mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Fort vent d’ouest, chargé de nuages noirs. Au nord, le soleil perce encore. Au sud, des trainées grises, de plus en plus sombres, tombent du ciel. Et nous, entre les deux, marchons aux marges de la pluie.

Quelques gouttes font des ronds dans l’eau des flaques. Le vent claque. L’averse hésite, enfle, crépite sur nos talons, dessinant une frontière mouvante et floue à quelques pas de nous. Nous avons peur qu’elle nous happe, nous courons dans la direction opposée.

Non loin, d’autres personnes font de même. Affolés, incertains, essoufflés, nous voici soudain comme des migrants, fuyant le pays mouillé vers le pays sec.

Est-on jamais sûr, d’ailleurs, que l’on boit vraiment de la Romanée Conti ? C’est une question que je me pose depuis 1991. Cette année-là, Flammarion publia un beau livre sur le domaine. Il faisait partie d’une collection sur les vins d’exception (Château Yquem, Château Margaux… ) produite par le département Art de vivre, lequel était situé de l’autre côté de la rue Racine, juste en face du siège de la maison, au 26, où j’avais mon bureau.

L’essentiel du travail sur ces ouvrages était d’ordre photographique. Le terroir, les vignes, le domaine, les grappes, les chais, les fûts, les bouteilles… il fallait des prises de vue originales et impeccables. Pour les bouteilles, cela devait se passer à Paris. À cet effet, une caisse de six de ces précieux flacons fut expédiée rue Racine et déposée par un livreur dans le hall du 26. Mais le temps d’informer l’éditrice du projet, qu’elle termine une réunion et qu’elle traverse la rue pour les mettre en lieu sûr, le colis avait disparu.

L’éditrice en question monte en trombe à mon bureau. Horreur et panique. Il y en avait pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Le retard pris dans la réalisation du livre allait compromettre sa sortie. Et comment informer M. Auber de Villaine que nous avions été négligents du trésor qu’il nous avait confiés ?

Je descends dans le hall, je mène une rapide enquête, j’interroge les personnes susceptibles d’avoir vu quelque chose, mais pas mal de de monde était entré et sorti de l’immeuble, le responsable de l’accueil s’était absenté quelques instants pour aller aux toilettes, bref l’énigme resta entière (il faut dire que je n’ai rien d’un fin limier). Un vol, selon toute apparence, soit par quelqu’un qui était au courant de la livraison, soit par un visiteur opportuniste qui voyant l’étiquette sur la caisse n’avait pas résisté à la tentation.

— Allo ? Hmmm…. Bonjour, je suis le directeur général de Flammarion. Je suis extrêmement ennuyé, mais je dois vous informer que la caisse de Romanée Conti que vous nous avez envoyée pour des photos a disparu. — Ah… Eh bien nous allons vous en envoyer une autre. — Mais… c’est tout ? — Rassurez-vous, cher monsieur, nous n’expédions pas comme ça la Romanée Conti par caisses de six. Les bouteilles étaient factices et remplies d’un vin ordinaire. Pour des photos, vous conviendrez avec moi que c’est l’œil qui compte, pas le goût.

 

NB, pour les amateurs de chansons : voleur de Romanée Conti, faucheur de Bague à Jules : même combat, même blague.

Ce que j’ai dit hier des livres, je peux aussi le dire de la musique, de la cuisine, des voyages. Combien d’œuvres je n’aurai pas entendues, combien de plats et de vins je n’aurai pas goûtés, combien de pays je n’aurai pas visités !…

Ça m’est égal. Je n’ai jamais eu l’âme d’un collectionneur, ni l’envie de cocher des cases pour pouvoir dire j’ai fait ceci, ou j’ai fait cela. Il fut un temps où j’avais formé le projet (pas très ambitieux) de voir les trente-cinq tableaux de Vermeer, où qu’ils se trouvent dans le monde, mais je me suis arrêté à vingt-trois ou vingt-quatre, et quand l’exposition Vermeer est venue au Louvre en 2017, je ne l’ai même pas visitée. Trop de monde. Vermeer est un peintre de l’intimité et du silence, et la plupart de ses tableaux sont de petit format. Comment l’apprécier dans la bousculade, hissé sur la pointe des pieds ?

