des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

La liberté est solitaire. Pessoa écrivait : « Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher ».

Mais les désirs d’argent, de gloire, de pouvoir, ne trouvent guère « d’aliment dans la solitude et le silence ». Alors qu’on rêve d’épanouissement et de réussite, on entre à l’égard des autres dans une forme de dépendance, voire de soumission. Ce faisant, on tourne le dos, sans le savoir, à l’étroit chemin vers le large et le grand air.

Que de temps passé devant les écrans ! On s’en plaint, et nombreux sont ceux qui, depuis longtemps, craignent que cette activité, pratiquée sans modération, ne soit abrutissante. — Tu ferais mieux de lire, entend-on souvent dire aux enfants.

Mais la même prévention existait autrefois à l’égard de la lecture. Dans Don Quichotte, Cervantès note à propos de son héros qui se gave de romans de chevalerie que « ses nuits se passaient en lisant du soir au matin et ses jours du matin au soir, si bien qu’à force de dormir peu et de lire beaucoup, il se dessécha le cerveau et en vint à perdre l’esprit ».

Cervantès maniait certes la dérision, mais combien de ses contemporains seront allés au-delà du premier degré de la phrase ?

Parmi les sœurs avec qui Sainte Thérèse de Lisieux partageait sa vie au couvent, il y en avait une qui lui déplaisait viscéralement. Elle était vieille, et tout en elle la rebutait : son visage, sa voix, son odeur, son aigreur, les bruits qu’elle faisait en mangeant. Thérèse n’avait qu’une envie : ne jamais la croiser, la fuir.

Cependant, ce n’étaient pas là des sentiments bien chrétiens, et Thérèse, pour s’appliquer à la charité et à l’amour du prochain, décida au contraire de manifester à cette infortunée compagne de l’attention et de la sympathie. De sorte que chaque fois qu’elle la voyait, elle lui souriait, lui proposait de l’aider, la complimentait pour son comportement exemplaire et louait la qualité de sa personne.

La malodorante s’étonnait d’être l’objet d’une telle estime, mais Thérèse ne révélait rien. « Aimez vos ennemis » pensait-elle sans doute en surmontant ses hauts-le-cœur.

L’argent n’a pas d’odeur : le salut si, parfois.

Tous les festivals n’ont pas été condamnés cette année par le Covid à la triste alternative d’être annulés ou de devenir virtuels. Le Festival International de Musique des Plantes est l’un des rescapés de l’hécatombe. Limitant sa fréquentation à quelques dizaines de visiteurs, il s’est tenu la semaine dernière à Gaujacq, commune limitrophe d’Amou.

C’est en effet au château de Gaujacq qu’un savant pépiniériste a mis au point il y a quelques années un dispositif technique qui permet de capter la différence de potentiel entre la racine d’une plante et sa feuille, et de la transformer en ondes sonores. Ayant posé que les sons ainsi produits constituent de la musique, il fait depuis quelques années chanter bégonias, fougères, camélias et géraniums.

C’était la première fois que j’assistais à un concert de ce type. La chose est manifestement une affaire d’initiés. J’étais venu en compagnie de Claudine et de ma belle-mère, et le premier morceau, un duo entre une fougère et une cantatrice, m’a rappelé les improvisations, pas déplaisantes d’ailleurs, auxquelles se livrent souvent, à l’issue d’une session, les participants à un stage de chant. Le public était extatique, et ma belle-mère a dit : « c’était plutôt beau ».

Le deuxième morceau mettait en vedette un bégonia, qui émettait des sons de percussion sur un rythme de tango, vif, alerte, et quand un accordéon l’a rejoint, on s’est retrouvés dans un dancing de Buenos-Aires, quelque part entre Carlos Gardel et Astor Piazzola. Ma belle-mère a dit : « je ne verrai plus jamais mon bégonia de la même façon ».

