des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

dylan

Bob Dylan prix Nobel de littérature ! Un mien ami s’en étrangle sur Facebook : « Les jurys de Stockholm ne savent plus comment se couvrir de ridicule. O tempora, o mores… »

Un de ses correspondants lui répond : « Ton problème, c’est de dire “o tempora, o mores” au lieu de dire “the times they are a-changing”. Go Dylan. »

Parfaite répartie. The times they are a-changing. On pourrait citer toute la chanson, je me contente ici du deuxième couplet, qui s’ajuste fort bien aux circonstances :

Come writers and critics
Who prophesize with your pen,
And keep your eyes wide
The chance won’t come again.
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin,
And there’s no telling who
That it’s naming
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’.*

J’ajoute que c’est une joie et une fierté, pour tous les auteurs de chansons qui ne sacrifient pas les paroles à la musique, que l’un des leurs (le plus grand de ceux qui sont vivants, à mon avis, avec Leonard Cohen) soit distingué par le prix Nobel.

* Venez écrivains et critiques
Qui prophétisez avec votre plume,
Et gardez les yeux ouverts
La chance ne reviendra pas.
Ne parlez pas trop tôt
Car la roue tourne toujours,
Et elle n’a pas encore dit
Qui était désigné.
Le perdant de maintenant
Pourrait être le prochain gagnant,
Car les temps sont en train de changer

 

le temps du tango ferré

Je prépare en ce moment un spectacle sur Léo Ferré, dont nous fêterons en août le centenaire de la naissance. J’ai le privilège de le faire avec Céline Caussimon. Nous en ferons la création cet été à Amou, et je ne me suis naturellement pas privé des grandes chansons de Ferré composées sur des paroles de Jean-Roger Caussimon, père de la sus-dite.

Parmi celles-ci, ma préférée est peut-être Le temps du tango. Elle appartient au genre rare de la nostalgie gaie. Le tango y devient une métaphore parfaite de la jeunesse. « Ah ! C’que les femmes ont pu me plaire, et c’que j’ai plu !… J’étais si beau… Faudrait pouvoir faire marche arrière, comme on fait pour danser l’tango ». Humour, autodérision, tendresse… Celle-là, j’aurais aimé l’écrire.

​Pour les blagues du 1er avril, cette année, c’est à mon avis la RATP qui a eu le pompon. Jouer avec les noms des stations de métro était une jolie idée, et le blog Big Browser du journal Le Monde a eu raison de sélectionner cette opération comme l’une des plus drôles de l’année : Crimée-Châtiment, Monceau-Ma pelle, Anvers (à l’envers) et Apéro / Opéra, n’était-ce pas réjouissant ?

Anvers

Ledit blog a cependant eu tort de noter : « L’opération ne va pas sans quelques ratés. Par exemple, “Joinville-le-Pont Pon! Pon!”, n’était peut-être pas indispensable.» Eh bien si, justement. Merci au marketing de la RATP de connaître la chanson et d’avoir rendu hommage à ce succès signé Roger Pierre et interprété par Bourvil.

bowie the man who fell to earth

Il n’y a plus que moi, apparemment, qui n’y suis pas allé de mon commentaire sur Bowie. Tout Facebook s’en est rempli, lundi, hier, aujourd’hui encore. C’est le monde entier qui pleure. Le pauvre Delpech fait minable, à côté.

Deux souvenirs alors : le premier, c’est Bowie acteur. Un orage nous avait précipités, Valérie et moi, un jour de l’été 1983, trempés jusqu’aux os, dans le premier cinéma venu des Champs Elysées. On y jouait Furyo (Merry Christmas Mr. Lawrence). Le regard de Bowie et la musique de Ryuchi Sakamoto allaient devenir le générique de notre histoire, au sommet de laquelle culminerait notre fils Augustin.

Le second, plus lointain encore, c’est une chanson, Eight line poem (neuf, en fait) qui date de 1971. Elle possède très exactement le son de l’époque (elle me fait penser à No expectations des Stones), et dans mon imaginaire personnel évoque ces journées adolescentes, passées dans le désert d’une chambre, le coeur écrasé d’ennui, quand tout mouvement semble vain et qu’on attend, désabusé mais plein de rêves, que le temps passe.

The tactful cactus by your window
Surveys the prairie of your room
The mobile spins to its collision
Clara puts her head between her paws
They’ve opened shops down the West side
Will all the cacti find a home
But the key to the city
Is in the sun that pins
The branches to the sky

delpech1

J’ai appris que Michel Delpech est mort dernièrement. Il n’a pas atteint ses soixante treize ans. Mick Jagger l’a eu à l’usure. Sylvie Vartan n’a toujours pas fait ses adieux.

