des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

​Je possède les six lourds volumes du dictionnaire Larousse du XXè siècle parus annuellement de 1928 à 1933. Ils me viennent de ma grand-mère paternelle. C’est une mine d’informations incroyable sur des personnages historiques oubliés, et tout ce qui concerne les arts et métiers : les techniques et les outils des artisans y sont décrits avec une exhaustive précision. C’est presque un manuel de survie. Si la mondialisation et la grande distribution venaient à s’effondrer et qu’il faille à nouveau faire avec des ressources locales, on trouverait dans ces pages tout un savoir-faire aujourd’hui disparu.

Larousse XXè siècleCe Larousse a fait l’exode. En juin 1940, mon père, qui venait d’avoir son permis, a emmené sa mère et son petit frère sur les routes du sud. Ils ont voyagé avec dans la voiture quelques valises, trois poules, et le dictionnaire. Ma grand-mère prétendait que cela valait mieux que n’importe quel roman, et qu’ils emportaient ainsi « la langue française avec eux ».

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Il ne faut jamais attendre pour revoir les gens qu’on aime. Je le savais. Aussi, peu de temps après nous être retrouvés sur facebook, j’ai proposé à Monique Nemer que nous déjeunions ensemble. Elle habitait sur l’île d’Oléron, mais nous avions pris un rendez-vous de principe pour son prochain passage à Paris. Elle ne viendra pas. Elle vient de mourir.

Je l’avais connue chez Flammarion où elle travaillait au département littéraire avec Françoise Verny.  Issue d’un milieu très modeste, elle avait réussi à faire des études très brillantes, et je me souviens du vibrant éloge qu’elle rendit un jour à sa mère, pour les sacrifices qu’elle avait faits pendant la guerre, afin que sa petite fille (elle était née en 1938) ne meure pas de faim. Reçue major à l’agrégation de lettres, spécialiste incontestée de grammaire, elle était venue à l’édition sur le tard, et continuait à assurer des cours à la fac de Caen.

On lui confiait les livres des auteurs réputés les plus difficiles, sur la forme ou dans le fond. Jean Dutourd, qui écrivait un français impeccable, fut « traité » par  Monique. Elle trouva une faute de style dans son manuscrit, et eut la candeur de le lui dire au téléphone. — Ça m’étonnerait, répondit Dutourd, et il raccrocha. Quelques jours plus tard, il reconnut qu’elle avait raison. Une autre fois, comme je la savais aux prises avec un volumineux nouvel ouvrage de Jean-François Kahn, je lui en demandai des nouvelles, et comment il se présentait : — Comme d’habitude, soupira-t-elle : ça part de la Genèse et ça va jusqu’à mercredi en huit.

Il y a six semaines, j’ai commis un article sur la concordance des temps (Trépas et grammaire).  Elle l’a commenté, comme si elle avait annoté une copie : « J’ai beaucoup apprécié l’argumentation », et je me suis senti comme un jeune élève félicité par son professeur. 

Mon changement de vie l’avait déconcertée. Je ne crois pas qu’elle soit jamais venue à l’un de mes concerts. Le dernier mot que j’ai reçu d’elle faisait suite à mon blog sur les Chansons pour aller en prison : « Vais-je enfin comprendre ce qui me rend perplexe (mais admirative) depuis si longtemps ? »

M Nemer

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La Hune a fermé. Définitivement. La célèbre librairie avait depuis quelque temps quitté son emplacement historique, à l’angle de la rue Saint Benoît et du boulevard Saint Germain, entre le Flore et les Deux Magots, pour se mettre à la place de l’ancien Divan (parti quant à lui rue de la Convention), et laissé ses murs à une entreprise bien plus lucrative, bien plus spectaculaire, et, disons-le, bien plus pertinente dans un Paris désormais livré aux touristes étrangers et aux commerces destinés à iceux. (La librairie parisienne « classique » ne sert, constatons-le, plus à rien. Pour l’achat de livres, il y a Amazon, à la rigueur la FNAC. Pour le folklore, il y a les bouquinistes.)

