des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

Les parapluies de Cherbourg, que la télé a rediffusé la semaine dernière en hommage à Michel Legrand, est le seul film intégralement chanté (opéras mis à part) qu’on ait osé produire jusqu’ici.

Sa scène d’ouverture se passe dans un garage. Des mécanos discutent (en chantant, donc) de ce qu’ils vont faire pendant le week-end, l’un d’eux annonce qu’il va aller au concert, un autre lui répond : « Tous ces gens qui chantent moi tu comprends ça me fait mal, j’aime mieux le ciné ».

Bel exemple de clin d’œil facétieux, ou de pied de nez, au spectateur qui vient précisément de payer sa place de ciné, mais qui va quand même en avoir pour une heure et demie de chant. J’entends Demy et Legrand éclater de rire en écrivant cette réplique.

— Quel jour on est ? dit Winnie
— On est aujourd’hui, dit Porcelet
— C’est mon jour préféré, dit Winnie.

Je la trouve magnifique, cette préférence pour le présent. Pas de déséquilibre, ni vers l’avenir (désir ou crainte), ni vers le passé (regret). Bien, maintenant.

Bien, parce que maintenant.

Les plus grands penseurs peuvent écrire ce qu’ils veulent, je ne crois pas qu’on puisse aller beaucoup plus loin dans la sagesse que ce dialogue de Winnie l’ourson.

Egon Schiele est mort en 1918, à l’âge de 28 ans, de la grippe espagnole.

Jean-Michel Basquiat est mort en 1988, à 27 ans, d’une overdose.

Deux météores.

Ils ont traversé le ciel en laissant des centaines de toiles et des milliers de dessins. Ils y ont disloqué les têtes, désarticulé les corps, exploré les tourments mortifères de la chair et du sexe (Schiele), figuré la violence de l’oppression sociale et raciale (Basquiat) ; avec une énergie insolente et furieuse ils ont provoqué le monde, affronté sa brutalité, troublé ses lignes, contesté ses règles, éclairé sa face sombre, joué avec son feu, brûlé leur vie.

De l’exposition qui les juxtapose je suis ressorti dans un état mental un peu bizarre, comme irradié par leur puissante vision.


Un film est sorti hier dans quelques salles que j’incite instamment tous mes amis à aller voir : un documentaire sur Jean Vanier *.

Jean Vanier est l’homme qui s’est donné pour mission, en 1964, de faire sortir les handicapés mentaux des asiles où ils étaient confinés jusque-là pour les accueillir au sein de maisons où ils seraient d’abord considérés comme des hommes et des femmes égaux et semblables à tous les autres. C’est ainsi qu’il a créé l’Arche, une association qui compte aujourd’hui plus de dix mille membres et est présente dans trente-cinq pays.

Le film retrace le parcours de cet homme exceptionnel. Mais il va bien au-delà. Par les témoignages qu’il nous présente, il nous offre l’occasion d’un questionnement sur nous-mêmes et sur la société dans laquelle nous vivons. Car en vérité les handicapés ne sont qu’un cas particulier dans une situation générale caractérisée par l’écrasement de l’humain, l’oubli de l’être, le règne indécent de l’argent. Que demande la personne humaine pour sourire et s’épanouir ? Presque rien. Du respect, de la dignité, de la considération.

En ces temps de gilets jaunes, de désarroi social violent et de débat national, je crois que voir ce film permet de comprendre bien des choses : car nous sommes tous pareils, handicapés ou pas. Les handicapés sont juste exagérément pareils, comme je l’avais écrit un jour (mes lecteurs savent que grâce à Claudine, j’ai la chance de les fréquenter).

Si l’on saisissait l’opportunité que nous propose ce film de méditer avec le cœur sur notre condition commune, alors peut-être l’espérance cesserait d’être un vain mot.

 

*  Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, un film de Frédérique Bedos

En l’an 1065, un lettré chinois nommé Sima Guang entreprit, à la demande de l’empereur Song Yingzong, d’écrire une histoire universelle de la Chine. Il se mit au travail, s’entoura de plusieurs assistants, recruta une équipe d’érudits, et produisit au bout de dix-neuf années un ouvrage en 294 volumes qui fut, à la demande de l’empereur Song Shenzong, fils du précédent (entre temps décédé), intitulé Miroir général de l’histoire pour aider le gouvernement.

On voit par là que cette somme avait des intentions didactiques. Il s’agit, nous dit Wikipedia, d’un « récit chronologique de l’histoire de la Chine de la période des Royaumes combattants à celle des Cinq Dynasties et Dix Royaumes ». Soit environ deux mille ans d’histoire, émaillés de nombreux portraits et biographies de dirigeants.

Voici par exemple ce qui y est dit d’un certain Li Linfu qui fut premier ministre entre 742 et 752, sous la dynastie Tang : « Li Linfu, grand opportuniste, s’assura par la flatterie la faveur des puissants, puis accomplit ses vilénies en s’aidant de la censure et de l’obscurantisme ; jaloux de la sagesse, haïssant le talent, il sut se maintenir en place en éliminant tous ceux qui le surpassaient, et assurer son hégémonie en remplissant les prisons et faisant exécuter ou bannir les hauts dignitaires. »

Le personnage est admirablement décrit en quelques traits (« jaloux de la sagesse, haïssant le talent »). Il se trouve en tous points conforme à la figure du méchant Chinois fourbe et cruel telle qu’elle existe dans notre imagerie occidentale, et si ce n’est lui, c’est son frère qui a inspiré Hergé.

