des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

Chef d’oeuvre de la chanson “bête” des années 1900, “Elle était souriante” (paroles d’Edmond Bouchaud, dit Dufleuve – musique de Raoul Georges) n’a jamais été enregistrée intégralement : trop longue… Pourtant cette progression dans l’horreur absurde mérite d’être connue, aussi je vous en recopie ci-dessous les couplets.

On l’entend ici chantée par Montel, l’un de ses créateurs. La création date de 1908, mais l’enregistrement de 1929.

            Un jour une petite chatelai-ai-ne
            Enlevée par des romanichels
            Fut mise dans une chambre malsaine
            Tout en haut d’la rue Saint-Michel
            La p’tite au caractère rieur
            Prit joyeusement son malheur

            Refrain :

                Le lendemain, elle était souriante
                À sa fenêtre fleurie chaque soir
                Elle arrosait ses petites fleurs grimpan-an-antes
                Avec de l’eau de son p’tit arrosoir.

            Les brigands furieux de la voir ri-i-re
            Lui attachèrent les mains, les pieds
            Puis par les cheveux la pendi-i-rent
            Au plafond, en face du plancher
            Puis la laissant là les voyous
            Allèrent chez l’bistro boire un coup

                [au refrain]

            Les bandits jaloux d’son coura-a-ge
            Un soir à l’heure de l’Angélus
            La jetèrent du sixième éta-a-ge
            Son corps tomba d’vant l’autobus
            L’autobus qui n’attendait qu’ça
            Sur la belle aussitôt passa

                [au refrain]

            Mais les assasins s’acharnè-è-rent
            Sur elle à coups d’pieds, à coups d’poings
            À coups de couteau la lardè-è-rent
            Pour lui faire passer l’goût du pain
            Et pour en finir les ch’napans
            Ils la noyèrent dans l’océan

                [au refrain]

            Au moment où la pauvre fille
            Allait remonter les flots
            Un sous-marin avec sa quille
            Coupa son corps en deux morceaux
            Puis une torpille qui éclata
            Fit voler le reste en éclat.

                [au refrain]

            La tempête le vent et l’orage
            Soulevèrent les vagues de l’océan
            La petite lutta avec courage
            Bravant le terrible ouragan
            Mais le tonnerre à ce moment
            Tombe et foudroie la pauvre enfant

                [au refrain]

            Elle disparut dans l’eau profon-on-de
            Une baleine lui bouffa les mains
            Sa jolie chevelure blon-on-de
            Fut arrachée par les requins
            Un p’tit maquereau qui s’balladait
            Lui barbota son porte-monnaie

                [au refrain]

            Vous croyez p’tète qu’elle en est mor-or-te
            Et cependant il n’en est rien
            Malgré cette secousse un peu for-or-te
            La p’tite ne se sentait pas bien
            Elle prit pour se remettre d’aplomb
            Un p’tit cachet d’Piramidon

                [au refrain]


Le chef d’oeuvre de Gainsbourg, c’est l’Homme à tête de chou (1976).

C’est là qu’il est au sommet de son art, de son humour, de son jeu avec la langue, de sa dérision. Totale liberté musicale, totale invention (techno, électro, slam sont déjà là…), et totale parodie de tous les genres, ceux qu’il invente comme les autres.

C’est un album concept, comme on aimait en faire dans les années 70. Toutes les chansons sont liées entre elles. La rencontre entre l’Homme à tête de chou et Marilou, son héroîne, a lieu chez Max, coiffeur pour homme… Ecoutez ce texte ébouriffant…

 

Paul Simon a écrit en 1975 cette chanson qui figure sur l’album « Still crazy after all these years ».

Je l’aime à cause de son titre. Annoncer un catalogue des cinquante manières de rompre, c’est répandre un humour apaisant sur la douleur des séparations. Je l’aime aussi pour son roulement de tambour militaire aussi incongru que bienvenu.

Aristide Bruant (1851-1925) n’est pas né à Paris, mais qui a plus et mieux chanté le Paris de 1900 que lui ?

Ses musiques sont simples et se retiennent tout de suite, ses paroles font la part belle à l’argot populaire, et tout le monde connaît encore certaines de ses chansons (Nini peau d’chien, le Chat noir…)

La rue Saint Vincent, à Montmartre

La rue Saint Vincent raconte une histoire tragique, comme on les aimait à l’époque. Celle de Rose, une gentille fille, qui était belle, et sentait bon la fleur nouvelle, et tombe sur le mauvais amoureux.

Et elle la raconte tellement bien qu’elle est bouleversante. Surtout chantée, comme ici, par Monique Morelli.

