mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Dédale © kanoklik

C’était il y a fort longtemps, en Crète. Dédale avait construit le labyrinthe sans se douter que le roi Minos finirait par l’y enfermer. Prisonnier du lieu en compagnie d’Icare, son fils, il ne put en retrouver la sortie tant son ouvrage était bien conçu. Si bien qu’il se résolut à emprunter la seule issue possible : la voie des airs. Avec des plumes et de la cire, il confectionna des ailes, les ajusta sur son dos et celui de son fils. Et ils s’envolèrent.

C’était une sortie « par le haut ». Inédite, risquée, enthousiasmante. Mais grisé par le fait de voler, Icare s’approcha trop près du soleil. Trop de lumière, excès de chaleur. La cire fondit. Ce fut la chute.

Cette histoire m’a toujours fasciné. Je l’ai abordée dans ma chanson Comme Icare. Vous vous élevez dans la vie et « montez vers les nuages » dans l’espoir d’un jour « décoller et glisser dans l’azur ». Mais la réalité vous rattrape, et tôt ou tard vous voyez « les tristes sires qui font du sol un enfer fondre sur vos délires ». Vous retombez dans les rocailles. « Plus de mal que de peur ».

La chanson est pessimiste. Porte-t-on toujours le châtiment d’avoir voulu voler ? Non. Dédale, plus prudent, vola jusqu’en Sicile. Il prit de l’écart plutôt que de la hauteur. A bien considérer mon existence, c’est son exemple que j’ai suivi.

Raphael Sorin est mort. C’était un éditeur du genre pirate. Bourru mais urbain, onctueux mais vachard, soumis mais rebelle, franc-tireur mais dissimulé, désabusé mais capable de faire des coups qui l’amusaient comme un gamin. Il connaissait quasiment tout de la vie intellectuelle française des cinquante dernières années. Sa jeunesse, son heure de gloire, son île de la Tortue, c’étaient ses années au Sagittaire. Il en parlait avec d’autant plus de fierté qu’elles n’étaient connues que de très peu de gens. Là, il avait vécu entouré de légendes, d’auteurs maudits et de génies méconnus. Depuis, il vivait dans leur ombre, s’affairant en coulisse, distillant les livres comme un alchimiste, et souffrant secrètement de n’être pas davantage reconnu comme un très grand, dans son genre.

C’est lui qui a fait venir Houellebecq chez Flammarion. Il avait ourdi un plan compliqué pour lequel j’avais été heureux de lui servir de complice : financement d’une revue littéraire et culturelle hétéroclite et confidentielle (Perpendiculaire), organisation de rencontres avec ses contributeurs autour de lectures ou de débats dans un café de la rue des Archives (j’y ai assisté à plusieurs reprises), invitation à ces soirées de jeunes journalistes branchés qui commenceraient spontanément à chanter les louanges desdits contributeurs sans rien comprendre à la manœuvre, publication par les soins de la maison de divers écrits des uns et des autres, et émergence de Houellebecq comme figure majeure de cet indéfinissable courant. Ça s’était révélé imparable.

Quand je me suis lancé dans la chanson, il est venu me voir deux ou trois fois. Pendant quelques années nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner annuel. Il disait toujours qu’il voulait me présenter à sa cousine Françoise Canetti, la fille de Jacques, qui relançait son label (et à qui j’ai fini par serrer la main un jour à la maison de la radio).

J’ai été étonné de lire dans sa nécrologie publiée par Le Monde qu’il avait ces derniers temps viré à l’extrême droite. Quand je l’ai connu, il semblait en être très loin… Mais, après tout, n’est-ce pas là qu’aboutissent bon nombre d’aigris de talent ?

Nous sommes dans le train. Selon les consignes, en ces temps de Covid, tous les voyageurs sont masqués, à l’exception de deux jeunes enfants.

L’un d’eux, un petit garçon d’un an environ, est sur les genoux de son père sur le siège devant moi. Je vois régulièrement ses deux petites mains s’agripper sur le haut du dossier et sa tête apparaître. — Coucou ! fait-il en me regardant avec sa tétine dans la bouche. — Coucou, lui réponds-je, puis il se cache, avant de reprendre le manège quelques instants plus tard.

