des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

– Monsieur…
– Oui Maman. Je suis ton fils Jean-Pierre.
– Ah… Je m’en doutais. Mais je n’osais pas le dire…

Un regard désemparé. Un silence.

– Monsieur…
– Oui Maman.
– Qu’est-ce que je suis pour vous ?
– Tu es ma mère, Maman. Et ne me dis pas vous.
– Vous croyez ?… Je peux vous tutoyer ?…
– Bien sûr !
– Ah… Alors, vous êtes mon fils ?…

Tu vous

Il paraît qu’alors qu’il discutait des plans du palais de l’Escurial avec son architecte, le roi Philippe II d’Espagne avait dit : – Faisons quelque chose qui fera dire au monde que nous étions fous.

C’est une ambition curieuse. L’envie de laisser une trace me paraît déjà en soi bien vaine, mais celle de laisser la trace de sa folie dépasse mon entendement. J’observe cependant qu’elle a de tout temps taraudé les hommes, et spécialement les grands de ce monde. Ceux d’aujourd’hui semblent envisager de l’assouvir sur le mode de la destruction plutôt que de la construction. Je ne cite pas de noms, mais on pourra aisément en observer quelques spécimens à l’œuvre, que ce soit en Amérique (du Nord ou du Sud), en Asie, ou même simplement Outre-Manche.

Je poursuis mes réflexions sur l’otium et la σχολη (scholê), et je remonte à la Genèse. Le texte nous dit qu’au septième jour, ayant terminé ce qu’il avait à faire, Dieu se reposa. Et il ajoute : « Dieu bénit le septième jour et le sanctifia car, ce jour-là, il se reposa de toute l’œuvre de création qu’il avait faite.* »

À première vue, ce passage de la Genèse suggère que le repos succède au travail parce que le travail engendre la fatigue. Dieu a besoin de souffler, il fait la pause. Toutefois, la question se pose : comment Dieu pourrait-il être fatigué ? Ce paradoxe n’a pas échappé à Saint Augustin, qui, dans ses commentaires, le surmonte ainsi : « Dieu ne s’est pas fatigué en créant, ni reposé en cessant de créer ; mais par le langage de la Sainte Écriture, il a voulu nous inspirer le désir de son repos. (…) Il a voulu sanctifier ce jour (…) comme si, même pour lui qui ne se fatigue pas au travail, le repos avait plus de prix que l’action.** »

Ce repos que Dieu cherche à nous inspirer se rapproche évidemment de l’otium tel que je le définissais hier : le loisir, l’étude, l’écoute, et sans doute ici la prière. Dans l’Evangile, l’histoire de Marthe et Marie tourne autour de la même idée : tandis que Marthe s’affaire à un service compliqué, Marie est assise aux pieds de Jésus, et l’écoute ; et Jésus affirme qu’elle a la meilleure part.

Le repos n’est pas négociable. S’il est plus précieux que l’action, ce n’est pas que l’action n’est pas nécessaire : mais elle ne doit pas être érigée en valeur suprême. Il serait bon que cette vérité soit davantage proclamée et enseignée, dans les églises et ailleurs.

* (Gn 2 1-3)
** La Genèse au sens littéral, IV, 13-14 (trad. Bibliothèque augustinienne, t. 48, DDB 1972, p. 313)

L’otium, chez les Anciens, c’était à la fois le loisir le repos et l’étude. C’était la zone noble de l’activité humaine. Ce qui ne relevait pas de l’otium entrait dans le domaine du negotium, c’est-à-dire du négociable.

Dans l’otium, la valeur n’avait pas de prix. Dans le negotium, la valeur devenait marchande et l’argent en était la mesure.

Or la grande question contemporaine est précisément celle-ci : y a-t-il encore aujourd’hui un otium ? Péguy la pose mieux que je ne saurais le faire : «Toute la question est là. Qu’est-ce qui est négociable. Qu’est-ce qui n’est pas négociable (…) Le monde sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. Tout l’avilissement du monde moderne, c’est-à-dire toute la mise à bas prix du monde moderne (…) vient de ce que le monde moderne a considéré comme négociables des valeurs que le monde antique et le monde chrétien considéraient comme non négociables. »*

Et c’est ainsi que M. Trump voulut acheter le Groenland.

* Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes
Cité par Charles Coustille, Parking Peguy, Flammarion

Les montgolfières sont montées dans le ciel, en grappe et en silence. Nous ne les avions pas vues venir. Nous rentrions Claudine et moi d’une de nos tendres promenades, main dans la main, quand elles sont sorties de derrière les arbres, de l’autre côté de l’eau. Nous nous sommes arrêtés pour les regarder s’élever, tiens regarde celle-ci (en échangeant un sourire), oh encore une autre (en se donnant un baiser), et c’est alors que j’ai frissonné de cette nostalgie indéfinissable qui vous étreint quand vous réalisez que vous êtes sans le savoir en train de vivre un simple et intense moment de bonheur.

