mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

« Deux lectures musicales, un concert de chansons gourmandes, une conférence sur les recettes de la lecture à voix haute, une autre sur trente mille ans d’alimentation, une exposition de photographies de “Festins Littéraires” par Charles Roux (en partenariat avec le Musée de la faïence et des arts de la table de Samadet), une rencontre de passionnés autour du magicien d’Eugénie-les-Bains, Michel Guérard : le temps d’un week-end en Chalosse, entre Amou, Gaujacq et Brassempouy, les 25 et 26 septembre, Mets & Mots d’Amou & des Luys réunira artistes et personnalités (Marie Christine Barrault & Pascal Contet, Christophe Lavelle, Éric Lareine & Alexis Kune, Lucrèce Sassella & Antoine Sahler) afin de célébrer l’amour de la gastronomie et de la langue françaises.

L’événement sera agrémenté d’une dégustation, d’ateliers d’écriture et de cuisine, et des menus Mets & Mots d’Amou seront proposés pour la circonstance par trois restaurants ambassadeurs du tourisme gourmand landais : Chez Darracq à Amou, le Bistroquet de la Dame à Brassempouy et l’Estanquet qui se déplacera exceptionnellement à Gaujacq. »

— Mais dites-moi, mon ami, n’est-ce pas là l’occasion rêvée d’aller faire un tour en Chalosse ?
— Assurément !
— J’imagine qu’il faut réserver…
— Bien sûr. Ça se fait en ligne, ici, sur le site https://metsetmotsdamou.fr, où vous trouverez aussi le détail de la programmation et toutes les informations pratiques nécessaires. Qu’on se le dise !

Je donne de temps en temps un coup de main à mon fils Augustin. Je ne saurais dire exactement comment cela s’est fait, mais il m’a peu à peu spécialisé dans la récolte de ses aubergines.

C’est sans doute parce que la chose est des plus simples : il suffit de repérer sous les feuilles celles qui sont de taille convenable et de couper leur tige avec un sécateur. La seule difficulté consiste à éviter de mettre la main au contact du petit capuce vert à leur sommet, très piquant et donnant de multiples minuscules échardes.

En me documentant brièvement à son sujet, j’ai appris que l’aubergine était originaire d’Asie (Inde et Chine), et qu’elle avait été popularisée autour de la Méditerranée par les Arabes. Mahomet la recommande, pour qui l’aubergine serait une « plante du paradis ». Mais en Europe du Nord, au Moyen-Age, Albert-le-Grand la désigne comme un fruit malsain et on la surnomme « pomme des fous ».

On voit qu’un même légume peut être apprécié différemment selon les climats, et refléter le choc des civilisations.

J’ai raconté autrefois la visite que mon père et mon oncle avaient faite au One Two Two. (Je résume : en 1935, alors qu’ils ont respectivement quatorze et onze ans, leur mère les envoie porter un message à leur père qui travaillait dans un bureau au 112 rue de Provence. Ils se trompent d’adresse et sonnent au 122, lieu de la célèbre maison close, où ils disent à l’hôtesse étonnée qui leur ouvre qu’ils viennent chercher leur papa.)

Mais une récente conversation avec ma cousine Isabelle, qui s’est intéressée beaucoup plus que moi aux détails de l’histoire de la famille, me conduit à considérer l’affaire sous un nouveau jour. Elle m’a en effet appris que la maison de la rue du Bac à Asnières dans laquelle nos grands-parents emménagèrent dans les années trente avait servi auparavant de « base arrière » et de lieu de repos aux filles du One Two Two. Etonnante découverte. Lorsqu’elle a hérité de cette maison, elle a d’ailleurs retrouvé dans un coin du grenier quelques plaques photographiques (que je n’ai malheureusement pas encore vues) montrant ces demoiselles en très petite tenue*.

De là à imaginer qu’Albert et Jacky en aient eu connaissance, que leur curiosité en ait été excitée, et que, lors de leur visite rue de Provence, la confusion qu’ils ont faite entre le 112 et le 122 n’ait pas été entièrement le fruit du hasard, il n’y a qu’un pas que je me hasarde à franchir.

 * Heureusement il y en a d’autres, disponibles sur le net, comme ci-dessus, où l’on voit en cuisine le personnel préparer la spécialité maison : le bœuf à la ficelle.

C’est une plante extraordinaire comme je n’en avais encore jamais observé. Elle forme une boule couverte de petits triangles rouges blancs et noirs. Et quand on s’en approche, les triangles se mettent à voler autour d’elle.

