des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

C’est devenu un lieu commun de constater à la suite d’Andy Warhol que chacun obtient plus ou moins aujourd’hui son quart d’heure de célébrité. La chose ayant été rendue plus facile encore par l’apparition des réseaux sociaux, quelques milliers de vues sur YouTube, de « followers » sur Twitter, de « likes » sur Facebook ou sur Instagram, suffisent à propulser monsieur ou madame Toutlemonde sur les sentiers de la gloire.

S’il est de bon ton de critiquer le phénomène (moi-même j’y contribue de temps en temps), ce serait toutefois une erreur de croire qu’il est nouveau. Combien d’Alcestes contemporains, qui marmonnent aujourd’hui dans leur barbe à la vue de ce spectacle, ne font que paraphraser les propos de Molière et de son Misanthrope :

« Eh ! Madame, l’on loue aujourd’hui tout le monde,
Et le siècle, par là, n’a rien qu’on ne confonde ;
Tout est d’un grand mérite également doué,
Ce n’est plus un honneur que de se voir loué ;
D’éloges, on regorge ; à la tête, on les jette,
Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette.* »

(Notons qu’on ne pourrait plus écrire cela de nos jours sans que la confrérie des valets de chambre ne s’offusque de cette comparaison et du mépris de classe dans lequel on la tiendrait.)

* Molière – Le Misanthrope, Acte III, Scène 5

Jacques va un peu mieux. Il a repris ses travaux philosophiques. Cela semble un cercle vertueux : plus il travaille, mieux il se sent.

Claudine, qui a compris cela, se fait un devoir de l’entretenir de ses recherches (non seulement quand elle est auprès de lui, mais aussi tous les jours, au téléphone). Elle transcrit leurs conversations, questionne sa réflexion, lui envoie des notes. Lui corrige, argumente, complète, développe, précise. Ils se sont pris au jeu. Je crois qu’ils adorent tout de cet exercice : le travail lui-même, l’échange complice qu’il crée entre eux, et l’effet bénéfique qu’il parait avoir sur la maladie.

Hier, comme elle me disait : — Je te laisse un moment. C’est l’heure de mon rendez-vous téléphonique avec Pacha (elle appelle son père Pacha), je lui ai répondu en souriant : — L’heure de nourrir le fauve philosophique ! Elle a ri : — Oui, il y a de ça.

Le repas du fauve, ces temps-ci, est substantiel. Il se compose d’ontologie et de métaphysique. L’idée, si j’ai bien compris, est d’affranchir la première de l’emprise que la seconde exercerait sur elle. Titre du menu : « Approche dialectique et apophatique de l’ontologie ». Ambition affirmée : bannir de cette approche tout langage philosophique ou théologique.

On voit qu’il reste un peu de pain sur la planche.

Les années 10 sont finies. Les années 20 commencent. Il y a cent ans, en France, on les avait appelées les années folles, et aux USA les roaring twenties.

Il est peu probable, en ce qui me concerne, que la décennie qui s’ouvre soit folle ou rugissante. Je me contenterais volontiers qu’elle soit aussi belle et agréable que l’ont été les précédentes (oh ! la chance que j’ai, et que j’ai eue, pour pouvoir écrire cela…)

Dans dix ans, je constaterai, à supposer bien sûr que j’arrive au bout, qu’elle aura filé plus vite encore que les autres, et je commencerai à contempler les lueurs du couchant.

Mais n’anticipons pas. A toutes celles et ceux qui me font l’amitié de lire ce blog, j’adresse tous mes vœux pour une lumineuse décennie !

© AFP PHOTO /MAXIME BRUNET/ELASTIQUEPROD

L’image de l’année 2019 : ce panache de fumée un soir de printemps au cœur de Paris, poussé par le vent d’Est. La beauté l’histoire et le sacré qui brûlent comme un fagot.

Par bonheur, la cendre et la poussière, pour leur complet triomphe, devront attendre encore un peu. Notre-Dame est toujours debout.

La mémoire de mon iPhone est pleine, et le système me demande de libérer de la place pour pouvoir y installer sa dernière mise à jour logicielle. Techniquement, c’est simple : il suffit d’aller dans « gérer le stockage » et de supprimer données et applications devenues inutiles. La difficulté est de choisir lesquelles.

Ce faisant je me retrouve peu ou prou dans la situation de ce moine du XIIIè siècle qui, bien qu’à court de parchemin, devait copier de nouvelles prières pour son abbaye. Selon une pratique courante à l’époque, il avait finalement décidé de se servir comme palimpseste d’un manuscrit que personne ne lisait. Mais on découvrit bien plus tard (car deux ou trois fragments du texte d’origine n’avaient pas été effacés) que celui qu’il avait choisi était l’exemplaire unique d’un traité d’Archimède dans lequel, deux mille ans avant Newton et Leibniz, le savant Grec avait jeté les bases du calcul intégral (on a pu ensuite en récupérer l’essentiel en passant le document aux rayons X).

Loin de moi l’idée que mon téléphone contienne quelque chose d’aussi intelligent, mais j’ai tendance à accorder un certain prix à ma musique, à mes photos, à mes notes, de sorte que quand j’ai fait le choix de celles que je sacrifie et que je presse « confirmer la suppression » sur l’écran, j’éprouve un peu la même sensation que si j’étais sur le pont d’un navire et que je répandais des cendres dans la mer.

