des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

J’ai réfléchi, depuis quelques jours, à la manière d’éviter d’être écrasé par sa bibliothèque, et je me figure quelqu’un, qui pourtant ne fréquente pas les livres moins que les autres, à qui cela n’arrivera jamais. Car si un livre lui a plu, il en parle autour de lui, et pour que ses amis le lisent toutes affaires cessantes, il le leur prête. Au début, il espère qu’ils le lui rendront. Mais même s’il le confie à la personne la plus honnête du monde, c’est le destin des livres vagabonds de ne presque jamais retourner à leurs propriétaires. Aussi ne les revoit-il que rarement.

De toutes façons, au bout de quelques semaines, il a oublié : il a oublié le livre, il a oublié à qui il l’a prêté, il en a lu d’autres depuis, il y a tellement de livres à lire. Ceux qui pourraient s’accumuler chez lui sont les mauvais livres, les oeuvres médiocres dont il n’a pas eu envie de partager la lecture, et ceux-là, il ne les garde pas, il fait le vide régulièrement, et les donne à qui veut, ou les jette.

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J’ironise sur la fin du malheureux Alkan, mort écrasé par sa bibliothèque. Je dois cependant confesser que cela réveille en moi un très ancien souvenir.

J’ai cinq ou six ans, je me trouve chez mes grands-parents, et je suis assis seul, dans la pénombre, sur le tapis d’un petit couloir dont les murs sont tapissés de livres, du plancher jusqu’au plafond. J’ignore ce que je fais là, j’ai peut-être des jouets devant moi sur le sol, mais je ressens un certain malaise, le sentiment d’une présence vaguement hostile. Je lève la tête, et je ne vois, indistinctement, que des livres, deux parois de livres vertigineuses, qui me surplombent, me toisent, qui pèsent sur moi dans le silence, masse sombre et étrangère, comme des bêtes aux aguets. Ils pourraient se jeter sur moi. S’ils se laissaient tomber du mur, leurs pages ouvertes comme des mâchoires, ils m’engloutiraient, et personne ne me reverrait plus. Mais rien ne bouge. Je fixe en tremblant leur menace noire et muette, et finis par m’en aller prudemment, à quatre pattes, à reculons.

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Est-ce pour conjurer cette peur d’enfance que je suis, un temps, devenu éditeur ?

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Jacques Sadoul est mort vendredi, à l’âge de 78 ans. Je l’ai connu alors qu’il était le directeur littéraire de J’ai lu, et qu’il avait fait de cette maison de “poches” le temple des cultures populaires et parallèles, de la SF au polar et de la BD à l’Aventure mystérieuse, en passant par le New Age… Difficile d’imaginer un homme à la curiosité aussi vaste. Il s’intéressait à tout, et dans tout ce qu’il observait, il trouvait de quoi allumer une lueur malicieuse au fond de ses yeux vifs. Son humour à froid était légendaire. Je me souviens qu’il m’avait raconté : « Lorsque je rencontre pour la première fois une jeune femme (auteure, agent, éditrice), je lui propose toujours un rendez-vous à l’hôtel. Je parle évidemment du bar de l’établissement nommé l’Hôtel, rue des Beaux Arts (celui-là même où mourut Oscar Wilde), mais le trouble que suscite l’ambiguïté de la formulation chez la plupart de mes interlocutrices m’amuse beaucoup. Comprenez-moi bien, Jean-Pierre, je ne leur fais en aucun cas une proposition malhonnête, mais celles qui disent spontanément “oui” me sont plus sympathiques que les autres.»

Je me souviens aussi de l’aide qu’il m’avait apportée au moment de la création de 00h00, en nous confiant des livres rares, sur la sorcellerie, l’alchimie, les loups-garous, et toutes sortes de savoirs occultes et fantastiques dont il était un remarquable expert…

Nous nous étions retrouvés il y a peu sur Facebook. Le 24 décembre, il avait écrit : « Josette (NB: sa femme) et moi souhaitons à tous nos amis un bon mois de janvier. Au-delà il me semble difficile de s’engager, mais, après tout, qui sait ? » Le 6 janvier, un de ses derniers “posts” confiait : « Je suis un mécréant et je ne reconnais pour dieu que l’immortel Shamphalaï (malheureusement aujourd’hui décédé)». 

C’est une belle phrase de conclusion, je trouve, de la part de l’immortel Jacques Sadoul, malheureusement aujourd’hui décédé.

