mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

« Ce n’est rien de vieillir, mais le terrible est que l’on reste jeune. » La réflexion est de Paul Guimard. C’est une vérité qu’avec l’âge nous découvrons presque tous, en apercevant certains jours dans nos miroirs le portrait d’une personne beaucoup plus vieille que nous.

Notre destinée commune, c’est ainsi de jouer Dorian Gray à l’envers, et le jeune homme que je suis peinerait en effet quelquefois à se reconnaître dans son reflet s’il n’y surprenait pas le regard d’incompréhension qu’il est en train de lui jeter.

Les réseaux sociaux n’ont rien fait pour atténuer ce trouble. Claudine a découvert une autre page “Jean-Pierre Arbon” sur Facebook. Et là, bon, je veux bien admettre l’existence d’un décalage important entre ce qu’on s’imagine et la réalité, mais quand même, j’ai des doutes.

J’ai revu dimanche soir pour la nième fois « Touchez pas au grisbi » avec un plaisir intact. J’ai pour ce film une tendresse particulière. Je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce qu’il se passe le jour de ma naissance (un mois après un hold-up intervenu le 5 septembre 1953, des truands se disputent le magot : nous sommes donc bien le 5 octobre, ou dans ses alentours immédiats) et me fait voir comment était Paris quand j’y ai débarqué.

Certes, le caractère documentaire du film n’est pas attesté. Mais laissez-moi penser qu’en 1953, pour réfléchir, on débouchait du champagne (quand on était seul, une demie-bouteille ; à trois, un magnum) ; qu’avant une discussion sérieuse, on ouvrait du pâté et une bouteille de Muscadet ; que pour téléphoner, on allait au bistrot (« un jeton et une fine, s’il vous plait ») ; qu’un déjeuner galant s’accompagnait de bœuf à la ficelle ; et que dans la nuit interlope, l’amitié était sacrée, les filles légères et les hommes bourrus.

 

Savoir commander avec autant de politesse que de fermeté est un art qui s’est perdu. Autrefois on persuadait au sens étymologique du terme, c’est-à-dire que si, sur le fond, l’ordre était des plus impératifs, sur la forme on conseillait fortement. Aujourd’hui on décrète, on menace, on admoneste, on invective. Cela va de pair avec l’affaiblissement de l’autorité.

Voyez comme François de Sourdis, lieutenant général des armées de Louis XIV, s’adressait en 1695 aux seigneurs d’Aquitaine :

« Je connais votre zèle », « vous aurez pour agréable », « je vous exhorte de n’y pas manquer »… En même temps, on goûtera l’ironie qui faisait qu’à l’époque celui qui donne les ordres se présentait comme le très obéissant serviteur de celui qui les reçoit.

 

J’ai reçu, Monsieur, les ordres de Sa Majesté pour convoquer le ban et l’arrière-ban de la province. Et comme je connais votre zèle pour son service, vous aurez pour agréable de vous tenir prêt de marcher et de vous rendre en état convenable le dernier jour du mois de mai prochain à Bazas.
Je vous exhorte de n’y pas manquer, parce que l’on procédera à l’encontre des défaillants suivant la vigueur des règlements. À quoi ne doutant pas que vous ne fassiez attention, je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Pierre Dac a dit un jour : « Cette famille s’entend bien, on voit qu’elle n’a pas encore hérité ».

J’en connais une, ils étaient trois enfants, deux garçons et une fille. Les parents meurent, les comptes se règlent. La fille tapait plus fort que ses frères, elle obtient davantage. Et cependant rien n’est résolu.

On ne s’expliquera jamais sur ce que l’argent rachète, in fine.

 

 

Je marchais dans le champ dit « de Touya », au bout duquel se trouve la ferme où mon grand-père est né. Le ciel était d’un bleu intense, la prairie couverte de boutons d’or, c’était le printemps en majesté.

En parcourant ce petit coin de terre où il avait passé son enfance, je me mis une nouvelle fois à songer à cet homme que j’ai tant aimé, et doucement, au fil de mes pas, une phrase affleura à ma mémoire, une phrase qu’il cite dans ses souvenirs de guerre de 14-18, que je ne pouvais pas exactement restituer mais qui avait à voir avec ce que j’avais devant les yeux.

De retour à la maison, j’ai repris son manuscrit, et lu ce que j’y cherchais : « Allons, la vie est belle et je sens flotter dans l’air une odeur frémissante de printemps. Les ailes de la Victoire, nous les caresserons bientôt où que nous soyons : debout dans la tourmente ou couchés dans la terre que nous aurons défendue parce qu’elle nous fut douce, maternelle et fleurie ». Mon grand-père indique avec émotion que ces mots sont signés Gabriel-Tristan Franconi, qu’ils sont extraits d’une lettre que ce camarade de tranchée (qu’il décrit comme « fantassin, sous-lieutenant, mon compagnon ») avait écrite avant d’être tué le 23 juillet 1918, et il les cite à deux reprises dans son livre, au milieu, puis à la fin, tant ils l’avaient marqué et lui tenaient à cœur.

Et soudain, j’ai compris que ce qui l’avait bouleversé dans ces lignes, plus encore que la perspective de la victoire, plus même que la prémonition que son ami avait eue de sa propre mort, c’était l’évocation de la terre « douce, maternelle et fleurie », c’est-à-dire l’exact souvenir de son champ de Touya.

