des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Elle a quatre-vingt quatorze ans, et son fils soixante-cinq.

— Tu es beau, lui dit-elle en le dévisageant, tu es très beau !… Mais si l’on voulait vraiment savoir à quel point tu es beau, il faudrait qu’on te prenne en photo dans mon cœur.

(Ce dialogue entre Maman et moi, je l’ai écrit à la troisième personne, pour changer d’angle. Mais cette vieille femme et ce sexagénaire avancé, pourquoi ai-je un certain mal à nous y reconnaître ?)

Il court avec son smartphone autour du bras et une montre connectée à son poignet, torse nu, dans la grande chaleur, et transpire abondamment en compagnie de deux amis. Au moment où nos routes se croisent je l’entends confier à ses compagnons d’effort : « No souci, les mecs : à 185, je ralentis… »

Parle-t-il en km/h ? Peu vraisemblable. J’en conclus qu’il s’agit des battements de son cœur. Or la fréquence cardiaque maximale est déterminée par la formule « 220 moins l’âge ». Le sien pouvant être estimé à 45 ans environ, il est dans le rouge de dix unités. Ça se voit : il est rubicond.

Une vingtaine de minutes plus tard, en finissant la boucle de ma promenade, j’entends la sirène d’une ambulance et je me demande s’il n’a pas brutalement freiné jusqu’à 0.

Il est minuit et quart, nous sortons de l’Opéra, il fait chaud, les taxis font la ronde sur la place, et sur la terrasse en haut des marches quelques couples dansent le tango. Ça c’est Paris !

Qui sont les gens sensés et les personnes déraisonnables ? Celles et ceux qui se hâtent de rentrer, car le lendemain leur bureau les attend, ou celles et ceux qui cueillent un moment de musique, tête appliquée, corps élégant ?

Et moi, pourquoi n’ai-je pas dansé alors que Claudine m’y invitait ? D’où me vient cette tendance à me tenir à l’écart même de ce à quoi j’aspire, et à avoir toujours un temps de retard (mais souvent hélas le moment est enfui, l’opportunité refermée) pour le réaliser ?

Alors qu’une chaleur infernale s’abat sur la France, voici que les courbes des températures d’une (véridique) carte météo révèlent son effrayant visage, qui ressemble à celui du Cri d’Edvard Munch.

À la fin du XIXè siècle, Edvard Munch notait : « L’appareil photo ne peut pas concurrencer le pinceau et la palette tant que l’on ne peut pas l’utiliser au Paradis ou en Enfer. » A notre grande surprise à tous, la carte météo si.

Je ne suis pas du genre bavard. J’ai un goût pour les argumentations concises. Évidemment, tout le monde n’est pas comme moi, et comme je suis un garçon plutôt courtois et poli, il m’arrive de me laisser piéger dans des conversations terriblement ennuyeuses.

Lorsque je ne parviens pas à m’en dépêtrer, et que ma patience touche à sa fin, j’utilise une phrase fétiche. Souvent, c’est le proverbe arabe « Si ce que tu as à dire n’est pas plus beau que le silence, tais-toi ». Essayez-le, vous verrez qu’il désarçonne assez bien les gros parleurs.

Récemment cependant, alors que l’un de mes interlocuteurs était parti dans une interminable démonstration politico-philosophico-historique et me terrassait de ses considérations et arguments, j’ai testé autre chose, une citation de Montesquieu : « Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. » Bingo ! Au judo, elle m’aurait valu une victoire par ippon.

— Ça va ?
— Non ! On me vole.
— Quoi ?
— On me vole ma façon de penser. Et toi, tu ne fais rien.

Maman, il faut savoir l’entendre. Il faut aller au-delà des mots cocasses ou maladroits ou agressifs qu’elle prononce. Sa raison, sa mémoire, le temps les lui a pris. Elle le sent, cela l’irrite, et elle ne sait plus comment le formuler, ce qui l’irrite plus encore.

Mais ce que tu dis est très clair, Maman. Tu te trouves dépossédée de toi-même, d’une grande partie de tes facultés, et quand l’espace d’un instant tu t’en rends compte, tu penses qu’on te vole, oui, qu’on te diminue, qu’on t’atteint, qu’il faut faire quelque chose, qu’il est urgent de neutraliser ce « on » mauvais qui te blesse et t’humilie, mais que faire, mon Dieu, comment t’aider ? Prendre ta main, t’apaiser, et attendre que l’engourdissement submerge à nouveau ton esprit ?

C’est la biodiversité en Ile-de-France qui sera le thème sur lequel devront plancher à la rentrée mes étudiants de Sciences-Po. Vaste et urgente question.

Heureusement, des mesures ont déjà été prises, concernant par exemple l’usage des produits phytosanitaires dans les espaces publics. Ceci permet à certaines communes (d’Ile-de-France ou d’ailleurs) d’afficher fièrement les actions entreprises.

Si les mêmes dispositions sont prises partout où les morts votent (en Corse par exemple), la réélection des maires paraît assurée.

(Merci une fois encore à Bernard Joyet pour son attention à ce genre de cocasseries.)

L’autre jour, comme je souffrais en écoutant un petit morceau de musique joué par une flûte et un piano, mon voisin s’est penché vers moi et m’a murmuré : — Savez-vous ce que disait Mozart ? Qu’il n’y a rien de plus affreux qu’une flûte, sinon deux flûtes !

Vérification faite, Mozart n’a pas dit affreux. Il a dit faux. Mais avec une oreille aussi sensible et admirable que la sienne, je suis bien certain que c’était la même idée.

Aujourd’hui, Maman a repris la lecture des Fleurs du Mal par le début.

AU LECTEUR

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine
Occupent nos esprits et travaillent nos corps

Je suis assis à côté d’elle et je l’écoute revenir sans se lasser sur ces deux vers, à voix basse, pendant au moins une demi-heure. La sottise, l’erreur, le péché, la lésine… Puis elle tourne la tête vers moi, et me confie, sur un ton entendu : — Il est astucieux, ce Baudelaire…

 

J’en ai déjà parlé souvent : je traverse la vie avec une impression de « glisse » qui ne me quitte pas. Je n’ai pourtant jamais fait ni de surf, ni de skate, ni de patin, ni de planeur. Du ski, oui, mais au siècle dernier — à l’exception d’une journée cet hiver. Quant à mes souvenirs de trottinette, malgré la résurrection récente de ces engins en milieu urbain, ils remontent à l’enfance.

Physiquement je suis donc un médiocre glisseur. Mais sur le plan existentiel je me considère en revanche comme un glisseur remarquable, voire exceptionnel.

Le temps passe. Le présent reste. C’est tout ce qu’il y a à savoir.


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