des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

Du temps que j’étais directeur général de Flammarion, j’ai fait la connaissance de la première génération de personnes qui, chez Sony, Xerox, ou Microsoft, préparaient le futur numérique du livre. Parmi ces personnages, Dick Brass, un homme haut en couleurs dont j’ai déjà parlé.

Lors de notre première rencontre, il sort de sa poche un petit appareil de la taille d’un smartphone actuel, et me dit : – Savez-vous combien de livres on pourra stocker là-dessus dans quelques années ? – Non, lui dis-je. Plusieurs milliers ? – Quatre millions ! me répond-il. Quatre millions !

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Je lui montre que je suis très impressionné par le chiffre, mais je lui demande à qui cela va servir d’avoir plus du tiers de la bibliothèque nationale dans sa poche. Et je me livre devant lui au calcul suivant : qu’est-ce qu’un bon lecteur ? Quelqu’un qui lit un livre par semaine. C’est-à-dire environ cinquante livres par an. Supposons que ce lecteur dispose dans sa vie d’une cinquantaine d’années de “bon lecteur”. Il a donc le potentiel de lire, pendant toute la durée de son existence, 50 fois 50, soit deux mille cinq cents livres.

Dick me regarda d’un air assez navré. Le rêve de Mallarmé d’avoir lu tous les livres, ou tout au moins de les avoir dans sa poche, était à portée de technologie. Et moi, je lui disais que ça ne servait à rien. Mon manque d’enthousiasme était tout simplement consternant.

Michel Houellebecq a obtenu le prix Goncourt. Tant mieux ! (Même si, à mon goût, “La Carte et le Territoire” – meilleur toutefois que La Possibilité d’une île – est un livre plus fade que les premiers : moins mordant, moins incorrect, moins dérangeant, moins drôle. D’ailleurs, cette fois-ci, pas la moindre controverse, tout le monde en a dit du bien. C’est dans Plateforme que Houellebecq était à son sommet).

Je me souviens de notre première rencontre. C’était au Flore, en 1996, le soir où il a reçu le prix du même nom pour son recueil “Le sens du combat”. On ne pouvait pas bouger, tellement il y avait de monde. Il s’était réfugié à l’étage. Le lauréat du Prix de Flore a droit pendant un an, tous les soirs, à une bouteille de vin blanc : manifestement, il avait déjà pris quelques jours d’avance; la discussion s’en trouvait passablement embrumée. Nous parlions de sa façon d’écrire des poèmes, et il me disait, en agitant ses deux bras simultanément devant lui dans un mouvement de va-et-vient : « – J’attends, j’attends que ça jaillisse… et après je nettoie un peu ».

C’est intéressant d’ailleurs de relire aujourd’hui “Le sens du combat”. Houellebecq, qui allait devenir notre meilleur romancier contemporain, y parle du « caractère inutile du roman ». Il écrit : « Nous avons besoin de métaphores inédites : quelque chose de religieux intégrant l’existence des parkings souterrains ». Tout son projet s’inscrit dans cette phrase. C’est dans l’organisation permanente de la collision entre le sublime et le trivial que Houellebecq apparaît comme inexorablement moderne. Tout se juxtapose. Il n’y a qu’un plan.

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A la fin de la soirée, j’avais retrouvé Charles-Henri Flammarion devant la terrasse. C’était exceptionnel qu’il assiste à un événement littéraire: depuis des années, il fuyait systématiquement les mondanités publiques. Je lui demandai quelle impression il retirait de ce premier contact avec tous les jeunes écrivains présents ce soir-là. Il me répondit d’un air très amusé : – Eh bien, je pense que cette génération ne sera pas moins imbibée que la précédente.

Jean Sarzana, qui fut pendant de nombreuses années le directeur général du Syndicat National de l’Edition, vient de commettre, avec la complicité d’Alain Pierrot, un petit essai sur l’édition face au numérique. Comme je passe pour un spécialiste de ces questions, il a bien voulu m’en soumettre le manuscrit.

C’est une fort réjouissante lecture. Le sujet est traité de façon complète, synthétique, intelligente. Mais ce qui m’a particulièrement réjoui, c’est le style, très éloigné de celui des rapports plats, lourds et jargonneux qui est habituellement le lot de ce type d’opuscules. L’imparfait du subjonctif est manié avec subtilité, les périodes sont bien balancées, et parfois surgit au détour de l’une d’elles un alexandrin porteur d’une image insolite et drôle, comme cette évocation des éditeurs de Littérature avec un grand L, “brillants faiseurs de rois, grands dépendeurs d’andouilles”, du temps où ils étaient aussi célèbres que leurs auteurs.

