des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

— Déconfinons comme ceci. — Ah, non ! — Plutôt comme cela, donc ? — Non plus. — Alors laissons chacun juger de ce qu’il peut faire ou pas faire. — Non, il faut des règles, sinon les gens font n’importe quoi. — Bon, voilà des consignes strictes. — Mais, vous attentez à notre liberté !

Je constate que, quoiqu’il en soit, demeure intacte « la pleine liberté que les Français ont toujours prise de murmurer et de se plaindre, [même] sous les règnes les plus doux » (Alexandre de Campion, ami de Corneille).

Il a été beaucoup fait mention ces derniers jours dans la presse anglo-saxonne de l’effet Dunning-Kruger. Cet effet décrit le phénomène de « surconfiance » par lequel des personnes non qualifiées dans un domaine se montrent incapables de reconnaître leur incompétence, et surestiment leur capacité à trouver des solutions. Exemple (pas tout-à-fait pris au hasard, puisque c’est à lui qu’on doit cette multiplication des références à Dunning-Kruger) : l’imaginatif président Trump suggérant qu’on pourrait peut-être désinfecter à l’eau de Javel les poumons des malades du covid-19.

Ce qui est intéressant, c’est la courbe qui trace la relation entre la compétence et l’auto-évaluation de cette compétence. Ceux qui en savent le moins sont convaincus de leur aptitude à affronter les problèmes, ceux qui en savent un peu plus s’aperçoivent qu’ils ne savent rien, et les experts finissent par faire la part des choses entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ne savent pas. On a joliment nommé ces trois phases : montagne de la stupidité, vallée de l’humilité, plateau de la consolidation.

Ni la vallée ni le plateau ne posent réellement de problèmes. Le danger, c’est l’altitude de la montagne, qui peut s’élever très haut quand elle est escaladée par des gens de pouvoir.

 

Par temps calme, on pouvait parfois avoir l’illusion de contrôler nos vies, de décider de la direction qu’elles prenaient. Mais l’histoire est volcanique. Elle se réveille, et se manifestent à nouveau les éternelles oscillations du monde, entre mal et bien, action et réaction, amour et haine, personnel et collectif, global et local, court terme et long terme, possession et détachement. Toutes s’amplifient en même temps. La tempête se lève, et nous voici à la merci des vagues et du vent, rendus à notre condition de bouchons sur la mer.

Ici, on met un masque à la reproduction de la plus ancienne statuette de l’humanité (la dame de Brassempouy dite « à la capuche ») et on lui intime de rester dans sa grotte. Il faut dire que si les personnes âgées sont vulnérables au virus, celle-ci doit être particulièrement fragile : elle a 25000 ans.

Là, c’est la statue d’un petit jeune de 2515 ans nommé Périclès que l’on asperge de produit désinfectant. Il doit se dire que c’est bien gentil, tout ce soin dont on l’entoure, mais qu’il aurait mieux valu le faire avant, en 429 av JC par exemple, quand une autre épidémie sévissait, la peste, et qu’il en mourut.

Au moment où les gouvernements de tout poil et de tous pays font couler à flots dans l’économie un argent ordinairement introuvable, et que le citoyen lambda, ébahi, se demande par quel miracle tout ceci redevient soudainement possible (on avait assisté à la même chose lors de la crise financière de 2008), une petite histoire recommence à circuler qui m’avait naguère inspiré une chanson.

Je l’ai retrouvée dans le mail d’un correspondant américain*. De cet apologue ne se dégage pas à proprement parler une vérité morale, mais une curieuse leçon de finance, montrant comment une société vivant à crédit, c’est-à-dire avec des dettes, peut finir sans effort et sans douleur par les annuler et s’en affranchir.

* It is a slow day in the small Kentucky town of Pumphandle, and streets are deserted. Times are tough, everybody is in debt, and everybody is living on credit.
A tourist visiting the area drives through town, stops at the motel, and lays a $100 bill on the desk saying he wants to inspect the rooms upstairs to pick one for the night. As soon as he walks upstairs, the motel owner grabs the bill and runs next door to pay his debt to the butcher. 
The butcher takes the $100 and runs down the street to retire his debt to the pig farmer. The pig farmer takes the $100 and heads off to pay his bill to his supplier, the Co-op. 
The guy at the Co-op takes the $100 and runs to pay his debt to the local prostitute, who has also been facing hard times and has had to offer her “services” on credit. 

The hooker rushes to the hotel and pays off her room bill with the hotel owner. 
The hotel proprietor  then places the $100 back on the counter so the traveler will not suspect anything. At that moment the traveler comes down the stairs, states that the rooms are not satisfactory, picks up the $100 bill and leaves. 
No one produced anything. No one earned anything… However, the whole town is now out of debt and now looks to the future with a lot more optimism. And that, ladies and gentlemen, is how a Stimulus package works.

