des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

On expose rarement des nus de vieilles femmes. Seins tombants, peau flétrie, cuisses lourdes, traits marqués : ces portraits sont toujours saisissants.

J’admire le courage dont font preuve les modèles lorsqu’elles confient au peintre ou au photographe le spectacle de leur splendeur déchue. La beauté qui a fui leurs formes semblent s’être réfugiée dans le défi blasé de leur regard. Elles bravent le temps en assumant ses outrages. — Eh bien oui, disent-elles, regardez : ecce homo.

De l’outrage à l’outre-âge : la femme qui pose en 1938 sur cette photo d’Erwin Blumenfeld * s’appelle Carmen. Cinquante ans plus tôt, elle servait de modèle pour le Baiser de Rodin.

* Une très belle exposition consacrée à Erwin Blumenfeld se tient à la galerie Sophie Scheidecker jusqu’au 22 décembre. http://galerie-sophiescheidecker.com/

Il reste encore quelques jours pour aller applaudir au théâtre du Rond Point, à Paris, Jacques Gamblin dans « Je parle à un homme qui ne tient pas en place », un seul en scène en forme de dialogue entre l’acteur et le navigateur Thomas Coville.

Ce dialogue, réel, s’est déroulé par courriels interposés alors que Coville, en janvier et février 2014, s’attaquait au record du tour du monde à la voile en solitaire, et échouait dans sa tentative. Gamblin y réalise une plongée saisissante dans l’intimité taiseuse d’un de ces aventuriers modernes, successeurs de Tabarly et de Moitessier, qui n’était pas encore tout-à-fait son ami.

Chaque longue route est une quête, dont il arrive qu’on ignore le but et la raison. C’est en parlant avec Gamblin que Coville découvrira la vérité de la sienne, dans une exclamation qui m’a laissé au bord du vertige, tant elle m’a pris, moi qui me fais depuis toujours une idée héroïque de ces arpenteurs d’océans, à contre-pied : « Je navigue parce que je suis un lâche ! » Un lâche qui fuit la terre parce qu’il ne se croit pas capable d’aimer…

Gamblin dit qu’il en est resté sans voix. Et puis il a glissé en réponse : « Un lâche qui ne lâche rien ».


Paul Cézanne avait tenu un jour ce propos étonnant : « Avec une pomme je veux étonner Paris ».

Le plus étonnant, c’est qu’il y soit arrivé.

Ceci dit, un esprit blasé a aussi remarqué : « Les pommes de Cézanne ne donnent pas faim ».

Il se donne en ce moment à Paris un spectacle qui « revisite » le baroque musical en piano-voix. Le pianiste y est excellent, mais malgré une critique élogieuse, le reste ne m’a guère enthousiasmé.

Il est vrai que le baroque est par définition imparfait. Un avant-propos que l’on nous fait entendre juste avant le spectacle nous rappelle (et en l’occurrence m’apprend) que le terme, utilisé à l’origine en joaillerie, qualifie les perles dont la rondeur approximative ne permet pas qu’on les vende à la pièce mais au poids, en vrac, en sachets.

L’idée de forme irrégulière irriguerait ainsi inconsciemment l’art baroque, en l’opposant à la pureté classique. Mon dictionnaire en propose d’ailleurs, en architecture, cette étonnante définition : le baroque, y est-il écrit, est « une nuance du bizarre ».

Une « nuance du bizarre » : voilà une expression singulière ! Mon dictionnaire lui-même deviendrait-il baroque ? Plutôt que Littré ou Larousse, on imagine ces mots sous la plume de Michel Audiard ou d’Albert Simonin.

Maman passe toujours ses journées à lire. Elle oublie chaque phrase à mesure qu’elle avance, mais de temps en temps, buttant sur quelque aspérité dans sa lecture, elle revient en boucle sur un paragraphe.

C’est le cas quand j’arrive chez elle l’autre jour. Elle est plongée dans la biographie de Maupassant. Le jeune Guy a seize ans. Il est en vacances à Etretat où il a fait la connaissance de deux Anglais étranges, le poète Swinburne et un certain Powel, qui l’ont invité dans leur maison. Ils y vivent avec un singe.

En entrant, je lui demande si ça va.
— Oui, à peu près, me dit-elle, mais…
— Mais quoi ?
— Eh bien… Je ne comprends pas ce qui est écrit ici.

Je lis les lignes qu’elle me désigne.

Maupassant, par Henri Troyat © Flammarion

Puis :
— C’est bizarre en effet, lui dis-je. Mais tu n’as qu’à sauter ce passage, tu vas voir, par la suite les choses rentrent dans l’ordre.
— Tu es sûr ?
— Sûr.
— Tout de même, marmonne-t-elle rêveusement, je n’avais jamais pensé qu’on pouvait masturber un singe…

On connaît l’histoire de Cassandre : c’était la plus jolie des filles de Troie, si belle, disait-on, qu’elle ressemblait à Aphrodite, et qu’Apollon en était tombé amoureux. Comme il lui faisait sa cour, elle se promit à lui à condition qu’il lui apprenne l’art de la divination. Mais quand Apollon eut fini de l’instruire et alors qu’il s’apprêtait à la posséder, elle le repoussa. (Il faut croire que le don de voir l’avenir n’est pas accordé à tout le monde, même au dieu qui l’enseigne.) De dépit, il lui cracha à la bouche, pour empêcher qu’on la crût jamais.

