« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Jean-Pierre Arbon

Les Illusions perdues (nous sommes allés voir le film, que j’ai trouvé très bon) est un roman que Balzac a commencé à écrire en 1836. Il conte les aventures de Lucien de Rubempré, jeune et ambitieux poète provincial (il est d’Angoulême) parti à la conquête de Paris.

Or Paris est une ville qui de tout temps a attiré à elle des hommes et des femmes de tous les coins du pays. Par conséquent, qui étaient alors les Parisiens ? Pour une bonne part des provinciaux de première ou deuxième génération.

Par une curieuse coïncidence, j’avais eu l’occasion deux jours auparavant de lire la reproduction d’une chronique parue le 29 septembre de cette même année 1836, sous le titre « Courrier de Paris », dans un journal qui s’appelait la Presse. Et qu’y lisait-on ? « [Paris est] fort agréable à habiter en ce moment. On n’y connaît personne, c’est la province qui le peuple. On s’y trouve comme en voyage pour l’indépendance, et l’on y est à l’aise en sa demeure pour toutes les nonchalances de la vie.* »

D’ailleurs, celui qui initie Rubempré aux mœurs de la capitale, le journaliste Lousteau, venait lui-même de Dijon.

 * Dans Le monde à la Une, une histoire de la presse par ses rubriques, Editions Anamosa

 

Anna Akhmatova donc.

Nadejda Mandelstam (la veuve du poète Ossip Mandelstam mort dans un camp de Staline en 1938) a publié sur elle en 1966 un livre qui s’intitule simplement Sur Anna Akhmatova, où elle écrit : « De tout ce que nous avons connu, le plus fondamental et le plus fort, c’est la peur et son dérivé – un abject sentiment de honte et de totale impuissance. “Cela”, on n’a pas besoin de se le remémorer, c’est toujours avec nous. Nous nous étions mutuellement avoué que “cela” s’est avéré plus fort que l’amour et la jalousie, plus fort que tous les sentiments humains qu’il nous a été donné d’éprouver. Depuis les tout premiers jours, alors que nous étions encore courageuses, et jusqu’à la fin des années 50, la peur a brouillé tout ce qui fait d’ordinaire une vie humaine, et nous avons payé chaque lueur d’espoir par des délires nocturnes, tant dans la réalité que dans nos rêves. »

Peut-on se représenter ce sentiment-là ? Peut-on même l’imaginer quand on n’a pas connu cette époque ? Anna Akhmatova, qui faisait profession de n’utiliser dans sa poésie que des mots de tous les jours, évoquait ainsi cet effarante dissolution de la vie dans la peur :

Certains avancent tout droit
D’autres tournent en rond,
Ils attendent de rentrer chez eux,
Ils attendent l’amie d’autrefois
Mais moi je vais, suivie par le malheur,
Ni tout droit ni de travers,
Vers jamais et vers nulle part
Comme un train qui déraille.*

Il ne subsistait rien de la joie, de la vie, sauf peut-être paradoxalement quelquefois, quand le quotidien se faisait plus dur encore, la force de dire, de nommer :

Dans les pires années des purges d’Iejov, j’ai passé dix-sept mois dans les queues des prisons de Leningrad.
Un jour, je ne sais qui me « reconnut ». Alors la femme aux lèvres bleues qui attendait derrière moi et qui, bien sûr, n’avait jamais entendu mon nom, s’arracha à cette torpeur particulière qui nous était commune et me chuchota à l’oreille (toutes chuchotaient, là-bas) :
— Et ça, vous pouvez le décrire ?
Je répondis :
— Je peux.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui autrefois avait été son visage.*

Lire les poèmes d’Anna Akhmatova est une expérience étrange, à la fois glaçante et fabuleuse. On retrouvera celui qui précède, et quelques autres, puissamment illustrés, dans la video ci-dessous :

(Je tire la plus grande partie de ce qui précède d’un commentaire de Dominique Cara-Brighigni que j’évoquais hier.)


* Requiem – Poème sans héros et autres poèmes, Editions Gallimard

C’est une libraire passionnée. Elle a dirigé La Hune et la librairie du Centre Pompidou à Paris, qui étaient deux des librairies appartenant à Flammarion dans les années quatre-vingt dix. Je l’ai connue à cette époque. Trop peu. Depuis, pour mon plaisir, je l’ai retrouvée sur fb. Elle y poste deux ou trois fois par mois des commentaires de lectures, et singulièrement de poésie, et grâce à elle je découvre des merveilles que j’aurais pu ne jamais connaître, comme dernièrement Anna Akhmatova et son interminable traversée de la peur, sous Staline.