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La Hune appartenait autrefois au Groupe Flammarion. Du temps que je le dirigeais, j’aimais passer de temps à autre un moment avec Georges Dupré, le patron légendaire de la librairie. C’était un homme affligé d’une paralysie faciale qui lui donnait un air sévère et courroucé et rendait son élocution difficile. Du coup, par un effet d’imitation, les employés ne s’adressaient quasiment jamais à la clientèle, tout en affichant des têtes comme des portes de prison. Seules trois personnes avaient droit, disait-on, à un sourire : François Mitterrand, Catherine Deneuve, et Anne Sinclair.

Un jour où nous discutions lui et moi, je remarquai un monsieur très chic, qui arpentait en soupirant tous les rayons du magasin, sans parvenir à trouver l’ouvrage qu’il était venu chercher. Personne ne venait à son aide. N’y tenant plus, et surmontant son intimidation, il s’approcha de nous pour demander : – Pardon, Messieurs, savez-vous où je pourrais trouver un livre de Maurice Blanchot ? Et Georges, haussant les épaules, sans même lui jeter un regard : – à B !

Un artiste argentin (ces gens sont dangereux) du nom de Raul Lemesoff, se promène dans les rues de Buenos-Aires avec une sorte de char d’assaut dont le blindage fait plus de 900 livres. Il décrit l’engin comme une arme d’instruction massive, avec laquelle il prétend traquer sans répit l’ignorance, et l’attaquer partout.

Sans doute même peut-on imaginer, tant est grande sa rage de la combattre, qu’il veut, à la Poutine, « la buter jusque dans les chiottes », et qu’à cette fin il laisserait volontiers traîner là deux ou trois ouvrages, que les visiteurs pourraient feuilleter en se soulageant.

Matthias Vincenot est poète. C'est un être sensible, rêveur, subtil, comme les poètes l'ont toujours été. Mais c'est aussi un homme incroyablement dynamique et entreprenant : créateur de Chansons en Sorbonne et du festival Déc'Ouvrir en Corrèze, programmateur de très nombreuses soirées de poésie, il est aussi secrétaire de l'Académie Charles Cros. Pour la poésie et la chanson, Matthias est infatigable.

Il y a quelques mois, il a pris l'initiative, avec un petit éditeur indépendant, de publier ce qu'ils ont appelé un Almanach insolite. Il a demandé des contributions à plus de trois cents auteurs, poètes et chanteurs, pour composer un livre d'une diversité surprenante, où chaque jour de l'année est illustré par un texte original. Je fais partie du nombre des auteurs, et j'apparais dans l'ouvrage à la date – idéale – du 24 décembre.

Mais bien que toutes les contributions aient été bénévoles, le livre a coûté cher à produire, car il est épais et abondamment illustré. Il faut donc, pour le rentabiliser, que l'essentiel du tirage soit vendu. Il semblerait qu'on n'en prenne pas exactement le chemin. En conséquence, les éditions Mines de rien risquent de devoir arrêter leur activité.

Je participe donc bien volontiers à la campagne de pub pour laquelle Mathias mobilise ses amis : achetez l'Almanach insolite ! Il se lit comme un vrai livre, il est perpétuel et ne se périme donc jamais, c'est une excellente idée de cadeau, et – cerise(s) sur le(s) gâteau(x) –, contient cinquante deux recettes de cuisine (une par dimanche). A vos libraires !

L'Almanach insolite, éditions Mines de rien, 30€

Les stations-service d’autoroute sont des endroits curieux. On y vend des livres qu’on ne trouve dans aucune librairie. Une production éditoriale spécifique s’y déploie sur des présentoirs.

M’attardant l’autre jour dans l’une d’elles, le temps de boire un café après avoir fait le plein, j’avise un ouvrage intitulé Hommage à la stupidité. Il m’a semblé, en le feuilletant, que c’était une sorte d’inventaire des bêtises de l’Histoire. (J’ose espérer que les événements récents figureront dans la prochaine édition).

Chose amusante, cet Hommage à la stupidité était vendu à un prix malin.

Je ne sais dans quelle catégorie ranger le responsable marketing à qui cette brillante idée est venue.

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Un bon livre est un livre de la lecture duquel on sort en ne voyant plus tout-à-fait les choses de la même façon. Exemple de (très) bon livre récent : Soumission, de Michel Houellebecq.

On connaît l’argument : l’accession à la Présidence de la République française du candidat de Fraternité musulmane, et la prise en main subtile des institutions (et des mentalités) du pays par l’Islam.

