mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Comme chacun sait, de grosses incertitudes pèsent sur la reprise prochaine d’une vie sociale et culturelle normale, et l’excellente Madame Bachelot a beau affirmer que de nombreux festivals se tiendront cet été, rien n’est moins sûr.

A la situation sanitaire et aux contraintes d’organisation qui en découlent s’ajoute en effet l’arrêt d’un certain nombre de subventions, notamment celles qu’octroyaient aux manifestations comme la nôtre les sociétés civiles gérant les droits des musiciens et interprètes (ADAMI, SPEDIDAM. Pour Chansons & Mots d’Amou, c’était l’ADAMI.)

La SACEM a quant à elle annoncé qu’elle ne mettrait fin aux siennes que l’an prochain. Mais comme j’appelais pour m’enquérir des financements pour cette année, et que je me présentais à la dame au téléphone en disant que j’étais le responsable d’un festival qui aurait lieu cet été : — Un festival ? cet été ? répliqua-t-elle d’un ton moqueur… Vous vivez dans un monde merveilleux !…

J’ai été attristé par la nouvelle de la mort de Philippe Jaccottet, délicat et profond poète.

Le Monde dans sa nécrologie rapporte cette phrase de lui : « Dans la poésie que je préfère, celle d’un Hölderlin, d’un Dante, d’un Hopkins, ce qui me touche profondément, c’est qu’elle est exaltante au sens propre du mot, c’est qu’il y a une espèce de coup d’aile qui vous enlève légitimement très haut. S’il existe, pour moi, une justification profonde de la poésie, c’est que finalement elle vous porte très au-dessus de vous-même. »

Alors, reprenant dans ma bibliothèque « L’encre serait de l’ombre », une sélection de notes et de poèmes opérée par Jaccottet lui-même*, et la parcourant, je trouve ces quelques phrases que je me surprends à prononcer à voix basse, comme on murmure un adieu :

Je parle pour cette ombre qui s’éloigne à la fin du jour
ou n’est-ce pas plutôt elle qui chante en s’éloignant,
son pas qui parce qu’il l’emporte dans les champs parle avec toute la douceur de la distance ?
Quel est cet air plus mélodieux que l’air,
sinon la déchirure même et la distance de la terre qui murmure amoureusement,
sinon les heures qui de passer font une suite de paroles ?

Qui disparaît ne pleure point, mais chante.

Et pour un instant, en effet, nous voici très au-dessus de nous-mêmes.

* collection Poésie / Gallimard

Ce n’est pas nouveau et c’est très potache, mais ça m’a fait rire. La transcription phonétique de l’anglais en français sur le mode « un p’tit beurre des touilloux » revient sous le nom de « méthode Daniel ».

Nous sommes en retard se dit donc Oui Arlette (We are late), J’ai fait un bon voyage Ahmed a l’goût d’tripes, et Passer un coup de fil personnel Ma queue perd son alcool.

Hâve foehn !

Dans les années 1920, le maréchal Foch, auréolé de la victoire de 14-18 et couvert d’honneurs, était le personnage le plus glorieux de la République. Un jour qu’il se trouvait dans sa ville de Tarbes, assis seul et tranquille à la terrasse d’un café, un jeune poilu s’étonna de sa simplicité et de le voir confectionner lui-même de ses mains de fines cigarettes roulées.

— Mon petit, répondit Foch, caporal, maréchal, tout s’en va en fumée…

 

« On va attendre avant de d’acheter… Le médecin est venu hier… Tous ces économistes des années 2002 2003… Ils sont vraiment parcheminés… 300 g ça fait 450 g… Avec ça il gagne un fric fou… Alors qu’est-ce qui fait mal ?… Il dit qu’il est sportif mais il est télé H24… Ce pull elle m’a dit j’ai le même que toi… Il y a plein de violettes… Moi je ne laisserai pas les enfants y aller tout seul… Ça a une grosse valeur, pas la maison mais le terrain… On est toujours vachement surpris quand on voit ça… Comment tu as connu Sarah ?… Comme ça tu es charmant mais en fait t’es chiant… À mon avis fallait aller tout droit… »

(Bribes de conversations recueillies en croisant les gens qui se promenaient nombreux dimanche au parc de Bagatelle, comme Claudine et moi.)

Je relis la transcription d’une interview de moi, faite il y a huit ou dix ans. Je ne souviens pas qu’elle ait été publiée.

Au paradis, quelles musiques y entend-on ?
— Aucune idée… Ah, si ! Sympathy for the Devil, peut-être… Au paradis, j’imagine qu’on prie pour ceux qui n’y sont pas.

Notre vaisseau spatial revenait d’une galaxie lointaine et regagnait la Terre. Il sortit de l’hyperespace pour faire sa rentrée dans le système solaire au niveau d’Uranus. La planète avait perdu sa sphéricité et une bonne partie de sa masse, comme minée de l’intérieur. Même spectacle quand, quelques minutes plus tard, nous sommes passés au large de Saturne (qui avait perdu ses anneaux), puis de Jupiter, qui ressemblait à un trognon de pomme dévoré par des vers géants. Mars avait disparu. Quant à la Terre, à l’endroit où elle aurait dû se trouver, il n’y avait rien qu’un nuage de poussière sombre flottant dans l’espace.

