« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Play-list impossible

Une fille que l’on aime se met à en aimer un autre. On se sent désemparé, pas à la hauteur, minable, on sait bien qu’on ne tient pas la comparaison, d’ailleurs l’autre possède “une longue voiture, blanche, décapotée”, c’est dire s’il est séduisant… (Comment lutter ? Demander de l’aide à son psy ou à son garagiste?)

A quoi tient le charme de ce joli slow sirupeux à souhait? Au talent de ses auteurs:  paroles de Charles Aznavour, musique de Gilbert Bécaud.

Ca commence comme une musique d’église, puis arrive une rythmique rock basse-batterie, sur laquelle vient se poser un saxophone…

Un incroyable mélange des genres: classique, pop, jazz, musique concrète… C’est cela que j’ai adoré chez Pink Floyd, et particulièrement dans leur magistral “Dark Side of the Moon” (1973). Une synthèse qui osait se faire entre toutes les musiques que j’aimais.

Sans parler des souvenirs de cette année-là…

Joan Baez est plus fameuse comme interprète (pour ses reprises de ballades traditionnelles ou de chansons de Dylan notamment) que comme auteur-compositeur. Pourtant, “Diamonds and Rust” (1975) est une merveille. Elle y évoque, dit-on, sa relation avec Dylan, dix ans auparavant. Tout baigne dans une atmosphère lumineuse et nostalgique,

(Now you’re telling me you’re not nostalgic
Then give me another word for it
You were so good with words
And at keeping things vague)

mais sereine, presque heureuse, dans laquelle les souvenirs transforment ce qu’on a vécu en diamants et en rouille, et ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça.

Revenons encore à Ferré.

Cette chanson reste pour moi le plus bel exemple de mise en musique d’un poème. Et même de deux poèmes, puisque Ferré a combiné ici deux textes distincts de Rutebeuf (mais unis dans l’esprit et la prosodie): la Complainte Rutebeuf et la Griesche d’hiver.

Rutebeuf les a écrits au XIIIè siècle, vers 1270.

La version de Léo Ferré. La version princeps.

Et la version de Joan Baez. Juste une voix, et une guitare.

Hokusai, Le Vent

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

vie-d-artiste.jpg
© Tim Kruskamp

Je connais trois enregistrements différents de La Vie d’Artiste par Ferré (il y en a peut-être davantage).

Longtemps, j’ai préféré le plus récent, le plus “barré”, celui où il sussure le texte en chuintant et finit en tapant sur le piano.

Mais aujourd’hui ma préférence va à celui-ci, de quinze ans plus ancien: moins d’effets, moins de pathos, plus de velours tremblé dans la voix, et une qualité sonore années 50 qui donne à la chanson cette couleur sepia, cette nostalgie indéfinissable qui lui sont presque consubstantielles.

Qu’en pensez-vous?

Chef d’oeuvre de la chanson “bête” des années 1900, “Elle était souriante” (paroles d’Edmond Bouchaud, dit Dufleuve – musique de Raoul Georges) n’a jamais été enregistrée intégralement : trop longue… Pourtant cette progression dans l’horreur absurde mérite d’être connue, aussi je vous en recopie ci-dessous les couplets.

On l’entend ici chantée par Montel, l’un de ses créateurs. La création date de 1908, mais l’enregistrement de 1929.

            Un jour une petite chatelai-ai-ne
            Enlevée par des romanichels
            Fut mise dans une chambre malsaine
            Tout en haut d’la rue Saint-Michel
            La p’tite au caractère rieur
            Prit joyeusement son malheur

            Refrain :

                Le lendemain, elle était souriante
                À sa fenêtre fleurie chaque soir
                Elle arrosait ses petites fleurs grimpan-an-antes
                Avec de l’eau de son p’tit arrosoir.

