des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

Un club de « managers de la culture » auquel j’appartiens encore m’invite à assister à une table ronde sur les produits dérivés. Je lis :

Les produits dérivés sont l’une des clefs de voûte du développement des ressources propres pour les lieux culturels. Mais entre les tongs, les magnets, les dés en porcelaine, les cravates et les livres, comment déterminer une stratégie pertinente et efficace ?

produits-derives-angry-birds.png C’est dit comme ça, candidement, mais c’est dit : le livre prend place désormais à côté des tongs, des chaussettes et des coques de smartphones. C’est devenu un gadget, on ne prend même plus la précaution oratoire de distinguer le livre promotionnel du livre tout court.

Les produits sont dérivés, et la culture, à la dérive.

brouillon-de-proust.jpg Un brouillon de Proust

Certains chercheurs en littérature sont spécialisés dans l’étude de la genèse des textes (c’est pourquoi, fort à propos, leur discipline se nomme la génétique textuelle). Comment Proust, ou Balzac, ou Flaubert écrivaient-ils ? Comment construisaient-ils leurs romans, comment formaient-ils leurs phrases et leur style ?

Comme le travail de ces universitaires consiste surtout à se plonger dans les brouillons des grands auteurs, en distinguant les versions successives de l’oeuvre, les retouches, les repentirs, la pensée m’est venue qu’on pouvait les qualifier d’experts en lis-tes-ratures. Mais maintenant qu’on écrit avec des traitements de texte, voilà encore un métier menacé de disparition.

J’ai lu qu’un “post” de blog devait être comme une mini-jupe : assez court pour qu’on ait envie de le lire, assez long pour couvrir le sujet.

minijupe.jpg

Le blog deviendrait-il un genre littéraire à part entière ? Cette boutade souligne en tout cas quelque chose de fondamental dans notre relation à l’écrit : en même temps que nous commençons une lecture, nous en évaluons la longueur. C’est une des forces du papier de nous donner à percevoir physiquement, de manière immédiate, le volume de ce dans quoi nous nous engageons.

Or, livre ou article, le numérique n’a pas d’épaisseur. Scroller, quoiqu’on y fasse, n’est pas du tout l’équivalent de tourner une page, et simuler, sur liseuse, la succession des pages d’un ouvrage ne change pas grand chose à la question : faute de déployer les textes dans les trois dimensions, le support incite à leur brièveté.

Un excellent petit bouquin sort cette semaine, dont je me permets de vous recommander la lecture. (Mes antécédents dans l’édition me donnent encore quelquefois le privilège de lire certains livres avant qu’ils n’arrivent en librairie.)

La lecture, c’est précisément le sujet du Liseur du 6h27. Ce subtil et original conte moderne a pour héros un homme dont le métier est de détruire les livres, car il commande à la Chose, la gigantesque broyeuse déchiqueteuse d’une usine de pilon. Or cet homme aimant lire, passionnément, il se désole d’occuper dans la chaîne du livre une place « qui est à l’édition ce que le trou du cul est à la digestion ». Comment, dans ces conditions, parvenir à conquérir un minimum d’estime de soi ?

Pilon

Avant même d’avoir été publié, les droits de cet ouvrage ont déjà été vendus dans vingt-cinq pays. On savait que les éditeurs ont parfois tendance à se regarder le nombril ; on découvre en la circonstance qu’ils peuvent aussi s’emballer (à raison) pour ce qui se passe plus bas encore dans l’anatomie de leur métier.

 

Le liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent, Editions au Diable Vauvert, 16€.

le-liseur-du-6h27.jpg

 

On a souvent glosé sur le plaisir de la lecture, et très rarement sur le plaisir pendant la lecture. Or grâce à l’une de mes amies sur Facebook, je viens de découvrir une série de videos tout-à-fait édifiantes, d’origine américaine, intitulées Hysterical Literature. De jeunes femmes sont assises à une table pour lire un livre, face à une caméra. Mais, sous la table (nous dit-on), un vibromasseur est en marche…Commence alors une lutte assez érotique entre l’esprit et la chair.

