des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Il était paru l’an dernier un essai intitulé Éthique de la considération*, qui portait en exergue cette phrase de Bernard de Clairvaux : « Aussi bien, par les temps corrompus que nous vivons, me bornerai-je à te recommander, pour commencer, de ne te consacrer à l’action ni tout entier ni toujours, mais de réserver à la considération une partie au moins de toi-même, de ton cœur et de ton temps. »

Considération : examen attentif par les yeux, l’esprit et le cœur.

En ce temps de l’année où l’on formule traditionnellement quelques résolutions, je n’en vois pas de plus utile à prendre que celle de suivre ce conseil. Il était originellement adressé à un pape, il peut l’être aujourd’hui à tous les dirigeants (ceux d’ici comme ceux d’ailleurs), mais aussi aux braves gens de toutes origines et de toutes conditions, sans oublier ma sœur (pour elle, triple dose), ni ma petite personne, ni toi, cher lecteur, à qui (tout bien considéré) je souhaite une année 2019 pleine de joies et riche de paix.

Éthique de la considération, Corinne Pelluchon

Un « idiot » (ι δ ι ω ́ τ η ς), dans la Grèce antique, c’est un simple particulier. C’est quelqu’un qui est considéré dans sa dimension individuelle, et non pas dans sa relation avec la Cité. On distingue d’un côté les affaires privées, de l’autre la chose publique ; d’un côté le particulier, de l’autre le général. En grec, les questions personnelles sont des questions idiotes, sans qu’aucune connotation péjorative soit attachée à ce mot.

Mais on voit bien comment les choses dérivent : l’idiot s’oppose à la res publica. Il devient celui qui ne s’intéresse pas à la vie collective, qui s’en tient à l’écart, et reste étranger à ces matières, d’où l’idée d’ignorance, et partant de sottise. L’idiot est un individu singulier, déconnecté du corps social, quelqu’un qui vit dans son monde et sur qui on ne peut pas compter.

Dans cette perspective, on peut dire que je suis un idiot. Je me tiens volontiers à distance des débats et agitations de mes contemporains. J’évite le plus souvent d’y prendre part, dans la mesure où y prendre part n’est bien souvent qu’ajouter du bruit au bruit et de la confusion à la confusion. Je me concentre sur les jolies choses que quotidiennement la vie m’apporte : la chaleur de mon lit, blotti contre ma femme, une parole cocasse et tendre échangée avec ma mère, la beauté du givre sur les arbres, le regard souriant d’un inconnu qu’on a croisé.

À la vérité, il m’arrive de penser qu’on manque un peu de gens comme moi. Plus d’idiots, voilà mon rêve.


— Comment as-tu vécu ?

Ainsi dans mon rêve interrogeait l’Ange, à la porte du pardon. Et je lui répondais :

— La vie n’était qu’un souffle et mon corps une plume. Je me suis laissé voler.

Allait-il me dire d’entrer ? Non, l’Ange ne bougeait pas. J’ajoutai alors cette précision curieuse :

— J’ai voulu combiner l’errance et la routine. J’ai couché dans les fleurs, j’ai craché des bonbons.

Là, j’ai vu qu’il haussait vaguement les sourcils. Franchir la porte ne serait sans doute pas aussi simple que je l’avais cru.

Juste après, je me suis réveillé, et depuis je cherche ce que j’ai bien pu vouloir dire.

© Arcabas

Maman me tient la main, et me regarde. Elle sourit, d’un sourire serein et profond. — Moi, me dit-elle, je t’aimerai jusqu’à la fin des temps.
— Peut-être pas, lui dis-je.
— Si ! Jusqu’à la fin des temps…

Elle baisse les yeux, et de sa main aux veines violettes se met à effacer rêveusement les plis de la couverture qu’elle a sur les genoux. Puis m’enveloppant à nouveau de son beau regard bleu où brille une trace de fierté et de défi :
— Tu en as connu beaucoup, toi, des femmes qui t’aimeraient jusqu’à la fin des temps ?

« Manger, aimer, chanter et digérer, voici les quatre actes de cet opéra-comique qu’on appelle la vie et qui se dissipe aussi vite que la mousse d’une bouteille de champagne. Quel parfait imbécile que celui qui le laisse s’enfuir sans l’avoir savouré. » C’est Rossini, compositeur et gastronome, qui parle, et en bon mangeur il place la digestion au firmament des plaisirs. 

Pour ma part, ça ne me serait pas venu spontanément à l’idée, mais à la réflexion digérer est peut-être en effet la fonction la plus importante de notre existence : absorber ce que la vie nous apporte de bon, éliminer tranquillement tout ce qu’il y a mauvais. Ne rien garder sur l’estomac ; éviter les aigreurs, les lourdeurs, l’excès de bile : voilà le secret du bon temps.

L’endroit est proprement stupéfiant. À près de trois mille mètres d’altitude, au sommet d’une montagne, il tient à la fois de la base secrète des films de James Bond et du monastère tibétain. C’est l’observatoire du Pic du Midi.