Jérôme-Martin Langlois, Cassandre implorant la vengeance de Minerve

Cassandre eut ainsi le terrible privilège de connaître et d’annoncer à l’avance tous les malheurs qui allaient s’abattre sur son peuple et sur sa famille sans que personne n’y fasse rien. Tel ce fameux épisode du cheval de Troie, qui allait entraîner la chute de la ville, conté par Virgile dans l’Enéide (2 : 244-249) : « Inconscients et aveuglés par notre folie, nous installons en notre sainte citadelle ce monstre de malheur. A ce moment aussi, Cassandre ouvre la bouche, dévoilant l’avenir, elle en qui, sur ordre d’un dieu, les Troyens n’ont jamais cru. Et nous, malheureux, qui vivons notre dernier jour dans la ville, nous ornons les temples des dieux de feuillages de fête. »

Combien de Cassandre ouvrent la bouche aujourd’hui, qui connaissent les désastres qui menacent la planète, et les proclament sur tous les tons ? Et qui peut sérieusement prétendre que nous ne les entendons pas ? Pourtant nous ne faisons rien. C’est sans doute la fatalité des hommes d’être des créatures aux esprits fracturés, au courage défaillant, et qui inclinent, pour leur perte, à ne pas croire, au fond, ce qu’ils savent.

Dans la fable publiée hier, La Fontaine qualifie le singe et le chat de « galants », alors qu’ils s’affairent à dérober des marrons, et n’exercent aucune activité relevant de la galanterie au sens moderne. Ni charmeurs, ni séducteurs, ni amoureux. Ils se contentent de faire des mistoufles.

Car un galant, à l’origine, c’est quelqu’un qui est en train de galer. Galer est un ancien verbe qui n’a rien à voir avec galérer, c’est même quasiment l’inverse : il signifiait prendre du bon temps, mener joyeuse vie, se dissiper en plaisirs. C’est ainsi que l’entend Villon, qui regrette dans son Testament de n’avoir pas étudié « au temps de sa jeunesse folle » : Je plains le temps de ma jeunesse / Auquel j’ai plus qu’autre galé.

Et le dictionnaire étymologique que je consulte rapproche d’ailleurs galer du mot francique wala, bien, (qui donnera en néerlandais wel et en anglais well), et du verbe walare, être bien, et même, plus justement, « se la couler douce ».


Enfants,
nous doutions parfois du vent
jamais de nos ailes.
(Anne Brunterc’h)

Ma conscience… ces battements d’ailes affolés contre la vitre du monde…
(Marie-Lise Mullen)

Deux citations relevées dans le métro l’été dernier.

Je veux saluer ici la persévérante délicatesse dont fait preuve la RATP en mettant la poésie à l’honneur dans ses voitures et ses stations. Dans le noir bruyant des tunnels, ces brèves lectures apaisent, questionnent, enrichissent. Elles sont des trouées vers le ciel, des bouffées d’air du large.

Elles vous aspirent vers des nuages hauts de silence.

© ambre / Verfblog

Claude Monet, Coquelicots

Bien que je ne sois pas du genre à signer des pétitions, et moins encore à les diffuser, je vais faire une exception. Toute la chimie que nous déversons dans les champs est en train de tuer la nature. Insectes et oiseaux disparaissent à une vitesse invraisemblable. Si l’on continue à évaluer la toxicité des pesticides et des herbicides produit par produit, comme le font les autorités aujourd’hui, sur la base d’études fournies par Bayer-Monsanto, Syngenta, BASF et consorts, on ne s’en sortira pas. Il faut arrêter cet holocauste animal qui se terminera par le nôtre.

Un appel à la résistance a été publié dans Charlie-Hebdo. Il s’intitule « Nous voulons des coquelicots ». En voici un extrait : « Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans ; la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! »

Je l’ai signé, et j’invite chacun à faire de même. Ça se passe ici : https://nousvoulonsdescoquelicots.org/

Je sais, cela n’ira pas sans inconvénient. J’ai vu cet été mon fils Augustin s’attaquer aux ravageurs qui dévoraient les feuilles de ses légumes. Il l’a fait à la main. La piéride du chou sous sa forme chenille n’a plus de secrets pour lui. Mais mené ainsi, le combat est sain. Plus pénible certes pour le cultivateur, mais sain. Respectueux. Naturel. Bienfaisant.

Et pour tout dire, vu la catastrophe qui s’annonce, intelligent, et salutaire.

 

Il y a sans doute mille raisons d’être agacé par M. Macron, mais s’il est une polémique récente que j’ai bien trouvée ridicule, c’est celle sur les Gaulois « réfractaires au changement ». Les Gaulois, dans notre imaginaire, sont râleurs, et divisés. Et si le simple fait d’évoquer aux Français ce travers de leurs ancêtres les amène à crier à l’insulte, c’est bien la preuve que la proposition a quelque chose de vrai.

D’ailleurs l’article françois de la première édition de l’Encyclopédie, que l’on doit à Voltaire et que j’ai déjà cité il y a quelque temps, propose cette analyse du tempérament national : « Le fond du Français est tel aujourd’hui que César a peint le Gaulois : prompt à se résoudre, ardent à combattre, impétueux dans l’attaque, se rebutant aisément. » Il ajoute : « l’impétuosité dans la guerre, et le peu de discipline, furent toujours le caractère dominant de la nation ».

Autrement dit : nous sommes querelleurs et grandes gueules.

On s’accordera facilement sur ce point. Rien n’a changé. ​


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