des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

On se plaint (à juste titre) de la violence du monde d’aujourd’hui. Celui d’hier était toutefois pire encore. Ainsi, pour une fille d’ouvrier au tournant des années 1900, le destin n’avait pas grand chose de clément. L’existence n’offrait souvent, comme parcours prévisible, qu’une longue et cruelle déchéance, et il s’est trouvé plusieurs auteurs, d’Aristide Bruant à Lucien Boyer, pour en faire des chansons terribles. Mais c’est peut-être sous la plume de Jules Jouy que cette condition s’est exprimée de la plus saisissante façon.

Pâle ou vermeille, brune ou blonde,
Bébé mignon,
Dans les larmes ça vient au monde :
Chair à guignon !
Ébouriffé, suçant son pouce,
Jamais lavé,
Comme un vrai champignon ça pousse :
Chair à pavé !

A quinze ans, ça rentre à l’usine,
Sans éventail,
Du matin au soir ça turbine :
Chair à travail !
Fleur des fortifs, ça s’étiole,
Quand c’est girond,
Dans un guet-apens, ça se viole :
Chair à patron !

Jusque dans la moelle pourrie,
Rien sous la dent,
Alors, ça rentre “en brasserie” :
Chair à client !
Ça tombe encore,de chute en chute,
Honteuse, un soir,
Pour un franc, ça fait la culbute :
Chair à trottoir !

Ça vieillit, et plus bas ça glisse…
Un beau matin,
Ça va s’inscrire à la police :
Chair à roussin !
Ou bien, “sans carte”, ça travaille
Dans sa maison,
Alors, ça se fout sur la paille :
Chair à prison !

D’un mal lent souffrant le supplice,
Vieux et tremblant,
Ça va geindre dans un hospice :
Chair à savant !
Enfin, ayant vidé la coupe.
Bu tout le fiel,
Quand c’est crevé, ça se découpe :
Chair à scalpel !

Je tiens Jean Constantin en très haute estime. Pourtant, son travail de parolier est pour le moins atypique. Prenez Comment voulez-vous : on sent le truc écrit sur un coin de table, sans se creuser la tête, sans se soucier des redites ou des maladresses d’expression.

La musique avait été composée pour Les 400 coups de François Truffaut. Tiens, si on y mettait des paroles ? Il est facile d’imaginer notre auteur, à la fin d’un repas, déchirant la nappe en papier et fourrant dans sa poche, mal plié, le petit bout de texte qui lui est venu. Et ces quelques mots, bancals, maladroits presque, il ne changera plus, et à raison, tant leur charme est évident et leur grâce inexplicable, loin, très loin des canons de la « belle poésie ». Ecoutez plutôt :

Comment voulez-vous / Faire confiance aux femmes / Quand celle que j’aime
Est je ne sais où / Partie c’est un drame / Quand je lui ai dit c’est toi que j’ai-aime
On aurait pu croire / Qu’elle allait avoir / Le feu quelque part
Aussitôt que j’ai / Juré qu’il était / Entendu qu’on ne se quitterait jamais
Quand je lui ai dit / Qu’il était écrit / Que toutes mes nuits
Je les passerais / Au creux de son lit / Elle s’était déjà si vite enfuie
Que sur le moment / J’ai bien cru oui j’ai / Bien cru qu’à ses trousses
Tout un régiment / De Sénégalais / La poursui-i-vait au pas de cou-ourse

L’Or du temps est une chanson de Charles Dumont (paroles de Raymond Mamoudy, interprétée par Charles Dumont et François Périer) que j’ai découverte grâce à mon ami Maurice Joyeux.

Elle se présente comme un dialogue entre deux amis d’enfance, qui sont devenus, disons, l’un un petit-bourgeois et l’autre un saltimbanque, ou bien un réaliste et un rêveur, ou encore un moutonnier et un solitaire. Ce qui me plait, au-delà de son thème, c’est que leur dialogue est paisible, sans animosité, et qu’il ne conclut pas.

