mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Bashô (1644-1694) conte dans Le chemin étroit vers les contrées du Nord que Fujiwara-no-Sanekata, poète et général de la garde impériale japonaise, est mort en l’an 998 en tombant de cheval. Il dit que le cavalier venait de passer devant un sanctuaire consacré aux dieux du Voyage sans mettre pied à terre, que c’était un blasphème et que la chute fut son châtiment.

Ainsi croit-on volontiers à la punition divine. Il serait bien sûr plus rationnel de penser que sa chute ait été le fait du hasard, que par exemple sa monture ait buté sur une pierre et qu’il soit mort comme meurent des millions d’hommes depuis la nuit des temps, par accident. Mais cela ne satisfait pas notre imagination. Nous préférerons toujours le merveilleux à la banalité.

D’ailleurs, on raconte aussi que le fantôme de Sanekata apparaît depuis, certains soirs, sous un pont, et qu’il est en colère.

Lorsque après les mois d’hiver j’utilise à nouveau la douche extérieure de la maison, je la trouve envahie d’araignées. Autrefois je prenais un balai et les chassais. Plus maintenant. J’ouvre la porte, je passe un coup de jet sur le caillebotis, j’attends quelques instants que celles qui ont accroché leur toile sur le porte-savon ou les robinets sortent ou se déplacent, puis je me glisse sous la pomme en fichant la paix à toutes celles qui sont au plafond. J’ai plaisir à cohabiter avec elles.

Je me souviens qu’il y a une trentaine d’années, je m’étais rendu, en Bourgogne, dans un château qui avait appartenu à Balthus, et où vivait encore l’ancienne muse et compagne du peintre. Elle y séjournait dans la pénombre, n’entrouvrant qu’à peine rideaux et volets. Des toiles d’araignées pendaient de partout. — Il n’y a pas de meilleure façon de se préserver des mouches, disait-elle. L’araignée est l’insecticide le plus naturel qui soit.

Un poème de Rabindranath Tagore (envoyé à mon attention par ma cousine Isabelle) traduit mieux que je ne saurais le faire moi-même une humeur et des pensées qui m’envahissent souvent, et spécialement depuis hier.


Mes mots cesseront un jour de fleurir parmi l’espace (…)
Mes oreilles n’entendront plus les messages mystérieux de la nuit,

Et mon cœur ne viendra plus en hâte au fougueux appel du soleil levant

Il faudra que je prenne fin

Avec mon dernier regard

Avec ma dernière parole

Ainsi le désir de vivre est une grande vérité,

Et l’adieu absolu, une autre grande vérité.

Pourtant doit se produire entre eux une harmonie

Sinon la création n’aurait pu supporter si longtemps souriante

L’énormité de la fraude

Harmonie des contraires. Sourire de tristesse. Murmure amoureux de la terre. Mourir au printemps.

Aujourd’hui, il y a un an que Maman est morte.

Je devrais plutôt écrire : s’est éteinte, tant la petite flamme de sa vie était devenue faible et fragile.

Je n’étais pas auprès d’elle. Je ne l’ai pas accompagnée dans ses derniers instants. J’aurais dû braver le confinement. Je sais bien qu’on fait toujours seul le voyage, mais au moins j’aurais été sur le quai pour lui dire au-revoir. Peut-être.

Au moment où elle s’éteignait, j’étais à Amou, je marchais dans les champs. Je faisais le tour de ce pré qu’on appelle le Treitis. Il était couvert de plantain, une herbe vivace qui résiste au piétinement. Le printemps triomphait. J’ai pris sans savoir pourquoi cette photo presque abstraite. C’était une heure avant qu’elle ne ferme les yeux.

Quelque chose dans la mort de Maman devait depuis toujours s’accorder au printemps.

Dernier printemps

Je ne fais qu’effleurer. Je butine. On me croit cultivé : je cite des auteurs dont je n’ai lu qu’une phrase. J’en savoure un moment le goût, puis la laisse. Je ne la ronge pas jusqu’à l’os, il me faudrait un esprit philosophique dont je suis dépourvu.

Les idées ne m’intéressent pas beaucoup, moins encore mises en système. Cela ne m’empêche pas d’admirer ceux qui sont capables d’en produire et de les articuler. Montrez-moi un de ces brillants virtuoses de la pensée, je le regarderai comme un enfant regarde un jongleur, au cirque : bouche bée, yeux écarquillés devant des balles qui volent et des cerceaux qui tournent. Et comme l’enfant, je croirai pour un instant que le monde entier orbite entre les mains de l’artiste.

Mais cela ne durera que le temps bref où s’y fixera mon attention. L’instant d’après, mes yeux seront partis scruter la pénombre du chapiteau, les agrès qui y pendent dans l’attente d’un numéro à venir, les visages des spectateurs assemblés autour de moi, la peinture écaillée de la chaise sur laquelle je suis assis, et je verrais bien que non, le mystère du monde n’est pas, ne sera jamais, épuisé par quelques balles, aussi habilement lancées soient-elles.