Nous sommes extrêmement nombreux sur les réseaux sociaux depuis samedi à y aller de nos petits commentaires. Certains (la grande majorité) le portent au pinacle. D’autres disent que c’était de la daube. Moi je dirais que quand il était chanteur, Delpech était presque parfait : populaire et de qualité. Il avait le grand mérite de ne pas se prendre pour qui il n’était pas. L’éloge de son oeuvre tient en deux mots : « C’était bien, c’était chouette ». Sans aucune ironie.

Frank Sinatra C Jones E Parker

On célébrait samedi le centième anniversaire de la naissance de Frank Sinatra. France-Musique lui a consacré toutes ses émissions pendant une journée complète. Je m’en voudrais de ne pas marquer l’événement dans mon blog.

J’ai déjà inscrit, dans ma playlist impossible, plusieurs chansons de lui. Quand on dit « de lui », il faut entendre interprétées par lui, car il n’a écrit presque aucune des chansons qu’il a chantées (exception notable : I’m a fool to want you, inspirée par son mariage chaotique avec Ava Gardner).

It was a very good year, souvent appelée When I was seventeen, est signée Ervin Drake. On a 17 ans, puis 21, puis 35. Et soudain nos jours raccourcissent. Il y a bien longtemps, je l’avais offerte à une petite fiancée pour ses dix-sept ans. C’était une très belle année.

On dit que les plus belles chansons sont les chansons nostalgiques, et plus nostalgique que les grandes chansons de Jonasz, ça n’existe pas. Les vacances au bord de la mer, J’veux pas qu’tu t’en ailles… Pour ma part, j’ai toujours eu un faible pour Je voulais te dire que je t’attends. Sans doute avais-je à l’époque un côté jeune homme romantique, qui m’incitait à goûter la tristesse de ces états d’attente amoureuse, et « ces chansons d’amour qui restaient là, dans mon piano ».

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un jour tu verras

Marguerite Yourcenar disait que nous ne supportions pas l’idée que nos vies soient guidées par le hasard ; que nous avions besoin de croire que nous en décidions, ou que quelqu’un en décidait pour nous : Dieu, le destin, la providence… ; qu’« il n’y a pas de hasard » était une affirmation rassurante, qui suggérait que les choses étaient sous contrôle. Car comment admettre que ma vie bascule selon que j’ai pris cet autobus, où tu te trouvais, plutôt que le suivant, où tu ne te trouvais pas ?

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Et j’entends les étoiles qui causent
La Poésie doit me maudire
Tant de sujets, de nobles causes
Et moi, moi qui n’ai rien à dire

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On se plaint (à juste titre) de la violence du monde d’aujourd’hui. Celui d’hier était toutefois pire encore. Ainsi, pour une fille d’ouvrier au tournant des années 1900, le destin n’avait pas grand chose de clément. L’existence n’offrait souvent, comme parcours prévisible, qu’une longue et cruelle déchéance, et il s’est trouvé plusieurs auteurs, d’Aristide Bruant à Lucien Boyer, pour en faire des chansons terribles. Mais c’est peut-être sous la plume de Jules Jouy que cette condition s’est exprimée de la plus saisissante façon.

Pâle ou vermeille, brune ou blonde,
Bébé mignon,
Dans les larmes ça vient au monde :
Chair à guignon !
Ébouriffé, suçant son pouce,
Jamais lavé,
Comme un vrai champignon ça pousse :
Chair à pavé !

A quinze ans, ça rentre à l’usine,
Sans éventail,
Du matin au soir ça turbine :
Chair à travail !
Fleur des fortifs, ça s’étiole,
Quand c’est girond,
Dans un guet-apens, ça se viole :
Chair à patron !

Jusque dans la moelle pourrie,
Rien sous la dent,
Alors, ça rentre “en brasserie” :
Chair à client !
Ça tombe encore,de chute en chute,
Honteuse, un soir,
Pour un franc, ça fait la culbute :
Chair à trottoir !

Ça vieillit, et plus bas ça glisse…
Un beau matin,
Ça va s’inscrire à la police :
Chair à roussin !
Ou bien, “sans carte”, ça travaille
Dans sa maison,
Alors, ça se fout sur la paille :
Chair à prison !

D’un mal lent souffrant le supplice,
Vieux et tremblant,
Ça va geindre dans un hospice :
Chair à savant !
Enfin, ayant vidé la coupe.
Bu tout le fiel,
Quand c’est crevé, ça se découpe :
Chair à scalpel !

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