mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Des nuages, des nuages. Gros, blancs, joufflus, pommelés, qui montaient haut vers le ciel, magnifiques. Je ne pouvais pas en détacher mon regard, nous les survolions, et le sommet de certains, à vue d’œil, dépassait même notre altitude.

Toute ma vie je me souviendrai de ce voyage. J’avais dix-neuf ans. L’avion avait fait escale à Dakar, et volait au-dessus de l’Atlantique Sud, en route vers Rio, Sao Paulo, Bueno Aires et Santiago du Chili. J’avais placé les écouteurs en plastique qu’on nous avait distribués dans mes oreilles, programme classique, canal 7, mais quelque chose ne marchait pas. Au lieu de la liste d’œuvres annoncée dans le magazine de bord, un seul morceau passait en boucle, le 4è mouvement de la troisième symphonie de Brahms.

Ça m’a contrarié au début, mais peu à peu une correspondance étrange s’est établie entre la musique et ce paysage majestueux, inconnu, aux lumières violentes, qui dessinait des abîmes au fond desquels scintillait la surface de la mer. Et pendant des heures, jusqu’à ce que la nuit tombe, je suis resté suspendu dans une sorte d’extase, baignant dans la musique, empli d’une joie intense en même temps que du sentiment de ma vulnérabilité extrême, perdu en l’air, contemplant les éclats et les ombres de cumulus aux formes fabuleuses, pensant que je me trouvais peut-être à l’endroit où Mermoz avait disparu, et conscient que ma vie pourrait elle aussi finir là, soudain, à dix-neuf ans, en quelques secondes, dans un océan de beauté.

Maintenant, sur les vitres de certains TGV, il est écrit « laissez-vous rêver ». Voilà une injonction dont je n’ai nul besoin. Je pratique en effet la rêverie de façon si spontanée et naturelle que c’est même pour moi une source d’étonnement de voir la SNCF éprouver le besoin de la conseiller à ses passagers.

Quand j’étais plus jeune, les fenêtres des trains affichaient plutôt des consignes de prudence. E pericoloso sporgersi. Ne pas se pencher au-dehors. Au lieu d’inciter l’esprit à s’évader, elles ramenaient le voyageur à sa réalité physique. Il est vrai qu’à l’époque on pouvait encore les ouvrir, et non seulement rêver, mais prendre l’air.

Pour illustrer l’énormité du nombre un milliard, j’ai entendu quelqu’un, récemment, utiliser cette image : si une seconde est l’unité, un million c’est onze jours, et un milliard, c’est trente-deux ans.

Ça m’a frappé. J’ai immédiatement pensé à deux choses. La première était qu’au rythme supposé d’une fois par seconde, mon cœur avait déjà battu plus de deux milliards de fois. C’est beaucoup. Les gens de mon âge ne peuvent que se féliciter que leurs concepteurs aient ignoré le concept d’obsolescence programmée.

La seconde, qui m’a demandé un bref calcul, c’est que j’ai autant de chance de gagner le gros lot à l’euro million que de pointer une seconde déterminée sur un intervalle de temps de quatre ans et demi. Ou, pour prendre une analogie spatiale, de tomber sur le bon millimètre sur une distance de cent quarante kilomètres. Conséquence : j’ai économisé deux euros cinquante.

« Mots et mets » est le titre d’un ouvrage de Michel Guérard, dans lequel il livre, au-delà de recettes savoureuses, des réflexions sur son parcours et sa philosophie de cuisinier. Voilà plus de quarante ans que cet homme affiche trois étoiles au Michelin, plus de quarante ans aussi qu’il est installé à Eugénie les Bains dans les Landes. C’est dire s’il connait ce terroir et ses habitants. Il écrit dans son livre :

Les Landais sont des gens heureux et les Landes un pays de cocagne, de rites, de fête. Pour ces épicuriens (…) point n’est besoin d’aller quérir ailleurs ce dont la Providence les a si obligeamment comblés.
Un fond de sagesse, un bon sens inné, un vigoureux appétit de joie, de saveurs, de couleurs les ont convaincus que la grâce de vivre dans un pays offrant à foison les plus beaux « produits de bouche » est un rare bonheur que l’on prendra soin de mériter et protéger.

L’association Chansons et mots d’Amou, dont le festival ne pourra malheureusement pas se tenir cet été, prévoit pour ne pas perdre la main d’organiser les 25 et 26 septembre, comme la situation sanitaire devrait pouvoir le permettre, un événement qui se tiendra dans le cadre de l’Automne gourmand des Landes et s’intitulera Mets et Mots d’Amou et des Luys. Nous l’y inviterons, et espérons qu’il nous fera l’honneur de venir.

