mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

La ville d’Agen organise ce weekend les premières « Rencontres philosophiques Michel Serres », autour de cette belle idée que « le savoir rend libre ». Ce rendez-vous veut être une grande fête populaire des savoirs, et comme le premier thème retenu est celui des « cinq sens », le programme propose des conférences avec « les plus grands philosophes de l’ouïe, de la vue, du toucher, de l’odorat du goût » mais aussi des rencontres avec « leurs alter ego praticiens : musiciens, peintres, explorateurs des fonds marins, nez, chefs cuisiniers, chimistes », ainsi qu’un salon du livre mettant en avant ces matières, et des ateliers pour les enfants de 7 mois à 77 ans !

J’aurai le plaisir d’y intervenir demain samedi à 21h30 au théâtre Ducourneau pour une soirée musicale en hommage à notre philosophe, en compagnie de la cantatrice Béatrice Uria-Monzon et du pianiste Marc-Olivier Poingt, et de prêter ma voix à Michel pour la lecture de quelques textes (dont certains inédits) d’une vision et d’une beauté lyrique exceptionnelles. Je pense que ce sera un moment rare.

Qu’on se le dise !

Le programme est ici : https://rencontresmichelserresagen.com/

PS : Je profite de cet article pour annoncer qu’une journée d’étude sur les liens entre la presse jeune et l’écriture rock, organisée par ma nièce Sixtine Audebert, se tiendra mercredi 17 novembre à Montpellier. On en trouvera le détail sur ce lien : https://fb.me/e/4KDFSvNxV

Nous nous sommes retrouvés hier soir, une trentaine, à la mémoire de Charles-Henri Flammarion. C’était le premier anniversaire de sa disparition. Rien d’officiel. Une ancienne de la maison avait pris l’initiative de cette réunion dans un endroit élégant et discret, bien à l’image de celui qui nous rassemblait.

C’est étonnant que cet homme si réservé, parfois même si fuyant, ait laissé une trace si intense. Sophie Berlin, Adam Biro, Marion Mazauric, Gilles Haeri ont successivement évoqué sa mémoire au cours de quatre prises de parole brèves et justes. Son intelligence, son élégance, sa parfaite connaissance du métier et de sa maison, sa discrétion, son regard, son écoute, ses silences : ce n’étaient pas des panégyriques, c’était la vérité. De ce mélange de finesse et de réserve se dégageait un charme fou.

Charles-Henri aurait été bien étonné de l’entendre, mais lui qui était timide, qui fuyait les mondanités, qui pouvait paraître si froid et qui si souvent se cachait, était au fond un très grand séducteur. Il ressortait des échanges d’hier qu’à presque toutes les personnes qui ont travaillé avec lui, il a inspiré non seulement du respect et de l’admiration, mais aussi de la tendresse, et finalement une forme d’amour.

Il a mon âge. Sa vieille mère est encore en vie. Il est allé lui rendre visite.

— Bonjour Maman.
— Euh… Bonjour…
— C’est moi, C !
— Ah, oui, C., bien sûr… C… Comment vas-tu ?
— Moi, je vais bien. Et toi, dis-moi ?
— Oh, moi, tu sais… Ça va ça vient… Parlons plutôt de toi. Tes enfants… Ta mère… Comment va-t-elle, ta mère ?

Paul Valéry était incontestablement un amateur d’épithètes rares. Dans ses jeunes années il faisait volontiers étalage de son vocabulaire. A dix-neuf ans, dans une lettre (à Gustave Fourment), il parle de la « splendeur smaragdine » des poèmes de Pierre Louÿs ; dans une autre (adressée à André Gide) il écrit : « J’ai le cerveau plein de ces vents et de ces coruscantes vagues qui hennissent ».

C’est maniéré, affecté, et à la vérité, même une fois qu’on a consulté le dictionnaire, ça ne veut pas dire grand chose, si ce n’est regardez comme j’écris bien. Pour reprendre une de ses propres images, il écrivait alors « en Moi dièse » et non en Moi naturel.

Heureusement cela n’a pas empêché cet homme d’énoncer plus tard des choses d’une intelligence rare, et qui ne manquaient pas parfois d’autodérision, comme ce constat qu’un écrivain « peut toujours simuler la profondeur par un arrangement et une incohérence de mots qui donnent le change. On croit réfléchir au sens, tandis qu’on se borne à le chercher. » Ou encore celle-ci, que j’ai déjà citée, que j’adore, et qui pourrait servir d’exergue à ce blog : « L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau de branche en branche. L’essentiel est de ne point se sentir ferme sur aucune ».

(Je note que, tout à la célébration d’un autre Sétois, nous en avons collectivement oublié la semaine dernière d’honorer la mémoire de Valéry, dont c’était le 30 octobre le cent-cinquantenaire de la naissance.)

Les Illusions perdues (nous sommes allés voir le film, que j’ai trouvé très bon) est un roman que Balzac a commencé à écrire en 1836. Il conte les aventures de Lucien de Rubempré, jeune et ambitieux poète provincial (il est d’Angoulême) parti à la conquête de Paris.

Or Paris est une ville qui de tout temps a attiré à elle des hommes et des femmes de tous les coins du pays. Par conséquent, qui étaient alors les Parisiens ? Pour une bonne part des provinciaux de première ou deuxième génération.

Par une curieuse coïncidence, j’avais eu l’occasion deux jours auparavant de lire la reproduction d’une chronique parue le 29 septembre de cette même année 1836, sous le titre « Courrier de Paris », dans un journal qui s’appelait la Presse. Et qu’y lisait-on ? « [Paris est] fort agréable à habiter en ce moment. On n’y connaît personne, c’est la province qui le peuple. On s’y trouve comme en voyage pour l’indépendance, et l’on y est à l’aise en sa demeure pour toutes les nonchalances de la vie.* »

D’ailleurs, celui qui initie Rubempré aux mœurs de la capitale, le journaliste Lousteau, venait lui-même de Dijon.

