des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Les Compagnons d’Ulysse est une fable curieuse, où je suis convaincu que La Fontaine écrit le contraire de ce qu’il pense vraiment.

L’histoire reprend l’épisode de l’Odyssée dans lequel Circé la magicienne fait boire aux compagnons d’Ulysse un philtre qui les transforme en animaux. Seul Ulysse échappe à « la liqueur traitresse ». Il tente alors de convaincre ses amis de redevenir hommes, mais ceux-ci, comparant tour à tour leur nouvel état de lion, d’ours ou de loup à celui d’humain, s’en déclarent satisfaits, et refusent.

© Aractingy

En apparence, la Fontaine réprouve ce choix. Peut-il faire autrement ? Quand il compose cette fable qui ouvre le douzième et dernier livre, il est vieux, n’a plus d’argent et a besoin de protection. L’œuvre est dédiée au duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, elle se doit donc d’être édifiante, et il ne saurait être question de donner la préférence à l’animal. Mais une lecture attentive du dialogue entre Ulysse et le loup laisse clairement deviner de quel côté il penche, tant la situation rappelle celle de la fable Le loup et le chien. « Quittez les bois », conseillait le chien. « Quitte les bois », implore Ulysse. Dans un cas comme dans l’autre, le loup déclinera la suggestion et choisira la liberté.

Il y a une sorte d’ironie teintée de nostalgie dans la conclusion, où l’on voit La Fontaine concéder que « le plaisant et l’utile » ne se mêlent plus qu’avec difficulté dans ses vers, et condamner pour la forme, et de manière presque ridicule, le choix d’une vie libre qu’il n’est plus en mesure d’assumer.

2 réponses à Les compagnons d’Ulysse

  • Je découvre, grâce à vous cette fable. Oui le début est un peu dans le style de l’époque: un peu de lèche pour la forme; la Fontaine écrit ces vers avec sa plume mais à mon avis son esprit garde sa liberté.
    Intéressant la fin car on ne sait trop si la Fontaine ne se ferait pas quelque part l’apôtre de l’attitude prises par les animaux qui, finalement, mèneront tranquilles leur vie d’animaux, sans l’état d’âme qu’ils auraient en tant qu’humains redevenus (ce que vous dites en rappelant le cas du loup et du chien); certes il dit aussi un peu plus loin que « ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions ; ils étaient esclaves d’eux même ». Ecrit-il cela juste pour être conforme à ce que se doit penser l’honnête homme à cette époque (en l’occurrence on l’imagine le Duc de Bourgogne).
    Sinon c’est très bien dit car on comprend l’histoire même sans la connaître auparavant (ce qui n’est pas évident du tout avec des textes de cette époque).

    • Nous partageons la même analyse. Sous un discours conforme, comme vous le dites, à ce que l’honnête homme doit penser, La Fontaine laisse entrevoir que lui-même penche du côté des animaux. A cet égard, je trouve le discours du loup, qui se conclut par “scélérat pour scélérat, il vaut mieux être un loup qu’un homme” saisissant de lucidité désabusée sur le genre humain.

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