« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Jean-Pierre Arbon

Diogène Laërce rapporte qu’Alcibiade, « lorsqu’il était jeune, détournait les maris de leurs épouses, et lorsqu’il était plus âgé, détournait les femmes de leurs maris ».

De quel genre était Alcibiade ? Du genre à semer la zizanie dans les ménages, assurément.

Socrate venant chercher Alcibiade chez Aspasie par Jean-Léon Gérôme

A celles et ceux qui sont mal à l’aise dans leur identité d’origine de femme ou d’homme, mais qui doutent néanmoins que l’autre genre leur convienne beaucoup mieux, le monde moderne offre une tierce possibilité, dénommée « non-binaire », dont je suppose qu’elle signifie « ni l’un ni l’autre », ou « les deux ».

Cette option est désormais proposée sur de nombreux sites, quand elle n’est pas elle-même raffinée en davantage de nuances : agenre, bigenre, polygenre, intergenre, demigenre, etc, et même questioning. Récemment apparu dans la langue, et jusque dans le petit Robert en ligne, le pronom iel, contraction de il et elle, recouvre ces catégories nouvelles.

J’appartiens à une génération qui a du mal à suivre toutes ces évolutions. Elles me paraissent relever d’une mauvaise compréhension, et en tout cas d’une vision réductrice et schématique, de ce que c’est qu’une femme ou un homme. Femme et homme désignent des réalités complexes, mêlées, non univoques. Aucun sexe n’est chimiquement pur. En tant qu’homme je reconnais volontiers ma part de féminité. Tout homme en a une. Je ne saurais pas vraiment définir en quoi elle consiste, ni dire dans quels traits de mon physique ou de ma sensibilité elle va plus spécialement se loger. Mais je sais qu’elle me constitue en tant que personne et que sans elle, homme, je ne le serais pas pleinement.

Être homme, être femme va donc bien au-delà d’un choix binaire. Or l’adolescence, qui est l’âge où s’affirme l’identité sexuelle, est aussi celui où cette non binarité se fait le plus ressentir. Comme on a tendance à penser que masculin et féminin s’opposent, voire s’excluent, il y a conflit entre le vécu et les représentations sociales. Le fait nouveau de notre époque est que le rôle normatif qu’exerçaient sur cet âge trouble des structures telles que la famille et la société a beaucoup perdu de son importance. Ce sont les réseaux qui ont pris le relais. Les ados cherchent entre eux les réponses qui leur échappent. D’où iel et toute sa variété de nuances. D’où la troisième case à cocher.

Elle émeut aujourd’hui bien du monde, mais en vérité elle existe depuis qu’Hermès et Aphrodite ont fait autrefois un enfant.

Je suis resté allongé sur mon lit, et pendant six heures j’ai pris un bain de musique. Avec les sites de streaming et une bonne enceinte Bluetooth, plus besoin de se lever pour changer de disque. Plus besoin même de choisir ce qu’on écoute. Mes préférences sont enregistrées dans le système, il sait repérer mes goûts et me proposer aléatoirement des morceaux que je connais et d’autres que je ne connais pas. Classique, pop-rock, jazz, électro, chanson, tout s’enchaîne et se mélange comme je l’aime. Le son m’irrigue, me nourrit, me détend, me régénère. Et tout ça n’est que de l’air qui vibre…

Qu’est-ce qu’un musicien ? Quelqu’un qui sait l’art incroyablement subtil d’agiter l’air pour le transformer en beauté.

J’ai fait la rencontre d’un philosophe médiatique et par conséquent bien connu. Il venait disserter sur les Fables de La Fontaine lors d’une conférence à laquelle je n’avais pas prévu d’assister. Avant que celle-ci ne commence, nous échangeons quelques mots. Puis, passées les civilités d’usage, comme j’étais en compagnie de deux personnes à qui j’avais promis de dire La mort et le mourant, je commence à réciter : « La mort ne surprend point le sage ». Le philosophe écoute.

Quand j’eus fini, il s’exclama : — Mais elle est extraordinaire cette fable ! Comment s’appelle-t-elle ? — La mort et le mourant. Vous ne la connaissiez pas ? — Euh, non… Enfin, si, bien sûr, je l’avais lue, quand j’ai lu les Fables, comme tout le monde, mais c’était il y a longtemps… Je l’avais oubliée…

Je trouvais extraordinaire qu’on pût accepter une invitation à gloser sur les Fables sans se donner la peine de les avoir relues, et plus extraordinaire encore qu’on pût oublier ce chef d’œuvre qu’est La mort et le mourant.

J’avais un peu de temps devant moi. Curieux d’entendre ce que notre philosophe allait dire, je me suis glissé dans un coin de la salle. Il débuta son intervention par une réflexion sur la géniale présence des animaux dans les Fables : les bêtes (si j’ai bien compris) n’étaient pas là uniquement comme métaphores des hommes, mais aussi en tant qu’elles-mêmes, ce qui visait à souligner non seulement la part d’animalité qu’il y a en chacun de nous, mais aussi l’enjeu pour tout humain de ne pas rechuter dans la bestialité ou dans la bêtise. Soit.

Il poursuivit en donnant lecture de deux fables : c’était, pensai-je, afin d’illustrer son propos. Il choisit Le laboureur et ses enfants et La laitière et le pot au lait. Comme ce sont deux fables dont les protagonistes ne sont pas des animaux, j’ai trouvé cela curieux. Mais peu importait. Sortant quelques papiers supplémentaires de sa poche, il en vint enfin à l’essentiel : il nous donna la primeur de ses nouveaux écrits. Il déclama en se rengorgeant une fable géopolitique de son crû, qui commençait par « Un mal qui répand la terreur », et imitée (nous précisa-t-il) des Animaux malades de la peste ; puis, sans que l’idée de passer pour un fat l’effleurât le moins du monde, il se lança dans un long extrait d’une sorte de sotie décalquée d’Animal farm de George Orwell.

