des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

 

On a souvent glosé sur le plaisir de la lecture, et très rarement sur le plaisir pendant la lecture. Or grâce à l’une de mes amies sur Facebook, je viens de découvrir une série de videos tout-à-fait édifiantes, d’origine américaine, intitulées Hysterical Literature. De jeunes femmes sont assises à une table pour lire un livre, face à une caméra. Mais, sous la table (nous dit-on), un vibromasseur est en marche…Commence alors une lutte assez érotique entre l’esprit et la chair.

(Le nom du réalisateur de ces intéressants documentaires ? M. Cubitt. Clayton Cubitt. On se demande si c’est un gag.)

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Pour ceux qui voudraient approfondir la question:

http://www.youtube.com/watch?v=PQuT-Xfyk3o
http://www.youtube.com/watch?v=oRC2UH9X27Y

L’Italie du VIè siècle, pour dire les choses clairement, est une innommable chienlit. L’empire romain vient d’achever de mourir après une agonie interminable, les Goths se battent continûment contre les armées de mercenaires que Constantinople ne cesse de leur envoyer, le pape n’a ni autorité ni richesse, les Lombards s’entredéchirent à coups de petits duchés pour piller un pays exsangue, et Rome se retrouve même un temps intégralement vidée de ses habitants. Complexe, instable, violente, la période constitue une phase magmatique de l’histoire, une de ces transitions confuses et informes où l’on sait ce qui meurt mais pas encore ce qui est en train de naître.

François Taillandier s’en est saisi pour s’intéresser au destin de quelques personnages qui ont existé et qui, chacun à leur manière, ont réagi à ce chaos. Un vieillard, entre autres, ancien haut fonctionnaire d’un pouvoir déliquescent, s’efforça, en créant un vaste scriptorium, de sauver de la destruction ou de l’oubli les livres (« toute la connaissance que l’Homme avait prise de lui-même ») et les lumières d’un passé antique menacé de disparition. Et une jeune reine lombarde tenta, par le pouvoir que son rang et sa beauté lui donnaient sur les hommes de sa race, une alliance inédite avec un pape pragmatique et inspiré, esquissant ainsi un ordre politique nouveau qui préfigurerait celui de l’Europe à venir.

Les récits de ces destins sur fond de tumulte du monde composent un livre profond, somptueusement écrit. Au-delà de la fresque historique, on y trouve une méditation extrêmement subtile sur l’individu face à l’histoire et face aux circonstances intimes qui l’amènent à décider du cours de sa vie, et à choisir, ou pas, d’« écrire le monde ».

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L’écriture du monde, de François taillandier, Stock, 19 €

Il y a dix ans, en octobre 2003, au Réservoir à Paris, nous avions réuni famille et amis pour une soirée festive et musicale, où j’avais annoncé que j’entamais une vie de saltimbanque et fait mon coming-out de chanteur.

Au fond, j’aime bien les anniversaires. On y célèbre ce qui a été accompli. On y défie joyeusement le temps qui passe. Lundi soir, à l’Européen, nous marquerons dignement cette étape, non seulement avec un concert exceptionnel, mais encore la sortie d’un livre (en édition limitée) de mes chansons, et une loterie1, dont le tirage aura lieu le soir même. Les heureux gagnants repartiront les poches pleines de gaité, de ballades et de rock’n roll.

Il reste quelques places. Qu’on se le dise !

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1 Loterie (tirage lors du concert du 14 octobre). A gagner : 1 Concert privé Arbon en solo, 2 lots à 100€, 5 lots à 50€, 10 lots à 20€, et des surprises. Participation : 10€ le billet.

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« Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition. Un cas singulier, à contre-courant d’une époque où chaque secousse géopolitique peut accoucher d’un nouvel état. Il n’y a jamais eu autant de nations sur Terre. Celle-là semble vouée à l’effacement. Non par scission ou absorption : on lui promet l’engloutissement. »

Les Kiribati (anciennement îles Gilbert) sont un archipel de minuscules îles coraliennes, dont les sommets culminent à deux ou trois mètres au-dessus de la surface de la mer. Elles sont en train d’être englouties par la montée des océans. Vingt mètres de plage ou de terre ont été perdus en trente ans. Julien Blanc-Gras y est allé. Il a vécu quelques semaines dans ce bout du monde turquoise, étincelant, surpeuplé, intensément pollué, et en a rapporté cet étonnant Paradis (avant liquidation) : la chronique drôle, légère et impitoyable d’une submersion annoncée.

Le sujet est grave et plutôt tragique, le livre est alerte et souriant. Blanc-Gras perpétue l’art d’éclairer par l’humour des choses sombres, d’évoquer plutôt que d’asséner, de ne pas faire long quand on peut faire court. Le résultat est d’une réjouissante inquiétude. Du Nouvel Obs au Monde, la critique semble -à juste titre- enthousiaste.

