des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

Les stations-service d’autoroute sont des endroits curieux. On y vend des livres qu’on ne trouve dans aucune librairie. Une production éditoriale spécifique s’y déploie sur des présentoirs.

M’attardant l’autre jour dans l’une d’elles, le temps de boire un café après avoir fait le plein, j’avise un ouvrage intitulé Hommage à la stupidité. Il m’a semblé, en le feuilletant, que c’était une sorte d’inventaire des bêtises de l’Histoire. (J’ose espérer que les événements récents figureront dans la prochaine édition).

Chose amusante, cet Hommage à la stupidité était vendu à un prix malin.

Je ne sais dans quelle catégorie ranger le responsable marketing à qui cette brillante idée est venue.

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Un bon livre est un livre de la lecture duquel on sort en ne voyant plus tout-à-fait les choses de la même façon. Exemple de (très) bon livre récent : Soumission, de Michel Houellebecq.

On connaît l’argument : l’accession à la Présidence de la République française du candidat de Fraternité musulmane, et la prise en main subtile des institutions (et des mentalités) du pays par l’Islam.

Cela paraît a priori absurde, mais le talent de Houellebecq rend tout cela plausible. Cet auteur est décidément génial : glauque et drôle en même temps (c’est une telle marque de fabrique chez lui que j’ai eu envie d’écrire « glôque et draule »), et son regard dépressif, cocasse, lucide, indifférent, m’enchante et me fait souvent éclater de rire. Aller rechercher (ce qu’exprime le titre) une des raisons du glissement de la France vers l’Islam dans Histoire d’O, quoi de plus superlativement ironique et comique ? Chapeau, Houellebecq !

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J’adore cette photo. Elle date du 14 juillet 1990, au début de mes années Flammarion. Elle a été prise dans une petite rue du vingtième arrondissement, devant la maison de Monique Nemer. On m’y voit faire du charme de façon assez appuyée à Françoise Verny. 

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L’homme sous l’oeil intrigué duquel se déroule la scène est Jean-Marie Colombani, qui était directeur du Monde, à l’époque. Je me souviens qu’une bonne partie du tout-Paris littéraire était présent à cette réception : Josyane Savigneau, Hector Bianciotti, Claude Durand, Bertrand Poirot-Delpech… Certains des invités arrivaient directement de la garden-party de l’Elysée, et étaient trop heureux de le faire savoir. J’éprouvais une certaine ivresse d’être là, au milieu d’un monde auquel j’avais rêvé d’appartenir, et dont je savais pourtant déjà qu’il n’était pas vraiment le mien.

J’adore cette photo, parce qu’y est saisi quelque chose de la tendresse que j’éprouvais pour Françoise, et de celle qu’elle éprouvait pour moi. C’était une sorte d’affinité inexplicable, qui ne nous faisait pas spécialement rechercher la compagnie l’un de l’autre, ni au travail, ni en dehors, mais qui nous donnait du plaisir à être ensemble lorsque les circonstances nous réunissaient. Disons : une amitié.

Françoise Verny est morte le 14 décembre 2004. Demain dimanche, cela fera dix ans.

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Mon ami Alain Sourisseau vient de commettre, aux éditions Eyrolles, un livre de management intitulé « Les leviers de la performance pérenne ». Alain, qui se définit volontiers comme un médecin d’entreprise, y fait la synthèse de sa méthode et de sa pratique. C’est un ouvrage de clinicien qui s’intéresse non pas à la création (artificielle et à court terme) de valeur financière, mais au sain développement de l’entreprise dans toutes ses composantes économiques et humaines, sur la durée.

Par les temps qui courent, c’est un premier gros défaut de ce livre : il remet la finance à sa place, qui n’est pas la première. Son deuxième défaut, plus rédhibitoire encore, est d’être clair. En matière d’économie et de management, les auteurs, qui sont pour la plupart des universitaires et des enseignants, et qui, par le fait, s’y connaissent bien mieux en théorie qu’en pratique, trouvent de bon ton de livrer au public des éclairages brillants, complexes, nourris de chiffres et d’études, qui feront le temps d’une ou deux saisons la mode et la tendance, et de la lecture desquels on ressort avec l’esprit généralement plus embrouillé qu’en y entrant. Ce n’est pas du tout le cas du livre d’Alain : tout y est expliqué, exemples à l’appui, en termes simples et opératoires.

Si l’on venait à le lire, le fond de commerce de centaines de consultants et de spécialistes s’en trouverait ruiné. Je prédis donc que les critiques à son sujet seront soit mauvaises, soit inexistantes, mais pour ce qui me concerne, remettant un moment ici mon costume d’ancien chef d’entreprise, j’affirme haut et fort que c’est un précis de management lumineux et indispensable à tout entrepreneur.