Je me suis éclipsé au moment où il s’apprêtait à commenter lui-même les joyaux qu’il venait de nous révéler. J’avais vu, de mes propres yeux, un auteur dire à La Fontaine ôte-toi de là que je m’y mette. J’avais vu la grenouille s’étendre, s’enfler, se travailler.

La journée avait été plaisante.

La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf par Gustave Moreau

Je suis au milieu d’un cours d’eau. Je suis immobile. L’eau glisse agréablement sur moi. Elle est le temps. Je goûte sa caresse. Elle passe. Tout passe. Je souris.

Je suis un galet érodé qu’une crue qui n’est plus très lointaine emportera.

La ville d’Agen organise ce weekend les premières « Rencontres philosophiques Michel Serres », autour de cette belle idée que « le savoir rend libre ». Ce rendez-vous veut être une grande fête populaire des savoirs, et comme le premier thème retenu est celui des « cinq sens », le programme propose des conférences avec « les plus grands philosophes de l’ouïe, de la vue, du toucher, de l’odorat du goût » mais aussi des rencontres avec « leurs alter ego praticiens : musiciens, peintres, explorateurs des fonds marins, nez, chefs cuisiniers, chimistes », ainsi qu’un salon du livre mettant en avant ces matières, et des ateliers pour les enfants de 7 mois à 77 ans !

J’aurai le plaisir d’y intervenir demain samedi à 21h30 au théâtre Ducourneau pour une soirée musicale en hommage à notre philosophe, en compagnie de la cantatrice Béatrice Uria-Monzon et du pianiste Marc-Olivier Poingt, et de prêter ma voix à Michel pour la lecture de quelques textes (dont certains inédits) d’une vision et d’une beauté lyrique exceptionnelles. Je pense que ce sera un moment rare.

Qu’on se le dise !

Le programme est ici : https://rencontresmichelserresagen.com/

PS : Je profite de cet article pour annoncer qu’une journée d’étude sur les liens entre la presse jeune et l’écriture rock, organisée par ma nièce Sixtine Audebert, se tiendra mercredi 17 novembre à Montpellier. On en trouvera le détail sur ce lien : https://fb.me/e/4KDFSvNxV

Nous nous sommes retrouvés hier soir, une trentaine, à la mémoire de Charles-Henri Flammarion. C’était le premier anniversaire de sa disparition. Rien d’officiel. Une ancienne de la maison avait pris l’initiative de cette réunion dans un endroit élégant et discret, bien à l’image de celui qui nous rassemblait.

C’est étonnant que cet homme si réservé, parfois même si fuyant, ait laissé une trace si intense. Sophie Berlin, Adam Biro, Marion Mazauric, Gilles Haeri ont successivement évoqué sa mémoire au cours de quatre prises de parole brèves et justes. Son intelligence, son élégance, sa parfaite connaissance du métier et de sa maison, sa discrétion, son regard, son écoute, ses silences : ce n’étaient pas des panégyriques, c’était la vérité. De ce mélange de finesse et de réserve se dégageait un charme fou.

Charles-Henri aurait été bien étonné de l’entendre, mais lui qui était timide, qui fuyait les mondanités, qui pouvait paraître si froid et qui si souvent se cachait, était au fond un très grand séducteur. Il ressortait des échanges d’hier qu’à presque toutes les personnes qui ont travaillé avec lui, il a inspiré non seulement du respect et de l’admiration, mais aussi de la tendresse, et finalement une forme d’amour.

Il a mon âge. Sa vieille mère est encore en vie. Il est allé lui rendre visite.

— Bonjour Maman.
— Euh… Bonjour…
— C’est moi, C !
— Ah, oui, C., bien sûr… C… Comment vas-tu ?
— Moi, je vais bien. Et toi, dis-moi ?
— Oh, moi, tu sais… Ça va ça vient… Parlons plutôt de toi. Tes enfants… Ta mère… Comment va-t-elle, ta mère ?

Paul Valéry était incontestablement un amateur d’épithètes rares. Dans ses jeunes années il faisait volontiers étalage de son vocabulaire. A dix-neuf ans, dans une lettre (à Gustave Fourment), il parle de la « splendeur smaragdine » des poèmes de Pierre Louÿs ; dans une autre (adressée à André Gide) il écrit : « J’ai le cerveau plein de ces vents et de ces coruscantes vagues qui hennissent ».

C’est maniéré, affecté, et à la vérité, même une fois qu’on a consulté le dictionnaire, ça ne veut pas dire grand chose, si ce n’est regardez comme j’écris bien. Pour reprendre une de ses propres images, il écrivait alors « en Moi dièse » et non en Moi naturel.

Heureusement cela n’a pas empêché cet homme d’énoncer plus tard des choses d’une intelligence rare, et qui ne manquaient pas parfois d’autodérision, comme ce constat qu’un écrivain « peut toujours simuler la profondeur par un arrangement et une incohérence de mots qui donnent le change. On croit réfléchir au sens, tandis qu’on se borne à le chercher. » Ou encore celle-ci, que j’ai déjà citée, que j’adore, et qui pourrait servir d’exergue à ce blog : « L’esprit vole de sottise en sottise comme l’oiseau de branche en branche. L’essentiel est de ne point se sentir ferme sur aucune ».

(Je note que, tout à la célébration d’un autre Sétois, nous en avons collectivement oublié la semaine dernière d’honorer la mémoire de Valéry, dont c’était le 30 octobre le cent-cinquantenaire de la naissance.)

Prochains spectacles
VSRP: No data available
Archives