Si, j’ai un regret, pour le vin. Il s’appelle Romanée Conti. Mon oncle, qui était un immense amateur de Bourgogne, et m’a fait découvrir quantité de crus sublimes, en avait deux ou trois bouteilles dans sa cave. Je n’en ai jamais bu. Des Tâche, oui, des Richebourg, oui, des Grands Echézeaux, oui, mais des Romanée Conti stricto sensu, non. Il les conservait religieusement. Sur la fin, alors qu’il était malade, certains de ses amis ont abusé de son hospitalité. Ils se sont installés chez lui pour procéder d’urgence à quelques libations, et ont fait main basse sur les bouteilles. Comme il était affaibli, il n’a rien dit, mais le Saint Graal a été bu avec sournoiserie, âprement, sans honneur.

Vermeer, Le verre de vin, Gemäldegalerie, Berlin

Je pense à tous les grands livres que je n’ai pas lus, et curieusement, l’âge venant, ce n’est pas une urgence à les lire que j’éprouve, plutôt une sorte de détachement. Il m’apparaît que la boulimie de culture n’est pas d’une nature au fond très différente de la boulimie de possession. Je n’emporterai pas plus mes lectures dans la tombe que mes avoirs.

Je choisis désormais mes livres avec parcimonie, sans méthode, et je vais moins vers eux qu’ils ne viennent à moi. J’en achète d’ailleurs plus que je n’en lis. Au hasard d’une critique ou d’une conversation, l’un d’eux me fait signe et me plaît. Et puis quand nous sommes en présence l’un de l’autre, souvent le désir s’est enfui. Cela ne tient quelquefois à rien de plus qu’à un style qui ne me convainc pas, ou à une mauvaise traduction, ou à certaine police de caractères. Je n’ai plus envie de m’y intéresser, et le voilà qui rejoint ceux qui s’entassent sur mes étagères.

Je l’y regarde encore de temps en temps, de loin, et j’ai l’impression qu’il me regarde aussi en retour, partageant avec moi le sentiment diffus d’une rencontre manquée et l’embarras que nous soyons passés à côté l’un de l’autre, quand nous avions cru que nous nous aimerions.

Une jeune femme qui m’est chère fait aujourd’hui même ses débuts dans l’édition. C’est un métier auquel elle aspire depuis longtemps, et je suis certain qu’elle y réussira.

Je me permets cependant à cette occasion de lui livrer en viatique quelques propos de Christian Bourgois*, un de ses illustres anciens, assortis de mes commentaires. D’abord cette réflexion : « Je ne me suis jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire, je ne le sais pas et ça ne m’intéresse pas. Leurs goûts, je ne les connais pas, c’est donc très risqué, tandis que les miens, oui. » Dans l’économie de ce secteur, la demande ne préexiste pas à l’offre. Inutile par conséquent de chercher à la connaître. Il faut toutefois avoir le don de sentir l’air du temps un peu moins mal que les autres, tout en sachant aussi quelquefois le défier.

Christian Bourgois

Bourgois remarquait également qu’ « avec des auteurs qui n’écrivent pas ce qu’ils auraient voulu et des livres qui ne reçoivent pas l’accueil souhaité », l’éditeur était condamné à vivre dans un « climat d’échec permanent ». Pas de panique donc avec les déceptions : elles sont monnaie courante. Un autre grand nom du secteur, René Julliard, résumait : « L’édition, c’est l’art de salir avec de l’encre un papier coûteux pour le rendre invendable ». Car le livre est un objet pondéreux. Quand j’étais arrivé chez Flammarion, la vue des bennes de pilon m’avait donné le cafard.

