des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Un mien ami, poussé par les circonstances à faire un retour sur lui-même, évoque dans un courriel qu’il m’a adressé « les esthètes qui comme nous ont préféré prêcher la révolution assis que se lever pour la faire ». La remarque m’a amusé. Lui, en prêcheur révolutionnaire, d’accord : il fut rebelle dès sa jeunesse, punk de la première heure, vrai marginal toute sa vie durant. Moi, l’image paraîtra cocasse à beaucoup.

Il y a pourtant une vérité dans cette phrase, et elle est à trouver dans le mot assis. Je crois profondément que si une révolution est possible, elle se fera assis. Il faut se retirer de l’agitation du système, ne plus l’alimenter, refuser d’avancer avec lui : s’asseoir. Sortir du cycle action – réaction. Se mettre à l’écart si possible. Et opposer, comme j’en ai souvent parlé et comme le confinement partiellement nous l’enseigne, l’otium au negotium, l’épanouissement personnel à l’impératif marchand.

Si la tendance naturelle a toujours été, en France, de critiquer le gouvernement, au Royaume-Uni elle est plutôt de le respecter. De sorte que les approximations commises de part et d’autre de la Manche dans la gestion de la crise du covid-19 n’ont pas été perçues semblablement par les populations. Les Français incriminent leurs gouvernants. Les Britanniques volontiers les absolvent.

Ces derniers viennent pourtant de revoir leur chiffre de morts à la hausse, et de devenir avec 32000 morts le pays le plus touché en Europe (à méthodes de comptabilisation comparables, pour autant que je puisse en juger). Or l’épidémie a touché l’Angleterre un mois après l’Italie. Il aurait été possible et nécessaire d’anticiper certaines mesures : cela n’a pas été fait, et le nombre élevé de victimes est la conséquence directe de ces hésitations et de ces négligences.

En l’occurrence, ce n’est peut-être pas tant le gouvernement britannique qui est à blâmer que le pays tout entier : il a sans doute été victime de cette inclination à se sentir différent qui fait partie de son tempérament. A en croire George Orwell, « l’insularité des Anglais, leur refus d’accorder une considération sérieuse à ce qui se passe à l’étranger, est une folie qui, de temps à autre, finit par se payer très cher *. »

* Le lion et la licorne, 1941. Il est intéressant de noter qu’Orwell écrit cette phrase sous les bombes allemandes, en plein blitz.

J’ai toujours aimé l’étymologie. On y trouve des éclairages intéressants sur le sens profond et souvent oublié de notre vocabulaire. L’examen de l’origine des mots et de leur dérive sémantique au fil du temps nous en apprend beaucoup, je trouve, sur ce que parler veut dire.

Prenez le mot obsèques. En latin classique, funérailles se dit exsequia, c’est-à-dire, littéralement, accompagner, suivre jusqu’au bout. Alors qu’obsequium désigne la déférence, la complaisance, le fait de suivre quelqu’un par soumission ou par intérêt. Dans les deux cas il s’agit de suiveurs (sequor), mais organisés dans des cortèges bien distincts : celui des fidèles par-delà la mort, et celui des plus ou moins serviles.

Au Moyen Âge cependant, les deux cortèges se croisent. Alors qu’en ancien français le mot exèques est attesté, il disparaît définitivement au XVIè siècle au profit d’obsèques, « par altération » nous dit le dictionnaire. Il se peut que la langue ait ainsi inconsciemment traduit l’observation que les cortèges funéraires comptaient, avec le développement de la vie sociale et de ses nécessaires hypocrisies, une proportion plus importante de personnages obséquieux.

Je n’aspire à rien d’autre qu’à laisser passer chaque journée dans la douceur, et sentir le flux délicat et presque visqueux des heures s’écouler à travers moi. Je désire me fondre dans le temps, et vibrer avec lui.

Parfois, j’aimerais parvenir à vivre comme un arbre, immobile et calme, m’abandonner avec confiance à l’alternance des soirs et des matins, à la lente pulsation des printemps et des automnes. J’oublierais tout ce qui n’est pas là. Je réduirais mon existence à cette simplicité végétale. La joie, l’ennui se déplaceraient hors de moi et deviendraient des notions étrangères. Il y aurait la terre, les pluies, la lumière, ma sève.

Ne plus penser. Etre. Entrer dans l’épaisseur labile des saisons.

— Déconfinons comme ceci. — Ah, non ! — Plutôt comme cela, donc ? — Non plus. — Alors laissons chacun juger de ce qu’il peut faire ou pas faire. — Non, il faut des règles, sinon les gens font n’importe quoi. — Bon, voilà des consignes strictes. — Mais, vous attentez à notre liberté !

Je constate que, quoiqu’il en soit, demeure intacte « la pleine liberté que les Français ont toujours prise de murmurer et de se plaindre, [même] sous les règnes les plus doux » (Alexandre de Campion, ami de Corneille).