Entre chaque morceau cependant, nous subissions une longue interruption d’au moins un quart d’heure : il fallait changer de configuration et l’ingénieur du son s’emmêlait dans les câbles. Les musiciens en profitaient pour passer au brumisateur les végétaux chanteurs, placés sur le devant de l’espace scénique, mais comme on avait démarré avec beaucoup de retard et qu’on passait plus de temps en bidouillages qu’en musique, ma belle-mère commençait à trouver le temps long.

Le troisième morceau fit dialoguer un camélia (ou un géranium, je ne me souviens plus) avec la fougère du début. Les sons produits semblaient totalement aléatoires, errant entre les graves et les aigus, sans but apparent, sans rythmique, sans timbre précis. Une harpe, puis une contrebasse, essayèrent d’y mettre un ordre approximatif, sans succès. Je me demandais à quoi me faisait songer cette écoute, quand ma belle-mère me glissa à l’oreille : « Claude Rich à la recherche de l’accord absolu dans les Tontons flingueurs ».

Après quoi, nous nous éclipsâmes.

Ce qui est bien, quand on apprend par les journaux la mort de quelqu’un, c’est qu’on apprend souvent aussi son existence par la même occasion. De Bernard Stiegler je ne connaissais que le nom. Maintenant, j’en sais un peu plus, pour avoir lu sa nécrologie samedi dans Le Monde, ainsi qu’un fort intéressant article qu’il avait fait paraître dans le même journal en avril dernier, sur son expérience du confinement.

Il voyait dans celui-ci « l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies », et l’avènement éventuel de ce qu’il avait appelé un « otium du peuple » : « revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. »

« Otium du peuple » ? L’idée m’a fait lever un sourcil. L’otium, c’est le temps non marchand, hors travail, celui qu’on ne vend pas pour de l’argent. Comment créer les conditions de sa popularisation ? Et comment s’y prendre pour le valoriser ? Une des pistes que proposait Stiegler consistait à s’inspirer du modèle des intermittents du spectacle, « qui ne trouvent des emplois intermittents que pour autant qu’ils cultivent un tel otium, c’est-à-dire une fructification de leurs singularités ».

Royal Clown Company © Christophe Raynaud de Lage

L’idée est séduisante (quoiqu’assez paradoxale à mon sens), c’est pourquoi je la reproduis ici, mais je me sens bien incapable d’y réfléchir plus avant. Pour reprendre mon mot de vendredi, je suis déjà trop nonchalant de la fructification de ma singularité propre pour prétendre approcher les moyens de développer celles des autres, et pour m’encombrer par surcroît de philosophie politique, pour laquelle je ne me reconnais ni goût ni talent.

Montaigne écrit : « Je veux que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.* » Ah ! Que ce « nonchalant d’elle » me plait ! Qu’il est simple, élégant, détendu ! Que nous dit Montaigne par cette nonchalance ? Que le fait de mourir, il ne faut pas en faire toute une histoire, ni s’en soucier plus que de cela. La mort est inévitable ? La perfection hors d’atteinte ? Soit. Prenons-en note, et que ça ne nous empêche pas de planter nos choux.

Nonchalant était alors le participe présent du verbe nonchaloir, qui n’existe plus, et qui signifiait « ne pas s’occuper de ». Vers 1160 est attestée la locution «  mettre en nonchaloir » dont l’équivalent aujourd’hui est « laisser à l’abandon ». C’était le contraire de chaloir, verbe défectif qui subsiste seulement à la troisième personne du singulier dans l’expression « peu me chaut » : peu m’importe, je ne m’en soucie guère.

Chaloir signifiait clairement : importer, avoir de l’intérêt. Et chaloir a donné chaland : au départ l’ami, le protecteur, puis la personne charitable qui fait des dons en nature ou en espèces, puis (puisque l’argent vient de s’en mêler) le client, et même, chez Rabelais, le coquin. Achalandage, chalandise : on entre dans le domaine du commerce, du négoce.