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L’édition n’est pas une science exacte. Il y faut du flair, le goût du risque, et de la patience. Autrement dit, tous ceux qui la pratiquent font des erreurs. Le bon éditeur est celui qui se trompe un peu moins que les autres.

Si les Editions Gallimard ont à leur catalogue la plupart des titres les plus prestigieux de la littérature française du XXè siècle, on le doit en bonne partie à Gaston Gallimard, et à l’obstination dont il a su faire preuve pour récupérer les grands auteurs quand ceux-ci lui avaient d’abord échappé. C’est ainsi qu’après avoir refusé Du côté de chez Swann de Proust en 1913, il publie A l’ombre des jeunes filles en fleur en 1919. De même, ayant raté Céline et son Voyage au bout de la nuit en 1932, puis Mort à crédit, tous deux parus chez Denoël, il se rattrape en rachetant Denoël en 1946.

Parmi ses erreurs, la plus flagrante (après coup, car pendant quinze ans le livre ne connut aucun succès) concerne Boris Vian : alors que Gallimard est l’éditeur de ses premiers romans, dont l’Ecume des jours, il en cède les droits à Jean-Jacques Pauvert au début des années soixante, après la mort de Vian, en lui demandant comme un service de le débarrasser du stock d’invendus. Pauvert reprendra l’écume… au prix du papier.

Au fond, c’est sans doute dans le regard que Gallimard posait sur lui que Vian avait pris cette idée de panonceau :

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« La direction de l’établissement informe les génies méconnus que le manque de place ne permet pas de les recevoir »

Art guerre iPad

Une nouvelle maison d’édition (dont il ne me paraît pas utile de citer le nom) a ouvert ses portes le 21 juin dernier. Elle se propose d’offrir à ses lecteurs des ouvrages faisant l’objet d’une « édition enrichie ». 

La première de ses publications n’est pas exactement une nouveauté, puisqu’il s’agit de l’Art de la guerre, de Sun Tzu. Voici comment est rédigée la notice de l’ouvrage (à lire attentivement, je n’y ai pas changé un iota) :

A la fois plus ancien de stratégie militaire (sic) (écrit il y a 2500 ans) et texte d’une modernité foudroyante, ce classique parmi les classiques a inspiré de nombreux managers, car les théories exposées par Sun Tzu peuvent être adaptées à de nombreux domaines si on comprend les principes fondamentaux sur lesquels s’articule la pensée l’auteur (resic) 

Quant à l’enrichissement de l’édition : Ecrivain, politique, homme d’affaire, sportif, médecin, philosophe… 17 experts partage (reresic) leur analyse sous forme d’interviews video.

La création de cette maison, nous dit-on, « était une évidence à l’heure du décollage de l’édition numérique et de l’arrivée massive des tablettes dans les foyers français ». Eh bien, cette “évidence” ne me saute pas aux yeux, et je crois que je vais m’en tenir à une édition plus pauvre, mais dans laquelle, au moins, on sait en quoi consiste une relecture.

Je reviens aujourd’hui, une fois encore, sur 00h00.com. Non, deux fois.

D’abord, parce qu’un de mes correspondants a retrouvé le texte en forme de déclaration de principe qui figurait sur le site de 00h00.com, en mai 1998, dont je vous livre cet extrait “visionnaire” :

« La création de 00h00 marque la véritable naissance de l’édition en ligne. C’est en effet la première fois au monde que la publication sur internet de textes au format numérique est envisagée dans le contexte d’un site commercial (…) Avec l’édition en ligne émerge probablement une première vision de l’édition au 21e siècle. C’est cette idée d’origine, de nouveau départ qui s’exprime dans le nom de marque, 00h00. (…)
Internet est un lieu sans passé, où ce que l’on fait ne s’évalue pas par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses. (…) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra pas seulement des choix éditoriaux : il dépendra aussi de la capacité à structurer des approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les lectures autant que sur l’écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu’une aventure nouvelle a commencé
. »

Cela m’a incité à partir encore un coup à la recherche d’hypothétiques vestiges de 00h00 sur le net. C’est alors que j’ai découvert le visuel ci-dessous. Un slogan écrit au mépris de la syntaxe (« ce que vous avez besoin quand vous l’avez besoin » …), et un univers de référence qui va du genre “film sexuel” aux webcams en direct. Ironique déchéance. En créant 00h00.com, nous avions l’ambition de refonder l’édition et un certain rapport à la culture. Voilà : ça s’est terminé en portail de films de cul.