Paradis (avant liquidation), par Julien Blanc-Gras, 17€, le Diable Vauvert.

Un des plus jolis livres que nous ayons publié chez 00h00 était un recueil de poèmes érotiques “à quatre mains” signés Oswald. Je me souviens qu’évoquant le goût du corps de sa belle, il disait que, parvenu à la partie la plus intime, sa langue touchait une « braise mouillée de sel ». La comparaison m’avait paru d’une force et d’une justesse saisissantes.

Le livre, évidemment, ne s’était pas vendu. Les exemplaires papier étaient de ceux qu’on imprimait alors à la demande, en toutes petites quantités, par dix ou par vingt. Je me demande s’il en reste quelque part. Il est mentionné comme indisponible sur tous les sites de vente en ligne que j’ai consultés. Les livres de 00h00, de par leur rareté et la place très particulière qu’ils occupent dans l’histoire de l’édition, pourraient intéresser bibliophiles et collectionneurs. Peut-être y aura-t-il un jour un marché pour eux. Dans ce cas, celui d’Oswald (Mon envie ma sœur) devrait être l’un des plus cotés.

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Tahar Bekri, l’auteur de Senghor à Bel Air, vient de publier un admirable recueil de cinquante deux courts poèmes, intitulé « Au souvenir de Yunus Emre », du nom d’un sage soufi turc du XIIIè siècle qui fut un très grand poète de l’amour.

Tahar a voyagé, jusqu’en Anatolie, sur les traces de ce grand ancien, mû par l’inquiétude puis le désarroi qu’il a ressentis après la « révolution de jasmin ». Assistant, désemparé, au repli de l’espérance et à la montée de la violence dans son pays la Tunisie, il a médité avec sa plume poétique sur ce monde musulman, qui au Moyen-Age exaltait la paix et la tolérance, et qui aujourd’hui détruit mausolées et marabouts. (Et c’est un fait éclatant qu’entre 1100 et 1400, l’Islam a produit de merveilleuses figures, comme Ibn Arabi, dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog, ou Rumi, ou Yunus Emre, et a connu un âge d’or de sagesse et d’amour).

Ce livre est issu de ce voyage et de cette interrogation. J’aime son côté dépouillé, minimaliste, universel, si proche des haïkus zen. Lorsque Tahar parle de son travail de poète, il dit: « il faut de la chance dans le travail d’écriture; parfois des hasards heureux nous rendent la pensée lisible ». Or tout est lisible ici, simple, dense, lumineux, immémorial. 

Je fais mien presque tout de ce que disent ces textes. Je vous offre celui-ci :

« Quand tu rencontres un étranger / embrasse la poussière sur sa tunique / Elle est chargée des sept merveilles : / console sa fébrilité de les avoir quittées / Ne le dépouille pas de ses vêtements / il les porte au fond de lui-même / Regarde son visage longuement / cherche ce qui illumine ses rides »

Je retiens aussi: « Mosquée ou église / Les sermons du prêcheur / Ont besoin d’oreilles alertes »

Et encore: « Sois rouge-gorge ou merle / Qui brave les haies avec son chant »

Braver les haies et les barrières avec son chant. Voilà une jolie mission assignée au chanteur.

Au souvenir de Yunus Emre, de Tahar Bekri, Editions Elyzad, Tunis. Disponible sur fnac.com ou amazon.fr. L’éditeur aussi a fait un très joli travail: élégance de l’ouvrage, du format, de la couverture, et beauté de l’édition bilingue synoptique.

 

 

 

J’ai réfléchi, depuis quelques jours, à la manière d’éviter d’être écrasé par sa bibliothèque, et je me figure quelqu’un, qui pourtant ne fréquente pas les livres moins que les autres, à qui cela n’arrivera jamais. Car si un livre lui a plu, il en parle autour de lui, et pour que ses amis le lisent toutes affaires cessantes, il le leur prête. Au début, il espère qu’ils le lui rendront. Mais même s’il le confie à la personne la plus honnête du monde, c’est le destin des livres vagabonds de ne presque jamais retourner à leurs propriétaires. Aussi ne les revoit-il que rarement.

De toutes façons, au bout de quelques semaines, il a oublié : il a oublié le livre, il a oublié à qui il l’a prêté, il en a lu d’autres depuis, il y a tellement de livres à lire. Ceux qui pourraient s’accumuler chez lui sont les mauvais livres, les oeuvres médiocres dont il n’a pas eu envie de partager la lecture, et ceux-là, il ne les garde pas, il fait le vide régulièrement, et les donne à qui veut, ou les jette.

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J’ironise sur la fin du malheureux Alkan, mort écrasé par sa bibliothèque. Je dois cependant confesser que cela réveille en moi un très ancien souvenir.

