« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

© Romain Delalande

Christophe Lavelle est biophysicien et biochimiste. Chercheur au CNRS, il se passionne pour tout de ce qui se passe dans notre assiette, et sait tout de la façon dont celle-ci évolue en fonction des pays et au fil des époques. Nous l’avions invité pour Mets et Mots d’Amou, et mis au défi de nous raconter trente mille ans de gastronomie en trente minutes. Il l’a relevé.

J’en ai retenu qu’il y avait eu deux grandes évolutions dans l’histoire de l’alimentation, et guère plus. La première s’est produite il y a environ dix mille ans, lorsque l’humanité est passée du paléolithique au néolithique, c’est-à-dire du stade de la chasse et de la cueillette à celui de l’agriculture. La seconde date des années cinquante lorsque l’agriculture paysanne s’est mise à céder la place à l’agro-industrie.

Avec cette transformation, un immense progrès a été accompli : sauf situation de guerre ou catastrophe, les famines ont disparu. Mais dans le même mouvement, le rendement énergétique est devenu catastrophique : alors qu’auparavant on consommait une calorie d’énergie pour produire deux calories alimentaires, il en faut aujourd’hui dix fois plus. Le bilan n’est pas brillant : on mange à sa faim mais on détruit l’environnement. Se gaver de CO2 n’est pas une voie d’avenir.

Voici une phrase de Paul Valéry sur La Fontaine dont je ne sais pas trop quoi penser : « Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur, et quel charme emprunté des eaux ? Une consonance, parfois, fait un mythe *. » A-t-elle quelque profondeur, justement, ou n’est-ce qu’une platitude dérivée d’un jeu de mots ?

Oui, La Fontaine est frais, oui il est profond, oui sa langue coule et ruisselle. Mais Racine a-t-il un goût de terre, et Corneille craille-t-il tout vêtu de noir ?

 * Valéry, Variété I,1924

Dans un château, un musée et une grange, nous avions donné rendez-vous deux jours durant à l’intelligence et à la beauté. Elles ne se sont pas dérobées.

Au contraire, elles ont répondu présent toutes les deux, souriantes, rayonnantes. La voix délicieusement éraillée d’Eric Lareine fit entendre celles de Duras, Harrison, Bukowski et Dylan. Christophe Lavelle parla de flamands rouges et raconta comment l’alimentation transforme depuis la nuit des temps la nature en culture. Charles Roux nous donna à voir, de Charles Perrault à Lewis Carroll, des festins pleins de sens, de sens cachés ou de non-sens. Avec gourmandise Antoine Sahler et Lucrèce Sassella confectionnèrent une tarte aux chansons d’une délicatesse infinie. David Jourdan révéla les secrets d’un tataki de canard. Et sur les sons inouïs de l’accordéon de Pascal Contet, Marie Christine Barrault nous régala du festin de Babette.

Ces Mets et Mots d’Amou et des Luys furent de l’avis général une grande réussite. Nous y avons appris qu’en gascon on se repaissait de cabirou, porc sanglar, pintrada, conilh et paloma, et découvert que manger de l’aurochs demandait des mâchoires nettement plus puissantes que celles de l’homme contemporain. Et puis, nous avons observé de nos propres yeux que les hirondelles (ou peut-être les chauve-souris) écoutaient les causeries culinaires en virevoltant de plaisir.

Je ne suis pas sûr d’être du genre à me battre pour rester en vie. Si j’étais pris dans un incendie, c’est la douleur que je tenterais de fuir, pas la mort.

Eh bien, nous y sommes, c’est ce weekend, entre Amou, Gaujacq et Brassempouy, que Mets & Mots d’Amou et des Luys va célébrer le plaisir des papilles et les réjouissances de la langue.

Il est encore temps aujourd’hui de redonner l’adresse du site https://metsetmotsdamou.fr/, sur lequel on pourra consulter le programme, s’inscrire si ce n’est déjà fait *, et saliver sur les menus que les restaurants partenaires ont concocté pour l’événement (s’empresser là aussi de réserver).

Qu’on se le dise !

* attention, bien que les mesures sanitaires soient allégées depuis mercredi dans les Landes, le passe sanitaire n’en reste pas moins indispensable, de même que la nécessité de réserver.

J’ai l’honneur et le plaisir d’être à nouveau sollicité pour prêter ma voix à Michel Serres. On me dit que je le lis très bien : tant mieux. Je me livrerai de nouveau à l’exercice le 13 novembre, dans le cadre d’un festival de philosophie qui se tiendra à Agen.

Les textes que l’on me confie cette fois-ci sont des hymnes, c’est-à-dire des chants de célébration. Le premier d’entre eux (inédit) exalte la musique.

« Si je parle [dans un pays francophone], j’ai chance d’être compris. Que je passe en Allemagne, au Japon, vers l’Australie, sans traducteur, j’ouvrirai ma bouche pour rien. Alors que la cantatrice peut être acclamée à San Francisco, Milan ou Pékin. La Parole est locale, la Musique globale. La parole découpe du sens, la Musique est universelle. Je parle une langue audible seulement pour [quelques uns] ; la cantatrice chante pour la totalité du monde.

