des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Il y a une mystique romantique du dépassement de soi. « Rien de grand ne s’est jamais fait sans passion. » « Du sollst, den du kannst. » « Where there is a will, there is a way. » Mais toutes ces apologies de l’action, tous ces éloges de la volonté ont toujours sonné pour moi comme des langues étrangères. Même celui qui est en français. (D’ailleurs, c’est du Hegel : pour me le rendre compréhensible, il ne s’agit pas que de le traduire de l’allemand.)

Je n’aime pas cette injonction à agir. Je penche plutôt du côté des anciens (Epicure, Sénèque). La passion est ce que l’on subit. C’est une souffrance. « Le sage est sans passion ».

Sénèque

« Mesdames et messieurs il est 15h45 comme convenu ! »

C’est le chef de bord qui fait cette annonce d’un ton de triomphe, alors que nous entrons en gare.

Comme il est 15h45 de toute façon, qu’on en convienne ou pas, je suppose que l’intention est de faire remarquer aux voyageurs que, pour une fois, le train arrive pile à l’horaire prévu.

Une pétition, dont le texte a été publié par Libération, circule en ce moment sur Internet. Plusieurs de mes amis (et amies) l’ont signée, ce que pour ma part je me garderai bien de faire : parce que je n’ai jamais été un grand pétitionnaire, que j’ai quelques réserves importantes sur le fond, et surtout que la forme dans laquelle elle est rédigée me paraît illisible. Extrait :

« Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire. »

Ouh là !… Ma vue s’est-elle brouillée ? J’ai eu l’impression de lire un message en morse. Que j’aime peintre, et chorégraphe, et scénariste, qui restent invariables dans cette tourmente. Mais pour combien de temps ? Le e final ajouté à auteure pour le féminiser ne va-t-il pas entraîner tôt ou tard que peintre s’abrégera en peintr pour permettre au genre de parachever partout ses balourdes distinctions ?

Le texte poursuit : « Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit… »

Je crains que ce récit ne soit déjà inventé, et qu’il soit moche.

Sur ce sujet, voir aussi :

Changer les règles

Voilà, Maman a soufflé ses quatre-vingt quatorze bougies (judicieusement réduites à deux par l’entremise du pâtissier). Je remercie tous mes amis lecteurs qui ont eu, nombreux, une pensée pour elle.

Elle était en forme, réjouie, presque diserte. Nous avons calculé qu’elle était au monde depuis trente-quatre mille trois cent trente trois jours. — Mais c’est énorme ! s’écrie-t-elle. C’est beaucoup trop…

Je lui demande, parmi tous ces jours, desquels elle se souvient. Elle me regarde, un peu confuse, en haussant les sourcils… J’insiste : — Le 5 octobre 1953, par exemple, ça ne te dit rien ?… — Ah oui, c’est le jour où tu es né ! — Voilà ! Tu n’as pas tout oublié, Maman ! — Non, en effet… Et d’ailleurs, le jour où tu es né… — Eh bien ? — Eh bien tu ne m’as pas dit merci.

J’éclate de rire. Au fond, elle a raison. La vie est belle, et la mienne particulièrement heureuse et douce. En me la donnant, elle m’a fait un merveilleux cadeau. Je n’ai aucun mal à lui en rendre grâces.

 

Maman fête aujourd’hui ses 94 ans.

Moi qui la croyais fragile physiquement, elle avance dans le grand âge plus loin que je n’aurais imaginé.

Depuis un an, nos échanges se sont réduits. Nous parlons moins : de son passé, de ses parents, de ses lectures, d’Amou. Mais il me semble que nous nous concentrons sur l’essentiel. Quand je suis près d’elle, elle me tient la main et me dit je t’aime, mon fils, je t’aime, en répétant sans fin mon nom.

Et moi, vieil enfant, je fais le plein de cet amour maternel qui semble être la dernière chose qui s’éteindra en elle et qui jette intensément, sans se lasser, ses derniers feux.

La triste circonstance de la mort du grand Jean-Pierre Marielle a amené avec elle son lot d’éclats de rire, grâce à tous les extraits de films ou d’interviews qui ont fleuri sur les réseaux. Moi qui dis souvent des chansons de Brassens, j’ai été particulièrement heureux de découvrir la lecture qu’il avait faite de La fessée au théâtre de Sète en 2006.

On connaît l’histoire : une femme, dont le mari vient de mourir, veille le corps en compagnie d’un ami du défunt et bientôt, pipe et champagne aidant, Éros triomphera de Thanatos.

