des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

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La “Supplique pour être enterré à la plage de Sète” a un long titre, et c’est une longue chanson, la plus longue de Brassens.

C’est un monument, un peu comme la Hammerklavier dans les sonates de Beethoven, aussi étrange que puisse paraître cette comparaison.

Elle fait entendre la vie du côté d’un mort, ou d’un futur mort. On peut l’écouter comme un parcours sonore qui commence dans le chuintement d’une plume grattant une feuille de papier, se poursuit par les bruits d’aiguillage sous les roues d’un wagon-lit, s’affirme dans un vibrant “place aux jeunes!”, se développe ensuite tour à tour dans les injonctions d’un marin alcoolique, les affres d’un adolescent boutonneux, la déclamation d’un poème de Paul Valéry, les cris des enfants jouant sur le sable, le chant des cigales à l’ombre du pin parasol, les airs de danse venus, au gré du vent, d’Espagne ou d’Italie, les battements de coeur posthumes à l’idée d’une ondine dévêtue, pour s’épanouir enfin avec le clapotis des vagues, sur la coque d’un pédalo, recouvrant des échos de musique militaire.

C’est cela qui est merveilleux dans cette chanson : le silence de la mort ne cesse de s’y dissoudre dans les bruits familiers, banals, gais, de la vie.


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C’est la chanson préférée de mon père. C’est chantée par lui que je l’aime. Elle date de 1939, et quand je l’entendais la chanter, je pensais que ce Paradis perdu c’était celui de l’avant-guerre, de son enfance, de tout un monde que le temps et la folie des hommes avaient vaillamment englouti. Et puis j’ai fixé cette image de Papa chantant, et je me suis dit que le Paradis perdu, un jour, ce serait ce moment même que nous étions en train de vivre, Papa, chantant cette chanson, un dimanche matin, dans la bonne humeur d’un foyer heureux et paisible.

Papa va sur ses 87 ans, il chante toujours. « Le cœur cherche sans cesse / l’écho de sa jeunesse ». Je sais que quand il partira, c’est aussi sur cette chanson que je pleurerai.

free music

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Sur la play-list impossible d’Arbon  figure ce véritable classique du “Fou Chantant”.
Mais cette chanson est tout sauf folle! Paradoxe?  Vision tronquée?
Quelle place exactement occupe Trenet au Pantheon Musical d’Arbon?

Trenet, je le place très haut, dans le Top 5 (cf ma chanson “J’aime bien“).
A bien des égards c’est le plus grand: c’est le premier des modernes, c’est le plus prolifique (mais voilà le problème avec les prolifiques: beaucoup de choses ne sont pas bonnes), c’est celui qui a le plus fort rayonnement international (en tant qu’auteur compositeur).

“Que reste-t-il de nos amours” est sans doute sa plus belle chanson.
C’est peut-être la plus belle chanson française jamais écrite.
Le public, d’après ce que j’ai lu, place “la Mer” au-dessus.
Pas moi (et d’assez loin d’ailleurs).

Des paroles irradiant le charme universel de la nostalgie (bonheurs fanés / cheveux au vent / baisers volés / rêves mouvants), l’évocation de l’enfance et d’une France secrète et douce (un p’tit village / un vieux clocher / un paysage / si bien caché), et une mélodie incroyable, qui est devenue un standard chanté par les plus grands (I wish you love: Shirley Bassey, Frank Sinatra, Bing Crosby, Marlene Dietrich).

On peut mourir après avoir écrit ça…

A tout seigneur (« Prince des Crooners ») tout honneur, en ouverture de la play-list impossible voici que s’avance Franck Sinatra, mais dans un titre signé Kurt Weil. De Weimar à Las Vegas, drôle de raccourci… Effet de distanciation ?

September song figurait sur le 45 tours dont le titre phare était Strangers in the night (sorti en 1967?), avec Nancy et September of my years.
C’est une chanson merveilleuse. Elle suscite et accompagne ce “sombre plaisir d’un coeur mélancolique” qu’évoque La Fontaine, qui est une sensation que j’ai au fond toujours trouvée délicieuse: le temps passe, tout finira, nous ne sommes rien, et la vie est belle. Depuis très jeune, cette sensation m’étreint. Elle invite au carpe diem. “Le temps s’en va, le temps s’en va madame…” September song redit à son tour la même chose, et se termine sur une chaude lumière d’automne:
“And these few precious days I’ll spend with you”

Jusqu’à ce que tu m’interroges sur cette chanson, j’ignorais qu’elle était de Kurt Weill. Ca ne m’étonne pas, qu’elle soit d’un maître. Elle est construite en dépit des règles habituelles, sans couplet ni refrain, et la fin est tout à fait différente du début: comme “Les feuilles mortes”…

Et vous? Qu’en dites vous? Cette chanson fait-elle partie de vos favorites?

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Depuis une décennie, la manière dont nous dégustons la musique évolue à la vitesse de l’éclair. La dématérialisation des supports nous a offert de nouveaux jouets. Longtemps nous écoutâmes, presque religieusement, les chansons dans l’ordre où elles étaient gravées. Le CD nous délivra de la corvée de la 20eme minute et quelque (s’en aller retourner le microsillon) mais qui, vraiment, s’astreignait à la fastidieuse corvée de changer l’ordre des titres (« programmation » réservées aux ingénieurs vraiment très patients).

Aujourd’hui, on fait glisser, on supprime, on ajoute d’un clic de souris. Nous voici démiurges omnipotents de notre discothèque. Et voici que se réinvente un jeu très ancien, qu’on pouvait jouer en solitaire en enregistrant « la cassette parfaite », ou encore à plusieurs –de préférence confortablement installés, un verre à la main- en posant la question « quels disques emporter sur une île déserte ? » (faisant fi du fait qu’une telle résidence robinsonesque serait probablement dépourvue d’électricité).

Cet exercice qui confine au zen (car c’est par essence une quête infinie) plait également beaucoup aux journalistes.
En piochant dans les réponses qu’Arbon a pu donner, çà et là, à cette question, je l’ai invité à aller un peu loin dans la confidence, et à nous dire pourquoi telle ou telle chanson figurait (pour un temps au moins) en bonne place dans son panthéon personnel.
Un feuilleton aussi divertissant qu’instructif s’ouvre aujourd’hui…

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