Bob Dylan a sorti le double album Blonde on Blonde en 1966, après sa légendaire apparition au festival de Newport, où, sous les huées du public, il abandonna dit-on l’esthétique folk pour un rock électrique et inspiré.

Je ne saurai dire pourquoi les 7 minutes et quelques de “Stuck inside of Mobile with the Memphis blues again” m’ont toujours évoqué une Amérique à la chaleur poisseuse et aux routes interminables. C’est une longue ballade énergique et paradoxale en lisière d’ennui. Chaque fois que je l’entends, elle m’envoûte, mais je ne suis jamais sûr de l’écouter jusqu’au bout.


Ici la version live, parue en 1975 sur le disque Hard rain.

Cette chanson, je l’ai écoutée des centaines de fois. Je ne m’en lasse pas. Elle doit être écrite sur des fréquences qui vibrent avec mon humeur profonde.

J’aime l’univers de Cohen, j’aime sa voix, j’aime le mystère de sa poésie. A thousand kisses deep: par mille baisers de fond.

Ce sont ces ambiances, ce mystère, ces rythmes (alternances de vers de 8 et 6 pieds) qui m’ont fourni une partie de l’inspiration de “Il pleut au Paradis”.

J’ai découvert Radiohead avec leur album OK Computer. Pop nerveuse, très électrique (Paranoid android), et magnifiques ballades (Exit Music).

Leurs chansons, même écrites de façon classique, sonnent incroyablement modernes. Ils travaillent la musique de leurs instruments avec l’ordinateur, comme l’indique le titre de l’album que je viens de citer. C’est comme cela qu’ils vont chercher des sons d’une incroyable texture, pour des morceaux pleins de boucles, d’effets, d’équalisations géniales, d’où se dégagent une mélancolie et une poésie merveilleusement actuelles.

Sur leur dernier album, il y a un titre que j’adore : Jigsaw falling into place. (Ici en version live).

A la suite de mon billet sur “Paradis perdu“, j’ai reçu par la poste une lettre de mon père, qui tenait (fût-ce en ayant recours à des “moyens anciens” de communication comme il le dit) à me faire part de son commentaire, dont voici un extrait.

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« Tu as raison, sur ce Paradis perdu (…) C’était le début de la guerre et c’était la fin des joyeuses vacances à La Bernerie (“Loire-Inférieure”) avec toute une bande de copains que je retrouvais tous les ans, et de tous nos jeux rythmés par les chansons de Trénet, Tino Rossi, Ray Ventura et autres, qu’on écoutait sur des « 78 tours » et un vieux phonographe. C’était toute une époque qui se terminait et qui allait céder la place à d’autres, avec leurs lots de souvenirs dont je ne veux me rappeler que les bons. Je venais d’avoir 18 ans. »

Je ne suis pas le seul à associer 68 à des toilettes dans un état discutable. Cette année-là, les Rolling Stones sortent Beggars Banquet, qui s’ouvre par l’extraordinaire « Sympathy for the devil ». Vous souvenez-vous du visuel ?

Défécation, défonce. Ecoutez les paroles :
« And I lay traps for troubadours who get killed before they reach Bombay »

Les chiottes, c’est sans doute l’un des pièges dans lequel le diable cherche à faire tomber les troubadours.

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La “Supplique pour être enterré à la plage de Sète” a un long titre, et c’est une longue chanson, la plus longue de Brassens.

C’est un monument, un peu comme la Hammerklavier dans les sonates de Beethoven, aussi étrange que puisse paraître cette comparaison.

Elle fait entendre la vie du côté d’un mort, ou d’un futur mort. On peut l’écouter comme un parcours sonore qui commence dans le chuintement d’une plume grattant une feuille de papier, se poursuit par les bruits d’aiguillage sous les roues d’un wagon-lit, s’affirme dans un vibrant “place aux jeunes!”, se développe ensuite tour à tour dans les injonctions d’un marin alcoolique, les affres d’un adolescent boutonneux, la déclamation d’un poème de Paul Valéry, les cris des enfants jouant sur le sable, le chant des cigales à l’ombre du pin parasol, les airs de danse venus, au gré du vent, d’Espagne ou d’Italie, les battements de coeur posthumes à l’idée d’une ondine dévêtue, pour s’épanouir enfin avec le clapotis des vagues, sur la coque d’un pédalo, recouvrant des échos de musique militaire.

C’est cela qui est merveilleux dans cette chanson : le silence de la mort ne cesse de s’y dissoudre dans les bruits familiers, banals, gais, de la vie.

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