mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Par le jeu de la précession des équinoxes, l’étoile polaire, qui apparait pourtant comme un point fixe autour duquel la nuit tout le ciel semble tourner, ne tient pas beaucoup plus en place que les autres. « Etoile polaire » est d’ailleurs plus un titre qu’un nom : celui qu’obtient l’étoile qui se trouve le mieux alignée avec l’axe de rotation de la Terre. C’est Alpha de la Petite Ourse qui tient en ce moment la « pole position » pour l’hémisphère Nord, mais ça ne durera pas au-delà de l’année 3100. Une autre viendra l’occuper, Gamma de Céphée, moins brillante que la précédente, puis Iota de Céphée, puis, vers l’an 14000, Vega de la Lyre, et ainsi de suite, si bien que contrairement à ce que pourraient penser les amateurs de compétition automobile, la pole position véritable, celle du ciel, s’obtient au terme d’une course de relais de très longue haleine dont tous les vainqueurs ont été calculés à l’avance.

Je modifie un contrat d’assurance associé à l’achat d’un nouveau smartphone. Ça ne peut pas se faire en ligne. Il faut appeler un numéro de téléphone. Une attente, bien sûr, mais raisonnable. Puis une voix d’homme jeune me répond.

J’annonce la référence du contrat — GL74KN2 — il l’entre dans son système, et m’annonce triomphalement : « Vous êtes Monsieur Jean-Pierre Arbon ! Vous avez acheté ce produit le 5 octobre à 16h32 à la FNAC Ternes. Le montant qui vous a été facturé est de cinq cent quatre vingt neuf euros et quatre-vingt neuf centimes, montant que vous avez réglé le même jour par carte bancaire. Le produit vous a été livré le 21, et votre assurance Premium Super plus intégrale a été activée conformément aux documents qui vous ont été communiqués au moment de votre achat… »

Pas moyen d’en placer une. Mais sa tirade se termine. — Que puis-je faire pour vous Monsieur Arbon ? — Résilier la formule Premium Super plus intégrale que je n’ai jamais demandée et me mettre la couverture standard qui est trois fois moins chère.

Je m’attends à cinq minutes de résistance commerciale, mais il répond sans hésiter : — Excellent choix, Monsieur Arbon ! La couverture standard est amplement suffisante. Je procède tout de suite à la modification et vous la notifie par e-mail sur le champ. La première mensualité vous sera débitée le 25 novembre. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? — Non. — Alors je vous remercie très vivement de votre appel. Ce fut un infini plaisir de vous avoir en ligne, Monsieur Arbon.

Infini plaisir… J’ai cru déceler une trace d’exagération dans ces derniers mots.

La Terre est une grosse toupie, qui tourne très vite sur elle-même tout en oscillant très lentement sur son axe. Comme nous nous tenons à sa surface quand nous regardons le ciel, les étoiles, à cause de cette oscillation, ne restent pas exactement à la même place d’une année sur l’autre. Le ciel bouge. En un siècle, il s’est décalé d’1 degré 23 minutes d’angle. C’est ce qu’on nomme joliment la précession des équinoxes. Il faudra 26000 ans * pour qu’il reprenne la même position.

Lorsque j’étais plus jeune, ce phénomène me laissait rêveur. Non pas sa réalité astronomique, que j’appréhendais mal, mais les associations d’idées que son nom évoquait. J’assimilais précession et procession. Je voyais les équinoxes comme une file infinie de longues dames évanescentes. Cependant, au lieu qu’elles se suivent, elles se précédaient les unes les autres, de sorte que tous les six mois, celle qui arrivait en dernier se plaçait en tête, tournant le dos à ses sœurs, pour s’insérer dans un ballet cosmique où toutes, simultanément, sur un pas ressemblant au moonwalk, reculaient en donnant l’impression d’avancer. Leurs robes étaient taillées dans des aurores boréales, et elles glissaient ainsi, belles et mystérieuses, sur fond nocturne, comme des fées.



* Nombre de siècles pour une rotation complète : 360°/1°23’ = 260 environ

Il s’appelait François Darracq, était natif d’Amou, et avait fait ce qu’on appelait autrefois une « jolie réussite » en transformant un petit hôtel-restaurant de Dax en centre thermal. Les Thermes de l’Avenue, tel était le nom de l’établissement. Il y accueillait les curistes venus soigner leurs rhumatismes. Après en avoir assuré la gérance pendant des années, il en était devenu le propriétaire, ayant d’abord racheté le fonds, puis les murs.

Cependant, il avait toujours gardé un grand attachement pour son village, et y retournait aussi souvent qu’il le pouvait pour y retrouver ses amis. Il n’y ratait jamais non plus une course landaise dont il était grand amateur.

À la fin de sa vie, revenu à Amou pour assister à l’une d’elles, mais fortement handicapé par une arthrose douloureuse, et boitant bas, il monte une dernière fois les marches des arènes cramponné à la rampe d’un côté, de l’autre au bras de son ami Emile. Et celui-ci lui murmure : — Tu sais que tu la fous mal, pour un propriétaire d’établissement thermal…

(Je remercie Dédée Basque pour cette anecdote)

Il y aura cinq ans demain que Papa est mort. (Et cent ans aujourd’hui que Brassens est né).

Qu’est-ce que ça me fait, au fond, ces anniversaires ? Je n’en ai pas besoin pour penser aux chers disparus. C’est juste un rituel chronologique, un chiffre nouveau qui s’affiche au compteur, un tour de manège céleste de plus.