Les premiers travaux en vue d’y construire une installation permanente remontent à 1878. Mutatis mutandis, c’est un peu l’équivalent à l’époque de la construction d’une station spatiale : il s’agit de s’éloigner de la Terre et de s’approcher du ciel pour l’étudier dans les meilleures conditions. Comme dans l’espace, sur place, il n’y a rien : ni eau, ni vivres, ni instruments. Tout doit y être monté, à dos d’homme et à dos d’âne. La première coupole astronomique sera opérationnelle en 1908.

Toutes les installations ont été rénovées en 2018. Un histopad permet au visiteur de se plonger dans l’histoire du Pic, de son environnement, des travaux scientifiques qui y sont réalisés. Le restaurant sert une soupe aux haricots tarbais et foie gras qui vaut à elle seule l’ascension. Le Pic est au centre d’une « réserve de ciel étoilé », qui, si l’on a (comme je l’ai eue) la chance d’y passer la nuit, permet d’observer la voûte céleste en étant préservé de toute pollution lumineuse. Et un « ponton dans le ciel » a été aménagé, d’où l’on peut voir par beau temps jusqu’à Toulouse et aux monts du Cantal.

http://picdumidi.com/

Une petite fille et sa grand-mère sont assises à côté de moi dans le métro. Je comprends qu’elles vont au musée, et que la grand-mère prépare la visite.

— Qu’est-ce que tu sais des hommes préhistoriques, ma chérie ?

La petite, qui était en train de manger un sandwich avec appétit, réprime un soupir, prend le temps d’avaler sa bouchée, puis, regardant sa grand-mère droit dans les yeux :

— Néandertal. Certains s’appelaient comme ça. Ils enterraient leurs morts. Ils ont été les premiers à songer à l’au-delà. C’est bon ?

Et elle mord à nouveau dans son sandwich à belles dents.

Si, j’ai un regret : je n’ai jamais soufflé dans une trompette. Parmi toutes les choses – fort nombreuses – que je n’ai pas faites, je ne sais pourquoi c’est la trompette qui me turlupine depuis quelque temps.

Je pourrais m’y mettre, mais quand on habite comme moi dans un immeuble collectif, ça n’est pas évident. C’est l’un des avantages de la guitare : l’instrument peut se faire discret. Il suffit d’être seul dans une pièce et de fermer la porte. Le guitariste fait de la musique sans trop importuner ses voisins.

Au cours de mes promenades, il m’arrive d’entendre le son du cor le soir au fond du bois de Boulogne : ce sont des musiciens qui s’exercent. Mais je me vois mal aller leur faire concurrence et polluer leurs sonneries par mes couacs de débutant, en hiver, dans le froid.

Je ne suis pas pressé de quitter ce monde, et je n’en ai aucune envie, mais il m’arrive désormais de penser que j’ai plus ou moins fait mon temps. Je n’aurai pas accompli de bien grandes choses, et je n’en accomplirai pas, mais j’ai eu globalement la chance d’avoir une vie heureuse et libre, et celle plus grande encore de le savoir et de l’avoir goûtée.

En même temps que je me dis cela, je vois nettement tout ce que je n’ai pas fait. Ayant vécu à une époque dominée par une conception quantitative de l’existence, il m’arrive encore de feuilleter mentalement le catalogue de tout ce que la vie vous offre, ces milliers d’aventures, d’explorations, de rencontres, de sensations, dont on ne peut jamais découvrir qu’une petite partie. Mais je n’en éprouve pas de regret : plutôt une sorte de plaisir mélancolique, comme devant une cave pleine de vins ou une bibliothèque pleine de livres, quand la certitude vous étreint que tant de merveilles sont là que l’on ne saura jamais.

Pompon, sept mois, œil vif, pelage gris et luisant, a disparu. Ce jeune chat curieux de tout a toujours été tenté par l’aventure et l’envie d’explorer ce qu’il y avait au-delà des limites de notre jardin. Lorsque nous sommes partis en promenade avec les chiens par le petit bois, il nous a suivis.

De retour, cinq kilomètres plus tard, après avoir escaladé plusieurs montagnes et défié maints animaux féroces, il marchait placidement à nos côtés. Quand nous nous sommes arrêtés pour saluer nos voisins du moulin, à deux cents mètres de la maison, il s’est allongé sur la pelouse. Peu après, au moment de prendre l’allée caillouteuse qui monte jusqu’à chez nous, je m’aperçois qu’il ne nous suit plus. Je retourne sur mes pas, ne le vois pas. — Il a dû déjà rentrer, me dis-je.

Deux heures plus tard, la nuit était tombée, et Pompon n’était pas là. Le lendemain matin, non plus. Des recherches sont organisées. On cherche dans les fossés, les ruisseaux. On scrute dans les arbres. On interroge le voisinage. On s’inquiète des pièges qui pourraient être posés ça et là. On apprend au passage d’inquiétantes nouvelles : il y aurait eu dans la région plusieurs enlèvements de chiens…

La nuit tombe à nouveau sans que Pompon soit réapparu. Une journée se passe, puis une autre. — Les chats, ça s’en va parfois longtemps, dit un voisin. Deux mois, trois mois même… — Oui mais celui-ci venait d’être coupé… Des affiches sont posées, des annonces passées. Pompon reste introuvable. Et Marie pleure.


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