« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Le fil des jours

Maintenant, sur les vitres de certains TGV, il est écrit « laissez-vous rêver ». Voilà une injonction dont je n’ai nul besoin. Je pratique en effet la rêverie de façon si spontanée et naturelle que c’est même pour moi une source d’étonnement de voir la SNCF éprouver le besoin de la conseiller à ses passagers.

Quand j’étais plus jeune, les fenêtres des trains affichaient plutôt des consignes de prudence. E pericoloso sporgersi. Ne pas se pencher au-dehors. Au lieu d’inciter l’esprit à s’évader, elles ramenaient le voyageur à sa réalité physique. Il est vrai qu’à l’époque on pouvait encore les ouvrir, et non seulement rêver, mais prendre l’air.

Pour illustrer l’énormité du nombre un milliard, j’ai entendu quelqu’un, récemment, utiliser cette image : si une seconde est l’unité, un million c’est onze jours, et un milliard, c’est trente-deux ans.

Ça m’a frappé. J’ai immédiatement pensé à deux choses. La première était qu’au rythme supposé d’une fois par seconde, mon cœur avait déjà battu plus de deux milliards de fois. C’est beaucoup. Les gens de mon âge ne peuvent que se féliciter que leurs concepteurs aient ignoré le concept d’obsolescence programmée.

La seconde, qui m’a demandé un bref calcul, c’est que j’ai autant de chance de gagner le gros lot à l’euro million que de pointer une seconde déterminée sur un intervalle de temps de quatre ans et demi. Ou, pour prendre une analogie spatiale, de tomber sur le bon millimètre sur une distance de cent quarante kilomètres. Conséquence : j’ai économisé deux euros cinquante.

« Mots et mets » est le titre d’un ouvrage de Michel Guérard, dans lequel il livre, au-delà de recettes savoureuses, des réflexions sur son parcours et sa philosophie de cuisinier. Voilà plus de quarante ans que cet homme affiche trois étoiles au Michelin, plus de quarante ans aussi qu’il est installé à Eugénie les Bains dans les Landes. C’est dire s’il connait ce terroir et ses habitants. Il écrit dans son livre :

Les Landais sont des gens heureux et les Landes un pays de cocagne, de rites, de fête. Pour ces épicuriens (…) point n’est besoin d’aller quérir ailleurs ce dont la Providence les a si obligeamment comblés.
Un fond de sagesse, un bon sens inné, un vigoureux appétit de joie, de saveurs, de couleurs les ont convaincus que la grâce de vivre dans un pays offrant à foison les plus beaux « produits de bouche » est un rare bonheur que l’on prendra soin de mériter et protéger.

L’association Chansons et mots d’Amou, dont le festival ne pourra malheureusement pas se tenir cet été, prévoit pour ne pas perdre la main d’organiser les 25 et 26 septembre, comme la situation sanitaire devrait pouvoir le permettre, un événement qui se tiendra dans le cadre de l’Automne gourmand des Landes et s’intitulera Mets et Mots d’Amou et des Luys. Nous l’y inviterons, et espérons qu’il nous fera l’honneur de venir.

Quand Facebook, dans ses offres d’emploi, me propose un poste d’agent d’entretien et de nettoyage, il ignore sans doute que j’ai déjà donné.

C’était pendant mon service militaire, à l’état-major de l’armée de l’air, place Balard. J’avais été affecté au GRI, le Groupement de Renfort et d’Intervention, un corps d’élite dont l’appellation martiale désignait en réalité, de façon un peu pompeuse, la section de nettoyage. Sa mission ? Maintenir dans un état de propreté irréprochable les trois escaliers recouverts de linoleum qui desservaient les quatorze étages du bâtiment principal de la base. Personne ne les empruntait jamais, car tout le personnel prenait l’ascenseur, mais leur entretien n’en demeurait pas moins une tâche stratégique, à laquelle j’eus l’honneur de consacrer quelques semaines de ma vie.

