« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Le scénario est connu, je l’ai décrit ici à plusieurs reprises : les baies vitrées sont les ennemies des oiseaux. Surtout lorsqu’elles viennent d’être nettoyées. D’une espèce à l’autre, il se répète. J’entends le bruit d’un choc, et je trouve un petit corps inanimé sur la terrasse. Ce matin, un martin-pêcheur.

Le seul intérêt de ces tristes accidents est de me rendre visible la splendeur des parures de ces animaux magnifiques, et d’admirer le peintre génial et sublimement inventif qu’est la nature, pour peu qu’on l’observe avec attention, et en détail.

 

« Il y a des qualités qui lui font défaut ».

On peut dire ça de chacun d’entre nous, et c’est en général doublement vrai. Non seulement parce qu’il nous en manque en effet beaucoup, mais aussi parce que celles dont nous sommes pourvus possèdent presque toujours un revers bien visible, la persévérance se transformant en obstination, la politesse en hypocrisie, l’honnêteté en scrupule, le courage en témérité imbécile, la franchise en provocation, la prudence en lâcheté.

J’ai récemment découvert qu’il existait sur Wikipedia des articles qui répertorient année par année les personnalités nées à cette date, et d’autres, symétriques, qui recensent celles qui sont mortes au même moment.

Si l’on prend par exemple l’année 1021, on apprend qu’elle a vu la naissance de :

– Wang Anshi, homme d’État chinois réformateur ;
– Eudocie Makrembolitissa, seconde épouse de l’empereur byzantin Constantin X Doukas, qui devint régente à la mort de celui-ci ;
– Fujiwara no Kanshi, impératrice consort du Japon ;
– Wugunai, chef de la tribu Wanyan en Chine ;
– Yahyâ Ibn Al Husayn Ash Shajarî, théologien chiite zaïdite et auteur du recueil Al Amâlî Ul Khamîsiyyah.

Des personnalités éminentes, certes, mais peu connues du grand public, et dont il n’est par conséquent pas surprenant que l’on ne célèbre pas le millénaire avec un faste particulier.

Eudocie Makrembolitissa

Du côté des morts, la page dédiée mentionne davantage de noms :

– Arnoul de France
– Chams ad-Dawla
– Erkanbald
– Fujiwara no Akimitsu
– Al-Hakim bi-Amr Allah
– Héribert de Cologne
– Minamoto no Yorimitsu
– Abû ‘Abd ar-Rahmân as-Sulamî
– Usui Sadamitsu
– Walther d’Eichstätt
– Wolbodon

Mais pas non plus de quoi occuper l’espace médiatique français avec des commémorations.

Que l’on remonte à 1020, 1019, 1018, ou qu’on descende vers 1022, 1023, 1024 etc, on trouve à chaque fois une liste semblable. Et on comprend Taine, quand il s’exclamait : « Quel cimetière que l’histoire ! »

J’étais dans le TGV. À l’intérieur de la voiture, un écran indiquait fièrement que nous roulions à 320 km/h quand soudain, dans un éclair de lucidité, ou sous l’effet d’une rêverie temporaire, le TGV s’effaça et laissa la place à la course de ma vie. Le train était ma vie et je fonçais vers l’arrivée, vers la fin. Les années défilaient, ainsi que les gens que j’aimais, et il y en avait tant désormais qui restaient en arrière et dont je m’éloignais, mais pas moyen de s’arrêter, pas moyen de descendre, pas moyen même d’ouvrir la fenêtre et d’agiter la main, j’étais prisonnier d’un couloir de temps qui me menait sans recours d’un point N à un point M, je ne pouvais rien y changer ni rien faire d’autre que tenir la main de Claudine à côté de moi, en regardant par la fenêtre les collines paisibles de septembre, et les nuages déchirés, déchirants, tous les joyeux, menaçants et inaccessibles nuages.

Quand je suis dans la nuit, ma bergère, c’est toi
Quand le lilas embaume, le vent du soir, c’est toi
Quand le monde se tait, la mélodie, c’est toi
Quand le temps nous emporte, le voyage, c’est toi

Bon anniversaire mon amour.

