des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Quelqu’un a bien voulu attirer mon attention sur un récent article de Glamour, « magazine pop et engagé », qui traite d’une pratique méconnue en Occident que ses adeptes désignent par le nom de « butthole sunning ». De quoi s’agit-il ? D’une antique pratique taoïste « née en Extrême Orient » (la précision est bienvenue), et remise au goût du jour par une instagrammeuse dont le pseudonyme est MetaphysicalMeagan. Elle consiste à exposer son anus au soleil pendant une durée variant de trente secondes à cinq minutes, si possible tous les jours.

Si l’article nous met en garde sur les risques de l’exercice (un coup de soleil mal placé compliqué, si l’on n’a pas de chance, par le cancer qui va avec), les bienfaits cependant sont nombreux. MetaphysicalMeagan en liste au moins une vingtaine. J’ai retenu que cela nourrissait la créativité et la libido, que les capacités de concentration et de stimulation intellectuelle s’en trouvaient augmentées, que le magnétisme personnel s’épanouissait en conséquence, et qu’on attirait ainsi à soi des gens qui sont sur la même longueur d’onde que vous. Bref, qu’un trou du cul qui bronze attire d’autres trous du cul. (Une visite sur les plages en été permet aisément de vérifier ce théorème.)

Qui pouvait s’attendre à ce qu’un rayon de soleil recueilli à cet endroit précis fût porteur d’autant de bonnes choses ? Il fallait toute la patience sereine des anciens Chinois pour l’établir. Je les imagine présentant plus ou moins longuement leurs postérieurs de toutes les manières et à toutes les expositions possibles (au soleil donc, mais aussi à la pluie, au vent, à la nuit, et bien sûr à la lune), afin d’en déterminer les effets sur le corps et l’esprit, puis calligraphiant leurs sensations et observations sur de précieux parchemins. Il est heureux que ce savoir ne se soit pas perdu.

Ceci dit, je ne rapporte ici que ce que j’ai lu dans l’article et sur un ou deux sites que j’ai consultés. Mes lecteurs comprendront que vu la météo, et la saison, je n’aie pas encore expérimenté par moi-même les bénéfices de ce vénérable rituel.

Il existe une catégorie particulière de statisticiens qu’on appelle chartistes (c’est un anglicisme, même si ça peut passer pour du parfait français).

Ces braves gens pratiquent l’analyse graphique (chart = graphique, tableau), c’est-à-dire qu’ils recherchent dans les courbes d’évolution de certaines valeurs, et plus spécialement dans l’historique du cours des actions, l’apparition de figures permettant de prédire l’évolution future de la tendance. Pour ce faire, ils ont développé toute une gamme d’outils de nature mathématique, et un vocabulaire cabalistique qui leur permet de débusquer les résistances, explorer les écarts-types, monter ou descendre les biseaux, traquer les retournements, caresser les soutiens.

C’est un art très abscons, assez ésotérique, et pratiqué par des initiés. J’ai longtemps cru qu’il fallait pour s’y adonner une grande bizarrerie de caractère, tant ces travaux m’apparaissaient dépourvus de toute notion de plaisir, jusqu’à ce que je découvre cette image, et que je comprenne que j’étais peut-être dans l’erreur.

Je suis comme tout le monde, et il m’arrive de perdre du temps (parfois même beaucoup de temps) à lire des posts ou à regarder des videos qui m’ont été suggérés sur Internet, et pour lesquels je n’avais a priori aucun intérêt.

Ainsi, dernièrement, Facebook a placé sur mon mur un article qui émane d’un site américain nommé Big Think (tu parles…) où sont publiées deux cartes des Etats-Unis : l’une sur laquelle figure ce que chaque état a de meilleur ou de plus remarquable, et l’autre ce qu’il fait de moins bien. On apprend ainsi que c’est en Californie que l’on trouve les villes les plus polluées, mais aussi le plus de bébés qui sont nourris au sein ; que le Wyoming compte le plus fort taux de suicides, mais le moins de cas de syphilis ; que c’est en Caroline du Sud qu’on est le plus poli, mais aussi (méfions-nous des gens polis) qu’il y a le plus de crimes violents ; etc, etc.

L’information la plus insolite concerne le Dakota du Nord : bien qu’il soit l’état le moins visité des Etats-Unis, c’est celui où l’on a les plus gros pénis. Je me demande bien quel organisme établit ce type de statistique, mais maintenant que cette information capitale est dévoilée, les touristes vont peut-être affluer davantage.

(Cela me remet en mémoire qu’au cours d’un voyage en avion vers les USA, du temps qu’il fallait encore remplir des fiches de débarquement pour la douane, mon voisin, arrivé à la mention Sexe après avoir indiqué son nom et son prénom, avait sobrement indiqué : « Encombrant ». Je sais maintenant qu’il venait du Dakota du Nord.)

Quand vous désirez prendre un train, et que la SNCF est en grève, il est difficile d’en vouloir au rare personnel qui travaille. Encore faudrait-il qu’il travaille bien.

Ayant réservé un billet pour rentrer à Paris lundi, au plus fort du mouvement social, je fus d’abord réjoui d’apprendre quarante-huit heures à l’avance par message électronique que mon TGV était maintenu.

Puis je fus fort marri d’apprendre par le même canal, alors que j’arrivais à la gare, juste quinze minutes avant l’horaire de départ prévu, que non, finalement, de train il n’y en aurait pas.