Bref, le marché du livre obéit à des règles obscures. On y avance en tâtonnant. On risque de trébucher à chaque pas. Les stocks sont lourds, et quand on va en librairie, soit le titre qu’on a publié se trouve en rayon, et l’on pense qu’il ne se vend pas, soit il ne s’y trouve pas, et l’on se dit qu’on rate des ventes**.

Incertitude, inquiétude, insatisfaction sont le lot quotidien. A part ça, c’est sans doute, comme le disait Françoise Verny, « le plus métier beau du monde ».

 

* Dans un article de Monde en 2005, à l’occasion d’une exposition célébrant les 40 ans de sa maison au Centre Georges-Pompidou. Cité par Dominique Cara.

** La vente en ligne a un peu changé ça.

Pour passer du rêve aux souvenirs, voici une photo de mon père et de mon oncle qui date de 1994. Je ne sais plus très bien à quelle occasion elle a été prise, sans doute la communion d’un de mes neveux. Ce qui est certain, c’est que c’était au sortir d’un bon repas.

Leur expression me touche. Ils sont tels qu’en eux-mêmes : repus, complices, espiègles, contents d’eux, installés dans leur confort, sûrs de leur bon droit, satisfaits de leur satiété, se suffisant à eux-mêmes, et communiant dans un bonheur terrestre, le cœur sans états d’âme, la digestion joyeuse, fondamentalement gentils.

Je parcourais Paris sur mon scooter, sans savoir où j’allais. C’était un Paris étrange, le boulevard Saint Michel avait été prolongé jusqu’à la mer, j’avais même été faire un tour sur la plage. Puis j’étais revenu en longeant la Seine. Les bâtiments qui la bordaient ressemblaient tous à des châteaux.

Roulant toujours, je suis arrivé à l’angle de la rue Lecourbe et de la rue de la Croix-Nivert, et j’ai remonté cette dernière vers la rue de Vaugirard. C’est là qu’habitaient mes parents. Arrivé à la hauteur de l’ancienne pharmacie de mon père, je me suis trouvé bloqué. Une file de personnes barrait la chaussée. Au numéro 239 de la rue se trouvait maintenant un cinéma en lieu et place de l’entrée de garage que j’y avais toujours connue, et ces gens faisaient la queue pour y entrer.

Au bout de la file, en face du magasin Nicolas, riant et gesticulant, juste vêtus d’un maillot de bain et dissipés comme des gamins, il y avait mon père, mon oncle, et leur ami Jacques R. — Mais qu’est-ce que vous faites là tous les trois ? leur dis-je. — Eh bien on va au cinéma, me dit mon père. — Comme ça, dans cette tenue ? — On fait ce qu’on veut, intervint mon oncle, il fait beau !

Mon scooter s’est alors mis à décoller de la chaussée. J’ai regardé l’affiche du film, c’était Le rosier de Madame Husson, puis j’ai disparu dans les nuages.

Dans Tous les matins du monde, l’admirable roman de Pascal Quignard dont Alain Corneau a tiré un non moins admirable film, Monsieur de Sainte-Colombe se voue entièrement, corps et âme, à la musique. Il en fait une exigence absolue. Rien ne doit la compromettre. Elle est son dieu et n’a pas d’autre but qu’elle-même. Marin Marais en revanche, l’autre protagoniste, en fait un instrument de promotion sociale. Il fait valoir son talent. Il le négocie contre une place à la cour.

La musique est-elle négociable ? La réponse est inchangée depuis le XVIIè siècle : cela dépend du tempérament du musicien. Certains sont portés au mysticisme et font de la musique une ascèse. C’est ainsi qu’au siècle dernier, le pianiste Arturo Benedetti Michelangeli disait qu’ « être musicien n’[était] pas une profession », mais « une philosophie, un style de vie » et qu’il fallait « avoir avant tout un esprit de sacrifice inimaginable », quand d’autres, comme Herbert von Karajan, moins détachés des réalités du monde, faisaient de la musique mus par un impérieux désir de reconnaissance et de réussite.