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Sur 00h00 et l’édition numérique, voir le travail de Marie Lebert sur http://www.actualitte.com/dossiers/monde-edition/reportages/l-ebook-a-40-ans-1998-00h00-editeur-en-ligne-1505.htm

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Le Centre d’analyse stratégique est un organisme rattaché au Premier ministre : c’est l’avorton technocratique du Commissariat général au plan, auquel il a succédé. Il travaille actuellement sur un beau sujet : “l’écrit à l’heure numérique”, en partenariat avec le Centre national du livre.

Le mois dernier, ses équipes ont jugé utile de m’auditionner. Je livre ici le courrier que j’ai reçu à cette fin.

« Le livre et la presse connaissent aujourd’hui une évolution technique majeure avec le développement de l’édition sous forme numérique. Des travaux sur le sujet sont déjà menés par divers organismes publics ou privés. Cependant, les données changent rapidement, au rythme des progrès permanents, et nous souhaitons approfondir plusieurs points d’intérêt général pour le pays. Quel rôle dans la diffusion de la pensée et la culture françaises joueront les acteurs de la filière du livre, auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires ? Comment l’édition numérique permet-elle à chacun des acteurs de se rémunérer ? Quel sera le rapport à la lecture des générations nées à l’ère numérique ? Sur quoi s’appuiera la presse dans le débat des idées  ?
Nous aimerions recueillir votre point de vue et vos suggestions, à la lumière de votre expérience, sur les bouleversements qui s’annoncent ».
(Suivait le nom, non pas de la personne, mais des 9 ( neuf – ! – ) personnes qui allaient recueillir mes paroles. On ne mégote pas, quand il y va de l’intérêt du pays).

Admirable administration française, qui va son train placide, pose d’un ton docte de grandes et importantes questions, mobilise pour y répondre des fonctionnaires fins, courtois, érudits, et produit imperturbablement des rapports aussi intelligents qu’inutiles. On voit bien qu’elle perçoit confusément que son travail sera caduc avant même d’avoir commencé (elle parle de ces données qui changent rapidement, du rythme des progrès permanents), mais le décalage de vitesse qui existe entre le monde et elle, elle ne le mesure pas véritablement, elle croit qu’elle peut toujours faire avec. Elle se considère encore comme capable, dans sa technocratique lenteur, d’observer « les bouleversements qui s’annoncent », alors qu’ils ont déjà eu lieu. La poussière qu’elle distingue à l’horizon n’est pas celle d’un troupeau qui arrive, mais celle d’un troupeau qui s’en va. Et -le sait-elle ?- l’année qui s’ouvre est déjà la douzième du XXIè siècle.

Bonne et heureuse année à tous !

Les lecteurs de ce blog connaissent bien Etienne Klein et savent qu’il est non seulement un physicien plein d’humour, mais encore un éminent composeur d’anagrammes.

Il vient d’en rassembler une sélection des plus remarquables, dans un ouvrage (Anagrammes renversantes, ou le sens caché du monde, Editions Flammarion) qu’il signe avec Jacques Perry-Salkow. Entre l’expression d’origine et sa dérivée anagrammatique, les deux compères glissent souvent (mais pas toujours) un petit texte explicatif ou poétique. Exemple :

L’ORIGINE DE L’UNIVERS
L’Univers a émergé d’un lieu mystérieux, disent les récits cosmogoniques, un lieu illimité et fertile, une sorte de tohu-bohu où titubaient la matière l’espace et le temps. Mais curieusement pas la lumière :  ce monde avant la lettre baignait dans l’obscurité, jusqu’à ce que la nuit se retire pour laisser place au premier jour. Au commencement,
UN VIDE NOIR GRESILLE

Naturellement, je n’ai pas pu m’empêcher de me creuser longuement la cervelle sur LES ANAGRAMMES D’ETIENNE, et moi qui me nourris beaucoup de mots, j’y ai découvert avec un soupçon d’horreur qu’en se livrant à cet exercice, L’AME DESINTEGRE SA MANNE… Mais comme j’y ai vu aussi que MARTINE MANGE DE L’ANESSE, cela m’a rassuré, je me suis dit que la race asine pourrait toujours me remplir l’estomac.