Ai-je déjà parlé d’Olaf, le chien qu’Augustin a adopté à la suite de la mort de Balou ? C’est un malinois de quatre ans qui, à ce que l’on en sait, est né à Marseille, serait issu d’une lignée élevée en Turquie, et a eu pour premiers maîtres un couple en proie à des violences conjugales. Olaf étant intervenu un jour pour défendre sa maîtresse, l’homme s’en est débarrassé le lendemain. On ignore comment il est arrivé dans une famille de Dax, avec qui il vivait en appartement. Mais sa présence s’étant avérée trop encombrante, ces gens ont dû passer une annonce pour s’en séparer. C’est Augustin qui a répondu.

Olaf s’est très bien habitué à Amou (mais quel chien n’y serait pas heureux ?) Avec ses trente-trois kilos, c’est un excellent chien de garde, quoiqu’il fasse preuve d’un zèle parfois excessif à l’égard des deux roues. Il adore courir, sauter, nager. Depuis quelque temps, il s’est improvisé chasseur de taupes. Il arpente la pelouse la truffe dans l’herbe, marque l’arrêt, creuse furieusement avec ses pattes, fait deux ou trois bonds sur place, replonge le museau dans la terre, renifle, éternue, et reprend son manège un peu plus loin, sempiternellement bredouille, mais pas découragé pour autant.

Avec les taupes d’un côté et lui de l’autre, notre gazon commence à ressembler à Verdun.

Le saule a recouvert le camélia.
Le cèdre est envahi par les ronces.
Le petit bois d’acacias s’est lancé à l’assaut des montagnes.

Quarante ans ont passé.

Dans le pré en pente, le gingko, maigre et frêle, se tient comme un adolescent qui ne veut pas grandir.

Il y a l’âge qui se mesure objectivement par un nombre d’années, et celui qu’on pense avoir dans sa tête. Un ami, après avoir lu mon billet d’hier, me confiait que son père, à quatre vingts ans passés, ne se regardait jamais dans la glace sans se demander : « Mais qu’est-ce qu’un gamin comme toi fait dans un corps comme celui-ci ? »

Il se trouve que, comme beaucoup de gens, je pense ce soir à Jean-Paul Belmondo, et que quelque chose me dit qu’il s’est lui aussi posé la question plus d’une fois.

Alors voici peut-être simplement ce qui se passe à la fin, quand le décalage devient si grand et pendant si longtemps que la cohabitation n’est plus possible : le gamin finit par fuguer, et on appelle ça la mort.

J’ai repris en cette rentrée mes cours à Sciences Po avec un plaisir intact. Les étudiants étaient délicieux : intelligents, ouverts, attentifs, gais. Dans mes groupes, une majorité de filles cette année. Toutes et tous nés en 2003.

C’est ça qui m’a fait un choc : j’avais cinquante ans de plus qu’eux ! Un demi-siècle incontestable, et pourtant difficile à croire… Et puis, amical, Aragon est venu murmurer quelques vers à mes oreilles :

Laisse là tes regrets vieil homme et ta jeunesse
Dimanche ou pas impatients dès le lundi
D’autres adolescents ouvrent le paradis
Ils ont cette splendeur des choses qui renaissent
Ne reconnais-tu pas ta propre mélodie *

Si, je la reconnais, leur mélodie, ma mélodie, et je la fredonne toujours, mezzo voce : c’est celle de l’étonnement, de l’innocence, de la découverte des autres et de soi-même, c’est l’air de l’enfance qui ne meurt jamais, l’air des pourquoi, l’air des réponses qu’on cherche et qui se dérobent, la ritournelle existentielle, celle qui fait sourire ou pleurer, et celle qui fait qu’aussi vieux qu’on devienne on reste toujours des enfants.

 

* Aragon, Madame Colette

Au fond, je ne devrais plus écrire sur l’état du monde ou sur des choses qui ne me concernent que de loin. Je devrais faire comme les peintres et les poètes chinois, me concentrer sur ce qui m’entoure et tenter de me fondre dedans. Disparaître en tant qu’individu, n’être plus qu’un morceau de nature qui vibre avec elle-même, se dépouiller de soi, d’un avant, d’un après, se connecter tout entier à l’instant, être aspiré par lui, et en lui rejoindre enfin le cœur des choses.

Suivre la voie d’un Wang Wei, être capable un jour d’hiver d’écrire « Dans le ciel froid, ça et là, des feuilles rouges », et que tout soit dit.

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