des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

On m’avait convié à un hommage à Brassens. « Prends ta guitare et tu chanteras deux ou trois chansons ». Je n’avais pas touché ma guitare depuis des mois, mais j’ai dit oui, et je me suis pointé au rendez-vous sans avoir répété quoi que ce soit, en me fiant à ma mémoire et à mon inspiration. Je n’avais même pas choisi ce que je chanterais : peut-être du Brassens, peut-être du Arbon.

Le lieu m’étonna : un grand salon pour séminaires aménagé en salle de spectacle, au premier étage d’un hôtel de luxe à la décoration austère et dépouillée. J’arrivai parmi les premiers. Un homme aux cheveux blancs (peut-être Bertola) me salua. « Devine qui est là ». Je me retournai : Brassens, Brassens lui-même, jeune et amaigri, la moustache bien noire : – Ah, Jean-Pierre, que ça me fait plaisir de vous voir ! Vêtu d’un polo bleu-gris, il avait l’air joyeux, mais avec quelque chose d’absent et de perdu dans le regard. Il répéta : « que ça me fait plaisir de vous voir ». Puis il s’éloigna et s’assit sur une chaise, à l’écart.

Bertola me prit par le bras : « puisque tu es là, tu vas m’aider à accueillir les gens. Tu redescends dans le hall, et quand quelqu’un arrive tu l’accompagnes ici. » Bien, répondis-je, tout en me disant merde, Brassens est là, qu’est-ce que je vais pouvoir chanter ?

L’entrée de l’hôtel était un curieux mélange de marbre et de béton, gris sombre, avec quelques fleurs blanches. Une femme poussa la porte, suivie de trois autres qui semblaient ses clones. Elle avait les cheveux crêpés en forme d’éventail qui se déployaient depuis l’arrière de son crâne sur toute la largeur de ses épaules, grande, mince, de petites lunettes rondes, un strabisme divergent, un port arrogant. Elle marcha vers moi sans hésiter. « I am Bob Dylan’s sister. Has he arrived yet ? » Heu… non, not yet… Et tout en montant dans l’ascenseur avec elle et ses clones, je me disais putain, Bob Dylan maintenant !… Mais qu’est-ce que tu vas bien pouvoir chanter ?

Entre temps, la salle s’était remplie. Des musiciens, des pointures, tous plus virtuoses les uns que les autres, se succédaient aux balances. J’étais incapable de les nommer, mais à leur assurance, et surtout à leur tronche, je voyais que c’étaient des tueurs. D’ailleurs j’aperçus de loin Keith Richards, ainsi que Jane Birkin, Eddy Mitchell, Camille, et Patti Smith, qui se préparaient chacun dans leur coin. C’était un show d’enfer qui s’annonçait.

Brassens s’était levé de sa chaise, il passait gaiement d’un groupe à l’autre, sans rien dire de plus que « Ah, Keith, ah Jane, qu’est-ce que je suis content de vous voir ! » Et quand il s’approcha de moi à nouveau, il me répéta comme si l’on ne s’était pas déjà salués : « Ah, Jean-Pierre, qu’est-ce que je suis content de vous voir ! »

J’interrogeai Bertola du regard, qui soupira : « Eh oui, le pauvre… Mais ça va bientôt commencer. Tiens-toi prêt ». Panique. Panique totale. Blanc complet. Vide absolu. Je n’avais rien préparé, et rien ne me revenait, aucun accord, aucune parole, d’aucune chanson, pas même des miennes. Qu’est-ce que je foutais là, bon Dieu, qu’est-ce que je foutais là ? Ce n’était pas ma place !

Réveil.

2 réponses à Un hommage à Brassens

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