En réalité, il s’agit d’un arbuste couvert de papillons. Je l’appelle eup-eup, car renseignements pris, les papillons se nomment Euplagia quadripunctaria (communément Écaille chinée), et la plante Eupatorium cannibinum, ou eupatoire à feuilles de chanvre. Avec cette association, la nature semble avoir mis tous ses « eups » dans le même buisson.

Euplagia signifie en grec « belle oblique », ce qui s’explique par la forme en delta des ailes de l’insecte au repos. Quant à la plante, elle tirerait selon certains son nom de Mithridate VI Eupator, le grand Mithridate qui régnait au Ier siècle avant JC sur les bords de la mer Noire et qui, herboriste fameux, absorbait de petites doses de toutes les substances toxiques connues pour se prémunir d’être empoisonné. Selon d’autres, il s’agirait plus prosaïquement d’une déformation du mot grec hêpatêros, « qui se rapporte au foie », car la plante, aux vertus cholagogues et purgatives, est recommandée pour pallier les troubles hépatiques et intestinaux *.

Ajoutons qu’une croyance populaire indique que l’eupatoire serait aussi une « plante magique qui apporte le succès amoureux et la séduction »**. Si c’était avéré, cela constituerait une propriété tout-à-fait remarquable pour un laxatif. 


* Source Wikipedia

** https://jardinage.ooreka.fr/plante/voir/846/eupatoire

J’ai une pensée pleine de tendresse pour mon père, qui aurait aujourd’hui cent ans. Nous ne nous sommes pas toujours bien accordés, mais j’ai toujours eu beaucoup d’affection pour lui. Et voici que l’âge venant, je m’aperçois dans mon corps combien je lui ressemble.

Postures raides, mouvements réduits, moues agacées, regards ironiques : je le surprends à déformer mes traits et à reprendre possession de moi. Je dis « reprendre » car quand j’étais enfant on disait que j’étais son portrait craché (par la suite cette ressemblance s’était un peu perdue).

Il revit en moi comme un alien familier, un double inattendu, une poussée d’ankylose, un signal de vieillesse. L’écart de génération s’abolit. Son fantôme commence à hanter mes os et mes organes. Ses gènes s’expriment dans les miens. Lui qui a vécu jusqu’à quatre-vingt quinze ans, il m’apprend le grand âge, ses douleurs, ses résignations, ses silences. Il me guide à l’orée de ce territoire hostile. Il me prépare à accepter ses détresses et m’enseigne à m’y tenir digne.

En bon père, il a repris son enfant par la main, de l’intérieur. 

Le Monde a publié récemment une intéressante série d’articles sur la façon dont s’organisent les successions au sein du capitalisme français. Bolloré, Arnault, Bouygues, Pinault, Lagardère : on observe que c’est la pratique dynastique qui domine. L’un des fils est désigné pour prendre la suite de son père. La méthode est simple mais s’applique avec des bonheurs divers, comme on sait, selon les cas.

Il y a une exception : la famille Mulliez. Y être héritier (elle en est à la cinquième génération) ne permet pas d’accéder au pouvoir : seules les actions sont transmises, pas les présidences ou les postes de direction. Aucun des enfants ne peut prendre la place du patriarche. Il m’a amusé de lire que pour justifier cette règle, ils invoquaient cette plaisante métaphore végétale : « Rien ne pousse à l’ombre des grands chênes sauf les glands ».

On voit que les Mulliez se gardent sagement de tout excès de confiance et d’optimisme, du moins dans la définition qu’en donnait le maréchal de Lattre : planter deux glands et aller s’acheter un hamac. 

Il y a cent ans, Kafka notait : « Dans le combat entre vous et le monde, misez sur le monde ». Et, à la vérité, il était difficile de lui donner tort. Changer le monde : qui l’avait fait ? Personne ou presque. Quelques grandes figures spirituelles (le Christ, Bouddha, Mahomet) y étaient parvenues partiellement, sans produire toutefois aucun résultat visible dans la durée : les hommes avaient régulièrement continué à s’entretuer, selon leur humeur et les circonstances, et les religions nouvelles, même celles qui prêchaient l’amour et le détachement, servaient aussi bien que les autres de prétextes à guerroyer.

