« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Play-list impossible

Quelle étrange chanson…
Son titre la décrit bien: elle est folle, au sens que ses paroles sont d’une certaine manière dépourvues de raison. Elle est chantée (comme Y’a de la joie) par un narrateur d’outre tombe (“je n’ai pas aimé ma mort…”). Et elle passe sans transition, mais sans hiatus aucun, du plus trivial (la bonne, “avec une passoire se donnant de la joie”) au plus poétique (“il pleut sur mon amour”).

J’ignore comment Trénet l’a écrite, mais c’est une chanson qui est manifestement le fruit magique d’une inspiration soudaine. Ce genre de surgissement peut produire, comme c’est le cas ici, quelque chose d’incroyablement fort et beau, dans ses défauts même et dans la liberté du propos. C’est rarissime.
Quelle merveilleuse chanson…
 

Quand on parle aujourd’hui de la chanson française, on a tendance à oublier Guy Béart. C’est peut-être parce qu’il n’est pas encore mort. Peut-être aussi parce que, comme interprète, il n’est pas, en effet, inoubliable. Peut-être enfin parce que, comme auteur-compositeur, on ne l’identifie pas à un style particulier, qu’on ne se dit pas “tiens, ça c’est du Béart”, comme on se dit c’est du Brel ou c’est du Brassens. Mais c’était un bon “facteur de chansons”, un artisan extrêmement talentueux, ce qui ressort d’autant plus clairement quand il est chanté par d’autres, comme ici par Patachou.

Du Bal chez Temporel, Béart a écrit la musique, mais une partie seulement des paroles. Il est parti d’un joli poème d’André Hardellet, qui s’intitulait: Le Tremblay, que je copie ci-dessous. Il aurait pu le mettre en musique sans rien y changer. Mais finalement, ce qu’il en a fait est mieux.

Le Tremblay

Si tu reviens jamais danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense à ceux qui tous ont laissé
Leurs noms gravés auprès des nôtres.

Souviens-toi : quand tu l’as choisie
Pour tourner la valse en mineur,
La bonne chance enfin saisie,
Deux initiales dans un cœur.

Pense à ta jeunesse gâchée,
Sans t’en douter, au fil des jours,
Pense à l’image tant cherchée
Qui garderait son vrai contour.

Des robes aux couleurs de valse
Il n’est demeuré qu’un reflet
Sur le tain écaillé des glaces,
Des chansons – à peine un couplet

Mais c’est assez pour que renaisse
Ce qu’alors nous avons aimé
Et pour que tu te reconnaisses
Dans ce petit bal mal famé

Avec d’autres qui sont partis
Vers le meilleur ou vers le pire,
Avec celle qui t’a souri
Et dit les mots qu’il fallait dire.

Oui, si tu retournes danser
Chez Temporel, un jour ou l’autre,
Pense aux bonheurs qui sont passés
Là, simplement, comme les nôtres.

J’ai déjà parlé de Show boat et de “Can’t help lovin’ that man“.

Mais le vrai grand tube de cette comédie musicale, c’est Ol’ man river. Voici la scène tirée du film de 1951. Le chanteur (qui fait ici ses débuts d’acteur) s’appelle William Warfield.

Puisque nous en sommes aux grands classiques de la chanson créés (ou recréés) par le cinéma, impossible de ne pas s’arrêter sur As time goes by et Casablanca.

La chanson, écrite en 1931 par Herman Hupfeld, faisait partie d’un show de Broadway intitulé “Everybody’s welcome”. Elle y commençait par un petit couplet sur la vitesse du progrès dans la vie moderne, et l’inconfort qu’il pouvait y avoir à vivre dans un monde dans lequel la quatrième dimension et la relativité d’Einstein venaient de faire irruption…

Bel exemple de l’importance du contexte dans les émotions qu’on éprouve : cette évocation plaisante et nostalgique des choses simples de la vie devient dans le film un hymne à tous les amoureux du monde.

Sam est interprété par Dooley Wilson, qui chante, mais est doublé au piano. La video est un montage d’images du film

Je ne vois pas comment enchaîner sur Ava Gardner, sinon avec Audrey Hepburn.

