des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

Enfants,
nous doutions parfois du vent
jamais de nos ailes.
(Anne Brunterc’h)

Ma conscience… ces battements d’ailes affolés contre la vitre du monde…
(Marie-Lise Mullen)

Deux citations relevées dans le métro l’été dernier.

Je veux saluer ici la persévérante délicatesse dont fait preuve la RATP en mettant la poésie à l’honneur dans ses voitures et ses stations. Dans le noir bruyant des tunnels, ces brèves lectures apaisent, questionnent, enrichissent. Elles sont des trouées vers le ciel, des bouffées d’air du large.

Elles vous aspirent vers des nuages hauts de silence.

© ambre / Verfblog

Claude Monet, Coquelicots

Bien que je ne sois pas du genre à signer des pétitions, et moins encore à les diffuser, je vais faire une exception. Toute la chimie que nous déversons dans les champs est en train de tuer la nature. Insectes et oiseaux disparaissent à une vitesse invraisemblable. Si l’on continue à évaluer la toxicité des pesticides et des herbicides produit par produit, comme le font les autorités aujourd’hui, sur la base d’études fournies par Bayer-Monsanto, Syngenta, BASF et consorts, on ne s’en sortira pas. Il faut arrêter cet holocauste animal qui se terminera par le nôtre.

Un appel à la résistance a été publié dans Charlie-Hebdo. Il s’intitule « Nous voulons des coquelicots ». En voici un extrait : « Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans ; la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! »

Je l’ai signé, et j’invite chacun à faire de même. Ça se passe ici : https://nousvoulonsdescoquelicots.org/

Je sais, cela n’ira pas sans inconvénient. J’ai vu cet été mon fils Augustin s’attaquer aux ravageurs qui dévoraient les feuilles de ses légumes. Il l’a fait à la main. La piéride du chou sous sa forme chenille n’a plus de secrets pour lui. Mais mené ainsi, le combat est sain. Plus pénible certes pour le cultivateur, mais sain. Respectueux. Naturel. Bienfaisant.

Et pour tout dire, vu la catastrophe qui s’annonce, intelligent, et salutaire.

 

Il y a sans doute mille raisons d’être agacé par M. Macron, mais s’il est une polémique récente que j’ai bien trouvée ridicule, c’est celle sur les Gaulois « réfractaires au changement ». Les Gaulois, dans notre imaginaire, sont râleurs, et divisés. Et si le simple fait d’évoquer aux Français ce travers de leurs ancêtres les amène à crier à l’insulte, c’est bien la preuve que la proposition a quelque chose de vrai.

D’ailleurs l’article françois de la première édition de l’Encyclopédie, que l’on doit à Voltaire et que j’ai déjà cité il y a quelque temps, propose cette analyse du tempérament national : « Le fond du Français est tel aujourd’hui que César a peint le Gaulois : prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l’attaque, se rebutant aisément. » Il ajoute : « l’impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toujours le caractère dominant de la nation ».

Autrement dit : nous sommes querelleurs et grandes gueules.

On s’accordera facilement sur ce point. Rien n’a changé. ​

Longtemps, j’ai pensé que le vers le plus formidable de la langue française était celui-ci :

Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?

Cet alexandrin de Verlaine me procure depuis toujours une sorte de vertige. J’aime son côté fracturé (3 pieds, puis 5, puis 4), sa puissance interrogative, et surtout la fulgurante et géniale collision des deux verbes, futur et présent, par laquelle la mort, actualisée avant même de surgir, semble déjà tout dévaster.

Mais ce n’est pas un vers qui m’accompagne au quotidien. Ce n’est pas un vers que je cite souvent. Il ne fait pas vraiment partie de mes amis. Celui qui me vient le plus fréquemment aux lèvres (comme sous ma plume, car je l’ai déjà cité à plusieurs reprises dans ce blog), celui dans lequel mon esprit se glisse avec le plus de bonheur, comme une main dans un gant de beau cuir souple et fait pour elle, c’est :

Loin du monde et du bruit goûter l’ombre et le frais.

Je n’étonnerai aucun de mes lecteurs en disant qu’il est de La Fontaine. Dès que je le murmure, il me transporte sous un arbre, à l’écart. Adieu la ville. Le soleil joue derrière les feuilles, la brise est douce, la vie verdoie, le temps chante comme un ruisseau.

Et si sous ces ombrages mon amour est près de moi, comme aujourd’hui, mon bonheur est complet, et je suis incapable de rien imaginer de mieux.

Bon anniversaire mon amour !

La pantagruéline prognostication est une sorte d’almanach astrologique perpétuel, dans lequel Rabelais, pour se moquer des prédictions des devins et astrologues qui, l’imprimerie aidant, s’étaient mis à abuser de la crédulité populaire, propose sa propre prognostication, « certaine, veritable & infaillible pour l’an perpétuel, et nouvellement composée au profit & advisement de gens estourdis & musars de nature ».