Depuis quelques décennies cependant, les choses se sont inversées, et les parieurs peuvent désormais miser contre le monde, sur les hommes. Mais pas pour le mieux. Car si le monde est en train de perdre le combat, c’est que les humains, collectivement, en se multipliant (nous sommes trois fois plus nombreux aujourd’hui sur Terre que nous ne l’étions au moment de ma naissance) et en laissant libre cours à un soi-disant progrès économique, ont enclenché la destruction de leur irremplaçable maison, comme le dernier rapport du GIEC vient de le rappeler.

Et ce n’est pas d’abord une question de mode de vie ou de consommation, comme on feint de le croire. C’est avant tout une question de nombre. Le drame, c’est le nombre, et c’est un drame parce que cela rend le problème insoluble. Pour que l’humanité soit sauvée, il faudrait qu’il en périsse une moitié. Qui peut décider cela ? Personne. In fine, c’est le monde qui s’en chargera.

Alors, au bout du compte, j’en reviens au pronostic de Kafka.

Trop nombreux (Arbon / Arbon), extrait de Ça arrive à tout le monde

 

Quand les mamans spartiates disaient au revoir à leurs fils, elles ne leur chantaient pas comme Léo Ferré « ne rentre pas trop tard surtout ne prend pas froid ». Elles leur remettaient leur bouclier en disant : « Soit avec lui soit sur lui », ce qui voulait dire « Soit tu es vainqueur et tu reviens avec le bouclier, soit tu te bats jusqu’à la mort et tu reviens dessus ». C’était en gros l’équivalent de la devise du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes : « Vaincre ou mourir ».

Ma mère à moi penchait plutôt du côté d’Athènes. Au bouclier, elle préférait le livre et les œuvres de l’esprit. Elle était de l’avis de Périclès qui, ai-je lu, « offrait des places de théâtre à ceux qui n’en avaient pas les moyens » car il estimait que le plus grand danger qui menaçait la cité était les citoyens « qui n’avaient pas de culture ». Ma mère vivait en compagnie des livres. Elle m’a donné le goût des mots, pas du tout celui des armes.

Ayant eu la chance de vivre dans un pays en paix, je ne l’ai jamais regretté.

Une publicité apparue alors que je consulte la météo sur mon smartphone m’invite à télécharger une application pour « corriger mes erreurs de grammair ».

Je sais bien qu’il ne faut pas confondre grammaire et orthographe, mais comme j’aime autant que les deux marchent ensemble, je me dispenserai de l’installer.

« Nous ne tendons pas vers une chose parce que nous la jugeons bonne, nous la jugeons bonne parce que nous tendons vers elle ». Cette réflexion de Spinoza explique à mon sens pourquoi la plupart de nos discussions sont inutiles. Dans la vie courante, nos idées procèdent de notre tempérament et des dispositions de notre caractère. La raison, que nous brandissons pourtant haut et hardiment, n’y tient en vérité qu’une modeste part. De sorte que dans les positions que nous prenons, le mouvement premier, le choix de départ, est un choix d’affinité ou de désir.

Pour convaincre un interlocuteur du bien-fondé de ces positions, nous nous efforçons néanmoins d’user d’arguments rationnels, avec plus ou moins de bonheur. Il est rare en effet que l’exercice entraîne l’adhésion de qui que ce soit. Ceux qui croient blanc s’agrègent entre eux sans qu’il soit besoin de les persuader, ceux qui croient noir font de même, et l’on ne passe qu’exceptionnellement d’un groupe à l’autre tant la question de la préférence pour blanc ou pour noir relève davantage de facteurs irrationnels que de la seule analyse ou de l’examen des faits.

La présente controverse sur les vaccins contre le Covid en fournit une excellente illustration. Les vaccinés font confiance à la science, à l’intelligence, à l’ingéniosité humaine ; les « antivax » s’en méfient et se demandent à qui le crime profite. Les uns et les autres en disputent abondamment, échangent articles, études et chiffres, et finissent par s’époumoner mutuellement, alors que leurs logiques ne sont tout simplement pas conciliables. Leurs présupposés ne sont pas les mêmes, ni leur degré d’insouciance, de préoccupation, d’inquiétude, ou de paranoïa.

Même au sein des familles, on se fracture sur le sujet presque aussi nettement et violemment qu’on l’avait fait autrefois au moment de l’affaire Dreyfus. Peu importe que personne ne sache réellement de quoi il retourne : le débat sert d’exutoire aux angoisses, de déversoir aux aigreurs, de défouloir aux antipathies.

© Caran d’Ache

 

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