des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

De l’eau sous du ciel. Quoi de plus simple, en apparence, que la mer ? Et par conséquent, quel meilleur révélateur de la richesse d’un regard ?

© Janek Zamoyski

Deux photographes exposent en ce moment, qui ont la mer pour unique sujet. Le premier, Janek Zamoyski, s’intéresse à la matière et aux formes de cette étendue en mouvement. Il saisit dans ses images tout ce que la mer contient de montagnes, de déserts, de paysages lunaires ou qui semblent d’un autre monde. L’eau y acquiert une présence et une puissance impressionnantes, on dirait parfois des collines qui vont.

© Caroline Halley des Fontaines

L’autre s’appelle Caroline Halley des Fontaines. Elle braque son regard sur l’océan en Bretagne, et ce qu’elle voit, c’est la lumière. En silence, en patience, elle capte le mystère de la lumière, et le célèbre, dans ses plus subtiles et ses plus bouleversantes vibrations.

 

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Arte a diffusé mardi soir un documentaire aussi remarquable qu’édifiant sur les abus sexuels commis au sein de l’Eglise par des prêtres sur des religieuses.

Ces pratiques scandaleuses, certains s’étonnent de leur existence : pas moi. Ce genre d’horreurs se produit malheureusement partout : dans les entreprises, dans les administrations, dans les sectes, dans les partis politiques, en Europe, en Afrique, en Asie, et sauf à croire, disons… au Père Noël, il n’y avait aucune raison de penser que l’Eglise en soit exempte et échappe aux mauvais penchants de la nature humaine. Les hommes et les femmes « de Dieu » sont d’abord des hommes et des femmes tout court.

Ce qui est en revanche très étonnant, et très choquant, c’est que les coupables, parce qu’ils sont des ecclésiastiques, échappent à la loi commune à laquelle sont soumis tous les autres : au scandale des actes s’ajoute le scandale de l’impunité. Qu’un ministre soit accusé d’avoir massé avec une ferveur excessive les pieds de son assistante, il démissionne. Qu’un patron du FMI se permette des privautés sur une femme de chambre, il va en taule. Qu’un producteur de cinéma use de son pouvoir pour se tripoter devant des stars, il prend le même chemin. Mais que des prêtres contraignent des bonnes sœurs à pratiquer, selon le joli euphémisme imaginé par l’un d’eux, « l’économie du salut », il ne se passe rien. Au mieux, quand l’information a transpiré, on l’éloigne, on dit une messe pour demander pardon, et voilà, la messe est dite, et qu’on n’en parle plus.

« De quelle estime de soi pouvaient bien se prévaloir les amibes ? » Sérotonine p94
 

Il n’y a qu’un plan. Le génie de Houellebecq, c’est ça : savoir que toute la vie d’un individu se déploie dans un même plan, les choses essentielles comme les choses futiles, les bonnes comme les mauvaises, celles qu’on donne à voir comme celles que l’on cherche à cacher, et savoir l’écrire. C’est de ne pas faire le tri, dans les pensées qui viennent à son narrateur, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. C’est de savoir que l’esprit humain est incongru. Tout se côtoie, se juxtapose, et Houellebecq dit tout, sans filtre. Il saisit la pensée avant que le convenable, le raisonnable, le moral n’entrent en ligne de compte. Il la restitue dans cet état d’équivalence presque enfantin où elle existe en amont du surmoi.

Et moi, je me reconnais dans cette façon de penser candide et dérisoire, et c’est pour ça je crois que Houellebecq me fait tant rire.

La littérature fournit parfois l’occasion de réviser ses mathématiques. Illustration avec cet extrait de Cosmos, de Witold Gombrowicz, dans lequel un personnage nommé Lucien en interroge un autre, nommé Léon :

« Imaginez dix soldats qui vont l’un derrière l’autre, en file indienne, à votre avis combien de temps faut-il pour épuiser toutes les combinaisons possibles de leur ordre de marche, si l’on met par exemple le troisième à la place du premier et ainsi de suite… et si l’on suppose qu’on effectue un changement par jour ? »

Interrompant sa lecture, le lecteur se met à réfléchir. Pour celui qui occupe la première position, dix possibilités. Pour la seconde, neuf. Pour la troisième huit. Et ainsi de suite. La réponse est 10! (factorielle 10). Reprise de la lecture :

« Léon réfléchit.
— Trois mois, plus ou minus.
Lucien répondit :
— Dix mille ans, ça a été calculé.
— Mon cher… dit Léon. Mon cher… mon cher… »

Nouvelle interruption. Ça fait combien, au fait, 10! ? Ouverture de l’appli calculette sur le smartphone. 10x9x8x7x6x5x4x3x2x1 = 3 628 800. Divisé par 365,25 (pour tenir compte, à peu de chose près, des années bissextiles) : 9935. Soit en effet quasiment dix mille ans ! Rien qu’avec dix soldats en file indienne. Incroyable ! Ajoutez-en un onzième, et vous avez passé tout le temps depuis l’apparition de l’espèce humaine à faire permuter vos troufions. Allez jusqu’à 15, vous remontez jusqu’à la naissance de la Terre.

« — Mon cher… dit Léon. Mon cher… mon cher… »

A propos de gilets jaunes, un photographe dont je n’ai malheureusement pas noté le nom s’est livré à un travail sur les graffitis produits par le mouvement.

On a beaucoup commenté les slogans qui, en mai 68, avaient fleuri sur les murs. « Sous les pavés la plage », « Il est interdit d’interdire », « Soyons réalistes, demandons l’impossible ». L’utopie soufflait fort. L’optimisme les animait.