Deux vers m’émeuvent particulièrement, dans lesquels le “conventionnel” dit, en s’adressant au “marginal” : « Il ne restera rien de tout ce merveilleux / Dont tu pares ta vie et qui parfois me hante ». L’homme des voies toutes tracées se rassure en affirmant l’impossibilité du rêve, en même temps qu’il lâche une émouvante confession : l’or du temps parfois le hante. Il n’y est pas insensible. Il en porte la nostalgie, sans le savoir ; sans s’autoriser, souvent, à le savoir.

Cet aveu est terrible. Mais le rêveur n’exploite pas la faille. Il pourrait avoir la tentation d’appuyer là où ça fait mal, et de tirer son ami de sa torpeur, de lui faire lever le nez de son quotidien, de prétendre l’éveiller à la lumière. Il s’en abstient : soit qu’il n’y pense même pas (allez savoir avec ceux qui ont la tête dans les nuages…) ; soit qu’il connaisse la violence qu’il pourrait faire à l’autre en l’exhortant à une liberté que son ami ne pourrait / ne voudrait / ne saurait pas saisir.

Pour parler de la vie des gens, de leur jeunesse à leur mort, pour évoquer leurs aspirations, leurs études, leurs métiers, leurs maisons, leurs loisirs, leurs enfants, et souligner leur destinée commune, combien de temps faut-il ? Une minute et quarante-neuf secondes. C’est le record établi par Graeme Allwright* dans cette chanson implacable et tendre qui nous met tous dans de Petites boites, lesquelles, à leur tour, sont placées dans une boite à musique.

* auquel il convient bien sûr d’associer Malvina Reynolds, l’auteure de Little Boxes, la chanson originale

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avec Graeme Allwright au Quesnoy en mars 2014

 


Nous avons eu la chance de passer la soirée de jeudi dernier en compagnie de Luc Plamondon. De Starmania à Notre-Dame de Paris, et de Diane Dufresne à Céline Dion, voici un auteur qui a accumulé les succès légendaires, et dont tout le monde peut, à coup sûr, citer plusieurs titres.

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Parmi ceux-ci, l’un des plus célèbres est incontestablement le Blues du businessman. Personne au départ ne pensait que ça ferait un tube, mais la chanson s’est peu à peu imposée comme “culte” (comme on dit). Tous les jeunes gens de mon époque en ont hurlé le refrain, le coeur étreint d’une nostalgie existentielle : – J’aurais voulu être un artiste…

Luc me dit : – C’est amusant de voir que toi tu as vraiment sauté le pas…

(Anecdote : lorsque Luc a fait la connaissance de Bernard Tapie, celui-ci lui a déclaré, l’ego gonflé à bloc : – Comment avez-vous fait pour composer cette chanson sans me connaître ?)

Paul-Jean Toulet (1867-1920) est un charmant poète béarnais, dont la légèreté, comme souvent chez les vrais artistes, ouvre sur de stupéfiantes profondeurs.

Témoin cet « En Arles », que l’on trouve dans son recueil de Contrerimes, et que l’auteur lui-même qualifia de “chanson”. Elle n’avait pas de musique : Frédéric Pagès lui en a donné une, pour en faire l’un des morceaux les plus poignants et les plus délicieux que je connaisse, l’une des très rares chansons que je puis écouter jour après jour, sans jamais m’en lasser.

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Van Gogh, allée des Alyscamps

(Les Alyscamps, en Arles, sont une nécropole qui date de l’époque romaine. Lorsque j’ai découvert la chanson, je l’ignorais. Je m’imaginais que le nom désignait une peuplade légendaire, ou une espèce d’oiseaux aux élégantes couleurs.)


En Arles
par Frederic Pagès

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Maman a un nouvel accès de faiblesse, mais elle est, étonnamment, d’humeur chantante. Elle chantonne Coin de rue. Elle fredonne en boucle le début de la mélodie. – C’est quoi, déjà, cette chanson ? – Coin de rue, de Charles Trénet. – Tu l’as connu, Charles Trénet ? – Non.

Je lui donne les paroles. « Je m’souviens d’un coin de rue / Aujourd’hui disparu / Mon enfance jouait là-bas… » Elle les reprend. Je lui demande : – Quelle est ta chanson préférée de Charles Trénet ? – Celle-là, je crois. – Est-ce que tu te souviens qu’elle a aussi été chantée par Juliette Gréco ? – Ah ? Juliette Gréco, oui… Je crois que je l’aimais mieux par Juliette Gréco.

