« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Raphael Sorin est mort. C’était un éditeur du genre pirate. Bourru mais urbain, onctueux mais vachard, soumis mais rebelle, franc-tireur mais dissimulé, désabusé mais capable de faire des coups qui l’amusaient comme un gamin. Il connaissait quasiment tout de la vie intellectuelle française des cinquante dernières années. Sa jeunesse, son heure de gloire, son île de la Tortue, c’étaient ses années au Sagittaire. Il en parlait avec d’autant plus de fierté qu’elles n’étaient connues que de très peu de gens. Là, il avait vécu entouré de légendes, d’auteurs maudits et de génies méconnus. Depuis, il vivait dans leur ombre, s’affairant en coulisse, distillant les livres comme un alchimiste, et souffrant secrètement de n’être pas davantage reconnu comme un très grand, dans son genre.

C’est lui qui a fait venir Houellebecq chez Flammarion. Il avait ourdi un plan compliqué pour lequel j’avais été heureux de lui servir de complice : financement d’une revue littéraire et culturelle hétéroclite et confidentielle (Perpendiculaire), organisation de rencontres avec ses contributeurs autour de lectures ou de débats dans un café de la rue des Archives (j’y ai assisté à plusieurs reprises), invitation à ces soirées de jeunes journalistes branchés qui commenceraient spontanément à chanter les louanges desdits contributeurs sans rien comprendre à la manœuvre, publication par les soins de la maison de divers écrits des uns et des autres, et émergence de Houellebecq comme figure majeure de cet indéfinissable courant. Ça s’était révélé imparable.

Quand je me suis lancé dans la chanson, il est venu me voir deux ou trois fois. Pendant quelques années nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner annuel. Il disait toujours qu’il voulait me présenter à sa cousine Françoise Canetti, la fille de Jacques, qui relançait son label (et à qui j’ai fini par serrer la main un jour à la maison de la radio).

J’ai été étonné de lire dans sa nécrologie publiée par Le Monde qu’il avait ces derniers temps viré à l’extrême droite. Quand je l’ai connu, il semblait en être très loin… Mais, après tout, n’est-ce pas là qu’aboutissent bon nombre d’aigris de talent ?

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Bruno SERIGNAT

Ah bon, il faut être aigri pour soutenir la droite nationale ? Il y a donc beaucoup d’aigris en France…

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