mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Quand je suis dans la nuit, ma bergère, c’est toi
Quand le lilas embaume, le vent du soir, c’est toi
Quand le monde se tait, la mélodie, c’est toi
Quand le temps nous emporte, le voyage, c’est toi

Bon anniversaire mon amour.

Ai-je déjà parlé d’Olaf, le chien qu’Augustin a adopté à la suite de la mort de Balou ? C’est un malinois de quatre ans qui, à ce que l’on en sait, est né à Marseille, serait issu d’une lignée élevée en Turquie, et a eu pour premiers maîtres un couple en proie à des violences conjugales. Olaf étant intervenu un jour pour défendre sa maîtresse, l’homme s’en est débarrassé le lendemain. On ignore comment il est arrivé dans une famille de Dax, avec qui il vivait en appartement. Mais sa présence s’étant avérée trop encombrante, ces gens ont dû passer une annonce pour s’en séparer. C’est Augustin qui a répondu.

Olaf s’est très bien habitué à Amou (mais quel chien n’y serait pas heureux ?) Avec ses trente-trois kilos, c’est un excellent chien de garde, quoiqu’il fasse preuve d’un zèle parfois excessif à l’égard des deux roues. Il adore courir, sauter, nager. Depuis quelque temps, il s’est improvisé chasseur de taupes. Il arpente la pelouse la truffe dans l’herbe, marque l’arrêt, creuse furieusement avec ses pattes, fait deux ou trois bonds sur place, replonge le museau dans la terre, renifle, éternue, et reprend son manège un peu plus loin, sempiternellement bredouille, mais pas découragé pour autant.

Avec les taupes d’un côté et lui de l’autre, notre gazon commence à ressembler à Verdun.

Le saule a recouvert le camélia.
Le cèdre est envahi par les ronces.
Le petit bois d’acacias s’est lancé à l’assaut des montagnes.

Quarante ans ont passé.

Dans le pré en pente, le gingko, maigre et frêle, se tient comme un adolescent qui ne veut pas grandir.

Il y a l’âge qui se mesure objectivement par un nombre d’années, et celui qu’on pense avoir dans sa tête. Un ami, après avoir lu mon billet d’hier, me confiait que son père, à quatre vingts ans passés, ne se regardait jamais dans la glace sans se demander : « Mais qu’est-ce qu’un gamin comme toi fait dans un corps comme celui-ci ? »

Il se trouve que, comme beaucoup de gens, je pense ce soir à Jean-Paul Belmondo, et que quelque chose me dit qu’il s’est lui aussi posé la question plus d’une fois.

Alors voici peut-être simplement ce qui se passe à la fin, quand le décalage devient si grand et pendant si longtemps que la cohabitation n’est plus possible : le gamin finit par fuguer, et on appelle ça la mort.

J’ai repris en cette rentrée mes cours à Sciences Po avec un plaisir intact. Les étudiants étaient délicieux : intelligents, ouverts, attentifs, gais. Dans mes groupes, une majorité de filles cette année. Toutes et tous nés en 2003.

C’est ça qui m’a fait un choc : j’avais cinquante ans de plus qu’eux ! Un demi-siècle incontestable, et pourtant difficile à croire… Et puis, amical, Aragon est venu murmurer quelques vers à mes oreilles :

Laisse là tes regrets vieil homme et ta jeunesse
Dimanche ou pas impatients dès le lundi
D’autres adolescents ouvrent le paradis
Ils ont cette splendeur des choses qui renaissent
Ne reconnais-tu pas ta propre mélodie *

Si, je la reconnais, leur mélodie, ma mélodie, et je la fredonne toujours, mezzo voce : c’est celle de l’étonnement, de l’innocence, de la découverte des autres et de soi-même, c’est l’air de l’enfance qui ne meurt jamais, l’air des pourquoi, l’air des réponses qu’on cherche et qui se dérobent, la ritournelle existentielle, celle qui fait sourire ou pleurer, et celle qui fait qu’aussi vieux qu’on devienne on reste toujours des enfants.