Outre le titre, une autre chose m’a intrigué dans Sed non satiata : le vers « Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois ». Je me suis demandé dans quelle légende il pouvait être question des neuf baisers du Styx. Mais il n’y en a pas. Baudelaire parle à sa maîtresse en jouant sur les mots. Embrasser, c’est ici enserrer. Le Styx, fleuve mythologique, fait neuf fois le tour des Enfers. Et le poète, couché « dans l’enfer [du] lit » de sa « sorcière au flanc d’ébène », enlace avec elle la figure du péché.

Quant au chiffre 9, il est souvent utilisé chez les Grecs de manière métaphorique pour représenter un grand nombre. Ainsi, selon la mythologie, il faut neuf jours et neuf nuits à une enclume de bronze jetée du ciel pour arriver sur la Terre, et il lui faut à nouveau neuf nuits et neuf jours pour aller se perdre dans les brumes du Tartare, au plus profond des Enfers.

 

Je n’y avais pas d’abord prêté attention, mais la page des Fleurs du mal que Maman lisait l’autre jour (on le voit en examinant d’un peu plus près la photo que j’avais publiée) était celle du poème Sed non satiata, ce qui signifie « mais non rassasiée », en latin. Pourquoi ce titre ? Parce que Baudelaire y parle d’une femme de plaisir, en reprenant une expression qui se trouve chez Juvénal.

Les Satires de Juvénal sont l’un des livres les plus féroces, les plus emportés et les plus noirs qui se puissent lire. (En s’y plongeant, on se dit que la chute de Rome avait commencé bien avant Saint Augustin.) Or dans la sixième de ses Satires, Juvénal parle de Messaline, la femme de l’empereur Claude. Il écrit que dès que celui-ci se mettait à dormir, elle quittait le lit impérial et courait au bordel, où une cellule lui était réservée. Là, « les seins maintenus par une résille d’or, elle se prostituait en découvrant son ventre », enlaçant et cajolant tous les hommes qui se présentaient. Puis, quand fermait la boutique, elle se retirait à regret, la dernière, « ventre en feu, éreintée, fatiguée des hommes, mais non pas rassasiée ».

La formule exacte, en latin, est lassata viris necdum satiata : « lasse des hommes sans en être encore repue ».

Ayant découvert ce que je viens d’écrire, je me suis surpris à me demander si ce poème conservait encore, dans l’esprit engourdi de Maman, le pouvoir d’animer quelque vision estompée de luxure et de débauche, et d’y faire résonner, même de façon très lointaine et très assourdie, les échos fantasmés du stupre et du scandale.

Je pense à la Terre, au grouillement toxique et désordonné de l’espèce humaine, à l’équilibre désormais rompu avec la nature. Je pense (avec un mélange de soulagement égoïste et de mauvaise conscience) que je mourrai avant d’en affronter pleinement les conséquences. Je pense à nos enfants dans la tempête qui se prépare et je les vois ballottés comme des gouttes d’eau.

Et je pense aussi, comme la plupart des hommes au seuil de la vieillesse, et face au désastre intime qui s’annonce, que mon regard sur le monde se teinte des couleurs sombres de ce qui m’attend.

Maman reçoit toutes les semaines la visite d’une jeune femme qui lui fait pratiquer quelques exercices intellectuels autour d’activités simples : jeux de lettres, discussion sur des images, évocation de l’histoire de France, paysages de différents pays.

Hier, quand j’arrive chez elle, cette jeune femme vient de partir. Maman s’est à nouveau plongée dans Les fleurs du mal. Je me penche pour l’embrasser. Elle n’a aucune envie de sortir de sa lecture, et me fait comprendre que je la dérange. J’insiste cependant pour essayer d’entamer une conversation :

— Ça te plaît, Maman, de travailler avec cette personne ?

Regard agacé.

— Oui. Elle est formidable. Et elle, elle ne m’emmerde pas.

Je m’assieds à ses côtés, me mets moi aussi à lire. Deux heures passent. Quand je me lève :

— Oh non, ne pars pas, ne me laisse pas, qu’est-ce que je vais faire sans toi ?

Une chose remarquable, en France, c’est l’impressionnante énergie que le pays emploie pour faire du surplace. En paroles, tout le monde est d’accord pour se plaindre que rien ne va. En pratique, tout le monde est d’accord pour que rien ne change.

Le fait que les grèves touchent d’abord les transports est une métaphore parfaite du phénomène. Voulez-vous réformer ? Tout s’immobilise. Plus de trains, plus de métros : on se fige, on ne bouge plus.

En conséquence, les solutions stagnent et les problèmes s’éternisent. Et puisque aujourd’hui est un jour (encore un) de « mobilisation nationale » contre la réforme des retraites, je reprends ici mot pour mot un article de ce blog sur le même sujet qui date d’il y a dix ans. Moi non plus je n’y change rien. Seuls les noms de MM. Fillon et Sarkozy sont à remplacer par ceux de MM. Philippe et Macron.

Quand Bismarck institua, en 1893, le premier système de retraite, l’espérance de vie moyenne à l’époque était d’environ 45 ans. Aussi décida-t-il, en gestionnaire avisé, que l’âge de la cessation d’activité serait fixé à 70 ans.

Au moment où ils vont procéder à la réforme des retraites, conseillons à MM. Fillon et Sarkozy de s’inspirer de l’illustre chancelier. Fixons l’âge de départ à la retraite vingt-cinq ans au-delà l’espérance de vie actuelle, ce qui donne 105 ans. Ça devrait permettre de passer la barre du déficit de l’Assurance vieillesse.

 

 

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