            Les brigands furieux de la voir ri-i-re
            Lui attachèrent les mains, les pieds
            Puis par les cheveux la pendi-i-rent
            Au plafond, en face du plancher
            Puis la laissant là les voyous
            Allèrent chez l’bistro boire un coup

                [au refrain]

            Les bandits jaloux d’son coura-a-ge
            Un soir à l’heure de l’Angélus
            La jetèrent du sixième éta-a-ge
            Son corps tomba d’vant l’autobus
            L’autobus qui n’attendait qu’ça
            Sur la belle aussitôt passa

                [au refrain]

            Mais les assasins s’acharnè-è-rent
            Sur elle à coups d’pieds, à coups d’poings
            À coups de couteau la lardè-è-rent
            Pour lui faire passer l’goût du pain
            Et pour en finir les ch’napans
            Ils la noyèrent dans l’océan

                [au refrain]

            Au moment où la pauvre fille
            Allait remonter les flots
            Un sous-marin avec sa quille
            Coupa son corps en deux morceaux
            Puis une torpille qui éclata
            Fit voler le reste en éclat.

                [au refrain]

            La tempête le vent et l’orage
            Soulevèrent les vagues de l’océan
            La petite lutta avec courage
            Bravant le terrible ouragan
            Mais le tonnerre à ce moment
            Tombe et foudroie la pauvre enfant

                [au refrain]

            Elle disparut dans l’eau profon-on-de
            Une baleine lui bouffa les mains
            Sa jolie chevelure blon-on-de
            Fut arrachée par les requins
            Un p’tit maquereau qui s’balladait
            Lui barbota son porte-monnaie

                [au refrain]

            Vous croyez p’tète qu’elle en est mor-or-te
            Et cependant il n’en est rien
            Malgré cette secousse un peu for-or-te
            La p’tite ne se sentait pas bien
            Elle prit pour se remettre d’aplomb
            Un p’tit cachet d’Piramidon

                [au refrain]


Le chef d’oeuvre de Gainsbourg, c’est l’Homme à tête de chou (1976).

C’est là qu’il est au sommet de son art, de son humour, de son jeu avec la langue, de sa dérision. Totale liberté musicale, totale invention (techno, électro, slam sont déjà là…), et totale parodie de tous les genres, ceux qu’il invente comme les autres.

C’est un album concept, comme on aimait en faire dans les années 70. Toutes les chansons sont liées entre elles. La rencontre entre l’Homme à tête de chou et Marilou, son héroîne, a lieu chez Max, coiffeur pour homme… Ecoutez ce texte ébouriffant…

 

Paul Simon a écrit en 1975 cette chanson qui figure sur l’album « Still crazy after all these years ».

Je l’aime à cause de son titre. Annoncer un catalogue des cinquante manières de rompre, c’est répandre un humour apaisant sur la douleur des séparations. Je l’aime aussi pour son roulement de tambour militaire aussi incongru que bienvenu.

Aristide Bruant (1851-1925) n’est pas né à Paris, mais qui a plus et mieux chanté le Paris de 1900 que lui ?

Ses musiques sont simples et se retiennent tout de suite, ses paroles font la part belle à l’argot populaire, et tout le monde connaît encore certaines de ses chansons (Nini peau d’chien, le Chat noir…)

La rue Saint Vincent, à Montmartre

La rue Saint Vincent raconte une histoire tragique, comme on les aimait à l’époque. Celle de Rose, une gentille fille, qui était belle, et sentait bon la fleur nouvelle, et tombe sur le mauvais amoureux.

Et elle la raconte tellement bien qu’elle est bouleversante. Surtout chantée, comme ici, par Monique Morelli.

Bob Dylan a sorti le double album Blonde on Blonde en 1966, après sa légendaire apparition au festival de Newport, où, sous les huées du public, il abandonna dit-on l’esthétique folk pour un rock électrique et inspiré.

Je ne saurai dire pourquoi les 7 minutes et quelques de “Stuck inside of Mobile with the Memphis blues again” m’ont toujours évoqué une Amérique à la chaleur poisseuse et aux routes interminables. C’est une longue ballade énergique et paradoxale en lisière d’ennui. Chaque fois que je l’entends, elle m’envoûte, mais je ne suis jamais sûr de l’écouter jusqu’au bout.


Ici la version live, parue en 1975 sur le disque Hard rain.

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