des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Ils étaient trois lémuriens tout en haut d’un tronc sans branche, boule de poils à trois têtes, hydre aux grands yeux étonnés.

Ils étaient trois lémuriens, la mère et ses deux petits, qui s’accrochaient l’un à l’autre et se souvenaient de tout.

Ils étaient trois lémuriens qui avaient connu l’exil. Ils retournaient à leur île sur des rêves de feuillage, et se demandaient pourquoi le dinosaure était mort, et combien de temps encore les humains seraient vivants.

Jacques Chirac. Je l’ai croisé deux fois. La première c’était du temps de 00h00.com, au salon du livre de l’an 2000, quand nous avions organisé cette exposition dont Bruno de sa Moreira avait eu l’idée : le village e-book, où était rassemblé tout ce qui se préparait autour du numérique et de la lecture. C’était l’époque de la folie Internet, tout le monde voulait voir, tout le monde voulait comprendre. Tout le monde s’était donc rendu à l’événement, Président de la République en tête, pour voir les tablettes. Je me souviens de M. Chirac les manipulant quelques instants avec ses grands doigts, sans parvenir à faire apparaître grand-chose à l’écran. Il était reparti en nous félicitant chaleureusement, mais il était clair qu’il n’était pas du tout convaincu.

La seconde, c’était lors de l’hommage que le syndicat national de l’édition avait rendu à Jérôme Lindon quelque temps après sa disparition. Jacques Chirac était venu sans être officiellement annoncé, il avait prononcé quelques mots, et à la sortie il avait pris place entre Madame Lindon et ses enfants pour serrer les mains de tous les éditeurs présents avec un grand sourire.

Cette chienne s’appelle Izarra et elle m’aime.

Dès que nous arrivons à Amou Claudine et moi, elle quitte la ferme d’Augustin et Marie pour s’installer avec nous. Elle n’a pas le droit d’entrer à l’intérieur de la maison mais si je passe du séjour à la chambre elle longe les baies vitrées pour m’accompagner du séjour à la chambre. Si je traverse les pièces qui vont de la cour au jardin elle fait le tour en courant pour me rejoindre. Si je m’assieds dans un fauteuil sous un arbre elle vient s’asseoir près de moi. Si je lis elle passe sa truffe sous mon bras et réclame des caresses. Elle me suit partout, et passe la nuit couchée devant notre porte.

Il y a une telle intensité d’amour et de dévouement dans son regard que j’en suis parfois troublé. Ce que disent ses yeux abolit la barrière des espèces. La distance de l’animal à l’homme semble annulée. L’idée d’une supériorité quelconque de ce dernier se dissout dans la prunelle du chien.

J’ai aidé Augustin à récolter ses courges. Il en avait semé de deux sortes : potimarron et butternut (doubeurre en bon français). Tout cela finira en purée et en potage, mais il parait aussi que frit ou en gratin, c’est délicieux.

Mon intervention n’a duré que deux heures, le temps d’apprendre que l’on peut cultiver les deux espèces ensemble car elles ne s’hybrident pas entre elles (mais on trouvait par ci par là, au milieu de la récolte, quelques spécimens à forme de citrouille prouvant que des abeilles en provenance d’un autre champ avaient fait leur travail de pollinisation et la nature celui de brasser les gènes).

Le temps aussi de confirmer deux vérités physiques : la courge est lourde et la terre est basse.

Il était seul, d’abord, de l’autre côté de la vitre, et j’en ai profité pour l’observer, vu de dessous pour ainsi dire. Je l’ai trouvé beau, mystérieux, élégant. Tout en finesse et en robustesse. La tête, les antennes, la taille, les pattes. Tout en étrangeté vaguement hostile. Grossis, les insectes forment l’image de parfaits aliens.

Puis un second frelon s’est posé à côté de lui. — Deux, c’est beaucoup, me dis-je, je vais les tuer. Mais ils se sont approchés l’un de l’autre, se sont touchés, dans une sorte de parade où j’ai vu de la tendresse, ou peut-être juste de l’amitié, comme deux chiens qui jouent. J’ai pris une photo presque abstraite de leur pas de deux. Et comme ils ne me menaçaient aucunement, je leur ai laissé la vie sauve.

Il se peut que d’approximatives considérations écologiques aient influencé ma décision. C’étaient des frelons européens, donc indigènes. J’ai pensé qu’ils avaient leur place dans l’écosystème local et que je n’avais pas à m’en mêler. S’ils avaient été asiatiques, je me serais déchaussé, pris mon espadrille à la main, et ils auraient péri sous ma semelle.

Voici un homme qui a été marié trois fois. Sa première femme est la mère de ses enfants. La troisième est celle avec qui il vit actuellement, dans une maison à deux heures de Paris.

La deuxième, avec laquelle il a partagé quinze ans de sa vie, vient de mourir et va être enterrée, à Paris justement.

Confronté par un de ses fils à la question de savoir s’il viendrait à la cérémonie, il répond en haussant les épaules : « Tu ne penses quand même pas que je vais me déplacer pour ça. »

Ni empathie ni pardon. Je doute que ce monsieur ait la moindre aptitude au bonheur.