La petite fille, qui doit avoir trois ans, court dans le couloir de la voiture, d’un bout à l’autre. De temps en temps elle s’arrête devant quelqu’un, essayant d’attirer son regard. — Qui t’es, toi ?

Visages, masques : « vous les voulez traiter d’un semblable langage et rendre même honneur au masque qu’au visage ». Mais comment ? Quand ils provoquent l’échange, ces enfants ne rencontrent que des yeux qui plissent sans qu’on sache vraiment s’il s’agit d’un sourire. Que leur en restera-t-il plus tard ?

Du bleu, du blanc. Les couleurs de la Grèce. Un carré dans un carré. Une abstraction suprématiste. Un pan de mur sur fond de ciel.

Nous sommes venus, une fois encore, hors saison. Nous marchons en longeant la côte. Rochers, falaises, petites criques, plages. Il n’y a personne. Absolument personne. Pas plus de nudistes que de gens habillés. Ce sont les plages qui sont nues.

Juste nous, le ciel, la mer, la lumière, le vent.

 

J’ai trouvé hier, sur Facebook, cette phrase qui m’a bien fait rire : « L’Ecriture nous enseigne comment nous aimer les uns les autres, mais personnellement je trouve le Kamasutra plus précis ».

Notons à cette occasion que le Kamasutra est proposé en livre de coloriage par plusieurs éditeurs américains. Toujours soucieux, si possible, d’élargir le marché, l’un d’eux précise en quatrième de couverture : This book is a wonderful gift for anybody who loves coloring.

C’est bien tenté, mais d’après les listes de meilleures ventes d’Amazon, il n’apparait pas que les enfants préfèrent ce sujet aux dinosaures ou aux petites sirènes.

Été 1971. Je monte dans le Greyhound de nuit entre Calgary et Winnipeg. Il y a une place libre au fond du car côté couloir. Ma voisine est une jeune fille blonde, assoupie la tête contre la fenêtre. Quand je m’assieds, elle se réveille. Nous nous regardons. Elle a le teint pâle, des yeux bleus, un air triste. Je la trouve jolie. Elle doit avoir le même âge que moi, dix-sept ans. — Hello ! lui dis-je timidement, et c’est tout. Elle ferme les yeux, se retourne vers la fenêtre. Les lumières s’éteignent. Le car démarre.

Au bout d’une heure, je ne dors pas. Elle, on dirait que oui. Dans son sommeil elle change de position, sa joue effleure mon épaule, puis s’y pose. Je n’ose pas bouger. Un moment après, elle sursaute.
Sorry !
No worries. You can rest on my shoulder if you want.
Elle ne répond pas, hésite, puis repose doucement sa tête sur moi. La route défile, toute droite. Nous ne parlons pas. La nuit installe autour de nous un cocon de silence.

J’ai placé ma main contre la sienne, elle ne l’a pas retirée. J’abaisse doucement le dossier de mon siège. Sa tête glisse sur mon cou. Son contact me trouble, sa respiration me trouble. Je me tiens immobile. De longues minutes passent. À la faveur d’un rare virage, j’appuie ma joue sur ses cheveux. Un autre, et je me rapproche encore. Mes lèvres sont presque en contact avec son front. Attendre.

Je ne crois pas qu’elle dorme. J’ai passé un bras autour d’elle. Elle se raidit, mais ne se dérobe pas. Mon autre main frôle sa chemise. Millimètre par millimètre, je cherche l’ouverture entre deux boutons. Elle ne m’encourage pas mais elle laisse faire. Quand le bout de mes doigts touche la peau de son ventre, elle a un mouvement de recul. Un moment plus tard elle semble être retombée dans le sommeil. Je reste figé. La nuit passe.

Quand l’aube commence à poindre, son visage sort lentement de l’obscurité. Je l’observe. Il a quelque chose de douloureux. Ses lèvres sont à quelques centimètres des miennes. Je me penche, elles se touchent. Elle ouvre les yeux sans répondre à mon baiser. Elle fronce les sourcils d’un air gêné. Elle semble vouloir dire quelque chose mais finalement elle ne dit rien. Elle se dégage de mon bras et me tourne le dos.