Quand Facebook, dans ses offres d’emploi, me propose un poste d’agent d’entretien et de nettoyage, il ignore sans doute que j’ai déjà donné.

C’était pendant mon service militaire, à l’état-major de l’armée de l’air, place Balard. J’avais été affecté au GRI, le Groupement de Renfort et d’Intervention, un corps d’élite dont l’appellation martiale désignait en réalité, de façon un peu pompeuse, la section de nettoyage. Sa mission ? Maintenir dans un état de propreté irréprochable les trois escaliers recouverts de linoleum qui desservaient les quatorze étages du bâtiment principal de la base. Personne ne les empruntait jamais, car tout le personnel prenait l’ascenseur, mais leur entretien n’en demeurait pas moins une tâche stratégique, à laquelle j’eus l’honneur de consacrer quelques semaines de ma vie.

Equipés d’un seau rempli d’une solution d’eau et d’ammoniac et armés d’une spatule, mes camarades et moi-même devions nous hisser au sommet de l’escalier A, et le descendre en en grattant les marches une à une. Une fois arrivés en bas, nous nous attaquions à l’escalier B, qu’il fallait récurer de la même manière, avant de donner enfin l’assaut à l’escalier C. Notre progression, entravée par de nombreuses discussions et pauses cigarettes, se faisait au rythme de deux étages par jour environ, si bien que le cycle complet prenait à peu près trois semaines, au terme desquelles il était temps de recommencer.

Je n’ai jamais su sur quels critères on m’avait été choisi pour me confier une tâche de cette importance, mais ils devaient être exigeants car je fis un temps équipe, au sein du commando, avec un autre intrépide décapeur du nom de Nicolas Sarkozy.

Allons, voilà qui est au fond rassurant : l’algorithme de Facebook a encore besoin d’être perfectionné. Il veut absolument qu’à mon âge je trouve « un emploi qui me convient », et me propose en vrac, à chaque connexion, des postes de responsable de magasin, ou d’agent d’entretien et de nettoyage, ou de directeur (de quoi ?), ou d’assistant cuisinier, ou d’auxiliaire de crèche.

Toutes ces professions sont estimables, mais je l’affirme ici haut et fort : plus aucun travail ne me convient (à supposer que ça ait jamais été le cas). Retire-moi de tes listes, Facebook. Je n’aspire qu’à musarder, qu’à regarder le vent pousser les nuages, qu’à flâner dans mes rêveries, qu’à nonchaloir. Laisse-moi ne rien faire en paix.

L’amie Gaëlle Cotte a publié récemment sur son mur une citation de l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza, tirée d’un livre au titre magnifique, L’art de la joie :
« On ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure. »

Rien à ajouter.

On fêtait hier les quatre-vingts ans de Bob Dylan. A cette occasion, le Guardian a demandé à de nombreux artistes (Mick Jagger, Marianne Faithfull, Tom Jones, Judy Collins, Suzanne Vega, entre autres) quelle était, parmi toutes ses chansons, celle qu’ils préféraient (à lire ici).

Je me suis posé la même question. Je ne suis pas un spécialiste de Dylan, je ne connais pas toute son œuvre, mais j’ai un gros coup de cœur pour son disque Time out of mind. C’est du rock solide, lent, un son gras, des atmosphères parfois presque poisseuses. On y trouve quelques chefs d’œuvre : Not dark yet (crépusculaire à souhait), Make you feel my love (sublime chanson d’amour). Et Standing in the doorway, que j’ai choisie.

C’est une longue ballade d’une tristesse magnifique. Un homme s’est fait planter par la femme qu’il aimait. Il pleure devant sa porte, ne sait plus où aller, ne s’en remet pas, et rumine des sentiments mêlés, à la fois lucide et confus, en proie à un indélébile chagrin, désemparé, inconsolable :
Last night I danced with a stranger / But she just reminded me you were the one (La nuit dernière, j’ai dansé avec une inconnue / Ça m’a juste rappelé qu’il n’y avait que toi)

Toute poésie, et celle de Dylan n’échappe pas à la règle, est une tentative de dire l’indicible. Mais c’est une tentative qui n’aboutit jamais vraiment.
I see nothing to be gained by any explanation / There’s no words that need to be said (On ne gagne rien à expliquer / Les mots n’ont pas besoin d’être dits).

Emouvant aveu, pour un prix Nobel de littérature.