J’essaye de télécharger successivement les deux versions sur mon iPhone, mais le réseau est trop lent. Je ne parviens à lui faire écouter que vingt secondes de l’une et de l’autre. A ma prochaine visite, nous évoquerons le « muguet d’deux sous d’printemps / Nos quinze ans… nos vingt ans / Tout c’ qui fut et qui n´est plus / Tout mon vieux coin de rue ».

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Si l’on m’avait dit, lorsque j’avais dix-huit ans et que j’écoutais en boucle “Joue joue joue” et “Il faut que je m’en aille”, que je partagerais un jour la scène avec Graeme Allwright, j’aurais eu bien du mal à le croire. C’est pourtant ce qui va se produire mardi prochain, 18 mars, puisque nous serons en co-plateau lors du festival Le Quesnoy enChanteurs.

Joue joue joue, je l’inscris d’ailleurs à ma playlist impossible. Graeme Allwright y chante une femme jeune, insouciante, prédatrice, une sorte de mante religieuse poussée par sa nature à cueillir ses amants au fil des jours, et qui les jette « quand ils ont rempli leur besogne animale ». A réentendre la chanson aujourd’hui, je vois bien que cette femme à la liberté vénéneuse a marqué mes années de jeunesse. Pendant longtemps, c’étaient les filles comme ça qui m’attiraient : celles qu’au fond il était impossible, durablement, d’avoir.

(Attention, l’enregistrement craque, c’est une caricature de vinyl…)

L’autre chanson phare, pour moi, dans ce disque de Pete Seeger étrangement méconnu (je ne l’ai vu cité dans aucune des nécrologies que j’ai lues), s’intitule Words words words. C’était deux ou trois ans avant le Paroles, paroles de Dalida et Delon, mais surtout : c’était autre chose…

Il y a dans les paroles de cette chanson une nostalgie infinie : celle de ne pas être à la hauteur des mots que nous prononçons, celle de parler sans vraiment comprendre, celle de savoir que les mots sont pleins d’un sens qui nous est inaccessible, et s’évapore au moment où ils pourraient transfigurer le monde. Et la musique, avec son étonnant ritardando, (un ralentissement progressif marqué qui s’opère ici dès le début et dont je ne connais pas d’autre exemple) force l’écoute de ces paroles avec la plus impérative douceur.

Words, words, words
In songs and stories
How much of truth remains ?
If I only understood them,
And if my life pronounced them,
Would not this world be changed ?

(Des mots, des mots, des mots / Dans les chansons, les histoires / Qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dedans ? / Pourtant si je les comprenais / Et si ma vie les prononçait / Le monde, peut-être, en serait-il changé )

Pete Seeger Bruce Springsteen 2009

Pete Seeger et Bruce Springsteen Lincoln Memorial 2009 © AFP Mandel Ngan

François Cavanna et Pete Seeger viennent de mourir à quarante-huit heures d’intervalle. Je réalise un peu tard que dans la génération d’avant la mienne, ce sont des gens comme eux que j’ai admirés. Pas ceux qui suivaient la route de la réussite sociale et des belles situations, que j’ai pourtant un (long) moment empruntée, mais les rebelles, les révoltés, les libertaires, les poètes. Ils ont toujours été dans mon coeur, et plus ça va, plus il me semble que je me rapproche d’eux.

Un de mes disques de chevet, lorsque j’étais en prépa, ce fut précisément un disque de Pete Seeger, Rainbow Race. Il y parlait de la guerre du Vietnam, d’écologie avant la lettre, de droits de l’homme, d’espoir. Les idées m’en paraissaient sympathiques, mais je n’ai jamais eu l’âme d’un militant. En revanche, j’adorais les chansons, et particulièrement celle-ci : Our generation.

Our generation may not remake this angry world
Our generation can only try
To wink an eye at ev’ryone, yes, ev’ryone
Saying meet me at the beginning of the sky

(Notre génération ne refera peut-être pas ce méchant monde / Notre génération peut seulement essayer / De faire des clins d’oeil à tout le monde, oui, à tout le monde / Pour dire retrouvons-nous au commencement du ciel).

Joli lieu de rendez-vous, Pete. Bonne idée. On se retrouvera là.


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