des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

J’ai posté il y a deux jours un article intitulé Moustache et poils de cul qui a entrainé une multiplication par trois des visites sur mon blog.
On vérifie ainsi concrètement l’idée qu’Internet est un fantastique outil d’information, de culture et de connaissance, mais qu’il fonctionne d’autant mieux qu’il y sera question de sexe, d’humour ou de sensationnel (et à condition de ne pas trop se prendre la tête puisqu’il s’agit de rester au-dessous de la ceinture).
J’effectue donc aujourd’hui un test de contrôle: puisque l’expression poils de cul évoque de façon subtile et raffinée un mélange de sexe et d’humour, et que sa juxtaposition à n’importe quel autre substantif constitue en soi une promesse de sensationnel, je l’accole ici au mot blog. Si ça fait à nouveau grimper les compteurs de fréquentation, j’utiliserai peut-être systématiquement poils de cul comme signature.
Par exemple, en choisissant un mot dans les titres de mes récents billets, cela pourra donner :

Lecture et poils de cul
Mausolée et poils de cul
XVIIè siècle et poils de cul

Il y aura d’ailleurs de quoi faire. Une rapide recherche sur ce dernier sujet m’a amené sur un blog qui s’appelle (comme par hasard) “sexe, love’ n gaudriole”, où l’on apprend que si la vogue de la plume d’autruche remonte au XVIIè siècle, c’est que celle-ci est réputée pour prodiguer des sensations “aussi douces qu’une caresse de cils”. Comme les cils sont en général malheureusement trop courts pour pouvoir bien se caresser partout, on inventa l’ingénieux “fouet anal en plume d’autruche”, dont je joins la photo, et sur le mode d’emploi duquel je ne m’étendrai pas ici. (On nous avertit cependant de “prendre garde à ne pas répandre de lubrifiant sur les plumes”).

J’ai illustré mes récents billets sur Temps d’hiver (1, 2) avec des oeuvres de Mucha, parce que j’étais en train de travailler sur cette chanson lorsque je suis allé à Prague le mois dernier. J’aime l’Art nouveau, et Alfons Mucha en est un des maîtres. J’aime sa façon, typique de l’époque, de revisiter les allégories à travers des portraits de femmes souvent magnifiques. Je confesse en particulier être amoureux de ce Clair de lune:

Il faut dire que si les tableaux de Mucha sont beaux, ses modèles y sont pour quelque chose, à en juger par cette photo de nu qu’il a prise dans son atelier:

Je ne suis pas technophobe, mais j’ai tendance à ne pas me laisser entraîner à acheter des nouveautés au seul motif qu’elles viennent de sortir. Par exemple, en matière de téléphone mobile, je viens de conserver pendant près de sept ans un bon vieux et solide Nokia qui remplissait parfaitement son rôle. Pas de photos, pas de musique, pas d’emails. Rien, juste le téléphone et les SMS.

Mais sept ans est un âge respectable pour des machines de ce genre; la batterie donnant des signes de faiblesse grandissants, je suis allé voir la boutique Orange, décidé à reprendre un appareil du même type: simple, pas cher, et ne faisant que ce dont j’avais besoin. Le vendeur consulte mes “points”: n’en ayant pour ainsi dire jamais consommé, j’en avais beaucoup. Et il m’annonce: pour 15 centimes, vous avez un iPhone.

Vous me croirez si vous voulez, je n’étais pas plus emballé que ça. Mais quoi, 15 centimes… Je l’ai pris.

Je suis entré dans un autre monde. Le monde fabuleux que vous ouvre ce petit engin. L’iPhone, c’est un couteau suisse technologique invraisemblable. Pour m’en tenir à ce qui m’intéresse, la musique et les mots, je vais non seulement faire l’économie d’un lecteur mp3, mais aussi celle d’un accordeur (j’en ai un vieux que je voulais remplacer), d’un métronome, d’un minidisc enregistreur (quand il me vient une idée de chanson), d’un répertoire d’accords de guitare, et même de leçons de solfège, car il y a un jeu sur le déchiffrage des partitions qui devrait améliorer ma capacité à lire la musique. En plus, j’ai toujours avec moi désormais un dictionnaire français, un dictionnaire anglais, un dictionnaire français-anglais.