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Titiou Lecoq

Les Morues est un roman de Titiou Lecoq qui vient de paraître au Diable Vauvert. Qui sont les Morues ? Trois filles de trente ans qui explorent de façon pratique et pragmatique ce que pourrait être aujourd’hui un féminisme intelligent, libéré des dogmes et des excès, et qui réfléchissent sans tabou à leur condition de femme, tout en acceptant que les principes qui gouvernent leur conduite, la vie puisse toujours les remettre en question. ( C’est si vrai qu’au cours du roman, les Morues deviendront quatre, la quatrième étant… un garçon ).

En même temps, ce roman est un portrait assez “vitriolesque” de notre époque. La RGPP (Révision Générale des Politiques Publiques, fallait oser…) sert de toile de fond à une enquête sur un curieux suicide, l’opinion et les medias se passionnent pour un blogueur anonyme qui refuse tout ami et signe “Persona”, et l’héroïne, qui a dans son passé été victime d’un viol, refuse qu’on la réduise à être “celle qui a été violée”.

Je pense d’ailleurs que ces pages sur le viol (p 105 à 109), tous les hommes devraient les lire, tous ceux en tout cas qui croient qu’en situation de “un contre un” le viol n’est pas possible, que s’il a lieu c’est que la femme ne se défend pas, et donc, d’une certaine manière, qu’elle y consent. Parce que ces pages abordent justement cet aspect. Elles disent très bien que le traumatisme de la victime n’est pas dû qu’à la violence physique qu’elle subit, ni qu’au dégoût d’avoir été souillée, mais aussi à la honte de comprendre qu’elle s’est en partie laissée faire, qu’elle a inconsciemment accepté d’être victime, connement mais implacablement soumise à la loi de celui qui est, ou qu’on croit, ou qu’on a appris à croire, le plus fort.

« Il l’avait empoignée par le cou pour lui cogner le crâne contre le carrelage. C’est à ce moment-là qu’elle avait compris que c’était perdu. Elle n’avait même pas l’impression qu’il cherchait à lire la peur sur son visage. Son visage, il s’en foutait. D’elle, il s’en foutait. C’était tombé sur elle comme ça aurait pu tomber sur n’importe quelle autre femme. Elle comptait pour rien. Et puis, il s’était relevé, il avait remonté son pantalon et il était retourné dans le salon d’un pas nonchalant ».

Je conseillerais aussi cette lecture à Dominique Strauss-Kahn.

J’ai déjà dit ici le bien que je pensais d’un essai sur le futur du livre, intitulé Impressions Numériques, écrit par MM. Sarzana et Pierrot. J’avais eu le privilège de le lire sur manuscrit. Il est désormais disponible en librairie (Editions du Cerf).

L’analyse est très documentée, les arguments bien pesés, et les conclusions ne sont ni béates ni nostalgiques. Le numérique déferle désormais massivement sur l’édition. Comme l’écrivent les auteurs : « Il aurait été plus facile de sauver l’essentiel du livre si le livre s’était lui-même toujours attaché à l’essentiel. Or toute son histoire montre qu’il n’en a rien été. Le livre a depuis Gutenberg envahi tout l’espace (…) occupé peu à peu tous les domaines où l’esprit humain trouvait matière à dépenser son invention ». Son territoire excède de très loin celui de la littérature dite “de création”. Le basculement déjà effectif de pans entiers de l’édition du papier vers le numérique (référence, pratique, guides, technique, etc) vulnérabilise toute l’économie du secteur, et menace son coeur symbolique, cet espace restreint mais rayonnant où l’écriture se fait art et pensée.

Parmi les conséquences probables du numérique, j’en évoquerai une dont nos auteurs ne parlent pas : la disparition des dédicaces, faute de pages de garde (encore que, du temps de 00h00.com, nous avions au contraire tenté une généralisation des dédicaces personnalisées numériques écrites par les acheteurs pour encourager le fait d’offrir des ouvrages). Il faudra sans doute bientôt renoncer à ces quelques mots tracés à la main. Ce n’est pas qu’ils soient tous indispensables, mais enfin, il eût été dommage que Jean Sarzana ne puisse me lancer cette adresse :

A Jean-Pierre Arbon, l’Armstrong du numérique, le premier qui ait osé poser le pied sur la lune virtuelle avant de faire pleuvoir au Paradis.

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