des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Play-list impossible

Il y avait sa voix, il y avait sa beauté.

Elle avait commencé sa carrière à 19 ans. Elle avait passé un bout d’essai à la MGM qui avait fait déclaré à Louis B. Mayer, le patron: “Elle ne sait pas parler. Elle ne sait pas jouer. Elle est formidable”.


Mais scandaleusement le temps passe, et fait affront à la beauté. Il ne nous reste qu’à regarder “tout ce qui s’en va dans la mer”, dont Alain Souchon a trouvé la grâce de faire une chanson.

J’ai découvert pour la première fois cette chanson interprétée par Ella Fitzgerald avec l’orchestre de Count Basie, sur un disque de 1963 qui s’intitulait simplement Ella and Basie.

Je pense que c’est par elle que je me suis initié à tous les grands standards du jazz, à ces chansons parfaites, sophistiquées et évidentes, où la musique dit tout, et les paroles plus encore: “I used to walk in the shade / With my blues on parade”: le côté ensoleillé de la rue, c’était aussi (la chanson date de 1930, les lois ségrégationnistes étaient encore en vigueur) une image pour désigner le bon côté du monde: celui des Blancs.

N’ayant pas trouvé trace de cet enregistrement dans l’univers numérique (tant mieux, dans un sens…), je vous la propose par Louis Armstrong (filmé ici en 1958), qu’on ne se lasse ni d’entendre, ni de voir.

Dans ma playlist impossible, la comédie musicale américaine occupe une place à part. Elle a connu son âge d’or dans les années 30 et 40, et a produit un nombre ahurissant de “standards” sous les plumes géniales des frères Gershwin, de Cole Porter, d’Irving Berlin, de Rogers and Hart, de Jerome Kern, d’Oscar Hammerstein II…

C’est à ces deux derniers que l’on doit Showboat (1927), dont Hollywood a fait un film en 1951, avec Ava Gardner, et cette extraordinaire chanson “Can’t help lovin’ that man”.

A l’époque, les producteurs ont jugé nécessaire qu’Ava Gardner soit doublée sur les chansons par Annette Warren, et on se demande bien pourquoi. Car Ava chantait. Un amateur vient de remonter sur les images sa vraie voix.
3mn 50 de pur bonheur.


Dans mon panthéon de chansons, impossible d’omettre Vinicius de Moraes, “poète, ancien diplomate, le blanc le plus noir du Brésil”.

C’est l’un des plus grands auteurs (et compositeurs) de samba et de bossa nova, drôle, dynamique, décontracté. On raconte que dans les années 60, le régime militaire brésilien s’accommodait mal de sa personnalité (ou inversement), ce qui l’incita à se consacrer à la scène. Là, comme Gainsbourg mais avant lui, il fumait cigarette sur cigarette et buvait du whisky.

Apelo est une chanson pleine de “saudade”, chantée ici avec Toquinho et Maria Bethania.

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Photographie André Zucca. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

Cette chanson date de 1941. C’est mon père qui me l’a fait découvrir. Dans les chansons de Trénet, c’est une de mes deux ou trois préférées.

J’ai d’abord entendu ce que la chanson raconte: l’histoire d’un pauvre musicien amoureux qui vient sous le balcon de sa belle chanter sa sérénade. Mais “elle est partie changement d’adresse / et j’ai repris l’appartement / et c’est à moi que tu t’adresses / tu n’as pas d’chance vraiment”

Et puis, il m’est apparu qu’en filigrane, la belle de cette chanson, c’était sans doute la paix, l’insouciance, les jours heureux perdus. “Tout est fini, plus de promenades / plus de printemps swing troubadour”. La joie de vivre s’y associe avec une mélancolie insondable. “Moi j’n’ai plus rien / mais tant pis chantons pleins d’entrain / la plus belle des chansons d’amour / swing troubadour”

Bon anniversaire, papa.

Une fille que l’on aime se met à en aimer un autre. On se sent désemparé, pas à la hauteur, minable, on sait bien qu’on ne tient pas la comparaison, d’ailleurs l’autre possède “une longue voiture, blanche, décapotée”, c’est dire s’il est séduisant… (Comment lutter ? Demander de l’aide à son psy ou à son garagiste?)

A quoi tient le charme de ce joli slow sirupeux à souhait? Au talent de ses auteurs:  paroles de Charles Aznavour, musique de Gilbert Bécaud.

Ca commence comme une musique d’église, puis arrive une rythmique rock basse-batterie, sur laquelle vient se poser un saxophone…

Un incroyable mélange des genres: classique, pop, jazz, musique concrète… C’est cela que j’ai adoré chez Pink Floyd, et particulièrement dans leur magistral “Dark Side of the Moon” (1973). Une synthèse qui osait se faire entre toutes les musiques que j’aimais.

Sans parler des souvenirs de cette année-là…

Joan Baez est plus fameuse comme interprète (pour ses reprises de ballades traditionnelles ou de chansons de Dylan notamment) que comme auteur-compositeur. Pourtant, “Diamonds and Rust” (1975) est une merveille. Elle y évoque, dit-on, sa relation avec Dylan, dix ans auparavant. Tout baigne dans une atmosphère lumineuse et nostalgique,

(Now you’re telling me you’re not nostalgic
Then give me another word for it
You were so good with words
And at keeping things vague)

mais sereine, presque heureuse, dans laquelle les souvenirs transforment ce qu’on a vécu en diamants et en rouille, et ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça.

Revenons encore à Ferré.

Cette chanson reste pour moi le plus bel exemple de mise en musique d’un poème. Et même de deux poèmes, puisque Ferré a combiné ici deux textes distincts de Rutebeuf (mais unis dans l’esprit et la prosodie): la Complainte Rutebeuf et la Griesche d’hiver.

Rutebeuf les a écrits au XIIIè siècle, vers 1270.

La version de Léo Ferré. La version princeps.

Et la version de Joan Baez. Juste une voix, et une guitare.

Hokusai, Le Vent

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L’amour est morte
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

vie-d-artiste.jpg
© Tim Kruskamp

Je connais trois enregistrements différents de La Vie d’Artiste par Ferré (il y en a peut-être davantage).

Longtemps, j’ai préféré le plus récent, le plus “barré”, celui où il sussure le texte en chuintant et finit en tapant sur le piano.

Mais aujourd’hui ma préférence va à celui-ci, de quinze ans plus ancien: moins d’effets, moins de pathos, plus de velours tremblé dans la voix, et une qualité sonore années 50 qui donne à la chanson cette couleur sepia, cette nostalgie indéfinissable qui lui sont presque consubstantielles.

Qu’en pensez-vous?

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