Alors oui, cette image est juste. L’iPhone rappelle le monolithe qui apparait dans 2001, Odyssée de l’espace. Comme les singes et les astronautes de Kubrick, ceux qui le touchent basculent directement dans le futur.

Eh bien voilà! Une année qu’on enterre. Que dire de 2008? Je ne suis pas doué pour les épitaphes. C’est tout un art, les épitaphes: faire tenir la quintessence d’une existence en quelques mots. Ainsi, pour un hypocondriaque:

“Je vous l’avais bien dit que j’étais malade”

ou pour un avare:

“Ci-gît, dessous ce marbre blanc
Le plus avare des hommes de Rennes
Qui mourût tout exprès le dernier jour de l’an
De peur de donner des étrennes”

2008 fut-elle une année avare? En tout cas elle meurt en son dernier jour.

Souhaitons que celle qui suivra fasse de même.

Bonne et heureuse année à tous!

Je n’ai pas dit, en évoquant il y a quelques jours mon nouvel ami Maurice Joyeux, qu’il était prêtre. Il vit à Koukou au milieu d’un demi-million des réfugiés et déplacés (200 000 tchadiens, 280 000 soudanais), et l’immense tâche de les assister, matériellement et moralement, ne l’effraie pas. Joyeux rimant avec Noël dans presque toutes les langues, je te souhaite, cher Maurice, un Joyeux Noël, ainsi qu’à tous les Koukouiens, qu’ils soient de souche ou de circonstance!

© Stanley Greene / VU

J’y associe un autre prêtre, croisé rapidement cette année, à l’enterrement de mon oncle. Mes cousines m’avaient demandé de prononcer quelques mots ce jour-là à la mémoire de leur père. Je l’avais fait, avec une grande émotion. Comme je voulais éviter la langue de bois, et être fidèle à la façon dont il avait vécu sa vie, c’est-à-dire exactement en “bon vivant”, j’avais évoqué des choses qu’on dit rarement dans une église. A la fin de la cérémonie, le prêtre était venu me voir.
– Je crois que le Ciel est bien sage, me dit-il, d’avoir permis que le dernier adieu à votre oncle soit célébré par… le père Paillard!
C’était son nom.

PS: je vais espacer un peu mes publications sur ce blog dans les jours qui viennent. Mais joyeuses fêtes à tous!

C’est un autre mot d’enfant d’Augustin.

Il commence à bien parler, et emploie un jour dans une phrase le mot “bagnole”. Je le reprends.
– Est-ce que tu sais au moins ce que ça veut dire, bagnole?
– Oui. Une bagnole, c’est une voiture qui gène!

Betty Page, qui était brune, était une sorte de grand tante de Trucula Bonbon, qui était blonde.
Elle vient de mourir. C’était la pin-up américaine type des années 50, dont on trouvait la photo ou la silhouette dans toutes les vraies cabines de camionneurs.
C’était aussi quelqu’un pour qui mon ami Michel Béra avait une tendresse particulière. Disons que c’était sa muse érotique, comme Trucula était la mienne. Lorsque nous avons, il y a quelques années, commencé à écrire Web Love Story, notre comédie musicale, il m’a montré des photos d’elle en me suggérant de m’en inspirer pour le personnage principal. Dans la pièce, c’était la déesse du sexe.
J’ai appelé cette créature Pornella Candy.
Pornella Candy = Betty Page + Trucula Bonbon. Vous savez tout.

Betty Page
C’était un soir, après « Apostrophes », du temps que France 2 se situait avenue Montaigne. Françoise Verny et moi sortons de l’émission où nous avons accompagné André Glucksmann. Nous traversons l’avenue pour nous rendre en face, au Plaza Athénée (un endroit très chic, comme on sait), prendre une tardive collation.
Nous entrons dans le restaurant. Le maître d’hôtel nous installe. Il fait très chaud. André et moi, nous tombons nos vestes. Aussitôt le maître d’hôtel revient vers nous :
— Pardonnez-moi, Messieurs, mais je suis contraint de vous demander de remettre vos vestes. Dans cet établissement, une tenue correcte est exigée.
Nous nous exécutons en maugréant contre ce cerbère et la chaleur, puis nous passons commande. Françoise, comme elle en avait l’habitude, prend une assiette de saumon fumé.
On nous sert. Au bout d’une vingtaine de minutes, André et moi avons fini nos assiettes, mais pas Françoise, qui n’a presque pas touché à son saumon. Le maître d’hôtel tourne autour de notre table, hésite un peu, puis entreprend de desservir. Françoise, le fixant droit dans les yeux, plaque sa main sur son poisson, et dit d’une voix très forte :
— Ils ont gardé leurs vestes, je garde le saumon !
Puis, à la cantonade, la main toujours dans son assiette, alors que convergent sur elle quelques regards étonnés :
— Non mais, pour qui ils s’prennent, dans cette brasserie !
J’ai reçu ce message d’un ami américain, qui me semble résumer assez bien le sentiment de beaucoup de ses compatriotes concernant la période récente de l’histoire de leur pays.

