des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

© Dibujos.net

Quand il eut à peu près l’âge que j’ai aujourd’hui, mon grand-père affirma, de manière quelque peu théâtrale, que son existence était derrière lui. Et moi, du haut de mes dix ans, je m’étais étonné qu’il prenne la peine d’énoncer une telle évidence.

Cette affirmation s’appliquant désormais parfaitement à mon cas, je m’apprêtais à mon tour à écrire quelques phrases sur le sujet quand le gamin qui subsiste en moi a resurgi et persiflé : — ça se voit, tu sais, à quoi sert de le dire ?

Ce jeune imbécile m’a fait douter. Ma plume est demeurée en l’air. Par conséquent, pour l’heure, je n’en dirai pas plus.

Vous vous couchez, vous éteignez la lumière. Vous reviennent alors mystérieusement des lambeaux de rêves de la nuit précédente, et juste quand le sommeil vous saisit, il y a ce bref instant où quelque chose lâche en vous, cette fraction de seconde où vous vous sentez partir pour une destination inconnue. Une aventure commence dont vous ignorez tout et dont vous oublierez quasiment tout quelques heures plus tard au réveil.

Pascal Quignard écrit que dans le noir, le corps humain qui s’endort « décroche », qu’il est « comme une barque qui se désamarre, quitte la terre, dérive.*»

J’aime cette idée de décrochage, de dérive. On glisse ou on sombre dans le sommeil, c’est ce que nous dit la langue. Dans tous les cas, on ne passe sa frontière que quand le contrôle est perdu.

* La barque silencieuse, éditions du Seuil

La scène se passe à l’hôpital. Dans une chambre devant laquelle je passe, l’infirmière dispense des soins à une malade. — Gardez la main gauche droite, lui dit-elle en rajustant la perfusion. — Pardon ? dit l’autre qui est un peu dans le cirage. — La gauche : droite !…

Ça m’a rappelé un vieux souvenir. M. Lavoux, mon professeur de lettres en 4è et 3è, nous expliquait que le français était autrefois la langue des diplomates, car c’était celle qui permettait de s’exprimer avec le moins d’ambiguïté et le maximum de précision. — Mais (poursuivait-il en souriant), ce n’est pas toujours le cas dans la vie courante. Et il nous donnait en exemple cette phrase : « si vous descendez, montez donc. Venez voir le petit comme il est grand ».

Mon scooter avait un pneu crevé. Un garagiste a monté à sa place un pneu tout neuf. Un Michelin « city grip », d’après la facture.

Au moment où je m’apprête à repartir avec mon engin, il m’alerte : — La gomme est neuve, le fabricant met de l’enduit dessus pour qu’elle se conserve, et la chaussée est humide car il se met à pleuvoir. Alors attendez un peu avant de prendre de l’angle.

Eh bien, qu’il ait pensé en me voyant que j’étais du genre à y aller franco dans les virages, comment dire ? Ça m’a flatté.

Un « corbillat » était au XVIè siècle un coche d’eau qui reliait par la Seine Paris à Corbeil, et transportait, outre des marchandises, des bébés que leurs mères envoyaient pour quelques mois en nourrice à la campagne.*

Cent cinquante ans plus tard, en 1690, Furetière note dans son dictionnaire que le mot, altéré en corbillard, désigne désormais ironiquement « un carrosse bourgeois, où on voit plusieurs personnes fort pressées ».

Puis en 1798 l’Académie le définit comme un « grand carrosse utilisé pour les laquais d’un grand seigneur » et ajoute : « le Peuple appelle encore ainsi un chariot à transporter les morts ».

Des nouveaux-nés aux trépassés, de l’eau à la terre, on peut croire que le corbillard a achevé son parcours : pas tout à fait. Cent ans passent encore et l’argot s’en empare pour nommer ce qui a valeur de mort ou de destruction. Les « papillons de corbillard » de la guerre de 14 sont les éclats d’obus (qu’on appelait aussi « hirondelles de cimetière »). Quant à la prostituée malsaine auprès de laquelle on était sûr de contracter la vérole, elle obtient le délicat surnom de « corbillard à nœuds ».

* cf Pascal Quignard, La barque silencieuse

Il y a dans la première épitre de Saint Jean une phrase magnifique : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous ».

Voilà exactement ce que je suis prêt à croire. Reste à faire le plein d’amour.

