des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Suspendue à la branche d’un vieux marronnier, la balançoire proposait sa planche immobile à qui se laisserait tenter. Il était tard, il faisait nuit. Elle s’y assit en riant, allongea et replia alternativement les jambes pour donner de l’ampleur à son mouvement, et en un instant, elle retrouva des sensations vieilles de quelques dizaines d’années.

Quand elle atteignit l’horizontale, oscillant à cent quatre-vingt degrés, vers l’avant face collée aux feuilles et aux étoiles, vers l’arrière frôlant l’ombre sur le sol, elle lâcha un cri, un cri de frayeur joyeuse, un cri de tête qui tourne, de ventre qui se serre et de cœur qui bat, et elle éprouva un étourdissement bref, celui que provoque la dissolution furtive de l’espace et du temps, quand l’âge mûr et l’enfance se mettent en court-circuit et que l’on va et vient trop rapidement entre la terre et le ciel.

En écoutant l’autre jour le sermon sur la mort de Bossuet, j’avais été frappé par ce passage : « Il n’y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ».

Et pourquoi cette disparition radicale ? Parce que « la nature (…) ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages. »

Voilà parfaitement exprimée la loi du recyclage universel. Mais si l’on considère que tout nous appelle à la mort, comment concevoir que chacun a droit à la vie éternelle ? Bossuet invoque la lumière céleste qui sort des âmes. Il soutient que l’homme vaut mieux que la nature car il est fait aussi à l’image de Dieu. Il tâche de raisonner, il prétend démontrer ce que l’Eglise enseigne, mais ses arguments sonnent artificiels et je ne le trouve pas convainquant. L’intelligence, la raison, ne prouveront jamais rien en matière de métaphysique, ni l’existence de Dieu, ni celle d’une vie après la mort. A la vérité, si elles tendent à quelque chose, c’est plutôt à prouver l’inverse.

Face à cette fondamentale contradiction, je préfère ceux qui en assument le mystère, plutôt que de la nier en se contorsionnant l’esprit. Le dernier mot (si dernier mot il y a) semble appartenir là encore à Tertullien : « le fils de Dieu est mort : je le crois, parce que cela révolte ma raison ; le Christ est ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible. »

La cathédrale de Metz fête ses huit cents ans. Bossuet, qui en avait été l’archidiacre pendant les années 1660, y est remonté en chaire la semaine dernière, en la personne de Théophile Choquet, comédien de son état.

C’est intéressant d’écouter Bossuet. Sa rhétorique a vieilli, il se répète beaucoup, ses idées sur l’au-delà me laissent assez indifférent, mais il a du souffle et du style. Il faut surtout se souvenir qu’il s’exprime devant le Roi. Louis XIV n’étant pas enclin à la modestie, c’est un exercice délicat que d’affirmer en sa présence la supériorité chrétienne des pauvres sur les riches et des humbles sur les puissants.

Bossuet est bien conscient du danger, qui prévient : « C’est une entreprise hardie que d’aller dire aux hommes qu’ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu’il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible ; surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement ; elles ne prennent pas plaisir qu’on remarque leur défaut. » Mais comme le note Chateaubriand, en écoutant ses sermons « le potentat le plus absolu du globe est obligé de s’entendre dire que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n’est que songe, et qu’il n’est lui-même que poussière. »

Bossuet, cependant, savait conjuguer l’habileté avec le courage. En 1670, le Roi fit de lui le précepteur du Dauphin.

(Du souffle, j’ai trouvé qu’en revanche le comédien en manquait un peu. Pour faire entendre la parole d’un ecclésiastique du XVIIè siècle, c’est un choix bizarre de monter en chaire sans assumer de se dispenser d’un micro.)