La Parole sépare, la Musique fédère (…) Voilà pourquoi la Musique est le premier de tous les arts. Vous ne m’écouterez pas si ma parole n’est pas mue par la Musique. Vous ne regarderez jamais un tableau, une statue, un bâtiment d’architecte, s’ils n’ont pas été inspirés par une certaine Musique, s’ils ne respirent pas une Musique secrète, s’ils ne sont point enchantés. »

L’idée me parait profondément juste. Elle rejoint une pensée de Palladio qui, dans ses traités d’architecture, prônait sans cesse la recherche de l’harmonie et de la proportion, écrivant : « les nombres sont à l’architecture ce que les notes sont à la musique », et ajoutant : « les proportions des voix sont harmonie pour les oreilles ; celles des mesures sont harmonie pour les yeux. »

 

Nous écoutions la sublime chanson de Léonard Cohen A thousand kisses deep, et je lisais à Claudine la traduction-adaptation que j’en avais faite :

Le fric coule à flots, les filles sont jeunes
Il faut tenter sa chance
Alors on gagne un peu. Mais quand prend fin
La petite série gagnante
Il faut composer avec
Un insurmontable échec
Et on se met à vivre sa vie comme si c’était la vraie
Par mille baisers de fond

Elle m’a dit : tu ne trouves pas qu’on dirait une métaphore de la vie d’artiste ?

Sa remarque m’a étonné, mais je l’ai trouvée très juste. J’ai pensé à tous ces artistes qui ne percent jamais vraiment. J’ai pensé à la lettre ouverte bouleversante que l’un d’eux avait publiée il y a trois ans sur les réseaux :
« Bientôt 45 ans et 17 ans de carrière dans la chanson française d’après-guerre.
Mon nom est en tout petit sur l’affiche du festival dans lequel je vais jouer.
Même quand je joue en Suisse, on me loge en France dans un hôtel miteux, au bord de l’autoroute, à la frontière. 
J’ai honte. Je regarde autour de moi et ne vois que la couleur de l’échec (…)
Je trouve que j’incarne bien le monde qui m’entoure. Un monde à la dérive, qui ne se cherche même plus. »

J’ai pensé à tous ceux qui, passés un ou deux succès initiaux, et ayant épuisé la chance des débutants et l’effet de nouveauté, se retrouvent à « ramer », enfouis sous le souvenir des applaudissements qu’ils ont reçus un temps, et sombrent doucement, jusqu’à caresser les algues au fond de la mer.

Dix-huit mois que Maman est morte. Dix-huit mois au cours desquels j’ai vécu sans trop penser à elle, léger, presque oublieux, l’esprit occupé par le Covid et ses confinements et par quelques difficultés avec ma sœur pour le règlement de la succession, mais enfin, malgré tout, dix-huit mois heureux et tranquilles.

Et voilà que je regarde une photo, et que je me mets à relire quelques uns de nos échanges, « Je t’aimerai jusqu’à la fin des temps », « Partons tous les deux, partout où nous irons il y aura du ciel bleu », et je revois cette vieille femme épuisée, fragile, égarée, prisonnière, je la revois brûlant douloureusement pour moi d’un amour dévorant, absolu, sans limite, que je ne peux pas et ne veux pas lui rendre, et en quelques secondes, sans prévenir, ma gorge se serre, ma vue se brouille, le chagrin me submerge, une déferlante de chagrin aussi haute que le jour de sa mort.

On a longtemps opposé Paris et la province. Puis on a parlé de régions. Aujourd’hui, on en est aux territoires. Le terme a une connotation technocratique. Les candidats à la future élection présidentielle vont se faire un devoir d’aller à la rencontre de la « France des territoires ». Moi, j’aimais bien province. Je n’ai jamais, comme Malraux, trouver ce mot hideux.

À une échelle plus petite, on trouvait le pays, le canton, le terroir. J’ai entendu l’autre jour à Amou un ancien de quatre-vingt-dix neuf ans parler de « notre contrée » pour désigner notre coin de Chalosse. C’est un joli mot, contrée, mais qu’on n’emploie plus beaucoup en français. On l’associe presque toujours à l’épithète « lointaine » alors qu’étymologiquement, c’est la terre qui s’étend face à soi.

Notons qu’en anglais son succès est bien plus grand, country ayant fini par designer à la fois le pays (au sens de nation) et la campagne. Traduisez London is the capital city of the country par Londres est la capitale de la campagne, et le rêve d’air pur d’Alphonse Allais* se réalise sur le papier.

* « On devrait construire les villes à la campagne car l’air y est plus pur. » Alphonse Allais

 

Il est d’usage dans les mariages, au moment où les nouveaux époux font leur entrée pour rejoindre la noce et partager le repas, que tous les convives se lèvent, déplient leur serviette, et la fassent tournoyer au-dessus de leur tête en criant des vivats au son d’une musique joyeuse. Le ciel se remplit tout à coup de toiles blanches. Alors mon imagination me souffle : regarde, une armée de derviches, ou d’énormes papillons, ou un essaim de fantômes, ou les tentes d’un campement de nomades, ou peut-être simplement des mouchoirs qui s’agitent en signe d’au-revoir à la fenêtre d’un soir d’été, comme s’il fallait déjà prendre congé de ce moment qui commence, comme s’il fallait savoir qu’on ne le revivra jamais, et laisser une pincée de nostalgie en rehausser la saveur avant qu’on ne le goûte.

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