des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

J’ai retrouvé hier mes amis de Foi et Lumière. Foi et Lumière, comme son nom l’indique, se doit en effet de célébrer sa fête : la fête de la lumière, c’est-à-dire la Chandeleur (littéralement : fête des Chandelles). Et si ce jour-là on mange des crêpes, c’est parce que leur forme et leur couleur rappellent la source de lumière par excellence : le soleil.

Les crêpes, hélas, on ne fait pas que les manger : il arrive qu’on en rencontre, et d’un genre plus obscur. La réunion débutait par la messe dominicale dans l’église de Neuilly. Le prêtre avait souhaité placer le groupe de handicapés aux premiers rangs, et invité quelques-uns d’entre eux à assurer les lectures, ce qui fut fait avec beaucoup d’émotion et d’application de leur part. Mais de drôles de paroissiens y ont trouvé à redire. On en entendit certains, à l’issue de la cérémonie, se plaindre qu’on réserve des places de choix « à des gens comme ça », et plus encore qu’on leur confie de lire l’Ecriture. Il paraît même qu’un de ces bons chrétiens déplora par la même occasion qu’une femme noire ait fait partie des personnes qui distribuaient la communion.

Des crêpes, vous dis-je, et des immangeables.

C’était hier. Onze ans de blog. Onze ans déjà, que cela passe vite, onze ans !

Cependant, comme il n’est pas ici question d’affiche rouge, que je ne suis pas Aragon, et que j’avais l’an dernier abondamment célébré les dix ans, je m’apprêtais à laisser passer la date sans plus de commentaire lorsque je reçus de la part des braves gens d’Overblog, la plateforme sur laquelle j’ai publié mon blog jusqu’en 2015, un délicat petit message rédigé spécialement pour cette occasion.

Je laisse à penser combien j’ai été ému de recevoir une marque aussi sincère de sympathie automatique générée à des fins commerciales. Je l’ai été d’autant plus qu’à part Overblog, personne, heureusement, n’y a pensé. (De même qu’il n’y a que Linked-In qui me rappelle de souhaiter leurs « anniversaires professionnels » à des contacts dont j’ignore pour la plupart qui ils sont. Mais que personne ne se vexe : je ne le fais jamais).

Je m’en voudrais donc de laisser cette touchante attention finir dans la corbeille de mon ordinateur — d’autant qu’il s’agit, à ce qu’on me dit, d’un cadeau exceptionnel. Si l’un ou l’autre de mes lecteurs est tenté par ces 30% offert (sic) sur l’abonnement Premium Individuel, surtout qu’il ne s’en prive pas.

Les épisodes du grand débat auxquels participe Emmanuel Macron ne font pas dans la brièveté. Ils durent des heures. Moi, ça m’est un peu égal, car je ne fais qu’en lire quelques comptes-rendus dans les journaux, mais je me félicite pour ceux qui y assistent que les usages protocolaires pour s’adresser au président de la République se soient bien simplifiés ces derniers temps.

Imaginez les mêmes débats sous Ramsès II. L’étiquette exigeait alors que l’on ne s’adresse au pharaon qu’après avoir prononcé une formule rituelle du style : « Ô souverain protecteur de son armée, vaillant grâce à son bras puissant, muraille pour ses soldats le jour du combat, roi de Haute et de Basse Égypte, prince de la joie, Seigneur du Double Pays, Ousermaâtrê-Setepenrê, fils de Rê, qui t’a donné tous les pays réunis en un seul, issu de son corps, maître de puissance, Ramsès-aimé-d’Amon, doué éternellement de vie, ton serviteur te parle ». Ce serait plus courtois que « Macron démission ! » mais les échanges seraient interminables.

 

Allongé dans mon lit, les yeux fermés, j’ai posé ma main sur le haut de ma tête. A travers mes maigres cheveux, et le cuir (chevelu malgré tout) qu’il y a dessous, je sens mon crâne. 

En fait je tiens mon crâne dans ma main. Je masse mes tempes, j’appuie, je tâtonne, je caresse. Je cherche les traces de mes fontanelles. Tout un cortège de sensations méditatives se met en branle sous la pression de mes doigts. 

Je deviens à la fois Hamlet et Yorick, et soudain, du pariétal au métatarse, mon squelette s’éveille et je ne sens plus que mes os.

Je participais récemment à une session de formation. (À mon âge, me direz-vous, est-ce bien raisonnable ?) Au moyen d’une présentation PowerPoint, la conférencière passait en revue, assez brillamment d’ailleurs, les différents « référentiels » dans lesquels s’inscrivent désormais la « gouvernance territoriale » et les « initiatives citoyennes » en matière de droits et de pratiques culturelles, et les nouveaux concepts y afférents.

Ça jargonnait dur. Il était question de « tiers lieux », de « villes-mondes », d’ « hybridation transversale », et même d’ « éconologie ». Quand j’ai vu ce dernier terme apparaître à l’écran, je confesse avoir confié à mon voisin, à voix bien haute : — Tiens, regarde, il manque un d.


L’écrivain anglais Samuel Butler avait dit un jour, à propos de son confrère Carlyle et de sa femme, qu’il détestait : « Dieu a été bien bon de permettre que Monsieur Carlyle se marie avec Mme Carlyle : ça n’a fait que deux malheureux au lieu de quatre ».