Il a été beaucoup fait mention ces derniers jours dans la presse anglo-saxonne de l’effet Dunning-Kruger. Cet effet décrit le phénomène de « surconfiance » par lequel des personnes non qualifiées dans un domaine se montrent incapables de reconnaître leur incompétence, et surestiment leur capacité à trouver des solutions. Exemple (pas tout-à-fait pris au hasard, puisque c’est à lui qu’on doit cette multiplication des références à Dunning-Kruger) : l’imaginatif président Trump suggérant qu’on pourrait peut-être désinfecter à l’eau de Javel les poumons des malades du covid-19.

Ce qui est intéressant, c’est la courbe qui trace la relation entre la compétence et l’auto-évaluation de cette compétence. Ceux qui en savent le moins sont convaincus de leur aptitude à affronter les problèmes, ceux qui en savent un peu plus s’aperçoivent qu’ils ne savent rien, et les experts finissent par faire la part des choses entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ne savent pas. On a joliment nommé ces trois phases : montagne de la stupidité, vallée de l’humilité, plateau de la consolidation.

Ni la vallée ni le plateau ne posent réellement de problèmes. Le danger, c’est l’altitude de la montagne, qui peut s’élever très haut quand elle est escaladée par des gens de pouvoir.

 

Par temps calme, on pouvait parfois avoir l’illusion de contrôler nos vies, de décider de la direction qu’elles prenaient. Mais l’histoire est volcanique. Elle se réveille, et se manifestent à nouveau les éternelles oscillations du monde, entre mal et bien, action et réaction, amour et haine, personnel et collectif, global et local, court terme et long terme, possession et détachement. Toutes s’amplifient en même temps. La tempête se lève, et nous voici à la merci des vagues et du vent, rendus à notre condition de bouchons sur la mer.

Ici, on met un masque à la reproduction de la plus ancienne statuette de l’humanité (la dame de Brassempouy dite « à la capuche ») et on lui intime de rester dans sa grotte. Il faut dire que si les personnes âgées sont vulnérables au virus, celle-ci doit être particulièrement fragile : elle a 25000 ans.

Là, c’est la statue d’un petit jeune de 2515 ans nommé Périclès que l’on asperge de produit désinfectant. Il doit se dire que c’est bien gentil, tout ce soin dont on l’entoure, mais qu’il aurait mieux valu le faire avant, en 429 av JC par exemple, quand une autre épidémie sévissait, la peste, et qu’il en mourut.

Au moment où les gouvernements de tout poil et de tous pays font couler à flots dans l’économie un argent ordinairement introuvable, et que le citoyen lambda, ébahi, se demande par quel miracle tout ceci redevient soudainement possible (on avait assisté à la même chose lors de la crise financière de 2008), une petite histoire recommence à circuler qui m’avait naguère inspiré une chanson.

Je l’ai retrouvée dans le mail d’un correspondant américain*. De cet apologue ne se dégage pas à proprement parler une vérité morale, mais une curieuse leçon de finance, montrant comment une société vivant à crédit, c’est-à-dire avec des dettes, peut finir sans effort et sans douleur par les annuler et s’en affranchir.

* It is a slow day in the small Kentucky town of Pumphandle, and streets are deserted. Times are tough, everybody is in debt, and everybody is living on credit.
A tourist visiting the area drives through town, stops at the motel, and lays a $100 bill on the desk saying he wants to inspect the rooms upstairs to pick one for the night. As soon as he walks upstairs, the motel owner grabs the bill and runs next door to pay his debt to the butcher. 
The butcher takes the $100 and runs down the street to retire his debt to the pig farmer. The pig farmer takes the $100 and heads off to pay his bill to his supplier, the Co-op. 
The guy at the Co-op takes the $100 and runs to pay his debt to the local prostitute, who has also been facing hard times and has had to offer her “services” on credit. 

The hooker rushes to the hotel and pays off her room bill with the hotel owner. 
The hotel proprietor  then places the $100 back on the counter so the traveler will not suspect anything. At that moment the traveler comes down the stairs, states that the rooms are not satisfactory, picks up the $100 bill and leaves. 
No one produced anything. No one earned anything… However, the whole town is now out of debt and now looks to the future with a lot more optimism. And that, ladies and gentlemen, is how a Stimulus package works.

Un saucisson doit être pendu. C’est pourquoi il est muni d’une ficelle à l’une de ses extrémités.

On le pend généralement à un crochet ou à un clou, mais une personne très chère à mon cœur a eu une autre idée, originale et électrique, comme on peut voir sur la photo ci-dessous :

Ainsi branché, le saucisson n’éclaire rien, ni ne vibre, ni ne chauffe. Même soumis à des tensions, et placé dans la position acrobatique d’être tout à la fois à la terre et suspendu, le saucisson ne se détourne jamais de sa raison d’être, qui est de pendouiller inerte en attendant d’être mangé.

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