Alors, en un instant, le visage de mes compagnons se creusa de rides et leur tête se ratatina en une petite boule grise. Il en alla de même de la mienne, je suppose, car ensuite je ne me souviens plus de rien.

Réveil.

Le 15 février, il y a trois jours, j’ai lu un topo sur le drapeau français. L’auteur avait tenu à le publier justement ce jour-là au motif que c’était le jour anniversaire de sa création, le 227è, pour être précis. 

C’est assez curieux de célébrer les 227 ans de quelque chose, mais enfin sachons donc que c’est le 15 février 1794 que la Convention décréta que « le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales posées verticalement », et que le peintre David suggéra que le bleu soit fixé à la hampe.

Quant à la signification des couleurs (je résume) : le rouge proviendrait de la bannière de Saint-Denis, rouge du sang du martyr (avant de devenir plus tard le symbole universel des luttes ouvrières) ; le blanc serait celui de l’écharpe que les chefs des armées et le roi en personne arboraient au combat, sous l’Ancien Régime ; quant au bleu, l’auteur ne savait pas trop, mais le repérait, au Moyen-Age, dans les couleurs des bourgeois de Paris.

Eh bien, sur le même sujet, je préfère ce que racontait mon grand-père dans ses souvenirs de la guerre de 14-18. Dans la caserne où, avec quelques dizaines de troufions, on leur dispensait l’instruction militaire de base avant de les envoyer au front, l’officier avait ainsi défini le drapeau : « formé de trois couleurs et d’un manche ». — Et pour les couleurs, ajoutait ce laconique instructeur, le blanc c’est l’innocence du combattant ; le rouge, le sang du sacrifice ; et le bleu…. ah, le bleu… eh bien, s’il était vert, ce serait l’espérance !

Selon une typologie célèbre, qui n’est pas de Brassens mais de Paul Valéry (un autre Sétois), « il y a trois sortes de femmes : les emmerdantes, les emmerdeuses, et les emmerderesses ».

Depuis le XXe siècle les temps ont changé : personne ne pourrait plus aujourd’hui sortir une phrase pareille sans se faire taxer de sexisme. (Le sexisme est une notion qui a supplanté la misogynie : celle-ci désignait une aversion pour les femmes et une tendance à les fuir, le sexisme introduit l’idée de discrimination et d’infériorité supposée.)

Moi qui, à cet égard, « balance entre deux âges », je puis encore goûter par bonheur le côté plaisant de ce « bon mot ». D’ailleurs, par l’exagération même qu’il en a faite en le mettant en chanson, Brassens en a gommé l’aspect méprisant. Souvent, quand il écrit, il adore se glisser dans des personnages. Par exemple, pour m’en tenir aux textes que j’ai déjà mis en ligne, celui du cocu (Le cocu, La traitresse), de l’amoureux délaissé ou déçu (Une jolie fleur, Je suis un voyou), du vieux beauf patriote (La guerre de 14-18) ou misogyne (Misogynie à part). Il s’amuse, et c’est surtout des travers masculins qu’il se moque, me semble-t-il, avec plus ou moins d’indulgence.

Quoiqu’il en soit, de mon côté, je me suis également bien amusé à enregistrer celle-ci.

En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé une chanson que j’avais enregistrée en studio, mais que je crois n’avoir jamais chantée sur scène. Elle faisait partie des titres que j’avais pré-sélectionnés pour mon disque Il pleut au paradis, avant finalement de l’écarter.

J’en avais trouvé l’inspiration en parcourant l’anthologie de la poésie anglaise dans la Pléiade. Un poème de Thomas Wyatt, composé au début du XVIè siècle, m’avait arrêté, son premier vers notamment : « Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche ». L’image était belle, riche de sous-entendus galants. Je l’avais empruntée, telle quelle, pour en faire le début d’un sonnet que j’avais aussitôt mis en musique.

Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche
Au bord de quel fourré au fond de quel vallon
Je sais quel fusil prendre et sur quel étalon
Chevaucher droit vers elle à travers bois et friches

Pour qui voudrait pêcher, je sais où est la truite
Je sais sous quel galet danse son corps vibrant
Et par quel hameçon, dans l’eau de quel torrent
La saisir, l’épuiser… la relâcher ensuite

Je sais où est le fruit pour qui voudrait cueillir
Je sais comment le mordre et comment défaillir
Tout est à ma portée, la proie comme les armes

La nature tisonne âprement mes instincts
Mais je ne bouge pas. Car le goût du matin
Sur le cœur de ma mie vaut mieux que ces alarmes

C’était Scott Bricklin qui avait réalisé les arrangements. J’adore l’ambiance qu’il avait imaginée : les nappes de synthé, comme des nappes de brouillard au petit matin, et quelques éclairs presque subliminaux de guitare électrique pour dire la tension du chasseur et le frisson du désir.

A l’époque, je ne m’étais pas soucié de me renseigner davantage sur Thomas Wyatt, son poème, et les circonstances qui l’avaient inspiré. J’avais tort. Elles sont extraordinaires. J’en parlerai demain.

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