt ans plus tard, le mot est repris par Rabelais : c’est en Utopie qu’il fait naître Pantagruel, fils de Gargantua et « de sa femme Badebec, fille du roi des Amaurotes, laquelle mourut du mal d’enfant, car il était si merveilleusement grand et si lourd qu’il ne put venir à lumière sans ainsi suffoquer sa mère. »

Rabelais aussi était un maître en jeux de mots. Celui d’Amaurote, qu’il emprunte également à Thomas More, dérive du grec άμαυρός, obscur. Rabelais suggère ainsi que de l’obscurité naîtra la lumière, et que celle-ci la fera suffoquer.

La Renaissance brillait alors de tous ses feux.

 

Au sein du grand marché du bien-être et de la décoration, le segment des bougies parfumées s’est longtemps comporté de façon honnête et paisible. Il s’occupait « d’éliminer les mauvaises odeurs » des intérieurs, c’est-à-dire de les masquer en diffusant une mauvaise odeur supplémentaire qui dominait les précédentes. Les gens chez qui ça ne sentait pas bon allumaient une de ces bougies quand ils attendaient une visite. C’était un marché fonctionnel, sans sophistication excessive, qui rapportait tranquillement.

Puis le luxe s’en est emparé. Les professionnels du marketing ont appliqué leur méthode habituelle : stimuler l’imaginaire du consommateur. Il ne s’est plus simplement agi d’instiller dans les narines du client des notes florales ou boisées plus ou moins chimiques, mais de « l’ aider à retrouver la paix intérieure après une longue journée », ou de « libérer ses émotions, en créant un univers olfactif qui lui ressemble ». Dans le très haut de gamme, on a pu ainsi aller jusqu’à lui proposer de « vibrer sur les accents slaves de l’Hiver en Russie*, où le thé parfumé et brûlant d’un samovar se mêle à l’odeur du feu de bois », le tout sans quitter son logement du Plessis-Robinson.

Ce petit monde gentillet vient de voler en éclats. L’actrice américaine Gwyneth Paltrow propose à la vente depuis quelques jours une bougie qui a l’odeur de son vagin. On ignore le procédé de fabrication. Sur le papier, ça n’a pas l’air de sentir ce à quoi on pourrait s’attendre (la marque parle d’un mélange de géranium, de bergamote, de cèdre, de rose de Damas et de graines d’ambrettes), et bien qu’il faille débourser 79 € pour le découvrir, l’article est tombé instantanément en rupture de stock.

* Guerlain, 68€

Chaplin disait que la vie est une tragédie quand on la voit de près et une comédie quand on la voit de loin.

C’est vrai, mais peu de personnes ont la capacité de changer leur regard en zoomant à volonté vers l’avant ou vers l’arrière. Il est rare qu’on choisisse son point de vue.

La plupart des gens sont des myopes de la vie, ils ont le nez sur chaque événement : chaque incident, chaque catastrophe ils s’en émeuvent, et se frappent de tout ce qui arrive au quotidien. C’est comme ça qu’ils lisent l’existence.

D’autres sont au contraire des hypermétropes (comme moi). Ils ne voient net qu’en se tenant à distance. Ce qui leur apparaît, ce sont les silhouettes de l’espèce se tortillant répétitivement au fil des siècles, aux prises avec les mêmes rêves et les mêmes questions.

Au milieu de leur cacophonie confuse et généralement médiocre, les réseaux sociaux exhument de temps en temps des pépites venues du passé. Ainsi cette phrase de Mark Twain : « Dieu a créé la guerre pour permettre aux Américains d’apprendre la géographie ».

Et des guerres, Dieu sait, ils en ont fait : les Américains sont certainement le peuple qui depuis deux siècles s’est battu dans le plus d’endroits du monde, pour de bonnes ou de moins bonnes raisons. Mais ont-ils pour autant été bons élèves ? Sans doute la guerre de Sécession leur a-t-elle appris à distinguer entre le Nord et le Sud, et celles contre les Indiens indiqué la direction de l’Ouest. Mais une grande partie d’entre eux reste incapable de placer sur une carte Philippines, Corée, Cuba, Vietnam, Afghanistan, Grenade, Panama, ex-Yougoslavie, Somalie, Irak, Iran… Quant aux deux guerres mondiales, vues sous l’angle de l’acquisition de connaissances en matière de topographie terrestre par les citoyens des Etats-Unis, elles se sont avérées extraordinairement décevantes.

J’en conclus que Dieu devrait supprimer la guerre, puisqu’elle n’a servi à rien.

En philosophie, il est difficile d’aborder l’ontologie sans se plonger dans Parménide et dans ses commentateurs. C’est par conséquent ce que vient de faire Claudine, puisque la question de l’Etre se situe au cœur du projet qu’elle a avec son père, ainsi que je l’ai rapporté récemment.

Comme, cependant, elle ne fait pas les choses à moitié, elle ne saurait se contenter de lire Wikipedia comme je le fais souvent : elle s’empare de nombreux livres. Et quand elle est partie dans ses lectures, le temps ne compte plus.

Je ne trouverais rien à redire à cette occupation si Parménide ne s’installait quelquefois longuement aux toilettes. Hier, j’ai dû lui intimer de choisir : l’Etre ou l’étron, pas les deux.

Nous avons tiré les rois. Maman a été la reine. Je devrais dire the queen parce qu’alors qu’elle était plutôt mutique, elle s’est soudain mise à murmurer quelque chose en anglais. Elle disait, dans un souffle : « I’m a real poor woman… and all the other women are not my friends…they don’t like me. » J’ai répété, après elle, pour être sûr que j’avais bien entendu. — Is that what you said ? — Yes.

Maman n’a jamais été spécialement anglophone. — Pourquoi te mets-tu à parler anglais, Maman ? Et qu’est-ce que tu veux dire ? Elle a haussé les épaules, a fait une drôle de petite moue. — I don’t know. Puis elle a redit trois ou quatre fois : « I am a poor woman », et s’est mise à triturer son châle, en le regardant fixement.

Quelques instants après, elle a prononcé cette phrase étrange : « I have the strange and hard possibility to be happy ». Et elle est retombée dans sa torpeur.

 

 

On finit toujours par avoir tort de mettre le terme nouvelle ou nouveau dans une raison sociale. Vient inéluctablement le moment où le V se barre pour aller former quelque part la première lettre du mot vieux.


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