mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Nous venions de passer quelques jours en Corse, quand je me suis plongé dans un livre que mon ami Jacques Langlois m’avait offert peu de temps auparavant : Les dieux perdus, de François Martineau, un réjouissant ouvrage (aujourd’hui hélas quasiment introuvable) dans lequel un avocat parisien part avec sa famille à la recherche des dieux de l’Olympe, dont on est sans nouvelle depuis deux mille ans.

Or on y trouve cette phrase, qui m’a fait éclater de rire : « Un cauchemar les réveilla vers quatre heures du matin, alors qu’ils survolaient la pointe sud de la Corse. Ils reconnurent l’île, non point par le dessin de sa côte, mais par les lueurs intermittentes que les attentats à l’explosif produisaient dans l’obscurité. »

Le livre date des années 90. Les Corses semblent avoir depuis réfréné quelque peu leur propension à faire sauter nuitamment maisons particulières et édifices publics, mais cette image d’une Corse scintillante aurait fait une photo magnifique dans l’album de Thomas Pesquet.

© Thomas Pesquet

Les dieux perdus, de François Martineau, Editions Quai Voltaire

Il s’en va temps que j’annonce la bonne nouvelle aux amateurs de chansons qui me lisent et qui envisagent de se rendre au festival de Barjac (il doit s’en trouver quelques uns) : La Fontaine et Brassens auront cette année les honneurs de la soirée d’ouverture, ce samedi 31 juillet, dans la cour du château.

On pourrait croire que c’est parce qu’ils fêtent en 2021 l’un ses quatre cents ans et l’autre son centenaire. Mais non. Barjac devait initialement les accueillir en 2020. C’est le Covid qui a fait, comme pour les jeux olympiques, que ce spectacle a été reporté d’un an. Dans une perspective commémorative, ce report tombe plutôt bien. D’ailleurs je me figure leurs cinq siècles au total comme formant autant d’anneaux.

Je me réjouis intensément de retrouver à cette occasion ma partenaire Marie Christine Barrault pour prêter nos voix à ces deux illustres auteurs. Je me réjouis aussi de me replonger dans leur intelligence, leur humour, leur sagesse. Comme je me réjouis de retrouver Christine, notre régisseuse, et le public, sans lequel notre art n’est rien.

https://barjacmenchante.org/4-programmation/1-les-concerts/21-2021/513-marie-christine-barrault-et-jean-pierre-arbon.html

Il y a des mots dont paradoxalement l’usage se perd, alors même que la chose n’a jamais été aussi répandue. Le mot cuistre, par exemple. Le cuistre est une personne pédante qui fait parade de sa culture (réelle ou supposée), et dont le cas est généralement aggravé par son manque de finesse et sa prétention à briller. Ne le voit-on pas foisonner comme jamais ces temps-ci, notamment sur les réseaux ? Et cependant, qui sait encore l’appeler par son nom ?

Si le cuistre sait tout mieux que les autres, c’est qu’étymologiquement il s’affaire en cuisine : le cocistropraegustator cocinae ») était le cuistot qui goûtait les plats en premier, et avait le pouvoir de les renvoyer. De ce privilège, il a fini au fil des siècles par tirer une certaine arrogance, en se convainquant qu’il pouvait juger valablement de tout. On voit ainsi que la cuistrerie n’est pas sans rapport avec l’ultracrépidarianisme. L’idée générale est en tout cas la même : celle de quelqu’un qui, tel le cordonnier de Pline, dispose au départ d’un petit domaine de compétence, et n’hésite pas à en sortir pour pérorer sur d’innombrables sujets.

