des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

maison tellier

La Maison Tellier, Claudine et moi sommes allés les écouter deux fois en concert ces derniers mois, d’abord en formation réduite acoustique, puis à la Cigale, à Paris, à l’occasion de la sortie de leur disque “Avalanche”.

Leur nom, emprunté à l’une des plus célèbres nouvelles de Maupassant, aurait pu à lui seul nous inciter à les inviter à participer à cette édition du festival dont le fil rouge est le conte. Mais c’est leurs chansons, leur musique, l’exceptionnelle énergie pop folk et country qui s’en dégage, les références littéraires dont ils parsèment leurs paroles, qui ont nous convaincu qu’ils pouvaient offrir une soirée éblouissante à Amou, où ils nous feront l’amitié de se produire pour la soirée d’ouverture du festival, vendredi 5, à 21h30.

Au XXIè siècle comme au XIXè, la Maison Tellier, même si sa spécialité a changé (c’était chez Maupassant, rappelons-le, une maison close), reste une source de plaisirs intenses et capiteux. Ça va chauffer !

(Réservations en ligne sur : http://www.chansonsetmotsdamou.fr/)

Encore une histoire de troubadour. Celui-là s’appelle Gui d’Ussel. Il fait à une noble dame une cour assidue en lui composant des chansons. Elle se laisse séduire et finit par lui dire : — Je vous aime. Vous pouvez m’avoir, soit pour maîtresse, soit pour femme. Dites vous-même à quel titre vous me voulez prendre.

dame et troubadour

Grave question, sur laquelle Gui consulte son cousin. — Elle est riche, elle est belle : épouse-la, conseille le cousin. Mais Gui réalise qu’il n’a pas de goût pour la position de mari. Il veut être l’amant, l’éternel fiancé. Il le chante à sa belle, et lui écrit, avant Brassens, sa Non-demande en mariage. Mais elle comprend qu’il refuse de lui aliéner sa liberté, et le congédie, dépitée, déclarant qu’elle ne fera pas « son amant d’un homme qui ne fût pas chevalier ».

Gui d’Ussel tombe de haut. Il cesse de chanter. Il n’écrira plus qu’une tenson, avec son amie Marie de Ventadour, dans laquelle il laisse percer son aigreur : « Car on sait bien qu’il est honteux / Pour une dame de prétendre / Que celui n’est pas son égal / Avec qui de deux coeurs fit un ».

Il y eut un Rimbaud avant Arthur. Il s’appelait Raimbaut de Vaqueyras. Il était le fils d’un pauvre chevalier provençal, et se fit jongleur, c’est-à-dire troubadour. En cette qualité, il demeura longtemps à la cour d’un marquis, auprès de qui vivait une dame fort belle, nommée Béatrice. Raimbaut s’éprit d’elle, et lui fit, en chansons, de brûlantes déclarations d’amour.

Dame Béatrice n’était pas insensible au charme de Raimbaut. Arriva ce qui devait arriver : ils dormirent ensemble. Le marquis les surprit couchés l’un contre l’autre : il en fut triste, et courroucé. Mais, en homme sage, il ne céda pas à la colère : en silence, délicatement, il les recouvrit de son manteau, revêtit celui de Raimbaut, et s’en retourna.

Quand Raimbaut s’éveilla, comprenant ce qui s’était passé, il mit le manteau sur ses épaules, s’en fut tout droit trouver le marquis, et s’agenouilla devant lui en lui demandant grâce. — Je te pardonne, dit le marquis, mais ne me vole plus mon manteau.

pélerine

(Cette histoire est rapportée dans le livre Troubadours auquel j’ai déjà fait référence.)

C’était samedi, quarante huit heures après l’attentat de Nice. Une lamentable controverse politique envahissait écrans et réseaux. J’ai ouvert une vieille armoire remplie de livres, et j’en ai tiré un volume recouvert de papier cristal, que j’ai commencé à feuilleter. Sous la plume d’un certain Guiraut Riquier, né à Narbonne dans le deuxième quart du XIIIè siècle, j’ai lu :

Bien devrais cesser de chanter
Car au chant convient l’allégresse
Et tant m’étreignent les soucis
Que de toute part j’ai douleur
Rien ne m’est que source de pleurs (…)

Rien ne peut-on voir ou entendre
Que grimaces de bateleurs
Poussant de grands cris sans décence.
Car tout ce qui offrait la gloire
Est tombé au fond de l’oubli.
Peu s’en faut que sombre le monde.

Et comme pour faire un écho plus précis à la triste et terrible actualité :

Nous devons craindre grand péril
De double mort présentement :
Que Sarrazins aient la victoire,
Et Dieu nous laisse en abandon.
Et divisés comme nous sommes
Vite serons-nous terrassés :
Ils ne connaissent leur devoir
A ce qu’il paraît, nos bons maîtres.

Nos craintes, nos hantises, nos colères, nos tristesses sont les mêmes. En huit cents ans, la France n’a pas changé.

troubadoursLes Troubadours, éditions Egloff, Fribourg, et LUF, Paris 1946.

yves bonnefoy

D’Yves Bonnefoy, j’ai le souvenir d’un homme austère, presque rugueux, cheveux blancs et regard gris, d’une exceptionnelle compacité de présence. Je l’avais rencontré deux ou trois fois chez Flammarion, lorsqu’il travaillait à sa monographie sur Giacometti, et à son monumental Dictionnaire des Mythologies. Je l’ai revu il y a deux ans. Je l’ai salué. Un homme comme lui, je ne savais pas quoi lui dire. Face à ce maître du langage, tous mes propos paraissaient insipides. Il m’impressionnait. Il est mort vendredi, et voilà qu’il est devenu celui qui part, celui qui est parti.