(Le nom du réalisateur de ces intéressants documentaires ? M. Cubitt. Clayton Cubitt. On se demande si c’est un gag.)

hysterical-lecture

Pour ceux qui voudraient approfondir la question:

http://www.youtube.com/watch?v=PQuT-Xfyk3o
http://www.youtube.com/watch?v=oRC2UH9X27Y

L’Italie du VIè siècle, pour dire les choses clairement, est une innommable chienlit. L’empire romain vient d’achever de mourir après une agonie interminable, les Goths se battent continûment contre les armées de mercenaires que Constantinople ne cesse de leur envoyer, le pape n’a ni autorité ni richesse, les Lombards s’entredéchirent à coups de petits duchés pour piller un pays exsangue, et Rome se retrouve même un temps intégralement vidée de ses habitants. Complexe, instable, violente, la période constitue une phase magmatique de l’histoire, une de ces transitions confuses et informes où l’on sait ce qui meurt mais pas encore ce qui est en train de naître.

François Taillandier s’en est saisi pour s’intéresser au destin de quelques personnages qui ont existé et qui, chacun à leur manière, ont réagi à ce chaos. Un vieillard, entre autres, ancien haut fonctionnaire d’un pouvoir déliquescent, s’efforça, en créant un vaste scriptorium, de sauver de la destruction ou de l’oubli les livres (« toute la connaissance que l’Homme avait prise de lui-même ») et les lumières d’un passé antique menacé de disparition. Et une jeune reine lombarde tenta, par le pouvoir que son rang et sa beauté lui donnaient sur les hommes de sa race, une alliance inédite avec un pape pragmatique et inspiré, esquissant ainsi un ordre politique nouveau qui préfigurerait celui de l’Europe à venir.

Les récits de ces destins sur fond de tumulte du monde composent un livre profond, somptueusement écrit. Au-delà de la fresque historique, on y trouve une méditation extrêmement subtile sur l’individu face à l’histoire et face aux circonstances intimes qui l’amènent à décider du cours de sa vie, et à choisir, ou pas, d’« écrire le monde ».

l-ecriture-du-monde.jpg

L’écriture du monde, de François taillandier, Stock, 19 €

Il y a dix ans, en octobre 2003, au Réservoir à Paris, nous avions réuni famille et amis pour une soirée festive et musicale, où j’avais annoncé que j’entamais une vie de saltimbanque et fait mon coming-out de chanteur.

Au fond, j’aime bien les anniversaires. On y célèbre ce qui a été accompli. On y défie joyeusement le temps qui passe. Lundi soir, à l’Européen, nous marquerons dignement cette étape, non seulement avec un concert exceptionnel, mais encore la sortie d’un livre (en édition limitée) de mes chansons, et une loterie1, dont le tirage aura lieu le soir même. Les heureux gagnants repartiront les poches pleines de gaité, de ballades et de rock’n roll.

Il reste quelques places. Qu’on se le dise !

couv-livre.jpg

1 Loterie (tirage lors du concert du 14 octobre). A gagner : 1 Concert privé Arbon en solo, 2 lots à 100€, 5 lots à 50€, 10 lots à 20€, et des surprises. Participation : 10€ le billet.

Kiribati-Abemama.jpg

« Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition. Un cas singulier, à contre-courant d’une époque où chaque secousse géopolitique peut accoucher d’un nouvel état. Il n’y a jamais eu autant de nations sur Terre. Celle-là semble vouée à l’effacement. Non par scission ou absorption : on lui promet l’engloutissement. »

Les Kiribati (anciennement îles Gilbert) sont un archipel de minuscules îles coraliennes, dont les sommets culminent à deux ou trois mètres au-dessus de la surface de la mer. Elles sont en train d’être englouties par la montée des océans. Vingt mètres de plage ou de terre ont été perdus en trente ans. Julien Blanc-Gras y est allé. Il a vécu quelques semaines dans ce bout du monde turquoise, étincelant, surpeuplé, intensément pollué, et en a rapporté cet étonnant Paradis (avant liquidation) : la chronique drôle, légère et impitoyable d’une submersion annoncée.