L’air du temps, depuis, s’est bien assombri. « Travail – famine – pâtes-riz », « Je “vœux” dormir avec toit », « + de banquise, – de banquiers ». L’humour grince, l’inquiétude domine, et les protestations contre la précarité, et le mal que l’on fait aux hommes et à la terre.

Les parapluies de Cherbourg, que la télé a rediffusé la semaine dernière en hommage à Michel Legrand, est le seul film intégralement chanté (opéras mis à part) qu’on ait osé produire jusqu’ici.

Sa scène d’ouverture se passe dans un garage. Des mécanos discutent (en chantant, donc) de ce qu’ils vont faire pendant le week-end, l’un d’eux annonce qu’il va aller au concert, un autre lui répond : « Tous ces gens qui chantent moi tu comprends ça me fait mal, j’aime mieux le ciné ».

Bel exemple de clin d’œil facétieux, ou de pied de nez, au spectateur qui vient précisément de payer sa place de ciné, mais qui va quand même en avoir pour une heure et demie de chant. J’entends Demy et Legrand éclater de rire en écrivant cette réplique.

— Quel jour on est ? dit Winnie
— On est aujourd’hui, dit Porcelet
— C’est mon jour préféré, dit Winnie.

Je la trouve magnifique, cette préférence pour le présent. Pas de déséquilibre, ni vers l’avenir (désir ou crainte), ni vers le passé (regret). Bien, maintenant.

Bien, parce que maintenant.

Les plus grands penseurs peuvent écrire ce qu’ils veulent, je ne crois pas qu’on puisse aller beaucoup plus loin dans la sagesse que ce dialogue de Winnie l’ourson.

Egon Schiele est mort en 1918, à l’âge de 28 ans, de la grippe espagnole.

Jean-Michel Basquiat est mort en 1988, à 27 ans, d’une overdose.

Deux météores.

Ils ont traversé le ciel en laissant des centaines de toiles et des milliers de dessins. Ils y ont disloqué les têtes, désarticulé les corps, exploré les tourments mortifères de la chair et du sexe (Schiele), figuré la violence de l’oppression sociale et raciale (Basquiat) ; avec une énergie insolente et furieuse ils ont provoqué le monde, affronté sa brutalité, troublé ses lignes, contesté ses règles, éclairé sa face sombre, joué avec son feu, brûlé leur vie.

De l’exposition qui les juxtapose je suis ressorti dans un état mental un peu bizarre, comme irradié par leur puissante vision.


Un film est sorti hier dans quelques salles que j’incite instamment tous mes amis à aller voir : un documentaire sur Jean Vanier *.

Jean Vanier est l’homme qui s’est donné pour mission, en 1964, de faire sortir les handicapés mentaux des asiles où ils étaient confinés jusque-là pour les accueillir au sein de maisons où ils seraient d’abord considérés comme des hommes et des femmes égaux et semblables à tous les autres. C’est ainsi qu’il a créé l’Arche, une association qui compte aujourd’hui plus de dix mille membres et est présente dans trente-cinq pays.

Le film retrace le parcours de cet homme exceptionnel. Mais il va bien au-delà. Par les témoignages qu’il nous présente, il nous offre l’occasion d’un questionnement sur nous-mêmes et sur la société dans laquelle nous vivons. Car en vérité les handicapés ne sont qu’un cas particulier dans une situation générale caractérisée par l’écrasement de l’humain, l’oubli de l’être, le règne indécent de l’argent. Que demande la personne humaine pour sourire et s’épanouir ? Presque rien. Du respect, de la dignité, de la considération.

En ces temps de gilets jaunes, de désarroi social violent et de débat national, je crois que voir ce film permet de comprendre bien des choses : car nous sommes tous pareils, handicapés ou pas. Les handicapés sont juste exagérément pareils, comme je l’avais écrit un jour (mes lecteurs savent que grâce à Claudine, j’ai la chance de les fréquenter).

Si l’on saisissait l’opportunité que nous propose ce film de méditer avec le cœur sur notre condition commune, alors peut-être l’espérance cesserait d’être un vain mot.

 

*  Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, un film de Frédérique Bedos

En l’an 1065, un lettré chinois nommé Sima Guang entreprit, à la demande de l’empereur Song Yingzong, d’écrire une histoire universelle de la Chine. Il se mit au travail, s’entoura de plusieurs assistants, recruta une équipe d’érudits, et produisit au bout de dix-neuf années un ouvrage en 294 volumes qui fut, à la demande de l’empereur Song Shenzong, fils du précédent (entre temps décédé), intitulé Miroir général de l’histoire pour aider le gouvernement.

On voit par là que cette somme avait des intentions didactiques. Il s’agit, nous dit Wikipedia, d’un « récit chronologique de l’histoire de la Chine de la période des Royaumes combattants à celle des Cinq Dynasties et Dix Royaumes ». Soit environ deux mille ans d’histoire, émaillés de nombreux portraits et biographies de dirigeants.

Voici par exemple ce qui y est dit d’un certain Li Linfu qui fut premier ministre entre 742 et 752, sous la dynastie Tang : « Li Linfu, grand opportuniste, s’assura par la flatterie la faveur des puissants, puis accomplit ses vilénies en s’aidant de la censure et de l’obscurantisme ; jaloux de la sagesse, haïssant le talent, il sut se maintenir en place en éliminant tous ceux qui le surpassaient, et assurer son hégémonie en remplissant les prisons et faisant exécuter ou bannir les hauts dignitaires. »

Le personnage est admirablement décrit en quelques traits (« jaloux de la sagesse, haïssant le talent »). Il se trouve en tous points conforme à la figure du méchant Chinois fourbe et cruel telle qu’elle existe dans notre imagerie occidentale, et si ce n’est lui, c’est son frère qui a inspiré Hergé.


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