Transcendants et immanents. Les uns sont-ils moins bons musiciens que les autres ? La réponse réside sans doute moins dans la qualité intrinsèque de leur jeu que dans les opinions et sympathies de l’auditeur. Il se peut que notre oreille nous conduise à préférer l’interprète dont la réputation correspond le mieux à l’idée que nous nous faisons de l’excellence.

Je suis d’un naturel paisible, et pessimiste. Toute ma vie, ces deux penchants se sont confortés l’un l’autre. Mon pessimisme m’a porté à considérer, non sans une certaine indifférence, que l’entropie et la loi de nature condamnaient la plupart du temps les choses à finir comme on sait, c’est-à-dire jamais bien ; et il m’a probablement incité à surestimer les efforts à fournir pour que les événements suivent un autre cours. Mon goût pour la tranquillité a agi dans le même sens : plutôt se taire que de beaucoup parler, plutôt dormir que de s’agiter vainement, plutôt se tenir à l’écart que de s’engager.

C’est ainsi que, dans la plupart des circonstances, j’ai souvent préféré l’inaction à l’action. Même lorsque j’étais jeune, il ne m’est jamais venu à l’idée de me battre pour changer le monde. Il était comme il était, et malgré ses nombreux défauts, j’ai toujours eu la chance qu’il s’offre à moi sous un jour agréable, en sorte que je n’ai jamais estimé judicieux de renoncer à mon confort personnel pour tenter de le rendre meilleur.

S’il faut mettre un mot là-dessus, je l’emprunterais à Montaigne, qui, se livrant à des considérations voisines, parle de « mollesse ». J’en suis atteint comme lui, et sans doute à un plus haut degré. J’en éprouve un certain déplaisir, mais si je la déplore aujourd’hui, je constate qu’elle l’emporte encore sur le désir que je pourrais avoir de la corriger.

Wall hanging ©  Robert MORRIS

Les grandes baies vitrées sont un danger mortel pour les oiseaux. Cinq ou six d’entre eux s’assomment mortellement chaque année sur celles de notre maison.

J’ai ramassé celui-ci inanimé sur la terrasse. Il était magnifique, bec rouge, cou jaune, ailes bleues jaunes et brunes, calotte vert olive, joues et poitrail d’un vert tendre. Je n’en avais jamais observé de pareil. J’étais triste qu’un si joli animal se soit tué comme ça, et je ne voulais pas le laisser partir sans connaître son nom.

J’ai plongé dans ma bibliothèque et consulté mes guides des oiseaux (j’en ai trois, même si suis un piètre ornithologue) : inconnu au bataillon. J’ai poursuivi ma quête sur Internet : passereaux d’Europe, oiseaux d’Europe : rien non plus. J’ai feuilleté des dizaines de pages de photos, toujours rien, mystère. Puis j’ai entré « oiseau, bec rouge, cou jaune… » et j’ai fini par trouver : leiothrix lutea.

J’ai appris qu’il était originaire d’Asie (sud de la Chine et régions voisines de l’Himalaya) ; qu’à partir de quelques individus vraisemblablement échappés de captivité, il s’était répandu autour de Pau, dans le Béarn ; qu’il aime les « sous-bois de fougères, les taillis, les pentes pourvues de buissons denses, riches en baies et en insectes », dont la nature n’est en effet pas avare dans les alentours de la maison ; et que le spécimen venu mourir chez nous était un mâle vêtu de son plumage nuptial.

 

Pour en savoir plus :

https://www.ornithomedia.com/magazine/etudes/leiothrix-jaune-leiothrix-lutea-dans-bearn-pyrenees-atlantiques-00877/https://www.oiseaux.net/oiseaux/leiothrix.jaune.html

https://www.oiseaux.net/oiseaux/leiothrix.jaune.html

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