des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

A propos de mon récent article Post mortem, un ami m’apostrophe : — Tu penses beaucoup à la mort ces temps-ci…

Pas ces temps-ci. J’y pense tous les jours depuis au moins quarante ans. Mais ça n’a rien de triste ou de morbide. Savoir qu’on meurt un jour est sans doute une des rares pensées qui mènent à la sagesse. Elle vous fait réfléchir sur la vie, comment la prendre, et ce qu’il convient d’en faire puisqu’on doit tôt ou tard la quitter. Grâce à elle, on en rabat quelque peu sur son égo, on relativise les ennuis sans importance, on se libère des vanités inutiles, on sait qu’il faut accueillir chaque moment comme un cadeau. C’est peut-être le secret du bonheur.

© Jan van Hemessen

Le débat agite les réseaux au début de ce nouveau confinement : qu’est-ce qui est essentiel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’affaire a démarré avec la décision du gouvernement de fermer les commerces « non-essentiels » et la polémique autour des librairies qui s’en est ensuivie. Puis, comme on pouvait s’y attendre, elle a enflé jusqu’à prendre toute sa mesure avec ce questionnement quasiment métaphysique : et moi, suis-je essentiel ou pas ?

Mes congénères, la plupart, pensent que oui. Ils jugent que le monde ne saurait se passer de leur vie et de leurs opinions. Et si certains, dans la circonstance, s’affichent non-essentiels, on voit bien que c’est par dérision, et par antiphrase, pour protester contre la négligence dans laquelle ils croient qu’on les tient.

Mais pour ce qui me concerne, la réponse est non. Aucune des acceptions du terme (vital, primordial, indispensable, irremplaçable, capital, fondamental, nécessaire, ou même simplement important) ne s’applique à ma personne. Je ne suis nullement essentiel. Ou, pour mettre les choses en perspective tout en paraphrasant Omar Khayyam, je ne me sens pas plus essentiel qu’un mortel « d’il y a sept mille ans ».

Avalanche de vraies infos, avalanche de fausses infos, avalanche d’opinions, avalanche de commentaires, avalanche d’affirmations, de protestations, de billets d’humeur, de prises de position, d’avis, de conjectures, de théories, de critiques…

Ne vous laissez pas ensevelir. Montez sur les hauteurs. Regardez tout cela de loin. Méditez le sage conseil de Rûmi : « L’art de la connaissance, c’est de savoir ce qui doit être ignoré ».

Je n’aspire à rien d’autre, post mortem, qu’au sort d’Israël Potter, héros ordinaire d’Hermann Melville, qui, « en récompense de ses loyaux services, fut promu à la plus simple des retraites, dans la terre, avec une pension posthume que le printemps lui verse une fois l’an en mousses et gazon toujours renouvelés ».

Une humble pelouse où « dormir son sommeil », comme la servante au grand cœur de Baudelaire ; un petit lopin planté d’une espèce de pin comme en rêvait Brassens ; ou le dépouillement foutraque de la tombe d’Albert Camus.

Il y a quarante ans, quand je lisais (de temps en temps) Charlie Hebdo, il n’y avait que les lecteurs du journal qui étaient exposés à ses dessins. Le public était averti, on savait à quoi s’attendre, c’était « bête et méchant », potache, irrespectueux, et ancré dans une certaine culture libertaire et contestataire bien française.

Aujourd’hui, court-circuit général. Par la « grâce » des réseaux, la moindre caricature fait le tour du monde avant même d’être arrivée en kiosque. Elle déborde du cadre local où son référentiel de lecture est clair pour tomber sous les yeux de personnes qui n’ont aucun repère pour la décoder, la prennent au premier degré, et voient volontiers dans l’irrévérence religieuse un blasphème, celles qui sont de confession musulmane notamment. Elle arrive aussi, par le même moyen, à la connaissance d’autres personnes qui sauront fort bien utiliser l’émotion haineuse qu’elle pourra susciter chez les précédentes, jusqu’à provoquer meurtres et bains de sang.