Cela paraît a priori absurde, mais le talent de Houellebecq rend tout cela plausible. Cet auteur est décidément génial : glauque et drôle en même temps (c’est une telle marque de fabrique chez lui que j’ai eu envie d’écrire « glôque et draule »), et son regard dépressif, cocasse, lucide, indifférent, m’enchante et me fait souvent éclater de rire. Aller rechercher (ce qu’exprime le titre) une des raisons du glissement de la France vers l’Islam dans Histoire d’O, quoi de plus superlativement ironique et comique ? Chapeau, Houellebecq !

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J’adore cette photo. Elle date du 14 juillet 1990, au début de mes années Flammarion. Elle a été prise dans une petite rue du vingtième arrondissement, devant la maison de Monique Nemer. On m’y voit faire du charme de façon assez appuyée à Françoise Verny. 

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L’homme sous l’oeil intrigué duquel se déroule la scène est Jean-Marie Colombani, qui était directeur du Monde, à l’époque. Je me souviens qu’une bonne partie du tout-Paris littéraire était présent à cette réception : Josyane Savigneau, Hector Bianciotti, Claude Durand, Bertrand Poirot-Delpech… Certains des invités arrivaient directement de la garden-party de l’Elysée, et étaient trop heureux de le faire savoir. J’éprouvais une certaine ivresse d’être là, au milieu d’un monde auquel j’avais rêvé d’appartenir, et dont je savais pourtant déjà qu’il n’était pas vraiment le mien.

J’adore cette photo, parce qu’y est saisi quelque chose de la tendresse que j’éprouvais pour Françoise, et de celle qu’elle éprouvait pour moi. C’était une sorte d’affinité inexplicable, qui ne nous faisait pas spécialement rechercher la compagnie l’un de l’autre, ni au travail, ni en dehors, mais qui nous donnait du plaisir à être ensemble lorsque les circonstances nous réunissaient. Disons : une amitié.

Françoise Verny est morte le 14 décembre 2004. Demain dimanche, cela fera dix ans.

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Mon ami Alain Sourisseau vient de commettre, aux éditions Eyrolles, un livre de management intitulé « Les leviers de la performance pérenne ». Alain, qui se définit volontiers comme un médecin d’entreprise, y fait la synthèse de sa méthode et de sa pratique. C’est un ouvrage de clinicien qui s’intéresse non pas à la création (artificielle et à court terme) de valeur financière, mais au sain développement de l’entreprise dans toutes ses composantes économiques et humaines, sur la durée.

Par les temps qui courent, c’est un premier gros défaut de ce livre : il remet la finance à sa place, qui n’est pas la première. Son deuxième défaut, plus rédhibitoire encore, est d’être clair. En matière d’économie et de management, les auteurs, qui sont pour la plupart des universitaires et des enseignants, et qui, par le fait, s’y connaissent bien mieux en théorie qu’en pratique, trouvent de bon ton de livrer au public des éclairages brillants, complexes, nourris de chiffres et d’études, qui feront le temps d’une ou deux saisons la mode et la tendance, et de la lecture desquels on ressort avec l’esprit généralement plus embrouillé qu’en y entrant. Ce n’est pas du tout le cas du livre d’Alain : tout y est expliqué, exemples à l’appui, en termes simples et opératoires.

Si l’on venait à le lire, le fond de commerce de centaines de consultants et de spécialistes s’en trouverait ruiné. Je prédis donc que les critiques à son sujet seront soit mauvaises, soit inexistantes, mais pour ce qui me concerne, remettant un moment ici mon costume d’ancien chef d’entreprise, j’affirme haut et fort que c’est un précis de management lumineux et indispensable à tout entrepreneur.

Les leviers de la performance pérenne, architecture et médecine des organisations, Alain Sourisseau, Eyrolles, 24€

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La Maison de la Poésie vient d’accueillir une petite exposition qui m’a réjoui au plus haut point : les couvertures des grands classiques de la littérature revues et corrigées par Clémentine Mélois.

On y découvrait entre autres Cools d’Apollinaire, La Nuit remue d’Henri Michou, une Initiation à la Haute Volupté d’Isidore Bisou, ou encore la Jeune Parque de François Valéry.

Que ceux qui l’ont raté se consolent : tous ces pastiches de chefs-d’oeuvre se retrouvent dans un livre, Cent titres, qui vient de paraître chez Grasset.

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