des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Et moi, qu’est-ce que j’ai à dire sur Giscard ? Qu’il a été élu quand j’avais vingt ans, battu quand j’en avais vingt-sept, que c’était le cœur de ma jeunesse et des années très heureuses, mais que celles qui ont suivi l’ont été aussi, et que celles qui avaient précédé n’étaient pas mal non plus.

« Jane Austen est à Sophocle ce qu’une porcherie est à une cathédrale ». Voici ce qu’un écrivain anglais du nom d’Arthur Machen a déclaré un jour.

C’était, autour de 1900, un spécialiste de l’horreur, un de ceux qui plus tard inspireront Lovecraft. Il est assez bien établi que les maîtres de l’horreur détestent les romans sentimentaux : par tempérament, ils préfèrent le soufre à la guimauve, et la fureur à la bluette.

On voit en tout cas que des horreurs, celui-ci était fort capable d’en dire, et qu’à en juger par ses opinions littéraires, il ne devait manquer ni d’orgueil ni de préjugés.

Vous ouvrez les yeux. L’obscurité est partout. Vos rêves de la nuit flottent autour de vous. Ne pas les faire fuir. Essayer de les attraper sans bouger. Attention : la moindre pensée les disperse. Attendre. Fermer les yeux.

Vous ouvrez à nouveau les yeux. Le jour s’est insinué par les rainures des volets. Vos songes deviennent des filaments insaisissables. Ils prennent le chemin inverse de celui de la lumière, se dissolvent par les mêmes interstices. Impossible de les retenir. Il n’en reste rien. C’est le désastre du rêveur.

La gueule et le ventre ouverts, le ferry attendait que le soleil se lève. Puis il a avalé quelques rares voitures, dont la nôtre, et nous a recrachés de l’autre côté du détroit.

Fin de notre confinement cycladique, dans une petite île à l’ancienne, où on ne se rend encore qu’en bateau. Nous étions venus pour huit jours, nous sommes restés cinq semaines. Imprévu merveilleux.

— Mais qu’avez-vous fait de vos journées ? — Rien. Tout. Marché, nagé, mangé, dormi. Bien vécu. Beauté, luxe, calme, volupté. Saisi tous ces moments. Gouté à fond la parenthèse. Et rendu grâce pour le cadeau.

C’est une chanson du VIè ou Vè siècle av JC, composée par un poète grec dont on ignore le nom. Elle dit à peu près ceci : « Le bien le plus précieux pour un mortel c’est la santé ; puis celui d’être venu au monde dans un beau corps ; en troisième lieu d’être riche sans être malhonnête ; et enfin d’être jeune et d’avoir des amis ».

La santé, la beauté, la richesse, la jeunesse, comme autant de couplets d’une immémoriale rengaine pour chanter le bonheur. Du fond des âges, on sait que la jeunesse ne dure pas, que le physique est aléatoire, que la fortune est incertaine et que la condition pour jouir de tout le reste, c’est la santé. Être beau, riche, jeune mais malade ne vaut pas d’être vieux, laid et pauvre, tant qu’on est bien portant.

Moi, j’aurais ajouté l’amour.

C’est une personne un peu fantasque. « Ce qui est bien quand quelqu’un meurt, dit-elle, c’est qu’on n’a plus à redouter qu’il meure. C’est fait, et d’ailleurs on est souvent moins triste qu’on ne l’avait craint. »

D’accord, elle pratique la pensée positive, mais parfois je me demande si elle ne pousse pas le bouchon un peu loin.

Du sommet de notre île, la beauté du monde se déploie à 360°. Collines, plaines, hameaux, criques, et dans toutes directions la mer, d’autres îles, le soleil, les gais nuages, l’horizon.

Sur ce point culminant, au centre de la beauté toute particulière des Cyclades qui s’épanouit ici, se trouve une petite chapelle bleue et blanche, dédiée au prophète Élie. Aucun autre point de l’île ne se situe plus près du ciel. La clé est sur la porte. L’endroit est désert, le vent souffle. Difficile de ne pas entrer.

À l’intérieur, l’espace est minuscule, le silence est immense. Trois icônes, une table où a brûlé un peu d’encens, une bougie éteinte, deux chaises. Une sérénité extraordinaire émane de ces simples choses, comme de la clarté paisible dans laquelle elles baignent. Transparence du mystère. Celui qui pénètre ici comprend qu’il était attendu.

Quand on sort, le vent qui vous saisit semble l’esprit qui souffle. La Bible nous dit qu’après avoir accompli de nombreux prodiges, Élie est monté aux cieux dans un tourbillon. L’endroit devait ressembler à celui-là.

