des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Pour rester encore un moment sur Thalès, on ne sait pas exactement à quel âge il mourut. Une source prétend qu’il avait quatre vingt-dix ans quand il quitta ce monde, mais la plupart des autres s’accordent sur soixante dix-huit. Quoiqu’il en soit, pour l’époque, il était fort vieux.

Quant aux circonstances de sa mort, deux versions sont en présence. Celle du puits, qui nous vient du Théétète de Platon et a été relayée par Montaigne et La Fontaine, mais dans une variante grave : la chute aurait été fatale à Thalès. L’autre se trouve dans les Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce, où il nous est dit que Thalès, qui était « fan de sport », comme on dirait aujourd’hui, assistait à une compétition de lutte dans un stade en plein soleil quand il fut pris d’un malaise, et ne s’en releva pas.

Je médite sur ces deux versions, et mon esprit va et vient rapidement de l’une à l’autre : d’un lieu froid, sombre et humide à un endroit violemment baigné de lumière et de chaleur.

Mentalement, ça me fait éternuer.

C’est un vieux monsieur distingué, courtois, très élégant, qui a, jusqu’à une période récente, mené une vie de séducteur, hédoniste et mondaine. Malheureusement il perd désormais la tête, et aussi l’équilibre, de temps en temps. C’est ainsi qu’après une mauvaise chute sur un trottoir parisien il s’est retrouvé à l’hôpital avec le nez cassé et des points de suture sur le front.

À son fils qui lui téléphone le lendemain pour prendre des nouvelles, il dit : — Et pourquoi ça n’irait pas ? Tout va bien. Je suis bien installé, l’hôtel est charmant, la chambre est très propre, et le directeur est venu me voir, accompagné de tout son staff, pour m’annoncer qu’il organiserait demain une réception en mon honneur. — Papa… tu es sûr ? — Tout-à-fait. C’est la tradition de l’établissement, m’a-t-il dit, quand l’un des clients a fait une chute à ski. Et puis c’est plein de jolies filles très gentilles ici, toutes vêtues de blanc, surtout des petites noires. Non, mon fils, rassure-toi, je ne vais pas m’ennuyer.

On demeure jusqu’au bout tel que l’on a été. Soyez triste et craintif, votre fin sera dure. Soyez léger, vous resterez léger.

Je déjeune avec l’ami Béra. Nous sommes attablés devant deux solides tranches de terrine de canard et une bonne bouteille de Morgon. Sans que notre appétit en soit affecté le moins du monde, la conversation se pose un moment sur l’épidémie de coronavirus. Michel en suit le développement comme le lait sur le feu. Il faut dire qu’il est titulaire au CNAM de la chaire de modélisation des risques, et se trouve en contact avec quelques uns des meilleurs spécialistes de la question.

— Le pangolin, me dit-il. Tout part de là.
— Oui, j’ai lu ça.
— Eh bien ! C’est très mignon, comme animal. Tu devrais écrire la ballade des pangolins.

L’idée m’a amusé.

La ballade des Pangolins

Nous sommes les Pangolins
Longue queue et tête fine
Nos silhouettes trottinent
Par les plus discrets chemins

Quoiqu’en boule le matin
Nous vivons d’humeur badine
De Namibie jusqu’en Chine
Nous sommes les Pangolins

Hélas hélas quel chagrin
L’écaille de nos échines
Alimente en médecines
Marabouts et margoulins

De surcroît pas mal d’humains
Apprécient notre chair fine
En sauce ou bien en terrine
Aux oignons ou au cumin

Tout animal le sait bien
L’homme a la veine assassine
S’il vous veut pour sa cuisine
Vous n’y échapperez point

Mais le dieu des Pangolins
(Que son règne un jour culmine)
A glissé dans nos poitrines
Un talisman clandestin

Un virus assez vilain
Une vicieuse vermine
Une infernale machine
Qui fait tousser les coquins

C’est le coronamachin
Bien mieux qu’une carabine
Il dégomme et contamine
Qui ne nous veut pas du bien