Comme tout un chacun, j’avais des doutes. Comment reprendre les sketches de Raymond Devos sans le singer, et sans l’amoindrir ? Et comment François Morel, qui n’est pas un comique qui pratique beaucoup le jeu de mots ou le calembour, et qui est grand et plutôt mince, pouvait-il réussir à transformer le personnage de ce gros clown génial en donnant une saveur nouvelle à des textes que tant de gens connaissent par cœur ? Comment ?

Comment ? Je ne sais pas. Mais il l’a fait. Je n’ai aucun doute : Morel est un magicien. Sensible, virtuose, tendre. Et c’est jubilatoire. Il y a des années que je n’avais pas autant ri à un spectacle. Alors ne vous en privez surtout pas : courez-y si vous êtes à Paris, courez à Paris si vous n’y êtes pas, laissez-vous subjuguer par un spectacle qui cultive (plaisir rare) l’art presque perdu de conjuguer la drôlerie avec l’intelligence, l’absurde avec la tendresse, et acclamez les artistes, Devos et Morel, pour le cadeau qu’ils vous auront fait.

J’ai des doutes Devos / Morel au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 6 janvier 2019.

Moi qui adore la poésie française, et qui ai arpenté ses allées avec un immense bonheur, de Chrétien de Troyes à Yves Bonnefoy, j’ai aujourd’hui l’impression de m’être cantonné à un sublime jardin clos, alors que d’époustouflants espaces s’étendaient au-delà des murs.

Il faudrait rassembler des productions de toutes les cultures et de toutes les époques, et composer une anthologie de la poésie mondiale. Li Po le Chinois trinquerait avec Omar Khayyam le Persan, Homère côtoierait Dante, aux sonnets de Ronsard feraient écho les haïkus d’Issa.

J’ai déjà parlé de Li Baï, ou Li Po (701-762), un des plus grands poètes chinois, qui composa des poèmes avec l’empereur, et aima le vin un peu plus que de raison.

Li Baï voyagea beaucoup, dépensa beaucoup, se maria quatre fois, et eut des amis de tous styles : taoïstes, hauts fonctionnaires, hommes de lettres (comme le poète Du Fu), qui l’admiraient.

Comme la plupart des poètes chinois, il éprouvait une dilection pour la lune. Dans ses Pensées d’une nuit calme, il écrit :

Au pied du lit la lune étend son vif éclat
On croirait presque voir du givre sur la terre
Si je lève les yeux, c’est la lune brillante
Si je baisse les yeux, le pays de mes pères *

Son penchant pour le vin lui valut plusieurs revers de fortune : insolence, querelles, il fut par trois fois chassé de la Cour.

Lorsque le sort cessa vraiment de lui être favorable et qu’il fut condamné à l’exil, il reprit sa vie vagabonde, errant de la maison d’un ami à celle d’un autre, et d’ivresse en ivresse. Son voyage prit fin une nuit qu’il naviguait sur le fleuve Yang Tsé, près de Nankin. On raconte que la lune se reflétait si joliment dans l’eau qu’il voulut l’embrasser, et se noya.

traduction Florence Hu-Sterk, © Gallimard

On expose rarement des nus de vieilles femmes. Seins tombants, peau flétrie, cuisses lourdes, traits marqués : ces portraits sont toujours saisissants.

J’admire le courage dont font preuve les modèles lorsqu’elles confient au peintre ou au photographe le spectacle de leur splendeur déchue. La beauté qui a fui leurs formes semblent s’être réfugiée dans le défi blasé de leur regard. Elles bravent le temps en assumant ses outrages. — Eh bien oui, disent-elles, regardez : ecce homo.

De l’outrage à l’outre-âge : la femme qui pose en 1938 sur cette photo d’Erwin Blumenfeld * s’appelle Carmen. Cinquante ans plus tôt, elle servait de modèle pour le Baiser de Rodin.

* Une très belle exposition consacrée à Erwin Blumenfeld se tient à la galerie Sophie Scheidecker jusqu’au 22 décembre. http://galerie-sophiescheidecker.com/

Il reste encore quelques jours pour aller applaudir au théâtre du Rond Point, à Paris, Jacques Gamblin dans « Je parle à un homme qui ne tient pas en place », un seul en scène en forme de dialogue entre l’acteur et le navigateur Thomas Coville.

Ce dialogue, réel, s’est déroulé par courriels interposés alors que Coville, en janvier et février 2014, s’attaquait au record du tour du monde à la voile en solitaire, et échouait dans sa tentative. Gamblin y réalise une plongée saisissante dans l’intimité taiseuse d’un de ces aventuriers modernes, successeurs de Tabarly et de Moitessier, qui n’était pas encore tout-à-fait son ami.

Chaque longue route est une quête, dont il arrive qu’on ignore le but et la raison. C’est en parlant avec Gamblin que Coville découvrira la vérité de la sienne, dans une exclamation qui m’a laissé au bord du vertige, tant elle m’a pris, moi qui me fais depuis toujours une idée héroïque de ces arpenteurs d’océans, à contre-pied : « Je navigue parce que je suis un lâche ! » Un lâche qui fuit la terre parce qu’il ne se croit pas capable d’aimer…

Gamblin dit qu’il en est resté sans voix. Et puis il a glissé en réponse : « Un lâche qui ne lâche rien ».



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