mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Ils se ressemblaient beaucoup. Même forme de nez, mêmes lèvres charnues, même contour de visage, même silhouette élégante et osseuse. Il a flashé sur elle. Puis Mick Jagger a épousé Bianca.

C’était il y a cinquante ans. Marianne Faithfull noya son chagrin dans les vodkas-martinis et le valium, et nota : « Mick s’est épousé lui-même ».

Cela faisait deux mariages en un. Bianca dira plus tard : « Mon mariage a pris fin jour de notre mariage ». L’autre dure sans doute encore.

Toutes les œuvres de Picasso ne sont pas au musée. Il dessinait aussi sur le sable. La mer effaçait bientôt ces lignes précieuses et éphémères. Ou si ce n’était la mer, c’était le vent qui s’en chargeait, ou les pas des passants. Quelques heures suffisaient pour qu’elles disparaissent.

Elles ressemblaient à nos vies.

Pour poursuivre la réflexion sur les « actifs » et les « oisifs » (et je m’arrêterai là pour cette semaine), je rappelle qu’au départ il y a l’otium et le negotium, et que l’otium précède le neg-otium, de même que le jardin d’Eden précède la chute.

C’est le drame de notre époque moderne que le negotium y précède l’otium, et qu’on n’attribue de valeur qu’à ce qui se transforme en argent. Comme le note Stevenson dans l’ouvrage cité hier : « Aujourd’hui chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. »

De cette inversion procèdent nombre des maux dont nous souffrons. Nous en oublions que tout ce qui nous comble et en même temps nous élève — l’art, la poésie, la musique, l’intelligence, le savoir —, relève de l’ « oisiveté créatrice », qui correspond exactement chez les Anciens au domaine des Muses. Fréquenter les Muses (jusqu’à s’amuser, à musarder…), voilà d’où découlent les joies de l’esprit et une bonne part de celles des sens.

Mon billet d’hier sur l’injonction à agir a suscité un certain nombre de réactions plus ou moins indignées, et je constate qu’il est décidément bien difficile, dans nos contrées, de s’affranchir d’une idéologie de l’action que nous avons intériorisée depuis notre plus jeune âge.

Dans cette affaire, je me contentais juste de dire que selon moi nombre d’actions (une majorité) ne servent à rien sinon à provoquer du désordre, et relèvent de notre incapacité à demeurer tranquillement au repos. Je n’ai jamais cherché à prétendre qu’agir est inutile en soi, mais j’affirme que faire de l’action la valeur suprême n’a pas plus de sens que d’ériger l’apathie en principe.

Bref, je me trouve exactement dans la même disposition d’esprit que Robert-Louis Stevenson quand il écrit, dans son Apologie des oisifs :
« Il est certain qu’il existe beaucoup d’arguments judicieux en faveur du zèle, mais il y en a aussi beaucoup contre, et c’est précisément ceux-là que j’entends présenter ici. Exposer un argument ne signifie pas se montrer sourd à tous les autres, et le fait qu’un homme ait publié ses voyages dans le Monténégro n’exclut pas qu’il ait pu visiter Richmond. »

Un de mes correspondants me fait part de l’opinion suivante : « Je préfère ceux qui agissent imparfaitement à ceux qui ne font rien parfaitement ». Eh bien, je ne la partage pas. Cet agir imparfaitement m’inquiète. Agir n’est pas une fin en soi. On agit en réalité moins souvent pour améliorer une situation que pour satisfaire sa bonne conscience ou assouvir sa propre inquiétude.

« Heureusement que j’ai fait ceci (ou cela) » est une phrase dans laquelle j’entends d’abord que celui qui la prononce a besoin de se rassurer. Pour évaluer le mérite de son intervention, il faut attendre d’en voir les effets. Il se peut qu’il y en ait de positifs, il se peut aussi qu’ils se révèlent néfastes. Les intentions peuvent être bonnes et les actes dommageables, surtout s’ils sont imparfaits.

Primum non nocere : la règle d’Hippocrate devrait aussi s’étendre au corps social.

La poétesse syrienne Maram Al-Masri a écrit sur la vieillesse ces mots qui me touchent :

« Elle m’a dit qu’elle viendrait, quand ? Je ne sais pas. Pourtant, elle viendra, c’est certain. Mais d’abord, il faudra qu’elle m’ôte l’éclat de mes yeux, la fraîcheur de ma peau, la plénitude de mes seins, l’humidité de mes passages, la brillance de mes cheveux. Elle devra me priver de l’envie de courir, de danser, de dénuder mes bras, de me regarder dans les miroirs (…)* »

Bouleversante « humidité des passages »… Inventaire des lieux et désirs intimes d’une femme où se joue une lutte perdue d’avance. La vieillesse est une corrosion. Le miracle d’un corps sain, beau et fonctionnel se dissout par paliers. Des douleurs apparaissent, des flaccidités, des sécheresses, des ankyloses. Moi-même, dans le silence de mon lit, ou dans mon souffle raccourci de marcheur, je la sens qui ça et là me ronge. De mois en mois, si je suis attentif, je peux en mesurer les progrès. Elle gagne, et l’on n’y peut rien.