La première information était erronée, la seconde était juste, mais ridiculement tardive. Je ne blâme pas les agents chargés d’informer les passagers de ne pas savoir avec précision ce qui se passe, mais je me demande si dans ce cas je ne préfèrerais pas qu’ils ne me disent rien.

L’un des ministres de Margaret Thatcher avait dit un jour à son propos : « The danger, when Margaret speaks without thinking, is that she says what she thinks ».

Cette observation ne vaut pas que pour la dame de fer. Quand on parle sans réfléchir, on dit souvent ce que l’on pense, les psychanalystes l’ont bien compris. C’est vrai de presque tout le monde (sauf, d’après The Guardian, de Boris Johnson, qui ment même inconsciemment).

Toutefois, en anglais, to think signifie à la fois penser et réfléchir, et la traduction française naturelle ne rend pas compte de l’humour de la phrase. Une meilleure traduction serait : « Le danger, quand Margaret parle sans penser à ce qu’elle dit, c’est qu’elle dit ce qu’elle pense ».

Par un heureux hasard dans mes lectures, je rapproche cela d’une épigramme concernant Boileau. Dans son discours de réception à l’Académie, celui-ci joua faussement les modestes, et prétendit dans un style alambiqué qu’il n’était qu’un naïf et un ignorant dans le maniement de la langue. Peu après circulèrent les quatre vers suivants :

Boileau nous dit dans son écrit
Qu’il n’est pas né pour l’éloquence
Je ne sais trop ce qu’il en pense
Mais je pense ce qu’il en dit

On savait formuler les vacheries avec élégance, en ce temps-là.

Je m’intéresse toujours aux nouvelles du Royaume-Uni, mais l’histoire sans fin du Brexit finit par me lasser quelque peu. Boris Johnson, qui devait « mourir dans un fossé » si son pays n’était pas sorti de l’Union Européenne le 31 octobre, saura cette semaine s’il a gagné son pari en provoquant des élections anticipées. J’ai tendance à penser que oui. Il va conforter son pouvoir comme Premier Ministre. The Guardian (qui est ma source principale d’information sur cette affaire) s’en horrifie et le décrit comme l’un des plus grands menteurs de tous les temps. C’est tout-à-fait possible, mais précisément, je pense à ce jugement de Napoléon sur Metternich : « Il est tout près d’être un homme d’Etat : il ment très bien. »

La justice française protège désormais avec constance les bruits de notre pays et de sa nature. Appelée récemment à trancher dans une série de procès pour nuisances sonores, elle a systématiquement débouté les plaignants : ceux qui, sur l’île d’Oléron, voulaient faire taire Maurice, le célèbre coq, lequel peut continuer de chanter à l’aube ; ceux qui prétendaient, près de Dax, couper le caquet à de braves canards qui cancanaient en paix en attendant d’être gavés ; ceux qui, en Dordogne, contestaient aux grenouilles d’une mare le droit d’y coasser à leur guise ; et ceux qui (des touristes), au Beausset, en Provence, suggéraient un usage massif d’insecticides pour réduire au silence les cigales.

Cette tendance jurisprudentielle visant à protéger l’environnement sonore naturel du pays semble si bien établie que si j’étais riverain de la place de la République à Paris, je ne me hasarderais certainement pas à critiquer le bruit excessif des manifestations passant sous mes fenêtres. Comme on l’a encore observé hier, le cri de protestation — et le claquement de la grenade lacrymogène qui souvent l’accompagne — sont eux aussi des éléments à part entière du patrimoine acoustique français.

Je me souviens de cette étudiante qui s’était cassé la cheville le premier jour de ses vacances et s’était vue condamnée à rester deux mois dans un fauteuil. — Eh bien, s’était-elle dit, puisque je ne peux rien faire d’autre, je vais lire « À la recherche du temps perdu ». Et non seulement elle était allée au bout de son projet, mais elle en parlait comme d’une traversée éblouissante, et disait qu’elle avait vécu le plus bel été de sa vie.

Moi, Proust, je ne l’ai jamais lu in extenso. J’ai fait deux ou trois tentatives qui ne m’ont pas emmené au-delà de la centaine de pages. Mais j’ai une autre façon de le lire : c’est de le picorer. Ouvrir un de ses livres au hasard. Tomber sur une phrase qu’on peut lire et relire et faire tourner dans sa bouche comme un alcool. Par exemple celle-ci, savoureuse, subtile et ironique, qu’on trouve dans « Le côté de Guermantes » :

« Être grande dame, c’est jouer à la grande dame, c’est-à-dire, pour une part, jouer à la simplicité. C’est un jeu qui coûte extrêmement cher, d’autant plus que la simplicité ne ravit qu’à la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas être simple, c’est-à-dire que vous êtes très riche. »

J’envie quelquefois, sans nécessairement les admirer, ceux qui ont la faculté de broder sans fin sur un sujet sans jamais le croire épuisé ; ceux qui, grattant sans relâche les zones sensibles et irritables de leur existence, et ne craignant pas les redites, y trouvent en permanence de quoi alimenter leur art, comme si la matière s’en renouvelait chaque jour. Est-ce cela que j’envie, cette démangeaison impérieuse qui m’est semble-t-il épargnée ?

En ces temps de #metoo et de dénonciation des violences conjugales, je ne sais trop quoi penser de la lettre ci-dessous, qui expose clairement (quoique anonymement) un problème lié à un conjoint maniaque sexuel.

J’espère aussi, sans en être sûr (mais la publication sur ce blog m’apportera peut-être la réponse), que l’on peut encore sourire sur de tels sujets.

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