Elle écrit : « Ce que j’aime dans ce métier de libraire, ce que j’ai toujours adoré dans ce métier, c’est de pouvoir relier des événements avec d’autres, d’être curieux, de tisser des galaxies et de donner à voir, le livre étant le conducteur de tous ces événements ou disciplines. Et en tant que libraire nous devrions nous attacher sans cesse à cela, écrire des feuilletons de la littérature. »

Dominique Cara-Brighigni, merci !

Les Anglais adorent détester les Français. La réciproque est vraie, quoique de façon moins intense. J’ai l’impression que nous occupons dans leur inconscient collectif une place nettement plus grande qu’eux dans le nôtre. C’est ainsi qu’un différend sur la pêche suffit ces jours-ci à remplir la presse populaire anglaise de références à Azincourt et Waterloo. Allons-nous en venir aux mains ?

Passant par Bayeux il y a quelques mois, j’y avais revu la tapisserie de la Reine Mathilde, l’extraordinaire chronique illustrée de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. Elle s’achève sur la bataille d’Hastings (1066), laquelle est, pour parler comme Saddam Hussein, la « mère de toutes les batailles » entre nos deux pays. Car les Normands s’y désignent comme Français, ainsi que l’indiquent les légendes latines de différentes scènes.

L’une d’elles mentionne : HIC CЄCIDERVNT SIMVL : ANGLI ЄT FRANCI : IN PR[O]ELIO, ce qui signifie : Ici, Anglais et Français tombèrent ensemble au combat.

Allons-nous nous affronter à nouveau pour quelques licences de pêche ? J’aimerais autant que cette fois tout le monde reste debout.

Fileuse patiente, tisseuse habile, l’araignée avait bâti sa toile. D’abord le cadre, puis le moyeu, puis la spirale, selon le savoir-faire immémorial de son espèce. Elle attendait la secousse qui l’avertirait qu’une proie était prise au piège. Mais le soleil du matin l’a dévoilé aux yeux de tous.

Par le jeu de la précession des équinoxes, l’étoile polaire, qui apparait pourtant comme un point fixe autour duquel la nuit tout le ciel semble tourner, ne tient pas beaucoup plus en place que les autres. « Etoile polaire » est d’ailleurs plus un titre qu’un nom : celui qu’obtient l’étoile qui se trouve le mieux alignée avec l’axe de rotation de la Terre. C’est Alpha de la Petite Ourse qui tient en ce moment la « pole position » pour l’hémisphère Nord, mais ça ne durera pas au-delà de l’année 3100. Une autre viendra l’occuper, Gamma de Céphée, moins brillante que la précédente, puis Iota de Céphée, puis, vers l’an 14000, Vega de la Lyre, et ainsi de suite, si bien que contrairement à ce que pourraient penser les amateurs de compétition automobile, la pole position véritable, celle du ciel, s’obtient au terme d’une course de relais de très longue haleine dont tous les vainqueurs ont été calculés à l’avance.

Je modifie un contrat d’assurance associé à l’achat d’un nouveau smartphone. Ça ne peut pas se faire en ligne. Il faut appeler un numéro de téléphone. Une attente, bien sûr, mais raisonnable. Puis une voix d’homme jeune me répond.

J’annonce la référence du contrat — GL74KN2 — il l’entre dans son système, et m’annonce triomphalement : « Vous êtes Monsieur Jean-Pierre Arbon ! Vous avez acheté ce produit le 5 octobre à 16h32 à la FNAC Ternes. Le montant qui vous a été facturé est de cinq cent quatre vingt neuf euros et quatre-vingt neuf centimes, montant que vous avez réglé le même jour par carte bancaire. Le produit vous a été livré le 21, et votre assurance Premium Super plus intégrale a été activée conformément aux documents qui vous ont été communiqués au moment de votre achat… »

Pas moyen d’en placer une. Mais sa tirade se termine. — Que puis-je faire pour vous Monsieur Arbon ? — Résilier la formule Premium Super plus intégrale que je n’ai jamais demandée et me mettre la couverture standard qui est trois fois moins chère.