Dieu, ou plutôt Saint Germain (des Prés), reconnaîtra les siens.

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2010 est un donc un millésime marqué par une nouvelle éclosion de débats autour du livre numérique, comme lors des grandes années 2000 et 2001. Mais le surplace total de la réflexion sur ces sujets en dix ans m’impressionne. Les tenants de la modernité vous expliquent que, ça y est, la révolution est en marche, les défenseurs du papier arguent des qualités indépassables de l’objet livre, et de son caractère sacré. Ce sont exactement les mêmes tartes à la crème que naguère, et l’on se les renvoie toujours à la figure avec la même énergique candeur. Rebelote la semaine dernière à la Société des Gens de Lettres.

livres-au-pilon.jpgSur le caractère sacré des livres, on aura compris que selon moi il s’est en grande partie perdu depuis qu’il n’est plus nécessaire d’en couper les pages. Il y avait là une obligation de manipulation physique et de lenteur qui vous disposait aux conditions d’une bonne lecture.

Quand je suis arrivé dans l’édition, je pensais encore néanmoins que c’était un lieu où je croiserais des apôtres et des grands prêtres. J’ai découvert l’envers du décor. La “chaine du livre” est une chaîne physique. Le bon fonctionnement de ses circuits aller (de l’éditeur au libraire) et retour suppose que les tuyaux soient alimentés en permanence. On “remplit” donc des programmes éditoriaux dans un objectif essentiellement quantitatif. La qualité est une considération accessoire, et si l’on ne publiait que des livres indispensables, l’économie du système s’effondrerait totalement.

Je me souviens du cafard vertigineux qui m’a pris lorsque j’ai vu pour la première fois une benne de pilon. Des milliers de livres neufs manipulés comme des détritus, et qu’on maculait de peinture indélébile pour éviter tout recyclage. J’en ai eu la nausée. Si je me suis autant engagé par la suite dans l’édition numérique, c’est peut-être par dégoût pour cet invraisemblable gâchis.

Je suis venu à l’édition par amour du livre. Je tiens cet amour et ce respect de mes grands parents.

Le jeudi après-midi, quand j’allais chez eux, il y avait souvent quatre ou cinq livres neufs qui trônaient en majesté sur la table au milieu du séjour. C’étaient leurs achats de la semaine. Beaucoup de livres à l’époque (en tout cas dans les genres qu’ils lisaient) n’étaient pas massicotés. Les feuilles étaient pliées et cousues par cahiers. Couper les livres pour pouvoir les lire était donc un cérémonial solennel et nécessaire. Il s’exécutait au moyen d’un coupe-papier, en posant le livre bien à plat, et en prenant garde de couper bien droit, et surtout de ne pas déchirer la feuille.

Ce qui me captivait dans ce spectacle, c’est que ce stade préparatoire à la lecture était le moment où le livre était réellement jaugé et jugé. Comme la coupe d’un bord de feuille donnait accès à deux pages, le regard y plongeait avec curiosité et gourmandise. Peu importait de commencer par le début. On entrait dans le texte comme dans une fleur, on en humait des passages. La main aussi jouait son rôle, elle frottait légèrement le papier, pour enlever les petites barbes de la découpe, lissait une page, l’ongle passait et repassait en appuyant au milieu du volume pour le tenir bien ouvert. Et tout ceci contribuait à évaluer tactilement et visuellement le livre : son épaisseur, le grain de son papier bouffant, le raffinement du velin, la typographie utilisée, la mise en page, chaque détail disait quelque chose sur la qualité de l’ouvrage. Le livre se révélait peu à peu, concédait ses secrets, c’était un objet sensuel qui, par les doigts et les yeux, se mettait à vivre, s’ouvrait, s’épanouissait, s’abandonnait, s’offrait.

Je sus que je devenais grand le jour où l’on me mit dans les mains l’un de ces volumes, et un coupe-papier, en me confiant le soin de couper le livre moi-même. Cela se fit sans célébration ni cérémonie, mais ce rite de passage me toucha infiniment plus que ma première communion ou mon arrivée au lycée. Je crois que j’appartiens à la dernière génération d’une époque où l’amour du livre se nouait dans une relation quasi charnelle, et où le trouble de la lecture s’associait à un vague et indéfinissable avant-goût de l’amour tout court.

