mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Une personne très chère à mon cœur a embrassé quelqu’un qui se trouvait avoir des poux. Quand elle l’a appris, le lendemain, elle s’est mise à se gratter la tête. Puis elle s’est écriée : — Je viens d’en voir un, là, dans mes cheveux. — Comment était-il ? ai-je demandé. — Il avait des ailes. — Des ailes ? Mais les poux n’ont pas d’ailes… — Celui-ci en avait. — Alors c’était un ange-pou…

Passé notre éclat de rire, je me suis demandé si les anges-poux avaient été correctement dénombrés par Neper.

Jérôme Bosch, La tentation de Saint Antoine

John Napier (dont le nom se francise en Neper) est un théologien et mathématicien écossais (1550-1617). On dit qu’il fut, dès sa jeunesse, obsédé par l’Apocalypse, au point de passer une partie importante de sa vie à faire le compte des anges et des démons qui peuplent la vision de Saint Jean.

Or le dénombrement des légions célestes et infernales n’est pas une mince affaire : il faut procéder à des opérations fastidieuses sur des nombres énormes. Neper imagina donc des méthodes pour simplifier ces longs calculs : d’abord au moyen d’abaques qui ramenaient des multiplications interminables à de plus simples additions, puis, faisant fond sur cette même idée, en inventant les logarithmes, dont on se souvient de la formule générale : log (a x b) = log a + log b.

Ses découvertes trouvèrent rapidement des applications moins ésotériques que la démonologie, car au XVIè siècle astronomes, géomètres, financiers, mus par le même besoin de raccourcir les temps de calcul, s’en emparent. Mais pour Neper lui-même leur intérêt était d’abord eschatologique. Il mit en mathématiques le livre de la Révélation, jusqu’à être en mesure de déterminer que la fin du monde devait se produire tel jour en l’an 1688, prouvant ainsi a posteriori que des progrès méthodologiques, même géniaux et considérables, ne dispensaient pas les meilleurs esprits d’être précis dans l’erreur.

Musset nous dit qu’ « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Le proverbe sonne comme du bon sens mais en réalité il m’a toujours paru étrange. Le mot porte désigne en effet à la fois l’ouverture pratiquée dans un espace clos (la porte d’une ville ou d’une maison) et le panneau permettant d’obstruer cette ouverture. Autrement dit la nature d’une porte est d’être à la fois ouverte et fermée. C’est en quelque sorte un objet quantique.

Dès lors, comme le dirait également Musset (qui n’avait pas connaissance du monde quantique mais en avait peut-être l’intuition), « il ne faut jurer de rien ». Les portes peuvent échapper à la logique ordinaire. L’injonction qui invite à « laisser la porte se fermer seule » suggère que ladite porte a sa vie propre et qu’il ne faut pas la contrarier. Quant à celle qui recommande de « laisser les portes des WC ouvertes » indépendamment du fait que l’on soit dedans ou dehors, elle demande indubitablement un effort de compréhension, que d’ailleurs, en petits caractères, son rédacteur vous remercie de fournir.

A mesure que j’avance en âge, je me rends compte du courage dont font preuve tous ceux dont le corps, avec le temps, devient un piège. Tous ceux pour qui marcher est un effort immense, ou simplement nouer des lacets, ou enfiler un pull, ou soulever une carafe. Tous ceux dont la douleur et les années limitent les mouvements et les rendent peu à peu pénibles ou impossibles. Tous ceux qui cependant endurent cela sans mot dire, ou n’expriment qu’une fraction de leur peine, parce qu’il n’y a rien à faire et que de toutes façons se plaindre ne sert à rien.

J’admire aussi l’impassibilité qu’ils affichent, la plupart, devant le raccourcissement du temps qui reste, quand il n’est plus possible de se projeter dans l’avenir au-delà de quelques petites années, et que malgré l’échéance non seulement proche mais certaine, ils vivent leur quotidien comme si de rien n’était.