Equipés d’un seau rempli d’une solution d’eau et d’ammoniac et armés d’une spatule, mes camarades et moi-même devions nous hisser au sommet de l’escalier A, et le descendre en en grattant les marches une à une. Une fois arrivés en bas, nous nous attaquions à l’escalier B, qu’il fallait récurer de la même manière, avant de donner enfin l’assaut à l’escalier C. Notre progression, entravée par de nombreuses discussions et pauses cigarettes, se faisait au rythme de deux étages par jour environ, si bien que le cycle complet prenait à peu près trois semaines, au terme desquelles il était temps de recommencer.

Je n’ai jamais su sur quels critères on m’avait été choisi pour me confier une tâche de cette importance, mais ils devaient être exigeants car je fis un temps équipe, au sein du commando, avec un autre intrépide décapeur du nom de Nicolas Sarkozy.

Allons, voilà qui est au fond rassurant : l’algorithme de Facebook a encore besoin d’être perfectionné. Il veut absolument qu’à mon âge je trouve « un emploi qui me convient », et me propose en vrac, à chaque connexion, des postes de responsable de magasin, ou d’agent d’entretien et de nettoyage, ou de directeur (de quoi ?), ou d’assistant cuisinier, ou d’auxiliaire de crèche.

Toutes ces professions sont estimables, mais je l’affirme ici haut et fort : plus aucun travail ne me convient (à supposer que ça ait jamais été le cas). Retire-moi de tes listes, Facebook. Je n’aspire qu’à musarder, qu’à regarder le vent pousser les nuages, qu’à flâner dans mes rêveries, qu’à nonchaloir. Laisse-moi ne rien faire en paix.

L’amie Gaëlle Cotte a publié récemment sur son mur une citation de l’écrivaine italienne Goliarda Sapienza, tirée d’un livre au titre magnifique, L’art de la joie :
« On ne peut communiquer à personne cette plénitude de joie que donne l’excitation vitale de défier le temps à deux, d’être partenaires dans l’art de le dilater, en le vivant le plus intensément possible avant que ne sonne l’heure de la dernière aventure. »

Rien à ajouter.

Il y a quelque temps, j’avais mentionné l’avancée considérable qu’avait connue le marché jusque là ronronnant de la bougie parfumée, grâce à une innovation audacieuse proposée par Gwyneth Paltrow : un article qui diffusait l’odeur de son vagin.

Un client du Texas, nommé Colby Watson, se plaint aujourd’hui, si j’en crois le Guardian, que ledit article ait « explosé » trois heures après qu’il l’eut allumé dans sa chambre. Et bien que, d’après le dossier, il n’ait pas été blessé, sa table de nuit se trouve désormais défigurée par un cercle noir. 

A la suite de l’incident, et après de savants calculs dont on ne connait pas le détail, M. Watson a estimé que le pretium doloris ne pouvait s’élever à moins de cinq millions de dollars. C’est cette somme qu’il réclame à la société de l’actrice à titre de dommages et intérêts. Elémentaire, mais cher.

Je trouve ce monsieur bien ingrat. Une star vous offre sa flamme, vous embaume de ses odeurs intimes, se consume en quelque sorte pour vous, monte même jusqu’à l’incandescence, et en retour vous cherchez à lui soutirer une fortune ? J’espère que le juge fera litière de la plainte (et une litière qui sente la vieille chatte, tant qu’à faire).

Ayant chanté l’autre jour Comme Icare devant quelques amis, et parlé de l’histoire de Dédale, l’un d’eux me fit remarquer qu’il en existait une autre version, plus réaliste, mais dans laquelle le mythe pourrait prendre sa source.

Dédale et Icare sont prisonniers du roi Minos, mais le lieu dont ils ne peuvent s’échapper est la Crète elle-même, dont tous les ports sont gardés par les navires du roi et leurs rameurs. Dédale a alors une idée de génie : utiliser la force du vent. Il invente la voile. Lui et son fils fabriquent un bateau avec un large morceau de toile accroché à un mât.