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On reparle donc beaucoup d’Afrique ces temps-ci ; le sommet de Nice, le cinquantième anniversaire de l’indépendance de nombreux pays qui étaient des colonies françaises, la coupe du Monde de foot en Afrique du Sud… Sans compter la parution du livre l’Afrique va bien que signe mon ami Matthias Leridon.

Tout cela me donne envie de parler d’un livre paru il y a cinq ans, et qui à l’époque passa malheureusement inaperçu. Il s’intitulait: Comment sauver l’Afrique en quinze jours. Il s’ouvrait sur cette phrase splendide: “La saison des pluies, c’est quand il pleut”, et la description du parking de Rusumo, seul poste frontière entre Rwanda et Tanzanie, sur lequel était garé un camion.

“En fouillant à l’intérieur, on avait des chances de trouver des diamants congolais, des kalachnikovs slovaques, des grenades sud-africaines, des bois précieux interdits d’exportation, des peaux de singe en voie d’extinction, des perroquets au bec scotché (leur coeur fragile supportant mal les sédatifs), et, sûrement aussi, des bananes.”

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L’auteur avait passé deux ou trois ans sur place, il connaissait fort bien son sujet, la torpeur équatoriale n’avait pas endormi son sens de l’humour.

Les cent cinquante premières pages sont exceptionnelles, mêlant l’ironie à la candeur sur un fond d’exotisme merveilleux, et composent une sorte d’Au Coeur des Ténèbres comique lucide et tendre dont la lecture m’avait profondément réjoui.

Puisse cette prochaine conjonction d’actualité africaine permettre de sortir “Comment sauver l’Afrique en quinze jours” de l’oubli injuste dans lequel ce livre est tombé en naissant.

Considérons la position qu’a prise Apple dans la musique grâce à l’iPod et iTunes. Maintenant, avec l’arrivée de l’iPad, imaginons la position que va prendre Apple dans la presse, le livre, et la distribution de contenus payants…

S’il y a un homme qui a de quoi avoir d’énormes regrets aujourd’hui, c’est Rupert Murdoch. Il y a dix ans, il avait mis la main sur la technologie qui lui aurait permis d’être aujourd’hui à la place de Steve Jobs. Il n’en a rien fait…

Ayant été modestement un des acteurs de cette histoire, voici ce que je peux vous en dire.

En juillet 2000, Murdoch, qui possédait TV Guide (le plus grand magazine de télé des Etats-Unis), a fusionné cette société avec Gemstar, une entreprise cotée au Nasdaq, qui détenait les brevets des guides de programme TV interactifs. A côté de ces brevets, Gemstar possédait aussi, pour les avoir rachetées six mois plus tôt, les deux start-ups qui avaient lancé les premiers modèles de eBooks sur le marché américain: Softbook, et Nuvomedia (Rocket eBook).

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Rocket eBook

Après avoir unifié les systèmes des deux machines, et passé des accords de distribution numérique avec tous les grands éditeurs américains de presse et de livres, Gemstar commercialisa, en décembre 2000, une offre éditoriale révolutionnaire: la possibilité d’accéder par simple connexion sur une ligne téléphonique à un kiosque électronique où l’on trouvait tous les grands journaux (New York Times, Washington Post, Wall Street Journal, Los Angeles Times…), tous les grands “news magazines” (Time, Newsweek, Business Week, Fortune…), et tous les grands bestsellers du moment. Deux tablettes étaient disponibles: une petite, en noir et blanc (dérivée du Rocket), et une grande, en couleur. En matière d’offre de lecture, l’iPad ne fera pas beaucoup mieux.

Je reviendrai peut-être un jour sur les raisons qui expliquent que cette initiative, à l’époque, a échoué: elles sont multiples. Mais l’une des principales est sans aucun doute que Murdoch n’y croyait pas du tout. Il a refusé d’investir. Il ne s’intéressait qu’à la télé à ce moment-là, bien qu’il fût déjà propriétaire de nombreux journaux, et de Harper et Collins. Il y a deux ou trois ans, il a compris son erreur. Trop tard. Gemstar était mort. Apple avait pris la main (et dans une moindre mesure Amazon et Google).