 

Standing in the doorway
(traduction JP Arbon)

Je traverse les nuits d’été
On entend un jukebox
Hier tout allait trop vite
Aujourd’hui ça va trop lentement
Je n’ai nulle part où aller
En moi tout est brûlé
Si je te voyais, je ne sais pas si je t’embrasserais ou si je te tuerais
Tu t’en moquerais sans doute de toute façon
Tu m’as planté devant ta porte, je pleure
Et je n’ai rien vers quoi repartir

La lumière est si moche ici
Qu’elle me fait mal au crâne
Et tous ces rires ça me rend triste
Les étoiles sont devenues rouge cerise
Je gratte ma gaie guitare
Je fume un cigare à deux balles
Le fantôme de notre ancien amour ne s’est toujours pas éloigné
Et il n’a pas l’air près de le faire
Tu m’as planté devant ta porte, et je pleure
Sous la lune de minuit

Peut-être qu’ils m’auront, peut-être qu’ils ne m’auront pas
Pas ce soir en tout cas, et ce ne sera pas ici
Je pourrais dire des choses mais je ne le ferai pas
Car la miséricorde de Dieu n’est pas loin
J’ai voyagé dans le train de la nuit
J’ai de l’eau glacée dans mes veines
Je serais fou de vouloir te reprendre
Ce serait contre toutes les règles
Tu m’as planté devant ta porte, je pleure
Et souffre comme un fou

Quand déclineront les dernières lueurs du jour
Mon pote, c’en sera fini de vieillir
Dans la cour, j’entends les cloches de l’église qui sonnent
Je me demande bien pour qui
Je sais que je ne peux plus gagner
Pourtant mon cœur ne renoncera jamais
La nuit dernière, j’ai dansé avec une inconnue
Ça m’a juste rappelé qu’il n’y avait que toi
Toi qui m’as planté devant ta porte, et je pleure
Dans l’obscur pays du soleil

Je mangerai quand j’aurai faim, je boirai quand j’aurai soif
Je mènerai une petite vie bien réglée
Et quand la chair tombera de mon visage
Je sais qu’il y aura quelqu’un pour s’occuper de moi
Même la plus légère des caresses
Elle compte tellement
Au fond, on ne gagne rien à expliquer
Les mots n’ont pas besoin d’être dits
Tu m’as planté devant ta porte, et je pleure
La tête toute enveloppée de blues

Il y a quelque temps, j’avais mentionné l’avancée considérable qu’avait connue le marché jusque là ronronnant de la bougie parfumée, grâce à une innovation audacieuse proposée par Gwyneth Paltrow : un article qui diffusait l’odeur de son vagin.

Un client du Texas, nommé Colby Watson, se plaint aujourd’hui, si j’en crois le Guardian, que ledit article ait « explosé » trois heures après qu’il l’eut allumé dans sa chambre. Et bien que, d’après le dossier, il n’ait pas été blessé, sa table de nuit se trouve désormais défigurée par un cercle noir. 

A la suite de l’incident, et après de savants calculs dont on ne connait pas le détail, M. Watson a estimé que le pretium doloris ne pouvait s’élever à moins de cinq millions de dollars. C’est cette somme qu’il réclame à la société de l’actrice à titre de dommages et intérêts. Elémentaire, mais cher.

Je trouve ce monsieur bien ingrat. Une star vous offre sa flamme, vous embaume de ses odeurs intimes, se consume en quelque sorte pour vous, monte même jusqu’à l’incandescence, et en retour vous cherchez à lui soutirer une fortune ? J’espère que le juge fera litière de la plainte (et une litière qui sente la vieille chatte, tant qu’à faire).

Ayant chanté l’autre jour Comme Icare devant quelques amis, et parlé de l’histoire de Dédale, l’un d’eux me fit remarquer qu’il en existait une autre version, plus réaliste, mais dans laquelle le mythe pourrait prendre sa source.

Dédale et Icare sont prisonniers du roi Minos, mais le lieu dont ils ne peuvent s’échapper est la Crète elle-même, dont tous les ports sont gardés par les navires du roi et leurs rameurs. Dédale a alors une idée de génie : utiliser la force du vent. Il invente la voile. Lui et son fils fabriquent un bateau avec un large morceau de toile accroché à un mât.

Un jour que la brise est favorable et souffle fort, Icare embarque. Il sème facilement ses poursuivants. Tous le suivent du regard. Nul ne sait encore qu’il va se noyer. Il approche de l’horizon. On ne distingue plus que la voile lointaine, dans les reflets du soleil.

On pouvait croire qu’il volait.

Prochains spectacles

Archives