Et le fait est que l’ouvrage ne contient rien que de « certain, veritable & infaillible ». C’est ainsi qu’on prendra connaissance aujourd’hui encore avec effroi de l’une de ses prophéties les plus terribles, et toujours valide : « Et régnera quasi-universellement une maladie bien horrible et redoutable, maligne, perverse, épouvantable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien étonné, et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèches, (…) je tremble de peur quand j’y pense, car je vous dis qu’elle sera épidémiale, et cette maladie c’est : le manque d’argent. »

Stanislas de la Tousche / Céline © G Devienne

« On essayerait d’élever des cochons comme on élève les hommes personne n’en voudrait. Pensez, des cochons alcooliques ! Ils ne sont plus que des appareils digestifs. Péniblement, vous retrouvez un être au fond de cette bouillabaisse alcoolique et fumeuse. C’est sans intérêt n’est-ce pas, vous avez affaire à des monstres. Ils sont embrogués c’est fini… Il y a quelques jacotages, quelques bafouillages, des grosses vanités, une décoration, et pis une académie, les voilà satisfaits… »

C’est Céline qui parle. « Les idées, rien n’est plus vulgaire… Je ne suis pas un homme à messages. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style ». Ah, du style, il en a, l’animal ! Féroce, méchant, impitoyablement lucide, aigri, ignoble, paranoïaque, et parfois désarmant, on peut encore le voir et l’entendre dans la véranda de sa maison de Meudon, répondant à des questions comme s’il pensait à voix haute, assis dans son fauteuil de vieux, mal fagoté, arthritique, frileux, et s’interrompant pour ouvrir la porte à des petites filles venues prendre leur cours de danse auprès de Lucette, sa femme.

Pour cela, il faut se rendre au théâtre des Déchargeurs, à Paris. L’incarnation que Stanislas de la Tousche donne de Céline est tellement saisissante qu’on croit l’avoir devant soi, en chair et en os. Le spectacle connait un succès amplement mérité. Les prolongations commencent ce soir.

Qu’on se le dise !

Théâtre des déchargeurs mardi 6 et mercredi 7 mars à 21h15
les dimanches 18, 25 mars et 8, 15 et 22 avril à 17h et les lundis 9, 16 et 23 avril à 19h30

 

Molière, par Mignard

​Molière et Racine avaient été amis. Ils avaient partagé avec La Fontaine, Boileau et quelques autres, pas mal de soirées arrosées autant que littéraires, mais après que Racine eut donné sa tragédie Alexandre le Grand à jouer à la fois à Molière et à une troupe concurrente, (et qu’au même moment il fut devenu l’amant de Marquise, comédienne de Molière), ils s’étaient brouillés.

Molière, en conséquence, ne joua plus Racine, et Racine se dispensa d’aller voir les pièces de Molière. Mais cette brouille profonde n’empêchait pas l’estime, ni la lucidité. Boulgakov raconte dans Le roman de Monsieur de Molière, que je viens de lire, qu’un ami de Racine pensa lui être agréable en lui rapportant qu’il avait assisté à la première du Misanthrope, et que la pièce avait fait un four.

— Ah, vous y avez été ? répondit Racine. Moi non. Cependant je ne vous crois pas. Molière ne peut pas avoir écrit une mauvaise pièce. Allez donc la revoir.

Racine

Son anniversaire, c’était hier : Ella Fitzgerald a fêté ses cent ans.

Ella Fitzgerald (avec ses consœurs Billie Holiday et Sarah Vaughn) a été ma voie d’accès au jazz. Cette voix extraordinaire et subtile, cette sensibilité charnelle, cette totale maîtrise technique, cette rencontre de l’esprit et de la chair dans un son inoui m’ont toujours paru un miracle. Ella incarne la perfection du chant.

Deux videos, c’est bien le minimum pour une artiste d’une si exceptionnelle dimension, le démontrent. L’une est rapide, l’autre lente, et toutes deux sont des sommets d’émotion. Si l’on veut savoir ce que c’est qu’une interprète qui est vraiment dans sa chanson, corps et âme, il suffit d’écouter et de regarder.

Mack the knife, Stockholm 1963

Summertime, Germany 1968

​Écoutez nos défaites est un livre magnifique de Laurent Gaudé. Deux militaires chargés de missions spéciales, un Français, un Américain (Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Libye…) doivent se rencontrer, et l’un d’eux doit mourir. Leur histoire donne lieu à une vaste et puissante méditation polyphonique sur l’impossibilité de la victoire. D’Hannibal au Roi des rois d’Ethiopie, en passant par le général Grant, quelle que soit la lutte que l’on mène et quelle que soit l’issue de la bataille, aucun guerrier, intimement, ne peut se déclarer vainqueur.

Le mythe le dit : la défaite est inéluctable, dès avant le combat. Tout homme de guerre doit payer « la part du vent ». Voyez Agamemnon sur la côte, à Aulis. Les Grecs, sous son commandement, sont assemblés par milliers sur le rivage, prêts à embarquer pour Troie. Leurs navires sont là, mais les voiles pendent. Ils attendent. Pendant des semaines, ils attendent. Les dieux leur refusent le vent. Alors Agamemnon paye le tribut pour que le vent se lève. Il sacrifie sa fille Iphigénie. Elle meurt, et une brise puissante et favorable se met à souffler.

Mais pour lui, plus de victoire possible : le succès des armes aura beau être aussi éclatant qu’on voudra, il aura la couleur d’une défaite. Tout vrai guerrier, tout vrai conquérant le sait : il faut tuer sa part d’innocence pour partir au combat. Gaudé : « Agamemnon avait perdu. Il avait dû tuer sa fille. Quelle victoire valait cela ? »

Sacrifice d’Iphigénie Pompéi

Ecoutez nos défaites, de Laurent Gaudé, Editions Actes Sud

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« Il faut que le monde change » : vaste programme. Attentats, politique, réseaux. En trois minutes Lunik Grio (texte et voix) et Thomas Bimaï (chorégraphie) passent en revue les maux du monde.

En général, je n’aime pas ce type de morceaux. Là, cependant, quelque chose m’a touché. Les longues nappes mélancoliques de synthé, quelques heureuses formules (« on va faire la guerre pour voir si la paix y est », « la boite de Pandore planquée dans un smartphone »), le dynamisme triste des danseurs… Et une fois encore, puisque les dés sont pipés, l’exhortation faite à chacun de se retirer du jeu.


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