« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

J’extrais cette petite fable de la toile des contes :

« Deux frères habitaient l’Égypte. L’un servait le souverain et l’autre gagnait son pain à la sueur de son front. Le plus riche dit un jour à l’autre : — Mon frère, que ne te mets-tu au service des princes ? Tu serais délivré d’un travail pénible. — Et toi, répondit celui-ci, pourquoi ne prends-tu point le métier de boulanger ? Tu te débarrasserais d’une servitude ennuyeuse. »

Universel dilemme. La Fontaine en avait fait Le loup et le chien.

J’en tire aussi la poétique réflexion d’un Arabe du désert qu’on interrogeait sur la façon dont il avait découvert l’existence de Dieu. « De la manière, répondit-il, que je connais par les traces imprimées sur le sable si y est passé un homme ou un chameau : le ciel orné de la splendeur de ses astres, la terre déployant la vaste étendue de ses campagnes, la mer agitant ses flots mugissants… L’aurore a-t-elle besoin de flambeau pour être aperçue ? »

Jean-Claude Carrière habitait une très jolie maison dans le neuvième arrondissement de Paris. On entrait dans un immeuble, on franchissait le porche, et l’on débouchait sur un jardin sur lequel donnait sa demeure. Je m’y suis rendu trois ou quatre fois. À l’étage se trouvait une bibliothèque extraordinaire qui avait envahi les escaliers.

C’était du temps de 00h00. Cet homme s’intéressait à tout, y compris à la naissance de l’édition en ligne et aux perspectives qu’elle offrait. Comme il possédait une collection unique de contes de tous les temps et de tous les pays, dans des éditions anciennes depuis longtemps épuisées, il avait été séduit par l’idée de les numériser pour les rendre à nouveau accessibles au public. Il s’était gracieusement lancé dans le travail d’en faire une sélection et de les assortir d’une présentation rédigée par ses soins. Il avait même accepté d’en faire une version audio, qu’il avait enregistrée lui-même pendant plusieurs journées, en studio.

Tout ceci s’était passé avec une simplicité merveilleuse. Cet homme, qui avait tant d’autres projets sur le feu, s’était montré d’une disponibilité totale. Il nous avait confié sans hésiter des dizaines de livres rares, et je ne suis pas sûr de l’avoir suffisamment remercié de l’élégance avec laquelle il nous avait offert son temps et son immense savoir.

Fake news ? Les informations nous parviennent de partout. Bombardement tous azimuts. Et comme de nos jours il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, croire au complot devient au fond plus simple que de poursuivre la recherche de la vérité. Celle-ci est rarement absolue, souvent provisoire, incertaine, et fait aussi sa place au hasard. Alors on préfère le confort d’histoires affirmant des certitudes (fussent-elles invraisemblables) à l’inconfort d’explications banales et partielles. L’imagination y trouve mieux son compte. La « folle du logis » prend son pied.

« L’homme est de glace aux vérités. Il est de feu pour les mensonges *» écrit La Fontaine. Voilà une « morale » sans doute un peu trop dérangeante pour avoir été retenue par la postérité.

 * Le statuaire et la statue de Jupiter

De la lecture de mes deux derniers articles, il résultera aux yeux de mes lecteurs que je suis de ceux qui pensent que le volume de choses nouvelles qui restent à dire sur la nature humaine est extrêmement limité. On croit être original, mais on répète, on redit, on reformule, on paraphrase. Car l’espèce humaine étant semblable à elle-même depuis la nuit des temps, ceux qui ont parlé en premier, les Homère, les Eschyle, les Sophocle, les Socrate, ont dès le début énoncé l’essentiel. (Dans la querelle des Anciens et des Modernes, on voit que je penche du côté des Anciens.)

« Rien de nouveau sous le soleil », confirme l’Ecclésiaste *. Cependant le soleil continue à se lever tous les jours, et lui aussi se répète, au fil des saisons comme des millénaires. Or aucune journée n’est identique à une autre. Il se produit toujours d’infimes variations. Si bien que je suis également sensible à l’objection formulée (entre autres) par Musset : « la lâcheté nous bride, et les sots vont disant / que sous ce vieux soleil tout est fait à présent / comme si les travers de la nature humaine / ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine ».