Ce que savait Socrate, c’est qu’il ne savait rien. Il était l’anti-ultracrépidarianiste par excellence. Ça ne l’empêchait pas de poser des questions et de faire fonctionner son esprit, mais avant d’élucider les secrets du monde, il pensait que s’employer à se connaître soi-même constituait déjà en soi une tâche suffisamment ardue. De sorte qu’on peut dire qu’un cordonnier qui maîtrise l’art de la chaussure, et s’en tient là, est d’une certaine façon l’égal du plus grand des philosophes.

Qui d’ailleurs peut sérieusement prétendre savoir quelque chose ? Pas moi. Je pense que comme Socrate je ne sais rien (à la vérité, je sais même que j’en sais beaucoup moins que lui). Ah, si ! Je sais que c’est aujourd’hui l’anniversaire de mon fils Augustin, qui en maîtrisant l’art du maraîchage (le métier qu’il s’est choisi) s’est mis à acquérir la seule véritable et belle connaissance : celle d’un savoir-faire à taille humaine, utile, et respectueux de notre mère nature.

Très heureux anniversaire, fils !

L’ultracrépidarianisme est un mot que l’ami Etienne Klein* vient de remettre au goût du jour. Il désigne le comportement (fort commun aujourd’hui et amplifié — ô combien — par les réseaux sociaux), qui consiste à donner son avis sur tout, y compris ce sur quoi on ne dispose d’aucune compétence.

Le mot a été formé au début du XIXè siècle à partir de la locution latine : Sutor, non supra crepidam. Pline l’Ancien raconte qu’alors qu’il faisait décorer sa maison par un peintre, son cordonnier lui avait signalé un défaut dans la représentation d’une sandale. L’artiste avait corrigé l’erreur. Enhardi par cet incident, le cordonnier s’était alors risqué à commenter le reste de l’ouvrage, trouvant à redire ici au dessin, là à la couleur, au point que le peintre avait fini par s’agacer : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! », lui avait-il lancé (en V.O. sutor, non supra crepidam), autrement dit tiens-t-en à ce que tu connais.

J’ai une amie qui est une ultracrépidarianiste forcenée. Elle a toujours des vues pénétrantes à faire valoir sur les sujets les plus divers, et m’abreuve en toutes matières (ainsi que tout son carnet d’adresses) de conseils, de recommandations, de mises en garde, et de toutes les informations secrètes qu’on se garde bien de nous révéler mais auxquelles elle a miraculeusement accès. Je lui dirais volontiers, comme au cordonnier de Pline, de s’occuper de ses pompes, mais hélas elle ne dispose d’aucun véritable domaine de compétence, et il est donc difficile de l’y cantonner.

* Je ne saurais trop recommander le visionnage des deux courtes vidéos ci-après :

Quand un mec compétent s'exprime sur les incompétents qui se prennent pour des mecs compétents. Merci M. Klein.

Posted by Aurélien Faux on Friday, 3 July 2020

L'ultracrépidarianisme, l'art de parler de ce qu'on ne connaît pas

"Je ne suis pas médecin, mais…"Parler avec assurance de choses qu'on ne connaît pas, c'est l'ultracrépidarianisme. Explications avec le philosophe et physicien Étienne Klein.

Posted by Brut on Wednesday, 2 September 2020

 

Cheminer dans la vie à tes côtés est un privilège dont j’ai la chance de jouir, et dont je mesure chaque année un peu plus l’étendue.

Dormir à tes côtés et te tenir dans mes bras est une grâce dont je goûte chaque matin un peu mieux la joie.

La vie belle, tu la rends tellement plus belle encore.

Bon anniversaire, mon amour.

Altaïr était un bouvier, et Véga une princesse. Elle était fille du Soleil, vivait dans un palais, et avait pour principale occupation de filer, ce qu’elle faisait si bien qu’on l’avait surnommée « la Fileuse ».

Un jour Altaïr, qui était jeune et très beau, passa sous sa fenêtre avec ses bœufs. Véga et lui n’échangèrent qu’un regard, mais qui scella leur destin : ils tombèrent amoureux dans l’instant. Et leur amour parut à tous d’une si resplendissante évidence que personne dans le palais, pas même le Soleil, ne s’y opposa. Les jeunes gens se fréquentèrent, un peu, beaucoup, passionnément. Bientôt, ils se mirent à vivre ensemble.