Ainsi de Perse au Tonkin
La pandémie se dandine
Fallait pas chercher Mimine
Nous sommes les Pangolins

Parmi les auteurs de théâtre de second ordre, celui qui a l’honneur, si l’on veut, d’ouvrir la série, c’est Rotrou. Bien qu’il ait une rue symétrique à celle de Corneille de l’autre côté du théâtre de l’Odéon à Paris, le jugement sur son œuvre ne le place pas au niveau de son contemporain (il était né en 1609, Corneille en 1606). C’est ainsi que le répertoire officiel des Célébrations nationales de 2009 le mentionne comme « le plus éminent des moins éminents dramaturges du Grand Siècle ». Inférieur à Corneille donc : voilà pour sa postérité littéraire.

Mais pour ce qui est du courage et du sens du devoir, supérieur à Montaigne. En 1585, alors que celui-ci était maire de Bordeaux, une épidémie de peste se déclara ; par crainte d’être contaminé, il quitta la ville. En 1650 au contraire, Rotrou, qui occupait à Dreux la charge de lieutenant particulier au bailliage, resta à son poste lorsqu’une « fièvre pourprée s’étant répandue dans la ville, y faisait périr jusqu’à vingt personnes par jour ». Et — précise la notice — « malgré les sollicitations de sa famille, il ne voulut pas abandonner ses concitoyens sur lesquels sa charge l’obligeait de veiller, et succomba, victime de son zèle. »

On pourra sans doute, dans les temps qui viennent, observer des comportements semblables à celui de l’un et de l’autre, en raison de l’épidémie due au coronavirus.

Ils s’appellent Nivelle de la Chaussée, Baron, Legrand, Dancourt, La Harpe, Sedaine. Ils ont été actifs aux XVIIè et XVIIIè siècles, et leurs écrits occupent 40 volumes dans la bibliothèque de mes beaux-parents. Ce sont les auteurs de théâtre « de second ordre », d’après les imprimeurs Mame et Egron qui les ont publiés entre 1810 et 1816.

Ceux du premier ordre, tels qu’ils sont mentionnés sur la page de garde, sont Corneille, Racine, Molière, Regnard, Crebillon, Voltaire. Je doute qu’aucun des autres eût apprécié d’être relégué dans une catégorie inférieure. Mais entre ça et l’oubli complet, que préférer ? On peut toujours miser sur le temps pour sortir du purgatoire : il arrive que les jugements évoluent avec les époques. Voyez les deux derniers volumes de la série : on y trouve Diderot, et Beaumarchais. Aujourd’hui celui-ci tiendrait une des premières places, tandis que Regnard jouerait en seconde division.

Une information m’est parvenue hier soir qui me fait regretter de ne plus voter à Paris : l’annonce du lancement dans la campagne municipale d’une nouvelle liste intitulée Coqs et Poules pour Paris (CPPP).

Cette liste « alternative volatile » et « auto-déclarée d’intérêt très public » se définit comme « une nouvelle alternative radicale et bestiale pour la non conduite des affaires de la Ville de Paris et de ses différents arrondissements ».

Je n’ai qu’une chose à dire à mes amis parisiens : votez pour Clovis Lemoine, Lorette Lafayette, et consors !

La présentation des nouveaux projets pour Paris (affiches de campagne et professions de foi) des 20 binômes candidats aura lieu à à la librairie du théâtre du Rond-point (Paris) le jeudi 5 mars à 18 h. Conférence de presse à 18h 45.

Tous les candidats et leurs professions de foi sont à découvrir sur http://www.snyers.fr/coqs-et-poules-pour-paris.html?a=146

S’il écrit un jour ses mémoires, je conseille à Benjamin G. de les intituler « Les mémoires d’un plus sot ». A tout le moins, que cela lui serve de sous-titre. Car peut-on faire plus sot que d’envoyer à une maîtresse qu’on connait à peine, alors qu’on est ministre, c’est-à-dire qu’une foule de gens guettent votre moindre faux pas — ou cherchent à le provoquer —, une vidéo de soi en train de se masturber ? A l’heure des réseaux numériques, alors que, comme chacun sait, rien ne peut garantir le secret de ce qui s’y publie ?

