des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

delpech1

J’ai appris que Michel Delpech est mort dernièrement. Il n’a pas atteint ses soixante treize ans. Mick Jagger l’a eu à l’usure. Sylvie Vartan n’a toujours pas fait ses adieux.

Nous sommes extrêmement nombreux sur les réseaux sociaux depuis samedi à y aller de nos petits commentaires. Certains (la grande majorité) le portent au pinacle. D’autres disent que c’était de la daube. Moi je dirais que quand il était chanteur, Delpech était presque parfait : populaire et de qualité. Il avait le grand mérite de ne pas se prendre pour qui il n’était pas. L’éloge de son oeuvre tient en deux mots : « C’était bien, c’était chouette ». Sans aucune ironie.

Frank Sinatra C Jones E Parker

On célébrait samedi le centième anniversaire de la naissance de Frank Sinatra. France-Musique lui a consacré toutes ses émissions pendant une journée complète. Je m’en voudrais de ne pas marquer l’événement dans mon blog.

J’ai déjà inscrit, dans ma playlist impossible, plusieurs chansons de lui. Quand on dit « de lui », il faut entendre interprétées par lui, car il n’a écrit presque aucune des chansons qu’il a chantées (exception notable : I’m a fool to want you, inspirée par son mariage chaotique avec Ava Gardner).

It was a very good year, souvent appelée When I was seventeen, est signée Ervin Drake. On a 17 ans, puis 21, puis 35. Et soudain nos jours raccourcissent. Il y a bien longtemps, je l’avais offerte à une petite fiancée pour ses dix-sept ans. C’était une très belle année.

On dit que les plus belles chansons sont les chansons nostalgiques, et plus nostalgique que les grandes chansons de Jonasz, ça n’existe pas. Les vacances au bord de la mer, J’veux pas qu’tu t’en ailles… Pour ma part, j’ai toujours eu un faible pour Je voulais te dire que je t’attends. Sans doute avais-je à l’époque un côté jeune homme romantique, qui m’incitait à goûter la tristesse de ces états d’attente amoureuse, et « ces chansons d’amour qui restaient là, dans mon piano ».

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un jour tu verras

Marguerite Yourcenar disait que nous ne supportions pas l’idée que nos vies soient guidées par le hasard ; que nous avions besoin de croire que nous en décidions, ou que quelqu’un en décidait pour nous : Dieu, le destin, la providence… ; qu’« il n’y a pas de hasard » était une affirmation rassurante, qui suggérait que les choses étaient sous contrôle. Car comment admettre que ma vie bascule selon que j’ai pris cet autobus, où tu te trouvais, plutôt que le suivant, où tu ne te trouvais pas ?

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Et j’entends les étoiles qui causent
La Poésie doit me maudire
Tant de sujets, de nobles causes
Et moi, moi qui n’ai rien à dire

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On se plaint (à juste titre) de la violence du monde d’aujourd’hui. Celui d’hier était toutefois pire encore. Ainsi, pour une fille d’ouvrier au tournant des années 1900, le destin n’avait pas grand chose de clément. L’existence n’offrait souvent, comme parcours prévisible, qu’une longue et cruelle déchéance, et il s’est trouvé plusieurs auteurs, d’Aristide Bruant à Lucien Boyer, pour en faire des chansons terribles. Mais c’est peut-être sous la plume de Jules Jouy que cette condition s’est exprimée de la plus saisissante façon.

Pâle ou vermeille, brune ou blonde,
Bébé mignon,
Dans les larmes ça vient au monde :
Chair à guignon !
Ébouriffé, suçant son pouce,
Jamais lavé,
Comme un vrai champignon ça pousse :
Chair à pavé !

A quinze ans, ça rentre à l’usine,
Sans éventail,
Du matin au soir ça turbine :
Chair à travail !
Fleur des fortifs, ça s’étiole,
Quand c’est girond,
Dans un guet-apens, ça se viole :
Chair à patron !

Jusque dans la moelle pourrie,
Rien sous la dent,
Alors, ça rentre “en brasserie” :
Chair à client !
Ça tombe encore,de chute en chute,
Honteuse, un soir,
Pour un franc, ça fait la culbute :
Chair à trottoir !

Ça vieillit, et plus bas ça glisse…
Un beau matin,
Ça va s’inscrire à la police :
Chair à roussin !
Ou bien, “sans carte”, ça travaille
Dans sa maison,
Alors, ça se fout sur la paille :
Chair à prison !

D’un mal lent souffrant le supplice,
Vieux et tremblant,
Ça va geindre dans un hospice :
Chair à savant !
Enfin, ayant vidé la coupe.
Bu tout le fiel,
Quand c’est crevé, ça se découpe :
Chair à scalpel !