Mais peut-être justement la certitude de la fin n’existe-t-elle jamais de manière irrécusable, peut-être l’échéance recule-t-elle sans cesse. Peut-être même disparaît-elle de l’esprit des gens, à la manière dont une chaîne de montagnes qu’on a aperçue dans le lointain disparaît derrière de petits reliefs à mesure qu’on s’en approche, au point qu’on finit par douter ou par oublier qu’elle surgira au détour d’un prochain virage, nous dominant de toute sa hauteur.

Quand on évoque un « ballet de limousines », on imagine les abords du Martinez pendant le festival de Cannes, ou le tarmac autour d’Air Force One lorsque le président des Etats-Unis se déplace, ou un cimetière du Queens le jour de l’enterrement d’un mafieux célèbre, ou une chanson de Sinatra (« We’d ride in limousines / Their chauffeurs would drive »).

Mais on devrait aussi penser à Amou. Car à l’occasion des comices, sous les majestueuses frondaisons de la Técouère, d’autres limousines font défiler leurs carrosseries lustrées et leurs robustes châssis. Ayant ainsi paradé un moment, elles se parquent ensuite sagement à l’ombre, où elles laissent refroidir leurs naseaux et admirer leurs courbes, sous la surveillance nonchalante de conducteurs qui discutent adossés à l’une d’elles.

« Je ne suis jamais tout entier dans ce que je pense, dans ce que j’écris. Souvent, j’ai l’impression qu’une partie de moi s’est détachée, et danse au-dessus de ma tête, comme un petit diable, tout en pouffant de rire ».

J’avais dix-neuf ans quand j’ai écrit ces lignes. Je n’en change pas une virgule, même si le diablotin rigole toujours en les lisant.

Le mois dernier, je me suis rendu dans les locaux de Souvenirs FM à Dax pour une interview sur Mets et Mots d’Amou. Les locaux étaient spacieux, le studio très bien équipé, l’animateur sympathique et compétent. Quant aux voisins, ils étaient calmes, avec une activité dont j’ai trouvé qu’elle s’accordait bien à la raison sociale de la station.

J’occupais mes insomnies sur mon smartphone. Les parties de Free Cell défilaient par milliers. Je les gagnais toutes. Aucun gain n’était en jeu. Je me battais juste contre le temps. Finir la réussite en moins de quatre minutes. Parvenir à tenir la moyenne aussi longtemps que possible.

J’en étais loin. Sur mille donnes mon meilleur score était de 4 mn 20 s. Se présentait toujours à un moment ou à un autre une distribution vicieuse sur laquelle je m’échinais une demi-heure, une heure, ou plus. Ma moyenne s’effondrait. Je ne m’en remettais pas.

Je crois que c’est cela, au fond, après quoi je courais : la réussite impossible, celle où quelque soit le temps qu’on y passe et la manière dont on s’y prend, l’agencement des cartes est tel que le problème est insoluble.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Elle viendra. J’y suis prêt. En attendant, à chaque fin de partie, j’ai droit à un feu d’artifice silencieux sur fond de tapis vert, qui au matin, souvent, me renvoie vers les étoiles.

Il y a bien longtemps que je n’avais publié ici une petite chanson. Voici une première version guitare/voix de celle dont j’ai parlé hier, enregistrée on ne peut plus artisanalement sur mon téléphone. Je joins aussi le texte. Tout ceci (musique et paroles) est provisoire. Mais c’est aujourd’hui mon anniversaire, et donc une bonne occasion de chanter.

Pour le titre, j’hésite. Trop est la facilité. L’état du monde ?

C’est une esquisse de chanson dont j’ai retrouvé les brouillons qui datent de douze ans. Elle se construit sur un principe simple : une opposition entre « trop de » et « pas assez de ». Contrainte : des vers de cinq pieds organisés en quatrains. Exemple :

Trop d’affirmations
Pas assez de doutes
Trop de confusion
Pas assez d’écoute

Les diptyques sont assez simples à trouver. Ce qui est plus compliqué est d’en associer deux qui riment ensemble et se renforcent mutuellement. Je m’y suis remis et suis assez content de celui-ci :

Trop de matamores
Pas assez de lâches
Trop de matadors
Pas assez de vaches

Je peux passer tout un dimanche là-dessus.

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