Je m’attends à cinq minutes de résistance commerciale, mais il répond sans hésiter : — Excellent choix, Monsieur Arbon ! La couverture standard est amplement suffisante. Je procède tout de suite à la modification et vous la notifie par e-mail sur le champ. La première mensualité vous sera débitée le 25 novembre. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? — Non. — Alors je vous remercie très vivement de votre appel. Ce fut un infini plaisir de vous avoir en ligne, Monsieur Arbon.

Infini plaisir… J’ai cru déceler une trace d’exagération dans ces derniers mots.

La Terre est une grosse toupie, qui tourne très vite sur elle-même tout en oscillant très lentement sur son axe. Comme nous nous tenons à sa surface quand nous regardons le ciel, les étoiles, à cause de cette oscillation, ne restent pas exactement à la même place d’une année sur l’autre. Le ciel bouge. En un siècle, il s’est décalé d’1 degré 23 minutes d’angle. C’est ce qu’on nomme joliment la précession des équinoxes. Il faudra 26000 ans * pour qu’il reprenne la même position.

Lorsque j’étais plus jeune, ce phénomène me laissait rêveur. Non pas sa réalité astronomique, que j’appréhendais mal, mais les associations d’idées que son nom évoquait. J’assimilais précession et procession. Je voyais les équinoxes comme une file infinie de longues dames évanescentes. Cependant, au lieu qu’elles se suivent, elles se précédaient les unes les autres, de sorte que tous les six mois, celle qui arrivait en dernier se plaçait en tête, tournant le dos à ses sœurs, pour s’insérer dans un ballet cosmique où toutes, simultanément, sur un pas ressemblant au moonwalk, reculaient en donnant l’impression d’avancer. Leurs robes étaient taillées dans des aurores boréales, et elles glissaient ainsi, belles et mystérieuses, sur fond nocturne, comme des fées.



* Nombre de siècles pour une rotation complète : 360°/1°23’ = 260 environ

Il s’appelait François Darracq, était natif d’Amou, et avait fait ce qu’on appelait autrefois une « jolie réussite » en transformant un petit hôtel-restaurant de Dax en centre thermal. Les Thermes de l’Avenue, tel était le nom de l’établissement. Il y accueillait les curistes venus soigner leurs rhumatismes. Après en avoir assuré la gérance pendant des années, il en était devenu le propriétaire, ayant d’abord racheté le fonds, puis les murs.

Cependant, il avait toujours gardé un grand attachement pour son village, et y retournait aussi souvent qu’il le pouvait pour y retrouver ses amis. Il n’y ratait jamais non plus une course landaise dont il était grand amateur.

À la fin de sa vie, revenu à Amou pour assister à l’une d’elles, mais fortement handicapé par une arthrose douloureuse, et boitant bas, il monte une dernière fois les marches des arènes cramponné à la rampe d’un côté, de l’autre au bras de son ami Emile. Et celui-ci lui murmure : — Tu sais que tu la fous mal, pour un propriétaire d’établissement thermal…

(Je remercie Dédée Basque pour cette anecdote)

Il y aura cinq ans demain que Papa est mort. (Et cent ans aujourd’hui que Brassens est né).

Qu’est-ce que ça me fait, au fond, ces anniversaires ? Je n’en ai pas besoin pour penser aux chers disparus. C’est juste un rituel chronologique, un chiffre nouveau qui s’affiche au compteur, un tour de manège céleste de plus.

Parfois je vois la course circulaire de la Terre autour du soleil comme un jeu cruel, nous sommes accrochés au sol, nous résistons à la force centrifuge grâce à notre capital santé et à une part de chance, mais chaque année une soixantaine de millions d’entre nous sont éjectés du vaisseau, et s’enfoncent sans retour dans le noir sidéral.

À quelle vitesse s’éloignent les âmes ? Nul ne sait. Mais l’anniversaire d’un décès est le jour où l’on repasse astronomiquement à l’endroit où le défunt a disparu. Le ciel présente le même alignement d’étoiles. Alors on lève la tête, on contemple l’espace vide, on va même jusqu’à scruter mentalement un espace au-delà de l’espace, en songeant : c’est par là, peut-être, qu’il ou elle est partie.

Puis montent les souvenirs.

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