Le sujet est grave et plutôt tragique, le livre est alerte et souriant. Blanc-Gras perpétue l’art d’éclairer par l’humour des choses sombres, d’évoquer plutôt que d’asséner, de ne pas faire long quand on peut faire court. Le résultat est d’une réjouissante inquiétude. Du Nouvel Obs au Monde, la critique semble -à juste titre- enthousiaste.

Paradis (avant liquidation), par Julien Blanc-Gras, 17€, le Diable Vauvert.

Un des plus jolis livres que nous ayons publié chez 00h00 était un recueil de poèmes érotiques “à quatre mains” signés Oswald. Je me souviens qu’évoquant le goût du corps de sa belle, il disait que, parvenu à la partie la plus intime, sa langue touchait une « braise mouillée de sel ». La comparaison m’avait paru d’une force et d’une justesse saisissantes.

Le livre, évidemment, ne s’était pas vendu. Les exemplaires papier étaient de ceux qu’on imprimait alors à la demande, en toutes petites quantités, par dix ou par vingt. Je me demande s’il en reste quelque part. Il est mentionné comme indisponible sur tous les sites de vente en ligne que j’ai consultés. Les livres de 00h00, de par leur rareté et la place très particulière qu’ils occupent dans l’histoire de l’édition, pourraient intéresser bibliophiles et collectionneurs. Peut-être y aura-t-il un jour un marché pour eux. Dans ce cas, celui d’Oswald (Mon envie ma sœur) devrait être l’un des plus cotés.

mon-envie-ma-soeur-PM.jpg

Priceminister.jpg

au souvenir de yunus emre 1

Tahar Bekri, l’auteur de Senghor à Bel Air, vient de publier un admirable recueil de cinquante deux courts poèmes, intitulé « Au souvenir de Yunus Emre », du nom d’un sage soufi turc du XIIIè siècle qui fut un très grand poète de l’amour.

Tahar a voyagé, jusqu’en Anatolie, sur les traces de ce grand ancien, mû par l’inquiétude puis le désarroi qu’il a ressentis après la « révolution de jasmin ». Assistant, désemparé, au repli de l’espérance et à la montée de la violence dans son pays la Tunisie, il a médité avec sa plume poétique sur ce monde musulman, qui au Moyen-Age exaltait la paix et la tolérance, et qui aujourd’hui détruit mausolées et marabouts. (Et c’est un fait éclatant qu’entre 1100 et 1400, l’Islam a produit de merveilleuses figures, comme Ibn Arabi, dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog, ou Rumi, ou Yunus Emre, et a connu un âge d’or de sagesse et d’amour).

Ce livre est issu de ce voyage et de cette interrogation. J’aime son côté dépouillé, minimaliste, universel, si proche des haïkus zen. Lorsque Tahar parle de son travail de poète, il dit: « il faut de la chance dans le travail d’écriture; parfois des hasards heureux nous rendent la pensée lisible ». Or tout est lisible ici, simple, dense, lumineux, immémorial. 

Je fais mien presque tout de ce que disent ces textes. Je vous offre celui-ci :

« Quand tu rencontres un étranger / embrasse la poussière sur sa tunique / Elle est chargée des sept merveilles : / console sa fébrilité de les avoir quittées / Ne le dépouille pas de ses vêtements / il les porte au fond de lui-même / Regarde son visage longuement / cherche ce qui illumine ses rides »

Je retiens aussi: « Mosquée ou église / Les sermons du prêcheur / Ont besoin d’oreilles alertes »

Et encore: « Sois rouge-gorge ou merle / Qui brave les haies avec son chant »

Braver les haies et les barrières avec son chant. Voilà une jolie mission assignée au chanteur.

Au souvenir de Yunus Emre, de Tahar Bekri, Editions Elyzad, Tunis. Disponible sur fnac.com ou amazon.fr. L’éditeur aussi a fait un très joli travail: élégance de l’ouvrage, du format, de la couverture, et beauté de l’édition bilingue synoptique.

 

 

 


Archives