Les leviers de la performance pérenne, architecture et médecine des organisations, Alain Sourisseau, Eyrolles, 24€

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La Maison de la Poésie vient d’accueillir une petite exposition qui m’a réjoui au plus haut point : les couvertures des grands classiques de la littérature revues et corrigées par Clémentine Mélois.

On y découvrait entre autres Cools d’Apollinaire, La Nuit remue d’Henri Michou, une Initiation à la Haute Volupté d’Isidore Bisou, ou encore la Jeune Parque de François Valéry.

Que ceux qui l’ont raté se consolent : tous ces pastiches de chefs-d’oeuvre se retrouvent dans un livre, Cent titres, qui vient de paraître chez Grasset.

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Un club de « managers de la culture » auquel j’appartiens encore m’invite à assister à une table ronde sur les produits dérivés. Je lis :

Les produits dérivés sont l’une des clefs de voûte du développement des ressources propres pour les lieux culturels. Mais entre les tongs, les magnets, les dés en porcelaine, les cravates et les livres, comment déterminer une stratégie pertinente et efficace ?

produits-derives-angry-birds.png C’est dit comme ça, candidement, mais c’est dit : le livre prend place désormais à côté des tongs, des chaussettes et des coques de smartphones. C’est devenu un gadget, on ne prend même plus la précaution oratoire de distinguer le livre promotionnel du livre tout court.

Les produits sont dérivés, et la culture, à la dérive.

brouillon-de-proust.jpg Un brouillon de Proust

Certains chercheurs en littérature sont spécialisés dans l’étude de la genèse des textes (c’est pourquoi, fort à propos, leur discipline se nomme la génétique textuelle). Comment Proust, ou Balzac, ou Flaubert écrivaient-ils ? Comment construisaient-ils leurs romans, comment formaient-ils leurs phrases et leur style ?

Comme le travail de ces universitaires consiste surtout à se plonger dans les brouillons des grands auteurs, en distinguant les versions successives de l’oeuvre, les retouches, les repentirs, la pensée m’est venue qu’on pouvait les qualifier d’experts en lis-tes-ratures. Mais maintenant qu’on écrit avec des traitements de texte, voilà encore un métier menacé de disparition.

J’ai lu qu’un “post” de blog devait être comme une mini-jupe : assez court pour qu’on ait envie de le lire, assez long pour couvrir le sujet.

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Le blog deviendrait-il un genre littéraire à part entière ? Cette boutade souligne en tout cas quelque chose de fondamental dans notre relation à l’écrit : en même temps que nous commençons une lecture, nous en évaluons la longueur. C’est une des forces du papier de nous donner à percevoir physiquement, de manière immédiate, le volume de ce dans quoi nous nous engageons.

Or, livre ou article, le numérique n’a pas d’épaisseur. Scroller, quoiqu’on y fasse, n’est pas du tout l’équivalent de tourner une page, et simuler, sur liseuse, la succession des pages d’un ouvrage ne change pas grand chose à la question : faute de déployer les textes dans les trois dimensions, le support incite à leur brièveté.

Un excellent petit bouquin sort cette semaine, dont je me permets de vous recommander la lecture. (Mes antécédents dans l’édition me donnent encore quelquefois le privilège de lire certains livres avant qu’ils n’arrivent en librairie.)

La lecture, c’est précisément le sujet du Liseur du 6h27. Ce subtil et original conte moderne a pour héros un homme dont le métier est de détruire les livres, car il commande à la Chose, la gigantesque broyeuse déchiqueteuse d’une usine de pilon. Or cet homme aimant lire, passionnément, il se désole d’occuper dans la chaîne du livre une place « qui est à l’édition ce que le trou du cul est à la digestion ». Comment, dans ces conditions, parvenir à conquérir un minimum d’estime de soi ?

Pilon

Avant même d’avoir été publié, les droits de cet ouvrage ont déjà été vendus dans vingt-cinq pays. On savait que les éditeurs ont parfois tendance à se regarder le nombril ; on découvre en la circonstance qu’ils peuvent aussi s’emballer (à raison) pour ce qui se passe plus bas encore dans l’anatomie de leur métier.

 

Le liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent, Editions au Diable Vauvert, 16€.

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On a souvent glosé sur le plaisir de la lecture, et très rarement sur le plaisir pendant la lecture. Or grâce à l’une de mes amies sur Facebook, je viens de découvrir une série de videos tout-à-fait édifiantes, d’origine américaine, intitulées Hysterical Literature. De jeunes femmes sont assises à une table pour lire un livre, face à une caméra. Mais, sous la table (nous dit-on), un vibromasseur est en marche…Commence alors une lutte assez érotique entre l’esprit et la chair.

(Le nom du réalisateur de ces intéressants documentaires ? M. Cubitt. Clayton Cubitt. On se demande si c’est un gag.)

hysterical-lecture

Pour ceux qui voudraient approfondir la question:

http://www.youtube.com/watch?v=PQuT-Xfyk3o
http://www.youtube.com/watch?v=oRC2UH9X27Y


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