Je tiens Jean Constantin en très haute estime. Pourtant, son travail de parolier est pour le moins atypique. Prenez Comment voulez-vous : on sent le truc écrit sur un coin de table, sans se creuser la tête, sans se soucier des redites ou des maladresses d’expression.

La musique avait été composée pour Les 400 coups de François Truffaut. Tiens, si on y mettait des paroles ? Il est facile d’imaginer notre auteur, à la fin d’un repas, déchirant la nappe en papier et fourrant dans sa poche, mal plié, le petit bout de texte qui lui est venu. Et ces quelques mots, bancals, maladroits presque, il ne changera plus, et à raison, tant leur charme est évident et leur grâce inexplicable, loin, très loin des canons de la « belle poésie ». Ecoutez plutôt :

Comment voulez-vous / Faire confiance aux femmes / Quand celle que j’aime
Est je ne sais où / Partie c’est un drame / Quand je lui ai dit c’est toi que j’ai-aime
On aurait pu croire / Qu’elle allait avoir / Le feu quelque part
Aussitôt que j’ai / Juré qu’il était / Entendu qu’on ne se quitterait jamais
Quand je lui ai dit / Qu’il était écrit / Que toutes mes nuits
Je les passerais / Au creux de son lit / Elle s’était déjà si vite enfuie
Que sur le moment / J’ai bien cru oui j’ai / Bien cru qu’à ses trousses
Tout un régiment / De Sénégalais / La poursui-i-vait au pas de cou-ourse

L’Or du temps est une chanson de Charles Dumont (paroles de Raymond Mamoudy, interprétée par Charles Dumont et François Périer) que j’ai découverte grâce à mon ami Maurice Joyeux.

Elle se présente comme un dialogue entre deux amis d’enfance, qui sont devenus, disons, l’un un petit-bourgeois et l’autre un saltimbanque, ou bien un réaliste et un rêveur, ou encore un moutonnier et un solitaire. Ce qui me plait, au-delà de son thème, c’est que leur dialogue est paisible, sans animosité, et qu’il ne conclut pas.

Deux vers m’émeuvent particulièrement, dans lesquels le “conventionnel” dit, en s’adressant au “marginal” : « Il ne restera rien de tout ce merveilleux / Dont tu pares ta vie et qui parfois me hante ». L’homme des voies toutes tracées se rassure en affirmant l’impossibilité du rêve, en même temps qu’il lâche une émouvante confession : l’or du temps parfois le hante. Il n’y est pas insensible. Il en porte la nostalgie, sans le savoir ; sans s’autoriser, souvent, à le savoir.

Cet aveu est terrible. Mais le rêveur n’exploite pas la faille. Il pourrait avoir la tentation d’appuyer là où ça fait mal, et de tirer son ami de sa torpeur, de lui faire lever le nez de son quotidien, de prétendre l’éveiller à la lumière. Il s’en abstient : soit qu’il n’y pense même pas (allez savoir avec ceux qui ont la tête dans les nuages…) ; soit qu’il connaisse la violence qu’il pourrait faire à l’autre en l’exhortant à une liberté que son ami ne pourrait / ne voudrait / ne saurait pas saisir.

Pour parler de la vie des gens, de leur jeunesse à leur mort, pour évoquer leurs aspirations, leurs études, leurs métiers, leurs maisons, leurs loisirs, leurs enfants, et souligner leur destinée commune, combien de temps faut-il ? Une minute et quarante-neuf secondes. C’est le record établi par Graeme Allwright* dans cette chanson implacable et tendre qui nous met tous dans de Petites boites, lesquelles, à leur tour, sont placées dans une boite à musique.

* auquel il convient bien sûr d’associer Malvina Reynolds, l’auteure de Little Boxes, la chanson originale

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avec Graeme Allwright au Quesnoy en mars 2014

 


Nous avons eu la chance de passer la soirée de jeudi dernier en compagnie de Luc Plamondon. De Starmania à Notre-Dame de Paris, et de Diane Dufresne à Céline Dion, voici un auteur qui a accumulé les succès légendaires, et dont tout le monde peut, à coup sûr, citer plusieurs titres.

plamondon

Parmi ceux-ci, l’un des plus célèbres est incontestablement le Blues du businessman. Personne au départ ne pensait que ça ferait un tube, mais la chanson s’est peu à peu imposée comme “culte” (comme on dit). Tous les jeunes gens de mon époque en ont hurlé le refrain, le coeur étreint d’une nostalgie existentielle : – J’aurais voulu être un artiste…

Luc me dit : – C’est amusant de voir que toi tu as vraiment sauté le pas…

(Anecdote : lorsque Luc a fait la connaissance de Bernard Tapie, celui-ci lui a déclaré, l’ego gonflé à bloc : – Comment avez-vous fait pour composer cette chanson sans me connaître ?)


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