« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Le mois dernier, je me suis rendu dans les locaux de Souvenirs FM à Dax pour une interview sur Mets et Mots d’Amou. Les locaux étaient spacieux, le studio très bien équipé, l’animateur sympathique et compétent. Quant aux voisins, ils étaient calmes, avec une activité dont j’ai trouvé qu’elle s’accordait bien à la raison sociale de la station.

J’occupais mes insomnies sur mon smartphone. Les parties de Free Cell défilaient par milliers. Je les gagnais toutes. Aucun gain n’était en jeu. Je me battais juste contre le temps. Finir la réussite en moins de quatre minutes. Parvenir à tenir la moyenne aussi longtemps que possible.

J’en étais loin. Sur mille donnes mon meilleur score était de 4 mn 20 s. Se présentait toujours à un moment ou à un autre une distribution vicieuse sur laquelle je m’échinais une demi-heure, une heure, ou plus. Ma moyenne s’effondrait. Je ne m’en remettais pas.

Je crois que c’est cela, au fond, après quoi je courais : la réussite impossible, celle où quelque soit le temps qu’on y passe et la manière dont on s’y prend, l’agencement des cartes est tel que le problème est insoluble.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Elle viendra. J’y suis prêt. En attendant, à chaque fin de partie, j’ai droit à un feu d’artifice silencieux sur fond de tapis vert, qui au matin, souvent, me renvoie vers les étoiles.

C’est une esquisse de chanson dont j’ai retrouvé les brouillons qui datent de douze ans. Elle se construit sur un principe simple : une opposition entre « trop de » et « pas assez de ». Contrainte : des vers de cinq pieds organisés en quatrains. Exemple :

Trop d’affirmations
Pas assez de doutes
Trop de confusion
Pas assez d’écoute

Les diptyques sont assez simples à trouver. Ce qui est plus compliqué est d’en associer deux qui riment ensemble et se renforcent mutuellement. Je m’y suis remis et suis assez content de celui-ci :

Trop de matamores
Pas assez de lâches
Trop de matadors
Pas assez de vaches

Je peux passer tout un dimanche là-dessus.

La gastronomie est, selon Brillat-Savarin « la connaissance raisonnée de tout ce qui a rapport à l’homme, en tant qu’il se nourrit », et son but « de veiller à la conservation des hommes, au moyen de la meilleure nourriture possible. »

On voit que sa définition, si elle inclut la cuisine, décrite comme « l’art d’apprêter les mets et de les rendre agréables au goût », s’étend en réalité bien au-delà d’elle, à l’histoire naturelle, à la physique, à la chimie, au commerce, et même « à l’économie politique, par les ressources qu’elle présente à l’impôt, et par les moyens d’échange qu’elle établit entre les nations ».

Dans sa préface à la Physiologie du goût, Brillat-Savarin nous livre d’ailleurs les secrets de sa démarche : « en considérant le plaisir de la table sous tous ses rapports, j’ai vu de bonne heure qu’il y avait là-dessus quelque chose de mieux à faire que des livres de cuisine, et qu’il y avait beaucoup à dire sur des fonctions si essentielles, si continues, et qui influent d’une manière si directe sur la santé, sur le bonheur, et même sur les affaires ».

Notre auteur ne s’éloigne cependant jamais beaucoup de la satisfaction de l’estomac. À propos de bonheur, il affirme que « la découverte d’un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d’une étoile. » Un petit g fait toute la différence. Les astronomes apprécieront.

© Romain Delalande

Christophe Lavelle est biophysicien et biochimiste. Chercheur au CNRS, il se passionne pour tout de ce qui se passe dans notre assiette, et sait tout de la façon dont celle-ci évolue en fonction des pays et au fil des époques. Nous l’avions invité pour Mets et Mots d’Amou, et mis au défi de nous raconter trente mille ans de gastronomie en trente minutes. Il l’a relevé.

J’en ai retenu qu’il y avait eu deux grandes évolutions dans l’histoire de l’alimentation, et guère plus. La première s’est produite il y a environ dix mille ans, lorsque l’humanité est passée du paléolithique au néolithique, c’est-à-dire du stade de la chasse et de la cueillette à celui de l’agriculture. La seconde date des années cinquante lorsque l’agriculture paysanne s’est mise à céder la place à l’agro-industrie.

Avec cette transformation, un immense progrès a été accompli : sauf situation de guerre ou catastrophe, les famines ont disparu. Mais dans le même mouvement, le rendement énergétique est devenu catastrophique : alors qu’auparavant on consommait une calorie d’énergie pour produire deux calories alimentaires, il en faut aujourd’hui dix fois plus. Le bilan n’est pas brillant : on mange à sa faim mais on détruit l’environnement. Se gaver de CO2 n’est pas une voie d’avenir.