Marielle en connaît bien le texte, mais pas au point de le savoir par cœur. Il a besoin de lire son papier. Et tout son talent de comédien va s’engouffrer dans cet entre-deux : dans ce va-et-vient entre la scène telle qu’il se la remémore et l’imagine à mesure qu’il la lit, et la réalité des mots qu’il prononce. Il a des hésitations infimes, et joue de ces menus écarts entre ce qui se lit et ce qui se parle, et sa prestation majestueuse et acrobatique culminera dans un lapsus formidable, génial, mariellien en diable, où s’asseoir et s’essuyer deviennent une seule et même chose, et comment en effet rendre plus palpable toute l’excitation du désir ?

Une contredanse, c’était à l’origine une danse villageoise anglaise (country-dance), et par extension la musique qui l’accompagnait. C’est devenu, en bon argot, une contravention.

Or un citoyen prénommé Léo s’est justement pris une contredanse il y a quelques jours pour avoir joué (horresco referens) de la guitare dans le jardin du Luxembourg, comme en fait foi le document ci-dessous.*

L’affaire est curieuse, et intéressante à plusieurs titres. Elle montre d’abord que la musique est désormais devenue inconvenante dans un lieu public, et que d’inconvenante à contrevenante, il n’y avait qu’un pas (regrettable) qui vient d’être franchi. Ensuite, que de nos jours on ne peut presque plus rien faire sans autorisation : en l’occurrence, pour jouer de la guitare, une autorisation « spéciale » était requise ; tout le monde l’ignorait, mais pas l’agent verbalisateur 9236 qui, scrogneugneu, connaît le règlement et ne craint pas de l’appliquer. Enfin, pour terminer sur une note positive, je remarque qu’en sortant son carnet à souches, ce zélé fonctionnaire a réussi à atteindre le carré de la contredanse : une contredanse sur la contredanse, une amende sur la musique, une prune sur un fredon. C’est une prouesse administrativo-linguistique qu’il convenait de souligner.

 

* J’ai découvert cette histoire sur facebook, mais il paraît que RTL et Le Parisien en ont parlé depuis.

C’était une soirée toute simple fréquentée par des jeunes gens sympathiques. Je ne sais pas trop comment je m’étais retrouvé là, mais j’étais entouré par plusieurs jeunes couples. Je les observais en train de plaisanter et de rire, je surprenais leurs regards et les intonations de leurs voix. Quoique neufs encore, je voyais qu’ils étaient tous entrés, sans le savoir, dans cette période de vulnérabilité qui succède à l’enthousiasme des commencements. Des choses m’apparaissaient qui leur demeuraient invisibles : des lassitudes qu’ils ignoraient encore, des liens nouveaux qui les attiraient. Cette fille couvait des yeux un garçon qui n’était pas son compagnon. Celui-là tombait sans s’en rendre compte sous le charme de cette autre. J’avais l’impression de visiter leur futur, je voyais s’esquisser des affinités et des désirs qui deviendraient peut-être bientôt irrésistibles. Plus l’heure avançait, mieux il me semblait discerner les tourments de la chair et du cœur sur lesquels ces jeunes gens n’allaient pas tarder à s’embraser et leurs couples se défaire.

J’en étais à nourrir ces pensées, en scrutateur indiscret de l’avenir, lorsque je me mis à trouver étrange cette disposition d’esprit mi-lucide mi-licencieuse dans laquelle j’étais plongé, et je me dis que tout ça c’était peut-être uniquement dans ma tête, la projection d’anxiétés anciennes ou de mes propres turpitudes, et soudain je songeai : — mon Dieu, Jean-Pierre, voici que tu penses comme un vieux !

Nous déjeunions chez des amis, et la conversation, après quelques détours et allez savoir pourquoi, s’était fixée sur Saint Jean. Arriva le fromage. Un camembert trônait en majesté sur le plateau. Par sa présence onctueuse et odorante il suscita rapidement des commentaires de l’un puis l’autre des convives, de sorte qu’une seconde conversation prit naissance et se développa sans que la première ne s’interrompe pour autant.

Après quelques instants, conscient du caractère incongru de nos échanges, quelqu’un fit remarquer que le camembert coulait sur Saint Jean, ou que Saint Jean coulait sous le camembert. Cette intervention eut pour effet de faire converger les deux fils de la discussion, car délaissant l’Evangéliste, nous en vînmes très vite à parler de Saint Marcellin et de Saint Nectaire, qui sont des saints certes mineurs mais miscibles dans le fromage.

Je me fais l’effet d’un vieux surfeur. Ma planche c’est le présent. J’ai les pieds fermement posés dessus, et jusqu’ici je tiens plutôt pas mal en équilibre. Je me suis élancé il y a longtemps. Sous moi la vague du temps déferle gentiment. La côte défile, et les décennies passent.


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