Et la tête, que fait la tête ? Elle est en retard, elle ne s’y voit pas encore, elle se croit toujours jeune et dit au corps allez, remue-toi donc, ne renonce à rien. Ou bien elle est corrodée elle aussi, attention réduite, réactions ralenties, pensées enkystées, mémoire que désagrège par petites plaques l’acide méthodique du temps.

Voyez comme je suis. Dans notre maison d’Amou, je prends ma douche dans la douche extérieure, même en hiver s’il ne fait pas trop froid ; puis me postant sur la terrasse devant la baie vitrée derrière laquelle elle prend son petit déjeuner, je me mets à danser tout nu dans la fraîcheur du matin, à soixante sept ans je me déhanche, je fais l’hélicoptère avec ma queue, et elle, elle pose son bol et m’applaudit en riant.

Il va de soi qu’aujourd’hui, pas de photo.

La semaine dernière, la société Plas & Partners a cessé d’exister. Elle avait été créée pour une durée de 99 ans. Elle est morte à vingt ans. Liquidée.

Nous l’avions créée Claudine et moi en 2001. Elle s’est rapidement spécialisée dans l’édition et la production musicales. Grâce à elle mes disques ont été produits et mes chansons diffusées. Elle était le vecteur juridique et économique de mon activité de chanteur. Sa dissolution me touche plus que je ne m’y attendais.

Plas & Partners avait vingt cinq actionnaires : vingt-cinq amis et amies qui ont participé avec nous à cette entreprise. Ils n’y ont pas gagné d’argent, ils en ont perdu. Certes, ils étaient tous conscients du fait que débuter, comme je l’ai fait, une carrière artistique à cinquante ans était très périlleux ; il n’empêche que je m’en suis parfois voulu de les avoir entraînés là-dedans. Cependant la manière dont ils ont tous réagi à la nouvelle a été extraordinaire. Rien que des mots de remerciements pour mes chansons et d’admiration pour avoir osé la liberté d’une telle aventure. Cela m’a mis du baume au cœur.

Parmi ces compagnons qui m’ont permis de tracer ma route, il y avait le philosophe Michel Serres, décédé en juin 2019, associé discret mais soutien ardent. Dans les moments de doute, ces dernières années, quand il est devenu évident que la société était condamnée, je me remémorais ce qu’il avait déclaré un jour de 2007 sur France-Musique, dans une émission où il avait carte blanche et qu’il avait conclue par ma chanson Où va le monde :


« Arbon est un chanteur-poète que j’admire beaucoup, parce qu’il renoue à la fois avec la langue française, la poésie, la musique elle-même, et d’une certaine manière l’intelligence. Les chansons d’Arbon sont intelligentes, fines, légères, secrètes, un peu comme la musique de Couperin, un peu comme du La Fontaine, un peu comme la poésie de Brassens. Et renouer avec cette tradition, avec une légèreté et une fraîcheur contemporaines, est d’une certaine manière un chef d’œuvre. Et vraiment, j’admire Arbon pour ça. »

Le compliment était excessif, mais il me permet de penser que l’aventure n’était pas tout-à-fait vaine, et qu’il y avait quelque fondement à la tenter.

Si l’on me parle de la vie en général, et de la manière de la traverser le plus heureusement possible, je cite volontiers la phrase de saint Augustin : « le bonheur c’est désirer ce qu’on a ». Mais souvent on comprend : se contenter de ce qu’on a. Or se contenter évite simplement d’être malheureux, dans la mesure où vouloir ce qu’on n’a pas, ou ce qu’on n’a plus, expose à la frustration du manque, ou à l’enfer des regrets.

Saint Augustin dit tout autre chose. Il dit qu’il faut faire coïncider ce qu’on désire avec ce qu’on a : faire se superposer ces deux ensembles qui chez la plupart des gens se recoupent assez peu. Vivre de telle sorte que ce qu’on a ne cesse jamais à nos yeux d’être beau, bon, précieux, désirable donc, et en avoir toujours conscience.

© décopositive

C’est essentiellement une question de focale. On grossit en général ce qui nous manque, et on voit en petit ce qui nous est offert. Or nous avons beaucoup plus que nous croyons : la vie, l’air qu’on respire, le ciel, le soleil, le vent, les fleurs, les arbres, l’amour d’une mère ou celui d’un enfant, tout ce que prodigue la nature et qu’il suffit de regarder. A la plupart d’entre nous, tout cela est donné.

Mais le bonheur nous échappe. Nous ignorons l’art de maintenir la tension du désir vis-à-vis de choses simples. Nous cessons de les voir. D’autres envies nous encombrent, comme des parasites, et nous avons le défaut de vouloir ce qui nous fait défaut.

Tout évolue, tout se renouvelle. Elle n’a probablement pas reçu la bénédiction de Moulinsart, mais la collection 2021 de jurons tendance Covid du capitaine Haddock est assez réussie à mon goût.

(Sur le sujet de la contagion, on se réfèrera encore à Hergé. Sur les jurons de Haddock, au Haddock illustré d’Albert Algoud. Et sur Hergé et Tintin, on se reportera entre autres, mais de préférence, au Petit éloge de Tintin de Jacques Langlois.)

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