Le charme, le charme incroyable d’Audrey Hepburn, mériterait aussi une chanson (mais les rimes en français sont hélas plus délicates à trouver…)

La voici qui chante Moon River, une chanson intemporelle écrite par Johnny Mercer et Henry Mancini en 1961, pour le film “Breakfast at Tiffany’s”. Et pour notre plus grand plaisir.

Il y avait sa voix, il y avait sa beauté.

Elle avait commencé sa carrière à 19 ans. Elle avait passé un bout d’essai à la MGM qui avait fait déclaré à Louis B. Mayer, le patron: “Elle ne sait pas parler. Elle ne sait pas jouer. Elle est formidable”.


Mais scandaleusement le temps passe, et fait affront à la beauté. Il ne nous reste qu’à regarder “tout ce qui s’en va dans la mer”, dont Alain Souchon a trouvé la grâce de faire une chanson.

J’ai découvert pour la première fois cette chanson interprétée par Ella Fitzgerald avec l’orchestre de Count Basie, sur un disque de 1963 qui s’intitulait simplement Ella and Basie.

Je pense que c’est par elle que je me suis initié à tous les grands standards du jazz, à ces chansons parfaites, sophistiquées et évidentes, où la musique dit tout, et les paroles plus encore: “I used to walk in the shade / With my blues on parade”: le côté ensoleillé de la rue, c’était aussi (la chanson date de 1930, les lois ségrégationnistes étaient encore en vigueur) une image pour désigner le bon côté du monde: celui des Blancs.

N’ayant pas trouvé trace de cet enregistrement dans l’univers numérique (tant mieux, dans un sens…), je vous la propose par Louis Armstrong (filmé ici en 1958), qu’on ne se lasse ni d’entendre, ni de voir.

Dans ma playlist impossible, la comédie musicale américaine occupe une place à part. Elle a connu son âge d’or dans les années 30 et 40, et a produit un nombre ahurissant de “standards” sous les plumes géniales des frères Gershwin, de Cole Porter, d’Irving Berlin, de Rogers and Hart, de Jerome Kern, d’Oscar Hammerstein II…

C’est à ces deux derniers que l’on doit Showboat (1927), dont Hollywood a fait un film en 1951, avec Ava Gardner, et cette extraordinaire chanson “Can’t help lovin’ that man”.

A l’époque, les producteurs ont jugé nécessaire qu’Ava Gardner soit doublée sur les chansons par Annette Warren, et on se demande bien pourquoi. Car Ava chantait. Un amateur vient de remonter sur les images sa vraie voix.
3mn 50 de pur bonheur.


Dans mon panthéon de chansons, impossible d’omettre Vinicius de Moraes, “poète, ancien diplomate, le blanc le plus noir du Brésil”.

C’est l’un des plus grands auteurs (et compositeurs) de samba et de bossa nova, drôle, dynamique, décontracté. On raconte que dans les années 60, le régime militaire brésilien s’accommodait mal de sa personnalité (ou inversement), ce qui l’incita à se consacrer à la scène. Là, comme Gainsbourg mais avant lui, il fumait cigarette sur cigarette et buvait du whisky.

Apelo est une chanson pleine de “saudade”, chantée ici avec Toquinho et Maria Bethania.

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Photographie André Zucca. Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

Cette chanson date de 1941. C’est mon père qui me l’a fait découvrir. Dans les chansons de Trénet, c’est une de mes deux ou trois préférées.

J’ai d’abord entendu ce que la chanson raconte: l’histoire d’un pauvre musicien amoureux qui vient sous le balcon de sa belle chanter sa sérénade. Mais “elle est partie changement d’adresse / et j’ai repris l’appartement / et c’est à moi que tu t’adresses / tu n’as pas d’chance vraiment”

Et puis, il m’est apparu qu’en filigrane, la belle de cette chanson, c’était sans doute la paix, l’insouciance, les jours heureux perdus. “Tout est fini, plus de promenades / plus de printemps swing troubadour”. La joie de vivre s’y associe avec une mélancolie insondable. “Moi j’n’ai plus rien / mais tant pis chantons pleins d’entrain / la plus belle des chansons d’amour / swing troubadour”

Bon anniversaire, papa.

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