 

* Aragon, Madame Colette

Au fond, je ne devrais plus écrire sur l’état du monde ou sur des choses qui ne me concernent que de loin. Je devrais faire comme les peintres et les poètes chinois, me concentrer sur ce qui m’entoure et tenter de me fondre dedans. Disparaître en tant qu’individu, n’être plus qu’un morceau de nature qui vibre avec elle-même, se dépouiller de soi, d’un avant, d’un après, se connecter tout entier à l’instant, être aspiré par lui, et en lui rejoindre enfin le cœur des choses.

Suivre la voie d’un Wang Wei, être capable un jour d’hiver d’écrire « Dans le ciel froid, ça et là, des feuilles rouges », et que tout soit dit.

À quoi songent les sculpteurs ? Et ceux qui regardent l’œuvre, songent-ils autrement ?

J’ai découvert sur mon fil d’actu facebook cette « statue moderniste de la Vierge » postée par l’ami Abel G. Elle se trouve, précise-t-il, dans une localité de Sardaigne nommée Santa Teresa Gallura.

La Vierge : selon les catholiques, la femme immaculée en laquelle Dieu s’est fait chair. Celle qui enfanta, mais qu’aucun homme ne posséda jamais.

Et voyez comment cette statue nous représente ce mystère proprement incroyable de la vierge mère de Dieu : une figure consolatrice en même temps que, sur fond céleste, une impénétrable origine du monde.

C’est une petite dame qui doit avoir la cinquantaine, peut-être un peu moins. Dans la file d’attente, où chacun porte un masque à cause de l’épidémie, elle s’agite, soupire et souffle. On sent qu’elle a envie de parler.

— Ouh ! Que c’est pénible ces masques, finit-elle par dire à sa voisine, un peu plus âgée qu’elle. — En effet, répond l’autre. — Mais bon, s’agirait pas d’attraper cette cochonnerie de Covid… — En effet, répète la voisine évasivement.

Une pause, puis elle reprend : — Ah, mais qu’est-ce qu’il fait lourd aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? — Pas spécialement, non. — Il fait pas lourd ? — Non. — Ah, ben merde ! Alors, si c’est pas le Covid, je dois être en train de me choper vot’ ménopause…

 

Pour un fougueux, c’était un fougueux. Le général Lasalle (1775-1809) aimait la vie et le désordre de la guerre. Entré dans l’armée à onze ans, il avait le goût des batailles, de la mêlée, des coups d’éclat, de l’engagement, du choc des sabres, du défi héroïque à la mort. Un jour, il dit à Napoléon : « Tout hussard qui n’est pas mort à trente ans est un jean-foutre. »

De la campagne d’Italie à la campagne d’Autriche, il crève ses chevaux sous lui. Il boit, il fume, il chante, il trousse les marquises et la femme du général Berthier. On lui attribue plusieurs couplets de la chanson de Fanchon : « Elle aime à rire elle aime à boire… » Il vit comme il combat : intensément, et il sait que son temps sera court.

C’était à la bataille de Wagram. Une balle en pleine tête mit fin à son existence. Il avait eu quatre ans de « rab » par rapport l’échéance qu’il s’était fixée.

Il y a deux façons de considérer une bibliothèque personnelle. L’une est d’y voir le lieu où s’assemblent, au fil du temps, les livres qu’on a lus. L’autre est décorative : on possède des livres qu’on n’a jamais ouverts et on étale sur ses murs une culture qu’on n’a pas.

La mienne se tient entre les deux. Les miennes, devrais-je dire. Ma bibliothèque de Paris s’est mélangée à celle de Claudine. Celle d’Amou contient surtout des livres qui viennent de ma mère. Cela fait beaucoup d’ouvrages que je ne lirai jamais.

Ça ne veut pas dire pour autant que je les ignore. Je sais, la plupart, quels ils sont, je connais leur titre, j’ai souvent une idée de leur genre, de leur époque, de leur auteur. Je les vois comme autant de fleurs plus ou moins séchées qu’il m’arrive de vouloir butiner.

« Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre, sans dessein, à pièces décousues », écrivait Montaigne. Je procède comme lui. Je saisis un volume, l’ouvre sur sa première page, et si le contact est bon, je m’aventure un peu plus loin, au hasard, en quête d’une phrase qui exhalera soudain son charme, comme un parfum longtemps contenu.

Cela suffit à mon plaisir. Je lis de plus en plus rarement un livre in extenso.

Les fragments me conviennent.

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