Alors dire ou ne pas dire ? « Les paroles seules comptent, le reste est bavardage », disait Ionesco. Il se peut que ce soit le fin mot de l’affaire.


* pertinemment cité par Claudine, en la circonstance.

Dans la bibliothèque de ma mère, encore, le Ménéxène de Platon, un dialogue que je ne connaissais pas. Socrate y parle des oraisons funèbres que les officiels prononcent pour les soldats tombés au champ d’honneur.

« Bien belle chose, et à bien des égards, que de mourir à la guerre ! Car enfin, on obtient une belle sépulture, même si l’on est mort pauvre, et avec cela un éloge, même si l’on est médiocre, prononcé par des hommes habiles et qui ne vous louent pas à tort et à travers mais disposent de discours qu’ils ont préparés depuis longtemps, et qui, agrémentant leurs propos des plus beaux termes, célèbrent aussi bien les morts tombés au champ d’honneur que l’ensemble de nos ancêtres, et nous-mêmes qui vivons encore… À les écouter et à me laisser charmer, je crois être aussitôt devenu plus grand, plus noble et plus beau ! »

S’il est un genre de discours qui n’a pas bougé avec le temps, c’est bien celui-là. Ne dirait-on pas que Socrate vient d’assister à une prise de parole de Macron en hommage à des victimes du terrorisme ou à des soldats tombés au Sahel ?

Dans la bibliothèque de ma mère, toujours un peu au hasard, j’ouvre Le parti pris des choses, de Francis Ponge. J’y lis cette phrase : « À propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis (…) À propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire *».

J’y perçois, sous l’humour, une reconnaissance de l’imagination créatrice et de la puissance du verbe. L’espace de la littérature, vu sous cette perspective, est sans borne, il lui suffit d’inventer, c’est à dire bien sûr d’échafauder des histoires, mais aussi plus simplement de faire l’inventaire de ce qu’il y a à voir et à ressentir dans le moindre objet ou le moindre événement.

Mais peu après, me replongeant dans notre quotidien de messages, de tweets et de commentaires, je me prends à penser que si Ponge revenait aujourd’hui, il verrait qu’entre 1935 (le moment où il écrit cette phrase) et notre époque, on a dit beaucoup plus de choses à propos de n’importe quoi qu’on n’en avait dit entre les débuts de l’écriture et 1935 ; qu’il en est résulté qu’une partie des terres vierges de mots qui existaient alors ont été envahies par une gigantesque mousse de bavardages ; et que face à cette prolifération consternante d’âneries et de répétitions, il vaudrait mieux en réalité qu’il rectifie son propos, pour affirmer tout compte fait qu’à propos de n’importe quoi, à peu près tout reste à taire.

 

* Proèmes, Introduction au galet

Je finis la tâche pénible — non, pas si pénible que ça, curieusement ; émouvante plutôt, j’aurais envie de dire « remuante » au sens de : qui vous remue — de vider l’appartement de mes parents à Paris.

Bien plus qu’aux objets, je suis sensible aux écrits, aux carnets, aux lettres. Maman prenait beaucoup de notes. Je prends au hasard un de ses cahiers, et à la première page sur laquelle je l’ouvre, datée d’août 2007, je lis cette phrase qui, écrit-elle, « me hante tout le temps » : « Nous aurons perdu jusqu’à la mémoire de notre rencontre. Pourtant nous nous rejoindrons, pour nous séparer et nous rejoindre encore, là où se rejoignent les trépassés : sur les lèvres des vivants. » (Hubert Butler)

Sois en paix, Maman. Tu vivras toujours sur nos lèvres, et dans nos cœurs. Anxieuse, furtive, frémissante. Et sous ma plume.

L’assiette était exposée dans le vaisselier d’un ami. Son inscription m’a intrigué : « les vieilles filles conduisent les singes en enfer ». Amusant, pensé-je, mais qu’est-ce à dire ?

D’une première exploration dans un moteur de recherche, il n’est pratiquement rien sorti : juste la supposition — contestable et anonymement formulée — que les vieilles filles ne peuvent tenter que des singes, et la mention que dans deux pièces de Shakespeare (La mégère apprivoisée et Beaucoup de bruit pour rien) il est fait allusion à des femmes conduisant des singes en enfer.