Ce sont des choses insignifiantes, de petits riens qui rendent la vie belle et feront, peut-être, des souvenirs.

Nous sommes à table avec mon beau-père. Il est dur d’oreille, mais il tient à son rôle de pater familias : il fait le service. Au moment où je lui demande de me verser un peu de vin, il n’entend pas et repose la bouteille. Même chose pour le fromage : je m’apprêtais à en prendre et il éloigne le plateau.
— C’est le supplice de Tantale, lui dis-je.
— Quoi, Chantal ? répond-il. Qu’est-ce que Chantal vient faire là-dedans ?

Une seconde se passe, le temps de réaliser le quiproquo. Le supplice de Chantal nous fait partir d’un grand éclat de rire.

Ce fut aussi l’occasion de relire Homère et l’hallucinant chant XI de l’Odyssée où Ulysse voyage au royaume des morts :

Tantale [était] en proie à la torture, plongé debout jusqu’au menton dans un marais : toujours brûlant de soif, il ne pouvait atteindre l’eau car, chaque fois que le vieillard se penchait pour y boire, chaque fois l’eau fuyait, absorbée, tandis qu’à ses pieds apparaissait la terre noire asséchée par un dieu. Au-dessus de sa tête, de hauts arbres offraient leurs fruits, des poiriers, des pommiers aux fruits brillants, des grenadiers, des figuiers doux, des oliviers en pleine force : à chaque fois que le vieillard essayait d’y porter la main, le vent les rejetait vers les nuages sombres.*

* traduction Philippe Jacottet

La vieille dame fête ses 101 ans. On lui apporte un gâteau avec trois bougies qui forment les trois chiffres de ce nombre respectable. Elle les souffle aisément, et comme chacun s’en émerveille : – Mes chéris, dit-elle à son entourage, n’oubliez pas que j’ai un certain entraînement…

J’aime lire les commentaires des journaux en ligne. On repère vite les habitués, les contributeurs assidus, ceux qui réagissent dès qu’une information paraît, et dont il semble que ce soit le loisir, le plaisir et le caractère de passer des heures sur ces forums à donner leur avis.

A une dame, l’autre jour, qui se répandait en longues jérémiades sur à peu près tous les sujets possibles, un autre commentateur, fatigué de la lire et de lui voir occuper tant d’espace, écrivit : « Et si vous arrêtiez de ronchonner ? Demandez-vous plutôt : – Qu’est-ce que je ferais s’il n’y avait pas de problèmes dans le monde, et faites-le ! »

Le conseil était judicieux. Ceux qui se sentent concernés par les affaires publiques et la marche boiteuse des gouvernements ne devraient pas permettre que cela obscurcisse leur horizon au point de perdre de vue les choses de la vie quotidienne, et les actes concrets qu’il ne tient qu’à eux d’accomplir.

C’est un vieux livre qui est récemment devenu la bible des maraîchers bio et des cultivateurs pratiquant la permaculture. Augustin m’en avait parlé le premier il y a trois ans, et je suis allé le consulter à l’occasion de la simulation des « Assises franciliennes de la biodiversité » que Sciences Po proposait l’autre semaine à ses nouveaux étudiants.

Il s’intitule Manuel pratique de la culture maraichère de Paris, par J.G. Moreau et J.J. Daverne. Paru en 1845, il recense toutes les techniques et tous les savoir-faire qui permettaient, sans aucune mécanisation ni produits chimiques, que 1378 hectares de terre nourrissent toute l’année en beaux légumes les 1 350 000 habitants que comptait alors Paris. Tout y est dit sur les terres et les sols, les expositions, le fumier, l’eau et les « arrosements », les différentes opérations de la culture, les outils et instruments utilisés, et bien sûr les soins et méthodes à appliquer à chaque légume (oignons, choux, salades, carottes, radis, pois, melons, concombres, cornichons, haricots, asperges, aubergines, tomates, piments, etc) en fonction de la saison, ainsi que les risques d’altérations par insectes et maladies.

Le savoir-faire des jardiniers-maraîchers parisiens avait atteint au début du XIXè siècle un degré d’excellence inégalé dans le monde. Mais ils se sont trouvés confrontés avec un ennemi fatal : la pression immobilière et l’artificialisation des sols. Les auteurs notent qu’ « à la vue des chemins de fer qui s’établissent de toute part (…) [comme] toutes les fois qu’on a reculé l’enceinte de Paris, les jardiniers-maraîchers sont obligés de se reculer aussi pour faire place à de nouvelles bâtisses, et que ce déplacement leur est toujours onéreux, en ce qu’ils quittent un terrain amélioré de longue main pour aller s’établir sur un nouveau sol, souvent rebelle à leur culture, qui ne peut être amélioré qu’avec le temps et de grandes dépenses. »

Paris a mangé ses jardins. Il y eut une longue période d’oubli. Puis, dans les années 1960, ces pratiques, notamment grâce à ce livre, seront redécouvertes et actualisées en Californie, et inspireront les pionniers de la permaculture.


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