des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Lu – vu – entendu

Autre pépite, découverte sur un autre mur. Aucun nom d’auteur n’était donné pour la citation, mais grâce aux instruments de recherche appropriés, on pouvait facilement remonter jusqu’à l’Eté, d’Albert Camus :

« Seuls aussi avec l’horizon. Les vagues viennent de l’Est invisible, une à une, patiemment ; elles arrivent jusqu’à nous et, repartent vers l’Ouest inconnu, une à une. Long cheminement, jamais commencé, jamais achevé… La rivière et le fleuve passent, la mer passe et demeure. C’est ainsi qu’il faudrait aimer, fidèle et fugitif. J’épouse la mer. »

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Pour illustrer cela, quoi de mieux qu’une photo de l’ami Moitessier ?

Vous tombez parfois sur une pépite, au hasard d’une promenade sur facebook. Elle niche dans le mur d’un ami, dans un commentaire, ou même dans une réponse à un commentaire, et, passé le moment de joyeuse sidération initiale (la surprise, l’émerveillement de la trouvaille), vous vous mettez à examiner de plus près cette chose inattendue, vous voulez absolument en connaître davantage, vous vous renseignez sur elle, et vous lancez vos moteurs de recherche pour explorer l’horizon qu’elle vous ouvre. Si c’est une musique, vous recherchez d’autres compositions du même artiste ; si c’est une photo ou un dessin, d’autres de ses oeuvres. Et si c’est un texte, pour peu qu’il soit ancien, vous voulez savoir d’où il sort, qui en est l’auteur, et le Graal est alors d’en retrouver la source sur Google Books.

C’est ainsi qu’il y a trois jours j’ai lu ce texte sur l’Epiphanie, juste après avoir mis en ligne Le voyage des mages :

« Demain matin, j’entendrai les cloches des Rois, des trois vrais rois, des trois authentiques et très-vieux rois qui vinrent, une fois, en pleurant d’amour, du fond de l’Asie, pour adorer un Enfant pauvre.
« On ne sait pas au juste d’où ils venaient, ces étrangers, mais c’était d’infiniment loin et leur puissante caravane aggravait, dit-on, le silence des solitudes, tellement ils se recueillaient à la pensée de contempler dans ses langes un petit Seigneur sans pain ni maison, qui résorbait en lui toute la joie des cœurs et toute la beauté des mondes. »

Sous le coup de ces deux phrases magnifiques, j’en ai remonté le cours, jusqu’à l’ouvrage hirsute dont elles sont extraites, Belluaires et Porchers, de Léon Bloy.

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C’est un hallucinant recueil d’articles critiques et pamphlétaires, souvent bien éloignés du recueillement muet des Mages. Il y est question de Lautréamont, de la tour Eiffel, d’Alphonse Daudet, des Goncourt. Bloy y déploie, comme il le dit lui-même, « l’insolite véhémence de [ses] clameurs vitupératoires », pour composer au fil des pages une méditation saisissante et douloureuse, pour éructante qu’elle soit, sur ce qu’est un Artiste, son intarissable soif d’absolu, son refus obstiné de toute compromission, son « adoration de l’Indigence »,  ce qui le rend semblable à ces rois pélerins qui « portaient de véritables couronnes qu’il n’eût pas été facile de leur prendre et qu’on eût vainement essayé de transformer en des colliers d’esclavage et d’ignominie, — étant forgées de cet Or brûlant dont est pavé le séjour des artistes calamiteux, quand ils sont morts et qu’on les a fourrés sous la terre. »

Albert Camus disait qu’un romancier doit toujours « être un peu en deça de l’expression ». Je ne suis pas romancier, mais je comprends ce qu’il veut dire. Il parle du petit espace qu’il convient de laisser au lecteur. Il évoque les i sans point que l’auteur doit lui offrir.

Lector in fabula, a ensuite théorisé Umberto Eco : la part du lecteur. Mais Montaigne avait déjà la même idée : « la parole est moitié à celui qui parle moitié à celui qui écoute ». Il faut écrire en sachant que le texte, celui qui lit doit pouvoir terminer de le remplir.