Il arrive que le cuistre impressionne les gens simples, qui sont incapables de le contredire ou ne comprennent pas son jargon. Ceux-ci ne le verront jamais comme cuistre, parce qu’ils sont éblouis. D’autres au contraire, remarquant sa vanité ridicule et la bouffissure de son savoir, pourront lui appliquer ce mot de Groucho Marx : « Il a l’air d’un parfait imbécile et parle comme un parfait imbécile, mais ne vous y trompez surtout pas : c’est vraiment un parfait imbécile. »

Il y avait des lustres que je n’avais pas assisté à une course landaise. Celle de dimanche à Amou a réveillé en moi des souvenirs d’enfance. Je nous revois mon frère et moi chantant la marche Cazérienne (le morceau de musique traditionnel sur lequel défilent écarteurs et sauteurs au début et à la fin de la course) et marchant fièrement au pas dans le petit jardin de nos grands parents que notre imagination transformait en arènes. Nous allions affronter le danger vêtus de nos habits de lumière, et la foule admirative applaudissait nos futurs exploits.

Mais je revois aussi Maxime, notre voisin. On le voyait peu, il parlait peu. Il entrait chez lui furtivement, en sortait de même. C’était un ancien écarteur qui était resté dans le milieu des « coursayres », en acceptant le rôle plus obscur de tireur de corde. Le reste de sa vie était une énigme. Je me souviens parfaitement de son regard : il y passait parfois une lueur intense qui effaçait toute expression de lassitude. On aurait dit que des instants d’un passé radieux affleuraient soudain à la surface de sa résignation triste. Puis ses yeux se rembrunissaient.

J’étais évidemment bien incapable d’en prendre conscience à l’époque, mais c’est sans doute au contact de cet homme que j’ai commencé à comprendre que dans une existence, le chemin pouvait être très court, de la gloire à l’oubli.

Le préfixe dé- (ou dés– devant une voyelle) sert (dixit le dictionnaire) « à modifier le sens du terme primitif en exprimant l’éloignement, la privation, la cessation, la négation ». Les exemples sont très nombreux : faire / défaire, unir / désunir, monter / démonter, ordre / désordre, agréable / désagréable, accord / désaccord… Ce préfixe est ainsi « l’un des plus productifs de la langue française », et la langue courante s’en sert très souvent pour former des mots dont « l’action s’opère dans le sens inverse » de celle du mot auquel il est accolé.

On a de ce fait tendance à associer plus ou moins consciemment au son « dé » l’idée d’un état contraire, et cela même quand ce n’est pas a priori le cas. Envisagez par exemple dans cette perspective le couple penser / dépenser : des significations nouvelles apparaissent, aussi inattendues que vertigineuses. La dépense devient l’opposé de la pensée, sa négation, sa destruction. Et la langue malicieusement nous murmure que l’intelligence ou le jugement s’anéantissent peut-être dans l’usage de l’argent.

Les célébrations du 14 juillet m’ont longtemps laissé indifférent. Mon penchant naturel était le même que celui de Brassens : « la musique qui marche au pas, cela ne me regard[ait] pas ». Si, dans mes jeunes années, l’on m’avait interrogé à ce sujet, je me serais probablement défini comme antimilitariste, davantage toutefois par posture ou par conformisme avec l’air du temps des années 70 que par conviction.

Est-ce le fait d’avoir épousé une femme dont la famille compte un nombre certain de militaires ? Est-ce celui, l’âge venu, d’être moins individualiste, et de me fondre plus volontiers dans le collectif national ? Toujours est-il que le défilé des troupes ne me laisse plus insensible, au point qu’hier matin, à l’heure où allait s’ouvrir dans le ciel de Neuilly le défilé aérien, je suis sorti de chez moi au prétexte de faire quelques courses, et me suis arrangé, mon cabas à la main, pour voir et complimenter l’armée française (l’armée de l’air, en tout cas).

Ce qui nous amène à la chanson « En revenant de la revue ». Il en existe différentes interprétations, entre lesquelles j’ai hésité avant de choisir celle qui illustre ce billet. Celle de Bourvil, qui est sans doute la plus connue, fait pudiquement l’impasse sur un vers à double sens (Ma sœur qui aime les pompiers / Acclame ces fiers troupiers) en substituant des lanciers aux soldats du feu. Au contraire, celle de Fred Gouin non seulement respecte les pompiers d’origine, mais remplace le diptyque « Moi, je faisais qu’admirer / Notre brave général Boulanger » par « Moi j’criais archi-fort / Vive le président Félix Faure ». Nul ne s’étonnera, parmi celles et ceux qui connaissent bien mon répertoire, que ce soit cette version que j’aie choisie.