Aujourd’hui, il peut bien, comme je viens de le lire, inviter Steve Jobs à déjeuner: l’histoire ne repassera pas les plats.

J’ai participé la semaine dernière à une table ronde sur “la crise de la médiation à l’heure d’Internet” qui était sensée avoir un rapport avec la situation de l’édition contemporaine. Je ne sais comment l’organisateur s’y était pris, mais j’étais entouré de trois doctes universitaires spécialistes de l’histoire du livre. Avec le modérateur, nous étions donc cinq derrière la table des conférenciers, face à… huit personnes dans la salle.

Les trois érudits se connaissaient. Ils avaient chacun préparé un exposé savant, l’un sur la création de l’imprimerie, l’autre sur les conséquences de cette invention au XVIè siècle. (C’était intéressant, mais disons-le largement hors sujet). Le troisième avait fait l’effort d’aller voir sur Internet comment s’organisaient des communautés de partage d’information et de connaissances, comme Wikipedia ou certains forums de discussion, mais s’en est tenu à une typologie vague, et peu éclairante.

Avant de prendre la parole, l’un d’entre eux, qui enseigne à l’Université de Louvain, s’est penché vers le modérateur.

-Pourriez-vous, je vous prie, me présenter en disant que je suis membre de l’Académie Royale de Belgique?

Ainsi fut fait. Je suppose qu’avec ce titre, il invoquait implicitement un argument d’autorité susceptible de masquer son absence de compétence sur le sujet à traiter. Eh bien, c’est le contraire qui s’est produit.

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Le succès de l’iPhone et l’arrivée prochaine de l’iPad ayant relancé l’intérêt autour du livre numérique, on me demande souvent ces temps-ci d’intervenir lors de tables rondes diverses et variées ayant trait au sujet.

Ce qui me frappe, et me consterne, c’est que rien n’a vraiment changé dans les mentalités des professionnels (éditeurs et libraires) depuis douze ans (date de la création de 00h00.com). J’ai même l’impression qu’on a régressé. 

Cela me fait penser à une scène à laquelle j’ai assisté l’été dernier. Nous étions dans l’île de Ferré dont j’ai déjà parlé, en Bretagne près de Saint Malo, où les marées ont de l’amplitude. Trois pêcheurs s’étaient installés sur un rocher peu après la marée basse. L’eau monta. Ils se dirent qu’ils avaient encore un moment devant eux, et prolongèrent la pêche. Erreur. Ils n’avaient plus pied pour rentrer. Deux d’entre eux ne savaient pas nager. Ils ne voulaient pas quitter leur rocher, et montèrent aussi haut qu’ils purent. Un quart d’heure plus tard, des vagues assez fortes battaient leurs chevilles. Ils firent de grands signes aux personnes qui regardaient cet étrange spectacle de la terre ferme. Les sauveteurs furent alertés. Pour finir, les pêcheurs durent abandonner non seulement le produit de leur pêche mais tout leur matériel, et se jeter à l’eau dans une mer agitée.

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C’est à peu près la façon dont l’édition se comporte vis-à-vis du numérique. Elle est désormais cernée de partout, sans vouloir bouger de son roc. L’incident de l’été dernier s’était heureusement terminé sans noyade. Ce ne sera évidemment pas le cas pour les éditeurs.

La semaine qui s’ouvre va être marquée par un événement: la parution du livre de Claudine sur Boris Vian.

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Je sais bien qu’on va me suspecter de partialité, mais je tiens à dire que c’est un bouquin formidable sur un personnage formidable. Il s’ouvre sur une scène extraordinaire: juin 40, en plein exode, Boris quitte Angoulême (où s’est repliée l’Ecole Centrale dont il est élève) à bicyclette pour rejoindre Bordeaux où il compte retrouver sa famille. Il s’est muni d’un sérieux casse-croûte et fait la route en compagnie d’un ami. Soudain, venant à sa rencontre, la Packard de son père le croise, sans le voir. Alors il pose son vélo sur le bas-côté, certain qu’elle repassera tôt ou tard dans l’autre sens, et, profitant du beau temps, discute avec son copain, mange avec appétit, tout en considérant la débâcle générale qui pousse une foule de gens sur la Nationale 10 en direction du Sud. Malgré son insouciance, il comprend que l’Histoire va lui voler sa jeunesse. “J’avais vingt ans en 40….” sont des mots qu’il ne cessera de répéter plus tard, comme le refrain amer de la chanson de sa vie.


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