Un jour que la brise est favorable et souffle fort, Icare embarque. Il sème facilement ses poursuivants. Tous le suivent du regard. Nul ne sait encore qu’il va se noyer. Il approche de l’horizon. On ne distingue plus que la voile lointaine, dans les reflets du soleil.

On pouvait croire qu’il volait.

Dédale © kanoklik

C’était il y a fort longtemps, en Crète. Dédale avait construit le labyrinthe sans se douter que le roi Minos finirait par l’y enfermer. Prisonnier du lieu en compagnie d’Icare, son fils, il ne put en retrouver la sortie tant son ouvrage était bien conçu. Si bien qu’il se résolut à emprunter la seule issue possible : la voie des airs. Avec des plumes et de la cire, il confectionna des ailes, les ajusta sur son dos et celui de son fils. Et ils s’envolèrent.

C’était une sortie « par le haut ». Inédite, risquée, enthousiasmante. Mais grisé par le fait de voler, Icare s’approcha trop près du soleil. Trop de lumière, excès de chaleur. La cire fondit. Ce fut la chute.

Cette histoire m’a toujours fasciné. Je l’ai abordée dans ma chanson Comme Icare. Vous vous élevez dans la vie et « montez vers les nuages » dans l’espoir d’un jour « décoller et glisser dans l’azur ». Mais la réalité vous rattrape, et tôt ou tard vous voyez « les tristes sires qui font du sol un enfer fondre sur vos délires ». Vous retombez dans les rocailles. « Plus de mal que de peur ».

La chanson est pessimiste. Porte-t-on toujours le châtiment d’avoir voulu voler ? Non. Dédale, plus prudent, vola jusqu’en Sicile. Il prit de l’écart plutôt que de la hauteur. A bien considérer mon existence, c’est son exemple que j’ai suivi.

Raphael Sorin est mort. C’était un éditeur du genre pirate. Bourru mais urbain, onctueux mais vachard, soumis mais rebelle, franc-tireur mais dissimulé, désabusé mais capable de faire des coups qui l’amusaient comme un gamin. Il connaissait quasiment tout de la vie intellectuelle française des cinquante dernières années. Sa jeunesse, son heure de gloire, son île de la Tortue, c’étaient ses années au Sagittaire. Il en parlait avec d’autant plus de fierté qu’elles n’étaient connues que de très peu de gens. Là, il avait vécu entouré de légendes, d’auteurs maudits et de génies méconnus. Depuis, il vivait dans leur ombre, s’affairant en coulisse, distillant les livres comme un alchimiste, et souffrant secrètement de n’être pas davantage reconnu comme un très grand, dans son genre.

C’est lui qui a fait venir Houellebecq chez Flammarion. Il avait ourdi un plan compliqué pour lequel j’avais été heureux de lui servir de complice : financement d’une revue littéraire et culturelle hétéroclite et confidentielle (Perpendiculaire), organisation de rencontres avec ses contributeurs autour de lectures ou de débats dans un café de la rue des Archives (j’y ai assisté à plusieurs reprises), invitation à ces soirées de jeunes journalistes branchés qui commenceraient spontanément à chanter les louanges desdits contributeurs sans rien comprendre à la manœuvre, publication par les soins de la maison de divers écrits des uns et des autres, et émergence de Houellebecq comme figure majeure de cet indéfinissable courant. Ça s’était révélé imparable.

Quand je me suis lancé dans la chanson, il est venu me voir deux ou trois fois. Pendant quelques années nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner annuel. Il disait toujours qu’il voulait me présenter à sa cousine Françoise Canetti, la fille de Jacques, qui relançait son label (et à qui j’ai fini par serrer la main un jour à la maison de la radio).

J’ai été étonné de lire dans sa nécrologie publiée par Le Monde qu’il avait ces derniers temps viré à l’extrême droite. Quand je l’ai connu, il semblait en être très loin… Mais, après tout, n’est-ce pas là qu’aboutissent bon nombre d’aigris de talent ?

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