C’est bien triste, mais pour la deuxième année consécutive cette [*****] de Covid nous contraint à renoncer à organiser notre festival Chansons & Mots d’Amou.

On trouvera ci-dessous le texte du communiqué de presse que nous diffusons aujourd’hui. Les raisons de cette décision y sont exposées brièvement et aussi calmement que possible.

L’association Chansons & Mots d’Amou a le regret d’annoncer qu’elle n’est pas en mesure d’organiser l’édition 2021 de son festival (prévue du 6 au 8 août).

Malgré la déclaration du ministère de la Culture, qui nous avait donné espoir en indiquant que les festivals accueillant moins de 5000 personnes et se déroulant en plein air pourraient avoir lieu cet été, il apparait, après concertation avec la commune, le département, la région et la préfecture, que les contraintes sanitaires liées à l’épidémie de Covid (distanciation physique, contrôle et gestion des files d’attente, impossibilité en pratique d’une vraie restauration pour le public et les artistes, suppression de la buvette, absence de solution de repli en cas d’alerte météo) ne sont pas compatibles avec la tenue de l’événement dans un lieu comme les arènes d’Amou et la Técouère.

Ces contraintes, qui plus est, entrainent mécaniquement une réduction des prévisions de recettes (division de la jauge par deux donc baisse de la billetterie d’autant), alors même que le financement du festival était déjà cette année fragilisé par la suppression de la subvention de l’Adami et par la perte de plusieurs sponsors locaux très affectés par la grippe aviaire.

L’équilibre économique s’avère ainsi impossible à trouver. Comme de surcroît les contraintes d’organisation et d’accueil des artistes et du public ne sont pas compatibles avec l’exigence de qualité, de convivialité et de mise en valeur de l’art de vivre de la Chalosse qui sont au cœur de notre festival, il n’y a pas d’autre option que de renoncer.

Deux années sans festival, c’est un coup très dur pour notre association et ses bénévoles, pour les artistes et les équipes, les prestataires, les partenaires et pour notre public fidèle ; nous sommes très tristes de cette situation. Mais cette décision, approuvée par notre bureau unanime, est la seule qui nous permet de préserver le futur.

Je me surprends parfois à être d’une humeur aigre-douce. Quelques années s’étendent devant moi. Quelques, c’est-à-dire plus beaucoup. À quoi vais-je les occuper ?

— À jouir du présent ! ai-je tendance à répondre. Mais qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? Bien sûr le parfum des fleurs, bien sûr le chant des oiseaux, bien sûr l’amour de ma femme et l’amitié de mon fils. Bien sûr. L’essentiel est là. Mais je suis un occidental, pas un oriental. Je ne maîtrise pas — pas encore — l’art suprême du détachement, de l’oubli de soi, de la contemplation, du présent et rien d’autre, de la fusion dans le grand Tout. Je vois bien que c’est ce vers quoi il faut tendre, et je m’en approche sans doute plus que la plupart de mes congénères, mais je n’y suis pas.

Ma légèreté pèse encore son poids. J’ai besoin d’une tige sur laquelle enrouler mes jours.

C’étaient des grues. Il y en avait peut-être une centaine. Elles tournoyaient au-dessus de la maison en trompettant bruyamment, à la recherche de courants ascendants qui leur permettraient de poursuivre leur course.

Elles ont tourné ainsi, pendant plusieurs minutes, dans un ballet très sonore qui avait quelque chose de majestueux et en même temps de gauche : de la force sans harmonie dans leur cri ; de la beauté sans élégance dans leur vol. Leur présence stationnaire et brouillonne, sur fond de ciel gris, a mis dans mon humeur une pointe d’inquiétude.

Puis sans qu’on ait distingué le signal ni celle qui l’avait donné, elles se sont remises en formation, une figure plus lâche et moins géométrique que celle des oies, et ont repris leur périple vers le nord.

 

Elle a vingt ans et a passé le contrôle technique avec brio. (Elle était le cadeau que mon père s’était fait pour ses quatre-vingts ans.) « Avec ce genre de voiture, on n’a pas de soucis » a dit le technicien.

Dans le garage, elle dort à côté de sa grande sœur, qui a dix ans de plus qu’elle (Papa aimait se faire plaisir à chaque passage de décennie), et se porte très bien elle aussi, au point que lors de son dernier contrôle, le technicien m’avait dit : — Et celle-là, vous ne voudriez pas la vendre, par hasard ?

Je m’en souviens comme de la meilleure odeur du monde : celle du crâne de mon fils bébé. J’y laissais trainer mon nez, je humais ses cheveux, sa peau, à la recherche de notes délicieuses de lait un peu aigre et de musc enfantin.

Elle avait quelque chose d’addictif, de chaud, d’étourdissant, d’infiniment tendre. La fragilité qu’elle exprimait me faisait me sentir fort, protecteur, responsable, et jamais je ne me suis senti plus accompli en tant qu’homme que dans la désarmante évidence de ce contact si doux.

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