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Gérard Rondeau est mort. Un jour d’avril 2005, il était venu à la maison prendre quelques photos de moi. C’était pour le projet de pochette de mon premier disque. Fluide, discret, intense, il m’avait fait évoluer dans l’appartement quasiment vide, puis il avait eu envie que nous sortions, et nous avions marché jusqu’au bois. Quelques jours plus tard, il m’avait envoyé une demie douzaine de clichés. Mon préféré était celui où j’apparaissais furtivement derrière une porte. Avec le recul, il me semble que par ce léger tremblé, ce flou doucement mobile, il avait saisi l’essentiel de ce qu’on peut saisir de moi.

arbon-g-rondeau-1-2© Gérard Rondeau

(Si ces photos n’ont finalement pas servi pour la couverture d’Etre et avoir été, elles ont cependant illustré la majorité des nombreux articles qui ont accompagné sa sortie.)

andré gide © paolo garretto© Paolo Gerretto

Feuilletant récemment la biographie de Gaston Gallimard (presque trente ans déjà que je l’avais lue !), j’y ai retrouvé deux de ces vacheries littéraires que les gens de lettres ont de tout temps pris plaisir à s’envoyer.

La première s’en prend au directeur de la NRF, et est signée Henri Béraud : « La nature a horreur du Gide ». L’autre est d’Anatole France : « La vie est trop courte et Proust est trop long ».

marcel_proust © tullio_pericoli© Tullio Pericoli

 

« J’ai toujours été attiré par la narration. Mon créneau, c’est de raconter des histoires et des états d’âme avec un peu de cocasserie et de surprise.*»

Thomas Fersen occupe une place à part dans le paysage de la chanson française contemporaine. C’est un fabuliste moderne, à l’imaginaire décalé, drôle, poétique, peuplé d’animaux anthropomorphes et de personnes vaguement bestiales.

Il dit, à juste titre, qu’il y a quelque chose de typiquement français dans sa façon de raconter des histoires, et l’on y retrouve en effet cette gaieté sans illusion qui était si chère à La Fontaine, ce regard amusé sur ses semblables, cette verve parfois mélancolique où l’émotion est toujours diluée, comme chez Brassens, dans une dose d’humour, et cette intelligence de la langue où les rimes les plus riches possibles se combinent aux allusions populaires.

Nous aurons le privilège de l’accueillir samedi dans notre festival. Ses « chansons et textes en vers », où il se présente seul en scène, composent un moment d’enchantement qu’il ne faut surtout pas manquer.

Réservations : http://www.chansonsetmotsdamou.fr/

Thomas Fersen

* Interview de Thomas Fersen donnée lundi 1er août sur RCF à l’occasion de sa venue au festival Chansons et mots d’Amou.

maison tellier

La Maison Tellier, Claudine et moi sommes allés les écouter deux fois en concert ces derniers mois, d’abord en formation réduite acoustique, puis à la Cigale, à Paris, à l’occasion de la sortie de leur disque “Avalanche”.

Leur nom, emprunté à l’une des plus célèbres nouvelles de Maupassant, aurait pu à lui seul nous inciter à les inviter à participer à cette édition du festival dont le fil rouge est le conte. Mais c’est leurs chansons, leur musique, l’exceptionnelle énergie pop folk et country qui s’en dégage, les références littéraires dont ils parsèment leurs paroles, qui ont nous convaincu qu’ils pouvaient offrir une soirée éblouissante à Amou, où ils nous feront l’amitié de se produire pour la soirée d’ouverture du festival, vendredi 5, à 21h30.

Au XXIè siècle comme au XIXè, la Maison Tellier, même si sa spécialité a changé (c’était chez Maupassant, rappelons-le, une maison close), reste une source de plaisirs intenses et capiteux. Ça va chauffer !