Je sais bien que le danger d’être découvert fait partie du plaisir des liaisons clandestines, qu’on peut frissonner d’avoir une double vie, et que prendre le risque d’en mettre les deux parties en contact peut ajouter encore à l’excitation qu’on éprouve, mais là, franchement, pousser à un tel degré le sentiment d’impunité et de toute puissance, ce n’est plus un raffinement dans la jouissance, c’est une connerie de consternantes dimensions.

Julien Green parle dans son journal d’un homme qui « a des parties d’intelligence qu’[on] ne songerai[t] pas à nier » et qui « est même, quelquefois, assez brillant, mais profondément c’est un sot et l’on dirait que ce qu’il a d’intelligence ne sert qu’à alimenter sa sottise » : ne croirait-on pas le portrait de l’infortuné Benjamin ?

C’est une dame septuagénaire toute ronde, toute frisée, toute pimpante. Nous nous faisons quelques politesses au moment de monter dans le train. Elle entame la conversation d’une voix joyeuse. — Vous allez jusqu’à Bordeaux ? A Paris ? Parce que moi, je m’arrête à Dax.

Elle s’assied sur un siège à la hauteur des nôtres, de l’autre côté du couloir. Le train démarre. Il n’y a personne autour de nous, elle en profite pour s’installer confortablement, prendre ses aises. Elle étale son manteau son chapeau et son écharpe, et sort de son sac un flacon de vernis rouge vermillon. Puis, en commençant à se faire les ongles, elle reprend la parole avec un large sourire.

— Je m’arrête à Dax parce que je vais à des obsèques. (Son air guilleret, tout d’un coup, nous intrigue.) — Bon, c’était une personne très âgée, il faut bien mourir un jour, n’est-ce pas ? Alors pour ceux qui restent, comme moi, c’est l’occasion d’une sortie… C’est pour ça, bien que les obsèques ne soient que cet après-midi, que j’ai pris le train ce matin…

Son œil pétille de plus en plus. Notre étonnement grandit encore. — Et là, telle que vous me voyez, je m’en vais déjeuner dans un petit restaurant de ma connaissance, où le chef fait une cuisine délicieuse. Plat du jour et dessert pour 13 €… Et copieusement servi… Je suis un peu gourmande, c’est vrai…

Son visage s’est dilaté, ses ongles rutilent, la perspective de ce repas la met au bord de l’extase. Je ne crois pas qu’on puisse être de meilleure humeur en se rendant à un enterrement.

© Dubout

Je trouve régulièrement sur mon mur Facebook des partages d’articles ou de conseils traitant de développement personnel ou de vie harmonieuse. Et à les lire, je constate que la quête du bonheur, ou du moins du bien-être, prend souvent la forme de solides appels au bon sens.

Mais il faut bien constater aussi que ces appels au bon sens ressemblent quelquefois à s’y méprendre à des enfoncements de portes ouvertes, si bien que certains s’en agacent, et que plus ils sont exposés à ces conseils, moins ils sont sereins.

Exemple : Sciences et Avenir nous dit : « Pour être en bonne santé, évitez de stresser ou de vous énerver pour des broutilles. » Et Manon commente : « Putain mais merci les gars on n’y aurait pas pensé tout seuls !».

CQFD

Un ami me transmet une annonce qu’il a repérée sur Le Bon Coin : à vendre une télé, qui « fonctionne, mais sans image », et qui constitue par conséquent l’achat « idéal pour personnes bricoleuse » (sic).

Cet ami ignore sans doute que je ne suis pas bricoleur. Si je l’étais, j’achèterais volontiers cette télévision. Non pas pour en réparer l’image, mais pour la faire fonctionner aussi sans le son. Là, elle serait vraiment idéale. Mais comme je crains fort de ne pas y arriver, je préfère relayer cette offre qui, nonobstant l’accord au pluriel défaillant dans l’annonce, me parait de nature à intéresser les plus exigeants de mes lecteurs.

Ces derniers n’ont qu’à cliquer sur la photo pour réaliser leur rêve.

 


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