C’est un scoop que j’ai découvert en me rendant à mon supermarché habituel : tous leurs fromages contiennent du lait ! J’étais tellement stupéfié de l’apprendre que j’ai pris l’annonce en photo. Deux employés du magasin m’ont immédiatement rappelé à l’ordre : pas de photos dans leurs locaux. Le document ci-dessus est donc volé. En le publiant, j’ai un peu l’impression de marcher sur les traces de Julian Assange ou d’Edward Snowden.

Je ne sais quel génial bureaucrate a décidé de rendre cet avertissement obligatoire, mais il n’est pas allé au bout de sa logique, car au rayon lait rien n’indique que le lait contient du lait. C’est criminel. (A moins que l’administration compétente ne considère qu’après qu’il a subi toutes les opérations d’écrémage, d’allègement, de stérilisation, d’adjonction de vitamines, etc, auxquelles le soumet l’industrie alimentaire, le lait a cessé d’être du lait.)

Une idée passait, puis une autre, puis une autre.
Un rêve passait, puis un autre, puis un autre.
Une heure passait, puis une autre, puis une autre.

Et moi je n’attrapais rien, que l’idée d’une idée, puis une autre, puis une autre.

 

Montesquieu écrit dans les Lettres persanes : « Les Français enferment quelques fous dans une maison pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas. »

S’il revenait aujourd’hui, il verrait que nous n’avons pas perdu l’art de ce genre de subtilités. Avec un confinement qui autorise désormais les sorties toute la journée, et des déplacements interdits et néanmoins possibles pour de nombreux motifs, il pourrait noter : « Les Français se fixent des règles telles que ceux qui s’en affranchissent peuvent persuader ceux qui ne s’en affranchissent pas qu’ils continuent à les respecter ».

J’ai aussi eu l’idée d’écrire un spectacle théâtral, dont j’ai achevé une première esquisse il y a deux ans. J’y faisais les portraits de quelques personnages plus ou moins illustres, de toutes époques et de toutes civilisations (Socrate, La Fontaine, Omar Khayyam, Montaigne, Ryokan, Wang Wei, Moitessier, Ibn Arabi), familiers aux lecteurs de mon blog, en les illustrant en contrepoint par une dizaine de chansons. Leur point commun ? Avoir bifurqué. S’être retirés du jeu. Avoir, à un moment donné de leur existence, quitté la clameur du monde et ses vanités pour une rencontre avec eux-mêmes. Titre, emprunté à La Bruyère : L’oisiveté des sages. Dispositif : un comédien, un musicien. Sujet : l’éloge du loisir, de l’action gratuite, du présent, du temps libre et parfois perdu.

Mais on saisit tout de suite les difficultés de l’entreprise : comment aborder un pareil sujet sans froisser les spectateurs ? Comment faire en sorte que cela ne tourne pas à la provocation ? Comment éviter d’apparaître comme un privilégié qui vient raconter à ceux à qui la vie impose de travailler qu’ils passent à côté de leur existence, et qu’à s’échiner à gagner leur salaire ils gâchent une à une toutes leurs journées ? Comment plaider une liberté inaccessible à beaucoup ?

Je n’ai pas trouvé la clé. J’ai remisé le projet dans mes tiroirs. « Parler de loin, ou bien se taire » dit La Fontaine. Je me suis tu.

J’aurais aimé écrire un livre. Un roman ? J’ai essayé plusieurs fois. Ça s’est arrêté au bout de quelques pages. Ou refaire le coup de Montaigne, et transformer ce blog en Essais. Mais je n’y arrive pas. Creuser, entrer profondément dans les choses, en peser tous les tenants et les aboutissants pour et en sortir une vérité utile aux autres, demande un effort et une constance dont je ne suis pas capable. Tenir durablement un cap, je n’y arrive pas. Croire à l’importance de ce que j’entreprends, je n’y arrive pas. L’effort à fournir me parait d’autant plus grand que je n’ai jamais été réellement convaincu de l’intérêt de ce que j’avais à dire. Quand j’étais enfant, en classe, je ne levais jamais le doigt. Ni pour poser une question, ni pour donner une réponse. Les mots que j’aurais pu prononcer, je les jugeais superflus avant même qu’ils ne sortent de ma bouche. Alors, ils y restaient. J’étais bon élève, mais j’interagissais peu. Au fond, je n’ai jamais pensé que ma voix comptait. Étrange, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui s’est voulu chanteur…

©  Robert Doisneau

Un jour, je suis allé proposer de nouvelles chansons à un producteur de musique. Il m’a demandé si j’aurais plaisir à les entendre à la radio. J’ai répondu que je n’en étais pas sûr. C’était une réponse honnête, et idiote. Qui veut miser de l’argent sur un artiste qui n’est pas persuadé que son œuvre est indispensable ? Personne. Ce n’est pas que je croie que mes chansons soient médiocres. Au contraire, je les crois bonnes, pour la plupart en tout cas. Mais c’est l’idée de s’imposer. Je n’aime pas m’imposer, ni m’exposer, ni m’interposer, ni poser tout court. « Des mots d’amour et des chansons : c’est bien là tout le nécessaire » : c’était la phrase d’accroche de ce blog. Je l’ai remplacée récemment (je me demande si quelqu’un s’en est aperçu) par « loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais ». Ma vérité est là, dans ce vers de La Fontaine, ma vérité presque toute entière. Presque. Je suis assis sous mon arbre, il fait bon, je n’ai besoin de rien, la nature chante, tout va bien, sauf qu’un petit caillou me pique les fesses. Alors je songe que je devrais les lever, mes fesses, les remuer un peu, et me remettre à marcher.

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