« Je vais,
Et il me semble que quelqu’un marche près de moi,
Ombre, qui sourirait bien que silencieuse
Comme une jeune fille, pieds nus dans l’herbe,
Accompagne un instant celui qui part.

(…)

Mais maintenant
Me voici hors de la maison dont rien ne bouge
Puisqu’elle n’est qu’un rêve. Je vais, je laisse
N’importe où, contre un mur, sous les étoiles,
Ce miroir, notre vie. Que la rosée
De la nuit se condense et coule, sur l’image. »

Yves Bonnefoy, 1923-2016. Ce qui fut sans lumière, Mercure de France

Le Brexit a fait resurgir l’extrait ci-dessus d’une conférence de presse de de Gaulle en 1963. Moi qui enseigne l’art oratoire à Sciences Po, j’en ai été émerveillé.

C’est un chef d’oeuvre du genre : clarté des idées, maîtrise parfaite de l’expression. En deux minutes, toutes les facettes de la rhétorique d’Aristote (inventio, dispositio, elocutio, memoria, actio) y sont remarquablement mises en oeuvre. La description du problème (l’adhésion de la Grande Bretagne au marché commun) s’articule autour d’un plan en trois points : la nature de l’Angleterre, « insulaire, maritime », ses traditions originales et son économie industrielle et commerciale qui la lie aux « pays les plus divers et souvent les plus lointains » (sa structure), sont mises en regard du contexte historique récent de la demande d’adhésion (la conjoncture).

Coup de génie de cette intervention : l’allitération qui, en conclusion, dévoile ce plan : « la nature, la structure, la conjoncture qui sont propres à l’Angleterre… ». Tous ces mots en ture, qu’on entend rimer avec aventure, fracture, déconfiture, sonnent comme une variation autour de turlututu.

de gaulle 1963

 

J’ai beaucoup aimé la suggestion qu’un citoyen américain, signant Nateberkus, a faite à la suite du massacre d’Orlando.

« Et si nous traitions tout jeune homme qui veut acheter une arme à feu comme nous traitons une femme qui veut obtenir une IVG ? Délai de 48 h d’attente obligatoire, autorisation parentale, certificat médical attestant qu’il mesure les conséquences de ce qu’il s’apprête à faire, visionnage d’une vidéo sur les effets de la violence armée, et (juste comme ça) introduction d’une canule échographique dans le cul. Ne conservons qu’une seule armurerie ouverte par état : pour que cet homme obtienne son arme il devra faire des centaines de kilomètres, prendre plusieurs jours de congés, et passer la nuit dans une ville où il ne connaît personne. Puis il fraiera son chemin vers le magasin au milieu d’un groupe de personnes hostiles qui brandissent des photos de proches ayant été abattus par balle, le traitent d’assassin et l’exhortent à renoncer à acheter son fusil.»

Anti abortion

Naturellement, cette prise de position lui a valu des torrents d’insultes. « Un avortement, nous dit l’un des commentateurs, aboutit toujours à la mort d’un être humain. Pas un fusil. » Si je comprends bien le raisonnement, toute femme ayant eu recours à une IVG est une criminelle bien plus redoutable qu’un forcené qui vise mal.

 

etty_hillesum

En ces temps violents et troublés, je relis cette phrase d’Etty Hillesum, que nous n’aurons jamais fini de méditer : « La saloperie des autres est aussi en nous. Et je ne vois pas d’autre solution que de rentrer en soi-même et d’extirper de son âme toute cette pourriture. Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous. Et cela me paraît l’unique leçon de cette guerre : de nous avoir appris à chercher en nous-mêmes et pas ailleurs. »

Les nazis sont des monstres, les soldats de Daesh sont des monstres, et les monstres ne sont pas comme nous : voilà la réaction commune, et le sens commun. Etty Hillesum, jeune philosophe juive hollandaise, morte à Auschwitz en 1943, nous dit que c’est faux. Ils sont comme nous, nous sommes comme eux. Après chaque drame, chaque attentat, c’est d’ailleurs presque toujours la même stupeur chez les proches et les voisins : il était gentil, il disait bonjour, jamais je ne l’aurais cru capable d’une chose pareille…

A chacun de se délivrer du mal. Nous avons aussi en nous, même si elle est peu accessible, la grandeur des saints.

 

gloire(1)

Dans la Bible, Dieu dit : « Je suis l’Eternel : c’est là mon nom ; et je ne donnerai pas ma gloire à un autre » (Esaïe 42 : 8). Dieu ne partage pas sa gloire.

Certains humains, en revanche, sont prêts à le faire. Tel cet auteur médiocre qui, voulant absolument que Debussy mette en musique un livret qu’il venait d’écrire, argumentait : — Je vous offre la moitié de ma gloire, songez-y ! Réponse de Debussy : — Gardez tout mon ami, gardez tout !

« Ce qu’il y a de plus beau dans les musées, ce sont les fenêtres », disait Pierre Bonnard. Il aurait été intéressant de savoir ce qu’il pensait des toiles qui représentent des fenêtres, d’autant qu’il en a lui-même peint quelques-unes, comme cette Fenêtre ouverte sur la Seine à Vernon.

fenêtre ouverte sur la seine bonnard

On raconte que vers la fin de sa vie, devenu célèbre, et nombre de ses tableaux étant exposés dans les musées, il continuait à les retoucher. Il attendait que le gardien tourne le dos et passe dans une salle voisine pour sortir un pinceau et une petite boite de peinture, et corriger un détail dont il n’était pas satisfait. Cette activité clandestine le réjouissait beaucoup. Il ne semble pas qu’il se soit jamais fait prendre, et c’est dommage, j’aurais été curieux d’apprendre ce qui se serait passé.

 

 

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