Lorsque nous arrivons à Regina, elle me fait signe qu’elle descend. Je me lève pour lui laisser le passage. Nous n’avons même pas échangé nos noms. Elle se décale sur mon siège, plonge vers le sol, y ramasse une béquille que je n’avais pas vue, se met debout avec effort, me jette un long regard triste, et s’éloigne péniblement vers la porte, boitant bas, rampant presque, jambe atrophiée, dos tordu.

Il rencontre un ami qui vient de sortir de l’hôpital.

— Ah dis donc, mon pauvre vieux !… Quand j’ai appris que tu avais le Covid et que tu étais sous oxygène, j’en ai eu le souffle coupé.
— Et moi donc !…

Fort vent d’ouest, chargé de nuages noirs. Au nord, le soleil perce encore. Au sud, des trainées grises, de plus en plus sombres, tombent du ciel. Et nous, entre les deux, marchons aux marges de la pluie.

Quelques gouttes font des ronds dans l’eau des flaques. Le vent claque. L’averse hésite, enfle, crépite sur nos talons, dessinant une frontière mouvante et floue à quelques pas de nous. Nous avons peur qu’elle nous happe, nous courons dans la direction opposée.

Non loin, d’autres personnes font de même. Affolés, incertains, essoufflés, nous voici soudain comme des migrants, fuyant le pays mouillé vers le pays sec.

Est-on jamais sûr, d’ailleurs, que l’on boit vraiment de la Romanée Conti ? C’est une question que je me pose depuis 1991. Cette année-là, Flammarion publia un beau livre sur le domaine. Il faisait partie d’une collection sur les vins d’exception (Château Yquem, Château Margaux… ) produite par le département Art de vivre, lequel était situé de l’autre côté de la rue Racine, juste en face du siège de la maison, au 26, où j’avais mon bureau.

L’essentiel du travail sur ces ouvrages était d’ordre photographique. Le terroir, les vignes, le domaine, les grappes, les chais, les fûts, les bouteilles… il fallait des prises de vue originales et impeccables. Pour les bouteilles, cela devait se passer à Paris. À cet effet, une caisse de six de ces précieux flacons fut expédiée rue Racine et déposée par un livreur dans le hall du 26. Mais le temps d’informer l’éditrice du projet, qu’elle termine une réunion et qu’elle traverse la rue pour les mettre en lieu sûr, le colis avait disparu.

L’éditrice en question monte en trombe à mon bureau. Horreur et panique. Il y en avait pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Le retard pris dans la réalisation du livre allait compromettre sa sortie. Et comment informer M. Auber de Villaine que nous avions été négligents du trésor qu’il nous avait confiés ?

Je descends dans le hall, je mène une rapide enquête, j’interroge les personnes susceptibles d’avoir vu quelque chose, mais pas mal de de monde était entré et sorti de l’immeuble, le responsable de l’accueil s’était absenté quelques instants pour aller aux toilettes, bref l’énigme resta entière (il faut dire que je n’ai rien d’un fin limier). Un vol, selon toute apparence, soit par quelqu’un qui était au courant de la livraison, soit par un visiteur opportuniste qui voyant l’étiquette sur la caisse n’avait pas résisté à la tentation.

— Allo ? Hmmm…. Bonjour, je suis le directeur général de Flammarion. Je suis extrêmement ennuyé, mais je dois vous informer que la caisse de Romanée Conti que vous nous avez envoyée pour des photos a disparu. — Ah… Eh bien nous allons vous en envoyer une autre. — Mais… c’est tout ? — Rassurez-vous, cher monsieur, nous n’expédions pas comme ça la Romanée Conti par caisses de six. Les bouteilles étaient factices et remplies d’un vin ordinaire. Pour des photos, vous conviendrez avec moi que c’est l’œil qui compte, pas le goût.

 

NB, pour les amateurs de chansons : voleur de Romanée Conti, faucheur de Bague à Jules : même combat, même blague.

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