Quand on a appris, la semaine dernière, que l’homme le plus riche du monde se séparait de son épouse en lui laissant la moitié de sa fortune (estimée tout de même à 140 milliards de dollars), j’ai eu une pensée symétrique : « Dieu est bien bon de permettre que Monsieur et Madame Bezos divorcent : ça pourra faire quatre heureux au lieu de deux ».


On a beaucoup discuté ces derniers jours de la lettre aux Français d’Emmanuel Macron. Avait-elle des précédents ? Oui, ont affirmé de savants journalistes : celle de François Mitterrand et celle de Nicolas Sarkozy. Je ne conserve aucun souvenir de ce qu’elles racontaient l’une et l’autre, mais je suis frappé (sans en être surpris) qu’on ait omis de citer celle qui est en quelque sorte la mère de toutes ces lettres : la « circulaire écriture » que Sa Majesté Lionne adressa jadis à ses sujets, ainsi que le rapporte mon camarade La Fontaine dans sa fable La Cour du Lion.

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
Il manda donc par députés ses vassaux de toute nature
Envoyant de tous les côtés une circulaire écriture
Avec son sceau. L’écrit portait
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière…

En d’autres termes, le Roi, s’étant mis en tête de connaître les sentiments profonds du pays, informe ses sujets, par lettre, qu’il tiendra un mois durant un grand débat national. (Le présent débat est ouvert pour deux mois, mais on ne me chipotera pas là-dessus : c’est la même chose.)

Ce qui est regrettable, c’est qu’on ne sait pas ce qu’il advint de cette « cour plénière ». On sait juste qu’elle débuta dans une odeur nauséabonde (ce qui est hélas toujours le cas quand on remue certaine matière), et qu’elle s’acheva prématurément pour quelques participants trop sincères ou trop zélés. Pour le reste, l’Histoire semble n’en avoir rien retenu.

Cependant, comme on dit, comparaison n’est pas raison, et je m’en voudrais d’afficher un a priori négatif sur la grande consultation qui s’amorce : il n’est pas l’heure encore de « faire le dégoûté ». Formons des vœux pour qu’elle porte quelques fruits.

J’ai reçu (comme tous les Français) la lettre du président de la République qui m’invite à participer au grand débat national. Je l’ai même lue. Je l’ai trouvée un peu longue, mais il est vrai que les problèmes sont nombreux, et que leur énumération ne tient pas en trois lignes. 

Je ne suis pas certain d’y donner suite : on sait que je n’ai guère de goût pour les affaires publiques, bien moins en tout cas que mes compatriotes, qui semblent, la plupart, attendre de la politique qu’elle leur ouvre la voie du bonheur, ce dont je doute, tout comme je doute, par ailleurs, de détenir aucune idée géniale qui permettrait, sur tel ou tel sujet, de faire avancer le schmilblick. 

Si toutefois j’avais été à la place d’Emmanuel Macron (à Dieu ne plaise !) je crois que, compte tenu de l’humeur présentement agitée du pays, j’aurais placé en exergue ou en conclusion de ma lettre ce beau précepte de Rumi : « Elevez vos paroles, pas votre voix, c’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre ». 

Une attaque au couteau sur le marché de Noël à Strasbourg, une boulangerie qui explose à Paris : — Haha ! s’exclame instantanément le complotiste, COMME PAR HASARD !!!

Rien ne m’afflige autant que le déferlement de sa bêtise. Je n’y vois qu’un pathétique étalage de peur et de crétinerie. C’est la paranoïa du faible : tout ce qui lui est contraire est organisé par un ennemi puissant, vicieux, prêt à tout. Mais on ne la lui fait pas. Lui il sait, il démasque, il perce à jour, il dénonce, et au fond, il n’a sans doute pas de pire adversaire que les naïfs comme moi, qui croient encore à l’imprévu, aux coïncidences, aux accidents, qui sont aveugles à cette évidence que tout ce qui arrive est machiavéliquement orchestré et organisé, qu’on ne nous raconte que des bobards, que nous ne sommes que des pantins manipulés par le gouvernement et les médias, que le gouvernement, d’ailleurs, en vérité, ce sont aussi des marionnettes, parce que les vrais maîtres du monde, ceux qui tirent les ficelles en coulisse, ceux qui ont pris le contrôle de notre pensée et de notre vie, ce sont les banques juives, la mafia, la CIA, l’opus dei, et d’autres, derrière eux, bien plus puissants encore, non, je ne peux pas t’en parler mais tu verras plus tard, retiens bien ce que je te dis, hein, tu as déjà vu une boulangerie qui explose ? non, hein, alors voilà, moi j’ai compris, il n’y a pas de hasard, tu comprends, PAS DE HASARD !…

Pas de hasard peut-être, mais un beau délire, étalé au grand jour, névrotique, pénible à entendre, affreux à voir, et qui ne sent pas bon.

Il fait nuit. Je suis réveillé. Je ne me rendors pas. Devant mes yeux clos passent furtivement des pensées. J’essaye d’en attraper deux ou trois, je crois y parvenir.

Le temps que je les présente à mon esprit, il n’en reste que la queue.


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