J’ai cinq ou six ans, je me trouve chez mes grands-parents, et je suis assis seul, dans la pénombre, sur le tapis d’un petit couloir dont les murs sont tapissés de livres, du plancher jusqu’au plafond. J’ignore ce que je fais là, j’ai peut-être des jouets devant moi sur le sol, mais je ressens un certain malaise, le sentiment d’une présence vaguement hostile. Je lève la tête, et je ne vois, indistinctement, que des livres, deux parois de livres vertigineuses, qui me surplombent, me toisent, qui pèsent sur moi dans le silence, masse sombre et étrangère, comme des bêtes aux aguets. Ils pourraient se jeter sur moi. S’ils se laissaient tomber du mur, leurs pages ouvertes comme des mâchoires, ils m’engloutiraient, et personne ne me reverrait plus. Mais rien ne bouge. Je fixe en tremblant leur menace noire et muette, et finis par m’en aller prudemment, à quatre pattes, à reculons.

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Est-ce pour conjurer cette peur d’enfance que je suis, un temps, devenu éditeur ?

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Jacques Sadoul est mort vendredi, à l’âge de 78 ans. Je l’ai connu alors qu’il était le directeur littéraire de J’ai lu, et qu’il avait fait de cette maison de “poches” le temple des cultures populaires et parallèles, de la SF au polar et de la BD à l’Aventure mystérieuse, en passant par le New Age… Difficile d’imaginer un homme à la curiosité aussi vaste. Il s’intéressait à tout, et dans tout ce qu’il observait, il trouvait de quoi allumer une lueur malicieuse au fond de ses yeux vifs. Son humour à froid était légendaire. Je me souviens qu’il m’avait raconté : « Lorsque je rencontre pour la première fois une jeune femme (auteure, agent, éditrice), je lui propose toujours un rendez-vous à l’hôtel. Je parle évidemment du bar de l’établissement nommé l’Hôtel, rue des Beaux Arts (celui-là même où mourut Oscar Wilde), mais le trouble que suscite l’ambiguïté de la formulation chez la plupart de mes interlocutrices m’amuse beaucoup. Comprenez-moi bien, Jean-Pierre, je ne leur fais en aucun cas une proposition malhonnête, mais celles qui disent spontanément “oui” me sont plus sympathiques que les autres.»

Je me souviens aussi de l’aide qu’il m’avait apportée au moment de la création de 00h00, en nous confiant des livres rares, sur la sorcellerie, l’alchimie, les loups-garous, et toutes sortes de savoirs occultes et fantastiques dont il était un remarquable expert…

Nous nous étions retrouvés il y a peu sur Facebook. Le 24 décembre, il avait écrit : « Josette (NB: sa femme) et moi souhaitons à tous nos amis un bon mois de janvier. Au-delà il me semble difficile de s’engager, mais, après tout, qui sait ? » Le 6 janvier, un de ses derniers “posts” confiait : « Je suis un mécréant et je ne reconnais pour dieu que l’immortel Shamphalaï (malheureusement aujourd’hui décédé)». 

C’est une belle phrase de conclusion, je trouve, de la part de l’immortel Jacques Sadoul, malheureusement aujourd’hui décédé.

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L’édition n’est pas une science exacte. Il y faut du flair, le goût du risque, et de la patience. Autrement dit, tous ceux qui la pratiquent font des erreurs. Le bon éditeur est celui qui se trompe un peu moins que les autres.

Si les Editions Gallimard ont à leur catalogue la plupart des titres les plus prestigieux de la littérature française du XXè siècle, on le doit en bonne partie à Gaston Gallimard, et à l’obstination dont il a su faire preuve pour récupérer les grands auteurs quand ceux-ci lui avaient d’abord échappé. C’est ainsi qu’après avoir refusé Du côté de chez Swann de Proust en 1913, il publie A l’ombre des jeunes filles en fleur en 1919. De même, ayant raté Céline et son Voyage au bout de la nuit en 1932, puis Mort à crédit, tous deux parus chez Denoël, il se rattrape en rachetant Denoël en 1946.

Parmi ses erreurs, la plus flagrante (après coup, car pendant quinze ans le livre ne connut aucun succès) concerne Boris Vian : alors que Gallimard est l’éditeur de ses premiers romans, dont l’Ecume des jours, il en cède les droits à Jean-Jacques Pauvert au début des années soixante, après la mort de Vian, en lui demandant comme un service de le débarrasser du stock d’invendus. Pauvert reprendra l’écume… au prix du papier.

Au fond, c’est sans doute dans le regard que Gallimard posait sur lui que Vian avait pris cette idée de panonceau :

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« La direction de l’établissement informe les génies méconnus que le manque de place ne permet pas de les recevoir »


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