Cependant, comme ils s’occupaient de jour en jour davantage de leur bonheur et de leur plaisir, et de moins en moins de leur travail, le rouet de Véga s’immobilisa, et les bœufs d’Altaïr, livrés à eux-mêmes, s’éparpillèrent partout dans le ciel, bousculant les constellations et mettant le désordre dans les étoiles.

A la vue du firmament ainsi piétiné, les Dieux se fâchèrent. Ils sommèrent le bouvier d’y mettre bon ordre. Celui-ci n’écoutait pas, trop épris pour quitter les bras de sa belle. Alors le Roi le chassa de son palais, et l’exila avec son troupeau de l’autre côté du « fleuve céleste », ainsi que les Chinois nomment la Voie lactée.

Véga se mit à dépérir. Elle pleurait jour et nuit, elle était inconsolable. Craignant pour la vie de sa fille, le Roi adoucit la sentence : il accorda aux amoureux le droit de se retrouver une fois par an, le septième jour de la septième lune. Et pour franchir le fleuve et son bouillonnement d’astres, une déesse commanda à toutes les pies de l’Empire de se rassembler au-dessus, et de former un pont sur lequel les amoureux puissent marcher.

Cette nuit-là, il ne fait jamais beau. Au début tombe une bruine légère, qui sont les larmes de bonheur des amants qui se retrouvent. A la fin, il pleut à verse, ce sont les sanglots de la séparation. Et l’on ne voit pas les étoiles.

Voici ce qu’on raconte au Japon et en Chine, où l’on n’est jamais à court d’histoires nées de la contemplation du monde.

Il y a dans l’hémisphère nord, au zénith du ciel d’été, un grand triangle formé par trois étoiles plus brillantes que les autres : Deneb, Véga, et Altaïr. La Voie lactée passe en son milieu.

On dit qu’au Japon, autrefois, les amants attendaient avec impatience le septième soir de la septième lune, car la croyance populaire disait que c’était celui où Altaïr de l’Aigle, franchissant le « fleuve céleste », rejoignait « Véga la fileuse », sa bien-aimée, pour une nuit.

Le ciel, pour cause d’amour, n’était pas tout-à-fait immuable.

Altaïr, en bas à gauche. Vega à droite. Deneb au milieu en haut.

J’avais fermé les paupières. J’étais en short, torse nu, jambes nues, à l’ombre d’un arbre dont les feuilles jouaient avec le soleil. La température était délicieuse. Je sentais mon cœur battre dans mes tempes, et mes pieds peser sur la terre. Une brise légère se glissait sous mes poils. Attentif à tous les signaux que m’envoyait mon corps, il ne me venait que des sensations agréables. Je souriais de la joie d’être vivant. Je percevais aussi, autour de mes yeux, une diffuse impression de fatigue. Et je me disais mon Dieu, bien sûr que tout ça va s’arrêter, est-ce que tu sens combien tu as vieilli ?

Les journées passaient comme des charmes. Tous les voyants étaient au vert. La fin se profilait à l’horizon.

Voilà le sentiment qui m’habite depuis (presque) toujours : le monde va mal, il n’est jamais allé bien, et ça ne va pas s’arranger.

Par une heureuse disposition de mon esprit, qui n’est peut-être qu’une effroyable indifférence, ce constat n’altère pas mon humeur. Je m’applique à goûter chaque moment qui passe, et les choses qui pourraient m’être pénibles, je parviens sans difficulté majeure à les garder à distance, ou à les prendre avec une bonne dose de placidité.

Je me sens en cela très proche d’Edmond Kirazian, dit Kiraz, le dessinateur des « Parisiennes » mort il y a un mois, dont sa compagne a dit qu’ « il ne retenait du monde que ce qui le ravissait ».

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