Dear World,
The United States of America, your quality supplier of ideals of liberty and democracy, would like to apologize for its 2001-2008 service outage.
The technical fault that led to this eight-year service interruption has been located, and the parts responsible for it were replaced Tuesday night, November 4.
Early tests of the newly installed equipment indicate that it is functioning correctly, and we expect it to be fully functional by mid-January.
We apologize for any inconvenience caused by the outage, and we look forward to resuming full service – and hopefully even to improving it in years to come.
Thank you for your patience and understanding.
The USA

Cher Monde,
Les Etats-Unis d’Amérique, votre meilleur fournisseur d’idéaux de liberté et de démocratie, tient à s’excuser pour l’interruption de service intervenue entre 2001 et 2008.
Le défaut technique ayant conduit à cette panne de 8 ans a été localisé, et les pièces défectueuses ont été remplacées le mardi 4 novembre dans la soirée.
Les premiers essais du nouvel équipement sont satisfaisants, et laissent espérer un retour à la normale vers la mi-janvier.
Nous vous prions de nous excuser pour les inconvénients qui ont pu être provoqués par cette défaillance, et nous espérons non seulement une reprise totale du service, mais encore une amélioration de celui-ci dans les années à venir.
Merci de votre patience et de votre compréhension.
Les Etats-Unis d’Amérique.

Françoise Verny. Quatre ans qu’elle est morte. Quatre ans qu’on l’a enterrée. L’église Saint Augustin n’était ni déserte ni pleine: un étrange entre-deux, entre gloire et oubli. Quelques années plus tôt, le tout Paris littéraire se fût bousculé pour se montrer à ses funérailles. Mais elle avait cessé ses activités éditoriales depuis pas mal de temps, et perdu presque entièrement ce pouvoir de fascination qu’elle avait exercé sur des générations d’auteurs. Alors, n’étaient présents ce jour-là que les fidèles, ou les nostalgiques.

Bernard-Henri Lévy prononça un éloge funèbre assez fade, concentrant son propos sur le métier d’éditeur. Après lui, heureusement, témoignèrent quelques personnes qui avaient partagé ses derniers moments, dont une petite nièce formidable, qui raconta comment, quand on lui en apportait encore, elle se jetait en riant sur de gros morceaux de fromage, et gueulait contre les infirmières.

Un peu plus tard, à sa mémoire, j’avais écrit une chanson, pour moi seul, que je partage aujourd’hui.

Elle te disait chéri ça voulait dire ducon
Elle buvait du whisky sans modération
Sa robe était trouée de cendres de Gitanes
Mais de l’hôtel des Saints-Pères au Twickenham
On lui faisait crédit elle réglait ses ardoises
Françoise

Son sac était toujours plein de feuilles volantes
Rehaussées ça et là d’un beau rouge amarante
C’était le manuscrit biffé froissé tordu
D’un célèbre abruti d’une jeune inconnue
Elle allait aux auteurs comme on va aux framboises
Françoise

Lippe jaune et moussue paupière à demi close
Elle faisait métier de lire de la prose
Ou plutôt d’accoucher telle ou tel de ce qu’il
Pouvait avoir à dire de fort ou de subtil
Sa manière était douce ou brutale ou narquoise
Françoise

Elle était grosse et laide mais belle quelquefois
Comme une sainte une sorcière une diva
Parfois dans son regard les fulgurances muettes
D’une âme inassouvie tuméfiée inquiète
Jetaient des séductions massives et matoises
Françoise

A son dernier adieu des chéris clairsemés
Soufflèrent doucement sur sa gloire passée
On évoqua Malraux, Belle-Ile, le long âge
Sa façon d’avaler goulûment du fromage
L’encens montait au ciel en volutes turquoise
Françoise

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