(Réservations en ligne sur : http://www.chansonsetmotsdamou.fr/)

Encore une histoire de troubadour. Celui-là s’appelle Gui d’Ussel. Il fait à une noble dame une cour assidue en lui composant des chansons. Elle se laisse séduire et finit par lui dire : — Je vous aime. Vous pouvez m’avoir, soit pour maîtresse, soit pour femme. Dites vous-même à quel titre vous me voulez prendre.

dame et troubadour

Grave question, sur laquelle Gui consulte son cousin. — Elle est riche, elle est belle : épouse-la, conseille le cousin. Mais Gui réalise qu’il n’a pas de goût pour la position de mari. Il veut être l’amant, l’éternel fiancé. Il le chante à sa belle, et lui écrit, avant Brassens, sa Non-demande en mariage. Mais elle comprend qu’il refuse de lui aliéner sa liberté, et le congédie, dépitée, déclarant qu’elle ne fera pas « son amant d’un homme qui ne fût pas chevalier ».

Gui d’Ussel tombe de haut. Il cesse de chanter. Il n’écrira plus qu’une tenson, avec son amie Marie de Ventadour, dans laquelle il laisse percer son aigreur : « Car on sait bien qu’il est honteux / Pour une dame de prétendre / Que celui n’est pas son égal / Avec qui de deux coeurs fit un ».

Il y eut un Rimbaud avant Arthur. Il s’appelait Raimbaut de Vaqueyras. Il était le fils d’un pauvre chevalier provençal, et se fit jongleur, c’est-à-dire troubadour. En cette qualité, il demeura longtemps à la cour d’un marquis, auprès de qui vivait une dame fort belle, nommée Béatrice. Raimbaut s’éprit d’elle, et lui fit, en chansons, de brûlantes déclarations d’amour.

Dame Béatrice n’était pas insensible au charme de Raimbaut. Arriva ce qui devait arriver : ils dormirent ensemble. Le marquis les surprit couchés l’un contre l’autre : il en fut triste, et courroucé. Mais, en homme sage, il ne céda pas à la colère : en silence, délicatement, il les recouvrit de son manteau, revêtit celui de Raimbaut, et s’en retourna.

Quand Raimbaut s’éveilla, comprenant ce qui s’était passé, il mit le manteau sur ses épaules, s’en fut tout droit trouver le marquis, et s’agenouilla devant lui en lui demandant grâce. — Je te pardonne, dit le marquis, mais ne me vole plus mon manteau.

pélerine

(Cette histoire est rapportée dans le livre Troubadours auquel j’ai déjà fait référence.)

C’était samedi, quarante huit heures après l’attentat de Nice. Une lamentable controverse politique envahissait écrans et réseaux. J’ai ouvert une vieille armoire remplie de livres, et j’en ai tiré un volume recouvert de papier cristal, que j’ai commencé à feuilleter. Sous la plume d’un certain Guiraut Riquier, né à Narbonne dans le deuxième quart du XIIIè siècle, j’ai lu :

Bien devrais cesser de chanter
Car au chant convient l’allégresse
Et tant m’étreignent les soucis
Que de toute part j’ai douleur
Rien ne m’est que source de pleurs (…)

Rien ne peut-on voir ou entendre
Que grimaces de bateleurs
Poussant de grands cris sans décence.
Car tout ce qui offrait la gloire
Est tombé au fond de l’oubli.
Peu s’en faut que sombre le monde.

Et comme pour faire un écho plus précis à la triste et terrible actualité :

Nous devons craindre grand péril
De double mort présentement :
Que Sarrazins aient la victoire,
Et Dieu nous laisse en abandon.
Et divisés comme nous sommes
Vite serons-nous terrassés :
Ils ne connaissent leur devoir
A ce qu’il paraît, nos bons maîtres.

Nos craintes, nos hantises, nos colères, nos tristesses sont les mêmes. En huit cents ans, la France n’a pas changé.

troubadoursLes Troubadours, éditions Egloff, Fribourg, et LUF, Paris 1946.


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