Un saucisson doit être pendu. C’est pourquoi il est muni d’une ficelle à l’une de ses extrémités.

On le pend généralement à un crochet ou à un clou, mais une personne très chère à mon cœur a eu une autre idée, originale et électrique, comme on peut voir sur la photo ci-dessous :

Ainsi branché, le saucisson n’éclaire rien, ni ne vibre, ni ne chauffe. Même soumis à des tensions, et placé dans la position acrobatique d’être tout à la fois à la terre et suspendu, le saucisson ne se détourne jamais de sa raison d’être, qui est de pendouiller inerte en attendant d’être mangé.

« L’état où nous voyons l’Europe / Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu »

Quand La Fontaine fustige les « faiseurs d’horoscope », ces « charlatans », il fait ce que chacun devrait faire pour savoir quel crédit leur accorder : il confronte, après coup, les prédictions aux faits.

S’agissant de l’année 2020, et considérant l’état tout-à-fait extraordinaire dans lequel nous voyons aujourd’hui l’Europe (comme d’ailleurs une bonne partie du reste du monde) à cause d’une maladie jusqu’ici inconnue, il conviendrait en effet, pour la bonne réputation du métier d’astrologue, que « quelqu’un d’eux l’ait prévu ». Consultons donc, au hasard d’un moteur de recherche, les prédictions de certains d’entre eux.

Le cabinet kld-voyance annonçait : « 2020 sera une année difficile sur le plan économique, financier, du travail, de l’emploi, et de la sécurité pour les forces de police et des armées. Ce sera une année décisive au niveau international. Des accords verront le jour. L’année sera aussi marquée par de nouveaux courants de pensées, des nouvelles technologies. » Bof…

Ariane-g voyance avançait pour sa part : « 2020 sera une année spéciale car une nouvelle décennie commence et les astrologues expliquent qu’il existe une symbologie autour de ce changement qui ne doit pas être sous-estimée. En général, 2020 sera une année au cours de laquelle les gens de tous les signes pourront profiter d’un nouveau départ, tant dans leur vie personnelle, sentimentale, relationnelle, que dans leur vie économique et professionnelle. » Remarquable enfoncement de portes grandes ouvertes.

Quant à la plus illustre de ces professionnelles, Elizabeth Teissier, que consultait (mais pas que, dit-on) François Mitterrand jadis, elle semble avoir eu plus de flair en publiant en octobre dernier un livre intitulé « 2020, le grand tournant » prédisant une année à la configuration planétaire exceptionnelle, pour le meilleur mais surtout pour le pire. « Je me suis rendu compte, nous précise l’astrologue, qu’il y avait des configurations comme Saturne-Pluton, qui revient tous les 36 ans, qui étaient présentes dans la déclaration de guerre de 14 et de 39, et qu’il y avait un sous-cycle en septembre 2001. L’histoire ne se répète pas mais ça veut dire qu’il y a un risque accru de conflits dans le monde ».

Moi, si trente-six années séparent 1914 de 1939, cette précision me révèle surtout qu’Elizabeth Tessier ne sait pas compter.

Cette fable est (dans sa première partie en tout cas) l’histoire d’une prophétie auto-réalisatrice. Un père apprend par un diseur de bonne aventure que son fils risque d’être tué par un lion. Il fait donc en sorte que son rejeton ne sorte jamais de son domaine. Mais la maison est remplie de tapisseries représentant des scènes de chasse, et le fils, furieux d’être toujours enfermé, tape du poing contre un lion de toile sous lequel se trouve un clou. Sa blessure s’infecte, et il meurt.

La seconde histoire que cette fable évoque est celle de la très singulière mort d’Eschyle. On lui avait prédit qu’elle serait provoquée par la chute d’une maison : il eut le crâne éclaté par une tortue qu’un aigle lâcha du haut du ciel.

 

Je suis une fleur, rien d’autre. J’ai poussé dans un joli champ. Je m’y suis épanouie de soleil, abreuvé de pluie, j’ai aimé la caresse de la brise, j’ai offert mon parfum aux abeilles et mon suc à quelques papillons. Au matin j’ouvrais mes pétales que je repliais à la nuit. Nul ne m’a foulé au pied, ni fauché prématurément. Le temps m’a été doux. La rosée m’a bénie.

Ma corolle flétrit, et la fin du jour est magnifique. La vie dure une saison.

J’ai lu qu’en France la Convention citoyenne pour le climat proposait qu’à l’avenir toute publicité inclue une mention du type : « En avez-vous vraiment besoin ? La surconsommation nuit à la planète ». Cette mention devrait figurer en très gros.

© Yiwu Survey

J’ai lu qu’était apparu sur un mur de Hong Kong un graffiti qui affirme : « Il ne peut pas y avoir de retour à la normale parce que c’est la normale qui était le problème ». Ce sujet devrait être proposé cette année au bac, comme d’ailleurs à tous les concours et examens.

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