Ce n’est pas le moindre mérite des défunts que de faire méditer les vivants sur leur propre vie. En recoupant le parcours de Jacques, tel que Claudine l’a retracé, avec les nombreux souvenirs que j’ai de lui, apparait un homme plus cohérent et plus profond encore que je ne l’avais imaginé. Il avait quelque chose de très puissant dans ses engagements. Il n’était pas un tiède, il ne craignait pas de témoigner en faveur des causes qu’il croyait justes. Il avait, si j’ose dire, la bonté virulente. Au fond, son attitude avait un nom : l’ardeur. Et je l’en admirais.

Et voici qu’en évoquant sa mémoire, il se dresse au-dessus de moi, telle une statue du commandeur bienveillante, et que muettement il m’interroge : et toi, Jean-Pierre, de quoi pourrais-tu bien témoigner ?

De pas grand chose, je le crains, du moins qui aurait eu spontanément de la valeur à ses yeux. Pourtant il m’aimait bien, moi qui aime me tenir à l’écart du monde et le considérer à distance, moi qui fuis la mêlée et redoute le combat. Il a dû prendre cela au début pour de la lâcheté ou de l’inconsistance. Peu importe. Nous avons été par la suite, et par bonheur, capables de tisser des liens assez forts pour qu’ils survivent à son départ, si bien qu’il continuera sans doute longtemps, post mortem, à questionner ma conscience et à sonder mon cœur.

Et pour cela, entre autres, il m’a laissé sa fille.

Claudine a lumineusement résumé sur sa page fb le parcours de son père. Je prends la liberté de reproduire ici son texte.

« Mon père est entré dans la paix éternelle, accompagné dans son passage par maman (l’amour de sa vie, rencontrée à 16 ans), par ses sept enfants et ses quinze petits-enfants.
Saint-Cyrien (Colonel ER), docteur en philosophie, il avait mis ses pas dans ceux du Christ ; devenu tertiaire franciscain à l’âge de 35 ans, il s’est engagé au service des plus démunis toute sa vie, tenant table ouverte pour les SDF, militant contre la torture et le racisme, oeuvrant pour le dialogue œcuménique ; lecteur de la Torah en hébreu et du Coran en arabe, compagnon de la communauté juive, il fut président de la section Lorraine de France Israël et vice-président de la LICRA en Moselle ; au cours des quinze dernières années de sa vie, il s’était consacré au dialogue de rue dans la banlieue de Metz, allant à la rencontre de jeunes en déshérence, s’interdisant tout prosélytisme. Papa a fait près de 2000 rencontres consignées dans un journal ; lorsqu’on lui demandait sa méthode, il répondait l’écoute et la prière (avant et après). Il aimait son prochain. »

 

Il dit qu’un tatouage, c’est un signe que l’on arbore mais qu’on adresse d’abord à soi-même ; que c’est une manière de revendiquer ses blessures, de les domestiquer, de les faire siennes ; que souvent, cela part d’une cicatrice, et qu’à partir de la courbe que dessine cette cicatrice, on dessine autre chose, qui la camoufle tout en la mettant en valeur.

Il dit qu’un livre, c’est la même chose, et que s’il n’a, quant à lui, aucun dessin sur le corps, la vie lui a laissé, invisibles, de profondes entailles ; que le livre qu’il écrit sera comme un tatouage autour de celles-ci ; et que ce qu’il y raconte sera vrai, autant qu’est vrai le tatouage sur la peau du tatoué, à laquelle il appartient comme l’originelle blessure.

Dans le commentaire qu’elle a laissé à la suite de mon article Une jolie étoile, mon amie Georgina écrit : « On ne sait jamais, avant d’y être, de quel côté de la ligne on se mettra ».

Je le crois. Ce sont les circonstances qui vous révèlent. Qu’aurais-je fait sous l’occupation ? Comment me comporterais-je sous la torture ? Ou si j’avais été, comme elle, Argentin dans les années 70, aurais-je consenti à l’exil ? Je peux bien avoir l’idée d’une réponse, la vérité est que je n’en sais rien. Cela d’ailleurs ne s’applique pas qu’aux situations tragiques. J’ai rappelé récemment le moment de La longue route où Moitessier hésite : finir son tour du monde ou continuer en mer ? Et ce qui fait qu’on bascule d’un côté ou de l’autre n’est (comme l’écrit joliment Georgina) « pas un choix, mais un mouvement de l’âme ».

C’est sans doute le drame de pas mal d’existences que de s’écouler en deçà des zones où ces mouvements se produisent. Dans le train-train des chemins tout tracés l’âme reste immobile, et l’on arrive au bout sans avoir eu l’occasion qu’elle se manifeste, et de connaître qui vraiment l’on était.

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