C’est un indice. Car à partir de la phrase en anglais Old maids lead apes in hell, et en fouillant un peu, on ne tarde pas à déboucher sur la grande histoire.

1534. L’Angleterre d’Henry VIII rompt avec Rome. Pour justifier la rupture, il faut noircir le catholicisme*. La propagande protestante entreprend de s’attaquer à la chasteté des hommes et des femmes d’Eglise, et notamment celle des moines et des nonnes qui vivent dans les couvents. Le refus d’une vie matrimoniale est alors réputé conduire à toutes sortes de dépravations et de perversions. Le célibat est peint comme un état contre nature, car ne pas vivre dans le mariage c’est s’exposer à une sexualité malsaine, corrompue, voire diabolique (sabbats etc.)

Les femmes, particulièrement, sont suspectes (c’est le cas depuis Adam et Eve). Par suite, toutes les « vieilles filles » sont bientôt mises dans le même sac que celles qui font vœu de virginité. Le singe, animal sous-humain, symbole de péché et de vice, devient dans l’esprit populaire le compagnon de leurs débauches imaginaires. L’issue de ces turpitudes ne peut être qu’une condamnation à aller brûler éternellement en enfer.

À la fin du XVIè siècle le proverbe est formé **. Il perd peu à peu sa connotation politico-religieuse. En traversant la Manche il devient un dicton obscur mais plaisant qui permet de se moquer des vieilles filles.

Quand on le peint sur des assiettes, on a déjà oublié le fin mot de l’histoire.

 

 * On assistera au même phénomène avec le Brexit où il faudra noircir l’Union Européenne
** Pour en savoir plus, se référer à New Light on Maids “Leading Apes in Hell”

Socrate disait « ce que je sais, c’est que je ne sais rien », Newton se sentait « comme un enfant ramassant des coquillages au bord du grand océan de la Vérité », et Einstein admettait humblement que « nous ignorons comment sont réellement les choses et nous n’en connaissons que la représentation que nous en faisons ».

Ignorantus, ignoranta, ignorantum ! Heureusement, grâce aux réseaux sociaux, nous avons désormais accès en permanence à des gens très supérieurs à ces petits esprits : eux savent.

J’ai ainsi découvert que certain membre de ma famille, et trois ou quatre de mes ami(e)s, étaient — sans qu’on l’ait su jusqu’à présent — d’éminents spécialistes en génie génétique et (plus souvent que ou) des oracles en matière de virologie. Je cite ces deux domaines car ce sont ceux sur lesquels — Covid, vaccin et ARNm oblige — ils s’expriment le plus en ce moment. Mais leurs compétences s’étendent bien au-delà de la biologie moléculaire : climatologie, nanotechnologies, ingénierie financière, géopolitique, physique quantique, etc. : quel que soit le sujet sur lequel le citoyen lambda a besoin de lumières, ils sont heureux spontanément de lui en dispenser.

Je me réjouis de la prolifération de leurs connaissances, tout en redoutant parfois qu’elle ne provoque chez l’un(e) ou l’autre un transport au cerveau.

On célèbre cette année le quadricentenaire de la naissance de La Fontaine, le bicentenaire de celle de Baudelaire, et le centenaire de celle de Brassens.

Il s’agit sans doute de mes trois auteurs préférés, ceux en tout cas que je connais le mieux. Aussi, comme je viens de terminer d’enregistrer l’intégralité des fables, je me demande maintenant si je ne vais pas, pour le plaisir, me lancer dans l’enregistrement du cycle complet des chansons de Brassens, ainsi que dans celui de larges extraits des Fleurs du mal. J’en sais déjà par cœur quelques milliers de vers, et apprendre des textes que j’aime a toujours été un passe-temps que j’ai volontiers pratiqué.

Nous verrons bien. Ce que je suis certain de ne pas faire en revanche, bien qu’on célèbre aussi cette année le bicentenaire de la mort de Napoléon, c’est de forcer ma mémoire à ingurgiter le Code civil.

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