Le journal Le Monde nous informe que depuis un mois en Grèce, malgré la mise en place d’un confinement rigoureux, la situation sanitaire s’est fortement dégradée. Le virus se répand comme si de rien n’était, et la faute, apparemment, en incombe à certains popes et à leurs ouailles, pour qui il n’est pas question de fermer les églises, ni de renoncer à embrasser les icônes, ni de ne plus donner ou recevoir la communion.

Or les orthodoxes communient sous les deux espèces du pain et du vin mélangées dans le saint calice, que le prêtre leur verse directement dans la bouche, à l’aide d’une cuillère qui sert à toute l’assemblée. « Ceux qui croient à la sainte communion savent qu’ils n’ont rien à craindre », affirme l’évêque orthodoxe Chrysostomos de Patras. Mais un de ses collègues, qui avait déclaré la même chose à la télévision, est mort du Covid quelques jours plus tard. D’autres ont suivi. Sans doute leur foi était-elle défaillante.

Il y a cent ans, pendant l’épidémie de grippe espagnole, l’évêque de Zamora en Espagne avait lui aussi défié les autorités en ordonnant une neuvaine en l’honneur de Saint Roch, guérisseur de la peste et de toutes sortes de calamités. Pendant neuf jours, en longues files, les paroissiens s’étaient religieusement succédé pour baiser les pieds de la statue du saint. En conséquence de quoi la ville devint l’une de celles dans laquelle la maladie fit le plus de morts en Europe.

Certains vignerons grecs ne manquent pas d’humour. Ils vendent un vin rouge, fort agréable d’ailleurs, sous le nom d’Amethystos. Mέθυστος, dans la langue d’Homère, c’est celui qui est ivre ; ἀμέθυστος, avec l’alpha privatif, c’est celui qui ne l’est pas.

Ayant appris cela en buvant une de ces bonnes bouteilles en compagnie d’un Grec, je me suis demandé quel rapport il pouvait y avoir entre le vin et la pierre du même nom. Mon camarade de boisson l’ignorait, mais pas Wikipedia : l’améthyste « aurait été ainsi nommée parce qu’elle a la couleur du vin coupé d’eau ». Coupé d’eau, donc moins fort en alcool, donc éloignant l’ébriété.

C’est ainsi qu’on attribua dès l’antiquité à l’améthyste la vertu de préserver de l’ivresse. Puis, poussant l’idée un peu plus loin, on a pensé que des coupes et des calices taillés dans cette pierre avaient le pouvoir de neutraliser les drogues éventuellement contenues dans une boisson (souvenons-nous que les empoisonnements sont restés en vogue pendant de très nombreux siècles). Et de nos jours, en lithothérapie, on l’utilise toujours pour éliminer alcool et toxines, ainsi que pour combattre les maux de tête et les dépendances.

Il existe même un élixir d’améthyste, dont un site spécialisé nous informe qu’il est indiqué « pour les personnes ayant une faible estime d’elles-mêmes et pour augmenter la confiance en soi ». Ces personnes, qui autrement, et pour les mêmes raisons, auraient eu tendance à boire du vin, peuvent se procurer une fiole de 20 millilitres de ce breuvage dans certaines officines moyennant une quinzaine d’euros. Certes, ça met le liquide au prix d’un très grand cru, mais qu’importe le flacon pourvu qu’en l’occurrence on n’ait pas l’ivresse ?

 

Les éditeurs ont longtemps perpétué cette tradition bien française que les choses importantes se traitaient autour d’une table. Françoise Verny n’était pas la dernière à s’y conformer. Le Récamier, Cagna, elle invitait tous les jours des auteurs, pour des additions souvent rondelettes.

Un jour qu’il était de mauvaise humeur et parcourait en détail les comptes de la maison, Charles-Henri Flammarion s’en émut.
— Comment pouvez-vous approuver des montants pareils ? me reprocha-t-il.
— Enfin, Charles-Henri… C’était comme ça avant mon arrivée. Ces notes de frais font partie des avantages en nature que vous lui avez consentis. Elles sont quasi-statutaires. Françoise y tient.
— Vous allez lui dire que ça ne peut pas durer !

J’eus donc un entretien avec elle. Elle me regarda sans dire un mot, œil noir, paupière mi-close, triturant nerveusement de sa main son paquet de Gitanes, marquant par un petit son rauque la fin de chacune de mes phrases. Pendant un mois, elle ne m’adressa plus la parole.

Ce mois échu, elle vint en personne dans mon bureau me présenter une note dont le montant avait triplé. Repas au caviar, grands crus à gogo : elle avait largement régalé ses convives.
— Françoise !… soupiré-je (non sans admirer l’ampleur et la justesse de la provocation), celle-ci, je ne la signe pas.
— J’espère bien, grommela-t-elle, elle est pour Charles-Henri.

Je plaçai la feuille et le paquet de justificatifs dans une enveloppe, que je remis en main propre à son destinataire.
— Voici la réponse de Françoise, Charles-Henri. A vous de voir…

Il signa.

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