Parfois je vois la course circulaire de la Terre autour du soleil comme un jeu cruel, nous sommes accrochés au sol, nous résistons à la force centrifuge grâce à notre capital santé et à une part de chance, mais chaque année une soixantaine de millions d’entre nous sont éjectés du vaisseau, et s’enfoncent sans retour dans le noir sidéral.

À quelle vitesse s’éloignent les âmes ? Nul ne sait. Mais l’anniversaire d’un décès est le jour où l’on repasse astronomiquement à l’endroit où le défunt a disparu. Le ciel présente le même alignement d’étoiles. Alors on lève la tête, on contemple l’espace vide, on va même jusqu’à scruter mentalement un espace au-delà de l’espace, en songeant : c’est par là, peut-être, qu’il ou elle est partie.

Puis montent les souvenirs.

Quand nous nous endormons le soir, et quand nous nous réveillons le matin, nous nous tenons serrés dans les bras l’un de l’autre, pendant de longues minutes, une heure parfois. Elle murmure à mon oreille « c’est un avant-goût du paradis », et je lui réponds « c’est le paradis ».

Ce faisant je bouscule un postulat auquel elle tient beaucoup, selon lequel rien ne peut égaler le Ciel. Mais sa protestation ne va guère plus loin qu’un petit mouvement de tête ou de bassin. L’au-delà n’a pas le monopole de la béatitude, nous en faisons l’expérience chaque jour.

Alors laissons les morts embrasser les morts, et croquons avec délices dans nos lèvres de vivants.

Puisque j’en suis à revenir sur mes articles de la semaine dernière, je reviens également sur celui où il était question de poux, pour livrer cette information capitale que j’ignorais jusqu’à hier : « doté de deux paires de testicules, le pou mâle est un amant infatigable, qui peut féconder dix-huit femelles à la suite sans repos* ».

Une telle découverte suscite chez moi une sincère admiration : pour le pou mâle, d’abord, devant la performance duquel je m’incline ; et pour le chercheur ou la chercheuse qui a réussi à procéder à ce double comptage. C’est comme étudier le sperme de frelon : comme il doit être exaltant de se consacrer à de tels travaux !

Et puis, j’ai également une pensée pour l’hypothétique dix-neuvième femelle, que j’imagine déçue, ou soulagée, c’est selon.

 * https://www.pouxit.fr/cycle-de-vie-des-poux

Il a été question la semaine dernière dans ce blog de portes et de démons. Je n’ai pas fait le lien entre ceux-ci et celles-là, mais mon ami Michel Béra s’en est chargé en remarquant sur fb : — Et le démon de Maxwell dans tout cela ?

Disons-le tout net : le démon de Maxwell est un mauvais esprit. Imaginé par le physicien James Maxwell (1831-1879), il a pour mission de garder une porte mais s’est mis en tête de contredire le second principe de la thermodynamique, qui décrit l’entropie (laquelle stipule schématiquement que l’ordre demande davantage d’énergie que le désordre, et que si un verre se casse, il ne faut pas compter qu’il se réparera spontanément).

Où cette porte se trouve-t-elle ? Entre deux pièces qui contiennent le même gaz mais à deux températures différentes (la température d’un gaz traduit l’état d’agitation de ses molécules). Et que fait le démon ? Il laisse passer les molécules les moins agitées de la pièce contenant du gaz chaud vers la pièce froide, et inversement fait entrer les plus agitées du gaz froid dans la pièce chaude. Si bien qu’en entrouvrant ainsi sélectivement cette porte, au lieu que la température des deux pièces s’uniformise, la chaude devient plus chaude encore, et la froide se refroidit.

Pour les physiciens, c’est l’équivalent de remonter le temps. C’est évidemment contre nature, mais n’est-ce pas là ce que recherche un démon ? On a mis quatre-vingts ans à expliquer en quoi cette expérience de pensée conçue pour contredire l’entropie était finalement compatible avec elle. N’y ayant rien compris, je me garderai bien d’en exposer les raisons. Je sais juste que le secret tient pour l’essentiel dans une formule I = K log P qui définit l’entropie de l’information, dont je me contenterai de remarquer qu’elle est construite sur un logarithme, ce qui suffit à mes yeux pour établir une parenté évidente entre le démon de Maxwell et ceux que poursuivait Neper.

Au commencement de sa vie sociale, Georges Fourest, qui avait un diplôme d’avocat mais n’exerçait pas sa profession, faisait figurer sur ses cartes de visite la mention : « avocat loin de la Cour d’appel ». Puis, sur le tard, il en avait adopté une autre, plus radicale et plus explicite : « oisif ».

Pour ma part, si je décidais aujourd’hui de me faire refaire des cartes de visite, je crois que je suivrais son exemple. Retraité ? C’est commun et ça ne dit pas grand chose. Chanteur ? Je ne le suis presque plus. Tandis que « oisif », au sens de La Bruyère, voilà sans doute ce qui me définit le mieux.

Une personne très chère à mon cœur a embrassé quelqu’un qui se trouvait avoir des poux. Quand elle l’a appris, le lendemain, elle s’est mise à se gratter la tête. Puis elle s’est écriée : — Je viens d’en voir un, là, dans mes cheveux. — Comment était-il ? ai-je demandé. — Il avait des ailes. — Des ailes ? Mais les poux n’ont pas d’ailes… — Celui-ci en avait. — Alors c’était un ange-pou…

Passé notre éclat de rire, je me suis demandé si les anges-poux avaient été correctement dénombrés par Neper.

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