 * Dans Le monde à la Une, une histoire de la presse par ses rubriques, Editions Anamosa

 

Anna Akhmatova donc.

Nadejda Mandelstam (la veuve du poète Ossip Mandelstam mort dans un camp de Staline en 1938) a publié sur elle en 1966 un livre qui s’intitule simplement Sur Anna Akhmatova, où elle écrit : « De tout ce que nous avons connu, le plus fondamental et le plus fort, c’est la peur et son dérivé – un abject sentiment de honte et de totale impuissance. “Cela”, on n’a pas besoin de se le remémorer, c’est toujours avec nous. Nous nous étions mutuellement avoué que “cela” s’est avéré plus fort que l’amour et la jalousie, plus fort que tous les sentiments humains qu’il nous a été donné d’éprouver. Depuis les tout premiers jours, alors que nous étions encore courageuses, et jusqu’à la fin des années 50, la peur a brouillé tout ce qui fait d’ordinaire une vie humaine, et nous avons payé chaque lueur d’espoir par des délires nocturnes, tant dans la réalité que dans nos rêves. »

Peut-on se représenter ce sentiment-là ? Peut-on même l’imaginer quand on n’a pas connu cette époque ? Anna Akhmatova, qui faisait profession de n’utiliser dans sa poésie que des mots de tous les jours, évoquait ainsi cet effarante dissolution de la vie dans la peur :

Certains avancent tout droit
D’autres tournent en rond,
Ils attendent de rentrer chez eux,
Ils attendent l’amie d’autrefois
Mais moi je vais, suivie par le malheur,
Ni tout droit ni de travers,
Vers jamais et vers nulle part
Comme un train qui déraille.*

Il ne subsistait rien de la joie, de la vie, sauf peut-être paradoxalement quelquefois, quand le quotidien se faisait plus dur encore, la force de dire, de nommer :

Dans les pires années des purges d’Iejov, j’ai passé dix-sept mois dans les queues des prisons de Leningrad.
Un jour, je ne sais qui me « reconnut ». Alors la femme aux lèvres bleues qui attendait derrière moi et qui, bien sûr, n’avait jamais entendu mon nom, s’arracha à cette torpeur particulière qui nous était commune et me chuchota à l’oreille (toutes chuchotaient, là-bas) :
— Et ça, vous pouvez le décrire ?
Je répondis :
— Je peux.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui autrefois avait été son visage.*

Lire les poèmes d’Anna Akhmatova est une expérience étrange, à la fois glaçante et fabuleuse. On retrouvera celui qui précède, et quelques autres, puissamment illustrés, dans la video ci-dessous :

(Je tire la plus grande partie de ce qui précède d’un commentaire de Dominique Cara-Brighigni que j’évoquais hier.)


* Requiem – Poème sans héros et autres poèmes, Editions Gallimard

C’est une libraire passionnée. Elle a dirigé La Hune et la librairie du Centre Pompidou à Paris, qui étaient deux des librairies appartenant à Flammarion dans les années quatre-vingt dix. Je l’ai connue à cette époque. Trop peu. Depuis, pour mon plaisir, je l’ai retrouvée sur fb. Elle y poste deux ou trois fois par mois des commentaires de lectures, et singulièrement de poésie, et grâce à elle je découvre des merveilles que j’aurais pu ne jamais connaître, comme dernièrement Anna Akhmatova et son interminable traversée de la peur, sous Staline.

Elle écrit : « Ce que j’aime dans ce métier de libraire, ce que j’ai toujours adoré dans ce métier, c’est de pouvoir relier des événements avec d’autres, d’être curieux, de tisser des galaxies et de donner à voir, le livre étant le conducteur de tous ces événements ou disciplines. Et en tant que libraire nous devrions nous attacher sans cesse à cela, écrire des feuilletons de la littérature. »

Dominique Cara-Brighigni, merci !

Les Anglais adorent détester les Français. La réciproque est vraie, quoique de façon moins intense. J’ai l’impression que nous occupons dans leur inconscient collectif une place nettement plus grande qu’eux dans le nôtre. C’est ainsi qu’un différend sur la pêche suffit ces jours-ci à remplir la presse populaire anglaise de références à Azincourt et Waterloo. Allons-nous en venir aux mains ?

Passant par Bayeux il y a quelques mois, j’y avais revu la tapisserie de la Reine Mathilde, l’extraordinaire chronique illustrée de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Elle s’achève sur la bataille d’Hastings (1066), laquelle est, pour parler comme Saddam Hussein, la « mère de toutes les batailles » entre nos deux pays. Car les Normands s’y désignent comme Français, ainsi que l’indiquent les légendes latines de différentes scènes.

L’une d’elles mentionne : HIC CЄCIDERVNT SIMVL : ANGLI ЄT FRANCI : IN PR[O]ELIO, ce qui signifie : Ici, Anglais et Français tombèrent ensemble au combat.

Allons-nous nous affronter à nouveau pour quelques licences de pêche ? J’aimerais autant que cette fois tout le monde reste debout.

Fileuse patiente, tisseuse habile, l’araignée avait bâti sa toile. D’abord le cadre, puis le moyeu, puis la spirale, selon le savoir-faire immémorial de son espèce. Elle attendait la secousse qui l’avertirait qu’une proie était prise au piège. Mais le soleil du matin l’a dévoilé aux yeux de tous.

Prochains spectacles

VSRP: No data available

Archives