Grecs et Turcs ont un commun proverbe : « Fais le bien et jette-le à la mer ». Ce qui veut dire : ne te vante pas quand tu as fait une bonne action. Reste modeste, et discret.

Ils ajoutent : « Si les poissons l’ignorent, Dieu le saura », autrement dit Dieu, qui seul voit tout, pourra le moment venu t’en tenir compte.

Il se trouve que la première fois que j’ai entendu cette phrase, j’ai compris « Si les poissons l’ignorent, Dieu en sourira ». C’est ce sourire qui m’avait plu. Effacé le Dieu qui enregistre et qui juge. J’ai conservé l’idée de l’ami à qui l’on fait plaisir.

À quoi ressemble le sourire de Dieu ?

 

Il y a exactement 400 ans aujourd’hui naissait Jean de La Fontaine.

Sans lui, la vie (la mienne en tout cas) serait moins belle et moins heureuse. C’est la seule personne morte depuis des siècles dont je me sens si proche. De mes amis, il est l’un des meilleurs, et certainement le plus sage.

Ce n’est pas seulement un écrivain que j’admire. C’est un homme avec qui j’ai une affinité profonde. « J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique / La ville et la campagne : enfin tout. Il n’est rien / Qui ne me soit souverain bien / Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique » : comment aurais-je pu mieux évoquer mon propre rapport au monde ?

« Je suis chose légère et vole à tous sujets » « Ne forçons point notre talent / Nous ne ferions rien avec grâce » « Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais » : Jean, tu m’as ôté de la bouche des mots que j’aurais été bien incapable de choisir aussi bien. Et je ne reviens pas sur « l’ample comédie » des hommes, ni sur tes conseils aux amants (« Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste »), que j’ai peut-être eu la chance de mieux appliquer que toi.

Ni sur ton épitaphe qui m’a enseigné, contre toute la pensée dominante, que « dormir et ne rien faire » n’était pas la plus mauvaise manière de « dépenser son temps ».

Merci, Jean. Pour tout.

« Il faut autant qu’on peut obliger tout le monde ».

C’est un drôle de verbe, obliger. Il signifie à la fois contraindre et rendre service. « Vous m’obligez » peut ainsi se comprendre comme « vous m’imposez quelque chose » et « vous me faites une faveur ».

Dans l’actuel débat sur l’opportunité de rendre la vaccination anti-Covid obligatoire, le terme, au fond, est assez bienvenu. Si l’on obligeait les gens à se faire vacciner, ce serait d’abord pour les forcer à prendre soin de la santé des autres (et accessoirement de la leur). On les obligerait en quelque sorte à obliger leur prochain, en les contraignant à lui rendre service. Obligation universelle et générale, dans tous les sens du mot.

Je sais que c’est un sujet polémique, mais pour ma part j’y suis favorable. Malgré la sympathie que je puis éprouver par ailleurs pour certains réfractaires, je suis loin d’être convaincu par leurs arguments. Nanoparticules, magnétisme, dictature, tout ça est globalement assez vaseux. Affirmer, après Wolinski, que « la majorité n’a pas le droit d’imposer sa connerie à la minorité », soit. Mais il ne s’agit pas non plus que ce soit l’inverse. Ceci dit sans vouloir être désobligeant.

« Toutes les feuilles appartiennent au vent ».

J’ai lu ou entendu cette phrase. Je ne sais plus où. Peut-être une chanson.

Je la trouve jolie.

Est-elle vraie ? Oui, à l’automne.

Avant, elles appartiennent à l’arbre.

Et après, à la terre.

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