Il était sept heures du soir, et septembre venait de commencer.

Dans la langue neuve, vivace, et inventive qu’était le français du XVIè siècle, existait le joli mot de dévouloir. Il voulait dire cesser de désirer. Un contemporain de Marot, Mellin de Saint Gelais, écrit ainsi dans un poème sur l’amour et ses mystères qu’amour est « un obstiné, qui une même chose / Veut et déveut cent fois en un instant ».

Ce mot est beau, il est simple, il est plus fort qu’il n’en a l’air, et serait sans doute bien utile aujourd’hui. Car dévouloir, à mon sens, livre la clé d’une sagesse nécessaire. C’est un verbe pour se défaire de ce qui nous attire vainement. Pour dénouer le nœud de la volonté, sortir de son registre, et quitter la tension qu’elle suppose. Pour s’affranchir de l’injonction à se projeter sans cesse vers le futur et à tout décider de sa vie.

Si par bonheur il revenait en usage, on pourrait avantageusement le substituer à ses équivalents actuels : se détacher, laisser filer, et le fameux lâcher prise cher aux « coachs » de tout poil.

J’ai donné la semaine dernière une série de cours à Sciences Po qui avaient pour thème la biodiversité. À mon étonnement, les étudiants ne semblaient pas s’indigner plus que cela de l’évolution des choses. Certains, relativement nombreux, paraissaient même penser que l’écologie n’était pas tout, que le développement économique comptait au moins autant qu’elle, et que si l’on faisait confiance à la science, celle-ci finirait bien par apporter des solutions.

Cet optimisme relatif m’a inquiété. J’ai été troublé de me dire qu’une partie de cette génération nouvelle avait déjà intégré le mode de pensée libéral des précédentes, ainsi que l’optimisme volontariste et un peu niais qui en découle. La désinvolture avec laquelle quelques uns envisageaient la question de la disparition des espèces m’a paru s’apparenter davantage à de la frivolité qu’à du sang froid.

Il parle des difficultés de son travail, et dit : « C’est comme si je poussais sans cesse un gros chariot vers le sommet d’une montagne ».
Connaît-il Sisyphe ? En tout cas, il dit chariot au lieu de rocher, et moi j’entends caddie. Je le vois à la sortie d’un supermarché, poussant éternellement ce caddie vers sa voiture, parfaite illustration de notre sujétion à la consommation et de l’absurdité de notre existence d’homo economicus : travailler, dépenser, avoir un gros rocher dans son chariot, monter la pente, retomber, repartir.

— J’en ai assez, dit-il.

Il veut dire « j’en ai marre ». J’aimerais qu’il pense plutôt « j’en ai suffisamment ». J’aimerais qu’il envoie promener travail, rocher, marché, caddie, et qu’il se mette à ressembler à ces « oiseaux du ciel, qui ne sèment ni ne moissonnent, et qui n’amassent rien dans des greniers* ».

* Matthieu 6:26

Le paysage aurait pu inspirer un surréaliste belge, Delvaux ou Magritte : trois girafes déambulent dans le parc d’un château de la fin du XVIè siècle. Nous sommes au domaine de la Bourbansais, en Bretagne, où s’est tenue la semaine dernière la quatrième université d’été sur l’animal et l’homme.

 
Le cadre était splendide, mais le message sombre. Les conférenciers que nous avons entendus (experts de disciplines variées : biologistes, éthologues, zoologistes, historiens) sont catégoriques : la biodiversité s’effondre, et il est désormais improbable que les mesures qui pourraient être prises, même drastiques, suffisent à enrayer le phénomène.

Chez certains de ces naturalistes, le pessimisme prenait les couleurs du détachement. Considérant l’espèce humaine parmi toutes celles qui l’entourent, ils ont affirmé qu’il s’agissait d’une espèce ratée que l’évolution allait s’empresser de faire disparaître. Ils en parlaient lors des sessions, mais plus volontiers encore à table, autour d’une belle salade et d’un verre de vin, et la décontraction distanciée avec laquelle ils tenaient ces propos les rendait tout aussi surréalistes que la présence de giraffidés dans le décor.

On voit en Bretagne des alignements de chênes plantés serrés et émondés, qui ne déploient jamais leurs branches et montent verticalement vers le ciel. Comme je remarque que leurs silhouettes dégingandées ne sont pas très esthétiques, l’ami avec qui je suis me répond : — Certes, mais leur fonction est belle : ils sont là pour « peigner le vent ».

Un mot, et le regard change. Je me mets à voir ces arbres lissant et démêlant l’ébouriffement invisible de l’air. Ils le coiffent pour protéger les cultures. Si la tempête est trop forte, ils attrapent et tirent ses cheveux en bataille. Nombreux sont ceux qui sont tombés au combat. Les peignes y ont laissé des dents.


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