Charlie Hebdo / Reiser   Couverture du 19 janvier 1978

En France, la foi ne fait pas la loi. La République ne se soumet à aucune religion, et évidemment pas plus à l’Islam qu’à une autre. À raison, elle ne transige pas sur la liberté de la presse, ni sur celle de se moquer de tout. En même temps, on ne peut plus faire comme si la publication d’un dessin restait dans le cadre limité d’un titre et de son lectorat. Toute la difficulté française actuelle est là : ne rien céder de notre esprit, de notre liberté et de notre histoire, tout en s’abstenant de jeter de l’huile sur le feu.

Peut-on concilier ces deux impératifs ? Je l’ignore. Si leur contradiction s’avérait insoluble, je choisirais le premier.

Ciel changeant. Danse du gris avec le bleu. A la nuit tombée, danse du gris avec le noir. Soudain, une averse : musique, millions de percussions sur le toit, piano puis forte puis decrescendo. Une gouttière chante. Un volet bat. Oratorio d’un quart d’heure.

Puis, balai de jazzman sur une caisse claire, la pluie s’efface, délicate, élégante.

Dernier danseur : un filet d’eau sur du silence.

L’ami Stéphane Hirschi a publié hier sur Facebook un long texte à propos de Chutes, le dernier livre de son vieux camarade Yves Charnet.

De cet éloge critique, brillant et inspiré, j’ai retenu cette réflexion pénétrante sur l’écriture et la vie, que je cite à peu près mot pour mot ci-après, et dans laquelle bien des écrivains pourront se retrouver : « Notre vie décousue. Ou ses reflets. Qu’elle nous glisse entre les doigts, comme du sable, ou qu’une invisible vitre nous préserve d’y entrer. Or on fait les vitres avec du sable. Écrire, ce sera vitrifier le foutoir. Rendre la vie pas sable. Faire de nos défaillances des faïences. Peindre la vie en beau ! »

Faire œuvre d’écriture : peindre la vie, vitrifier le foutoir. Figer les reflets des jours. Construire avec les mots un abri impossible contre la douleur de la chute, la labilité des êtres, et l’écoulement du sablier.

J’ai pris la photo, et je l’ai regretté. J’ai regretté d’avoir pensé « il faut que je prenne une photo ! », d’avoir fouillé mes poches pour en sortir mon téléphone, d’avoir détourné mon attention du ciel splendide pour interposer l’appareil entre lui et mes yeux. J’ai regretté ce geste inutile, qui révélait que je n’étais pas capable de glisser totalement dans le présent avec simplicité et abandon, comme je prétends savoir le faire, et qu’une distance certaine me séparait encore de l’homme au canoë.

Mon ami Brian Thompson a récemment repris sur sa page facebook une image ironiquement légendée : some guy wasting his time instead of going to work (un type qui perd son temps au lieu d’aller travailler).

La remarque est excellente, et dans le même esprit je me permets d’en suggérer une autre, empruntée à Cervantès, que j’ai déjà citée mais répéterai sans doute encore : « l’homme qui travaille perd un temps précieux ».

Maman ne se souvenait pas que c’était l’anniversaire de la mort de Papa. A vrai dire, elle ne se souvenait pas non plus vraiment de lui. J’ai placé son portrait entre ses mains. — C’était ton mari, Maman, et mon père. Vous avez vécu soixante-quatre ans ensemble. Elle m’a regardé, incrédule. — Il s’appelait Albert. — Ah!… Oui, Albert…

Le brouillard de sa mémoire s’est déchiré furtivement, des souvenirs sont remontés à la surface, elle a caressé le visage en murmurant « Albert, Albert… »

C’était il y a exactement un an. « Ô mon père et ma mère ! Ô mes chers disparus… »

Et moi, aujourd’hui, qui regarde cette photo de Maman regardant une photo de Papa, je vois aussi la mise en abyme. Je vois qu’il suffirait qu’on me photographie là, devant cette photo, pour que le maillon que je suis rejoigne déjà, en image, la longue chaîne des absents.

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