Le nonchalant échappe au négoce. Il ne déploie pas sa vie dans cette dimension. Il ne produit pas pour produire, il ne cherche pas à avoir, à retenir, à posséder. Il est celui qui admet ses limites et qui a vis-à-vis d’elles l’élégance du détachement.

* Essais, I, 20

Me penchant, pour des raisons que je dirai bientôt, sur l’histoire d’Amou, j’ai découvert à cette occasion la figure étrange et fort antipathique de Gabriel de Lorges, comte de Montgommery, sous les ordres duquel Amou fut pillé et dévasté, en septembre 1569, six jours durant.

On n’en était encore qu’à la troisième guerre de religion. Jeanne d’Albret, reine de Navarre, l’avait chargé de reconquérir ses états. Il le fit promptement, et sans faire de quartier : exécutant tous les prisonniers catholiques, et brûlant les églises comme à Amou, Montgommery reprit le Béarn en trois semaines. Poursuivant sa campagne en Gascogne, il y commit des excès immenses, qui frappèrent de terreur les populations*.

Ce sinistre individu était déjà entré dans l’histoire dix ans plus tôt : c’est lui dont la lance perça l’oeil et le crâne d’Henri II lors du tournoi où le roi trouva la mort. C’était un accident, mais il était régicide, et prit prudemment la fuite le soir même.

En 1572, il échappa par miracle au massacre de la Saint Barthélémy, devint général des Huguenots, se réfugia en Angleterre où la reine Elizabeth refusa de l’extrader. En 1574, ayant débarqué en Normandie pour y fomenter une insurrection, il fut fait prisonnier, de sorte que peu de temps après, Catherine de Médicis, qui avait pas mal de raisons de ne pas le porter dans son cœur, put assister en place de grève à sa torture et à sa décapitation.

 * Source wikipedia

Jeudi dernier : 40 degrés de température. En fin de journée un brusque coup de vent précède l’orage. Brindilles, feuilles et graines voltigent dans l’air. La chaleur tombe brutalement. La surface de la piscine se couvre de matière végétale. En dix minutes, c’est l’automne en juillet.


Comme vite, parfois, les choses changent…

Après lecture de mon précédent article, l’ami Bruno S., médecin de son état, pose le diagnostic que c’est mon hippocampe qui fait des bulles. Mon incapacité à « pérenniser et orienter mes pensées » serait due au vieillissement de cette partie profonde de mon cerveau.

Je crains qu’il n’ait raison. Ayant parcouru depuis hier quelques pages de littérature médicale sur le sujet, j’y ai trouvé, comme de bien entendu, matière à renforcer son hypothèse (mais je suis comme tout le monde, et si je lis la liste des effets indésirables d’un médicament qu’on m’administre, j’aurai tendance à en découvrir qui m’affectent dont j’ignorais jusque là l’existence). Bref, Alzheimer me guette, et mes neurones se mettent à avoir des ratés.

Cependant, fixer mes pensées m’a toujours été difficile. J’ai dit ici depuis fort longtemps que j’avais l’esprit désultoire, et m’en suis réjoui. Mais peut-être ai-je pris pour une manifestation d’agilité mentale ce qui était le signe avant-coureur d’une défaillance. Si la fatigue de l’hippocampe est la cause de ces distractions, il se peut que le mien, de naissance, soit fourbu.

Mon esprit me fait parfois l’effet d’un ces lacs volcaniques où des bulles — mes pensées — affleurent sans cesse à la surface. Elles se succèdent, s’enflent, s’irisent un instant, et éclatent, disparaissant pour la plupart sans retour avant d’avoir été seulement saisies par ma conscience. Il ne m’en reste rien que quelquefois une vague impression de couleur. J’ai beau chercher, c’est la seule trace qu’elles laissent en ma mémoire, et c’est ainsi que je sais qu’elles existent. Mais en vérité, tout ce que je peux en dire, c’est que je les oublie avant de ne les avoir pas connues.

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