Voici une phrase de Paul Valéry sur La Fontaine dont je ne sais pas trop quoi penser : « Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur, et quel charme emprunté des eaux ? Une consonance, parfois, fait un mythe *. » A-t-elle quelque profondeur, justement, ou n’est-ce qu’une platitude dérivée d’un jeu de mots ?

Oui, La Fontaine est frais, oui il est profond, oui sa langue coule et ruisselle. Mais Racine a-t-il un goût de terre, et Corneille craille-t-il tout vêtu de noir ?

 * Valéry, Variété I,1924

Dans un château, un musée et une grange, nous avions donné rendez-vous deux jours durant à l’intelligence et à la beauté. Elles ne se sont pas dérobées.

Au contraire, elles ont répondu présent toutes les deux, souriantes, rayonnantes. La voix délicieusement éraillée d’Eric Lareine fit entendre celles de Duras, Harrison, Bukowski et Dylan. Christophe Lavelle parla de flamands rouges et raconta comment l’alimentation transforme depuis la nuit des temps la nature en culture. Charles Roux nous donna à voir, de Charles Perrault à Lewis Carroll, des festins pleins de sens, de sens cachés ou de non-sens. Avec gourmandise Antoine Sahler et Lucrèce Sassella confectionnèrent une tarte aux chansons d’une délicatesse infinie. David Jourdan révéla les secrets d’un tataki de canard. Et sur les sons inouïs de l’accordéon de Pascal Contet, Marie Christine Barrault nous régala du festin de Babette.

Ces Mets et Mots d’Amou et des Luys furent de l’avis général une grande réussite. Nous y avons appris qu’en gascon on se repaissait de cabirou, porc sanglar, pintrada, conilh et paloma, et découvert que manger de l’aurochs demandait des mâchoires nettement plus puissantes que celles de l’homme contemporain. Et puis, nous avons observé de nos propres yeux que les hirondelles (ou peut-être les chauve-souris) écoutaient les causeries culinaires en virevoltant de plaisir.

Je ne suis pas sûr d’être du genre à me battre pour rester en vie. Si j’étais pris dans un incendie, c’est la douleur que je tenterais de fuir, pas la mort.

Eh bien, nous y sommes, c’est ce weekend, entre Amou, Gaujacq et Brassempouy, que Mets & Mots d’Amou et des Luys va célébrer le plaisir des papilles et les réjouissances de la langue.

Il est encore temps aujourd’hui de redonner l’adresse du site https://metsetmotsdamou.fr/, sur lequel on pourra consulter le programme, s’inscrire si ce n’est déjà fait *, et saliver sur les menus que les restaurants partenaires ont concocté pour l’événement (s’empresser là aussi de réserver).

Qu’on se le dise !

* attention, bien que les mesures sanitaires soient allégées depuis mercredi dans les Landes, le passe sanitaire n’en reste pas moins indispensable, de même que la nécessité de réserver.

J’ai l’honneur et le plaisir d’être à nouveau sollicité pour prêter ma voix à Michel Serres. On me dit que je le lis très bien : tant mieux. Je me livrerai de nouveau à l’exercice le 13 novembre, dans le cadre d’un festival de philosophie qui se tiendra à Agen.

Les textes que l’on me confie cette fois-ci sont des hymnes, c’est-à-dire des chants de célébration. Le premier d’entre eux (inédit) exalte la musique.

« Si je parle [dans un pays francophone], j’ai chance d’être compris. Que je passe en Allemagne, au Japon, vers l’Australie, sans traducteur, j’ouvrirai ma bouche pour rien. Alors que la cantatrice peut être acclamée à San Francisco, Milan ou Pékin. La Parole est locale, la Musique globale. La parole découpe du sens, la Musique est universelle. Je parle une langue audible seulement pour [quelques uns] ; la cantatrice chante pour la totalité du monde.

La Parole sépare, la Musique fédère (…) Voilà pourquoi la Musique est le premier de tous les arts. Vous ne m’écouterez pas si ma parole n’est pas mue par la Musique. Vous ne regarderez jamais un tableau, une statue, un bâtiment d’architecte, s’ils n’ont pas été inspirés par une certaine Musique, s’ils ne respirent pas une Musique secrète, s’ils ne sont point enchantés. »

L’idée me parait profondément juste. Elle rejoint une pensée de Palladio qui, dans ses traités d’architecture, prônait sans cesse la recherche de l’harmonie et de la proportion, écrivant : « les nombres sont à l’architecture ce que les notes sont à la musique », et ajoutant : « les proportions des voix sont harmonie pour les oreilles ; celles des mesures sont harmonie pour les yeux. »

 

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