« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Livre et édition

Au XVIe siècle, l’invention de l’imprimerie commence à faire sentir tous ses effets. Le livre se diffuse partout en Europe, mais comme il reste un bien rare et cher, et qu’une grande partie de la population n’y a pas accès, faute de moyens et faute de savoir lire, on organise des séances de lecture publique. Le contact avec le texte et ses idées n’est pas qu’individuel et silencieux, il est aussi sonore et collectif.

Si bien que placée en tête des ouvrages de l’époque, on trouve fréquemment cette adresse de l’auteur : A ceux qui liront et qui entendront lire. La voix et l’oreille complètent alors encore utilement la main et les yeux. lecture-Jean-Chamoux.jpg

© Jean Chamoux

Le zeugma, l’inversion, la tmèse, le solécisme, l’anastrophe, l’anantapodoton, l’enthymémisme et l’aposiopèse sont les principales variétés d’anacoluthes, d’après ce que je lis dans l’article de Wikipedia consacré au sujet. (Notons que l’auteur dudit article, dans sa conclusion, souligne utilement qu’avec les anacoluthes, il y a “des limites à la compréhension” : on ne peut qu’en tomber d’accord).

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Je complèterai pour ma part cette énumération en rappelant que du temps de 00h00.com, à l’extrême fin du dernier millénaire, existait une variété belge d’anacoluthe, sous la forme d’un site web “arrogant et prétentieux”, qui, ne faisant rien comme tout le monde, explorait avec intelligence et brio le “monde pittoresque et pas encore assez rentable de la littérature en ligne”. C’était un accident de l’évolution, une apparition inquiétante, qui n’eut pas de réelle descendance, et dont le specimen unique s’éteignit dans l’indifférence après une existence aussi précaire qu’enthousiaste.

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Tout le monde vous dira NON est sans doute le livre le plus intelligent qui ait été écrit sur l’industrie musicale et le monde du show-business depuis En avant la zizique, de Boris Vian.

Son auteur, Hubert Mansion, est un avocat international spécialisé dans la musique. Dans une vie antérieure, il écrivait avec ses frères des chansons, dont l’une fit un tube à la fin des années 80 (un pur chef d’oeuvre qui osait aborder de front la grande question métaphysique : Qu’est-ce qui bouge le cul des andalouses ? Réponse : C’est l’amour !) Ce monsieur a donc de multiples raisons de bien connaître son sujet.

Cependant, l’ancien éditeur que je suis sait bien qu’entre connaître un sujet et écrire un bon livre, la marge est parfois considérable. Mais justement, j’avais acheté ce livre parce que j’en connaissais l’éditeur1, et que j’ai confiance dans la qualité de ses choix et de son travail. Et aussi bien sûr parce que le sujet m’intéressait.

On apprend plein de choses dans ce livre, par exemple que Janis Joplin prétendait avoir 10000 orgasmes en même temps sur scène, ou ce que sont devenus les droits d’auteur de Ravel après sa mort, ou comment Michael Jackson a fait en un déjeûner la fortune de Madonna, ou comment fonctionne le système de la Payola (pots de vin et sachets de coke), ou combien Elvis Presley avalait d’amphétamines, de sédatifs et de narcotiques par an, et lesquels, ou encore pourquoi les fans de Tino Rossi ont un jour mangé un pneu de sa voiture.

Mais surtout on comprend, au-delà des anecdotes et des illustrations, comment fonctionne l’industrie musicale. Le business, le public, l’artiste forment un triangle perpétuellement instable. Chacun de ces trois éléments est mu par sa logique, et tente de l’imposer aux autres, alors que les autres lui sont irréductibles. Ça branle dans le manche, nécessairement, et pas qu’un peu. De temps en temps cependant, miraculeusement, les étoiles s’alignent. Alors le monde se met à chanter.

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Concert des Rolling Stones à Rio février 2006

  1 Tout le monde vous dira NON, Editions Autour du Livre (Hugues Barrière)

Microsoft anime un site qui s’appelle RSLN (Regards sur le numérique), dont les responsables, eu égard au fait que je suis « l’un des pionniers de l’édition numérique en France » et que j’ai « à ce titre suivi l’évolution de la question depuis ses prémices jusqu’à aujourd’hui » m’ont sollicité pour que je donne mon avis sur l’angoissante question : le livre numérique, c’est pour bientôt ? Je vous livre ci-dessous ma réponse.

Il n’y a pas eu de big bang, pas de grand soir. Pas de disparition du papier, ni de basculement soudain dans une lecture de science-fiction. Mais le livre numérique est là.
Je cherchais récemment un passage de Michelet : j’ai lancé une requête sur le Net, et trouvé la page exacte dans les vingt volumes de son histoire de France. La nuit suivante, j’ai pris mon smart phone, téléchargé et lu quatre nouvelles de Tchékov, sans réveiller ma femme.
Ce qui n’existe pas encore, (et prendra sans doute encore quelques années) c’est le nouveau marché qui va avec. Mais voici deux ou trois choses auxquelles je crois.
1. Ce nouveau marché ne fonctionnera pas avec les règles de l’ancien, dominé par les éditeurs. Le nouveau le sera par ceux qui contrôlent la technologie et la distribution (Apple, Google, Amazon), et sans doute par de nouveaux acteurs qui proposeront des modèles qui ne seront pas nécessairement celui de la vente à l’unité.
2. Le numérique, dissociant le texte de son support de lecture, fait disparaître la barrière de la publication dans un format donné. L’offre de textes explose, et ce n’est pas tant le fait des éditeurs que celui des auteurs eux-mêmes, et des bibliothèques. Les formats d’écriture se multiplient : articles, notes, blogs, feuilletons, documents, commentaires, etc. et deviennent de plus en plus hypertextuels et multimedia.
3. Le support physique de lecture ne sera pas unique. A côté des tablettes (polyvalentes : iPad, ou spécialisées : Kindle, ebooks) on trouvera toujours PCs et smartphones, mais aussi du papier et de l’encre électroniques, et… le bon vieux livre traditionnel. Car le livre « codex » possède une vertu jusqu’ici indépassable : la qualité de présence, la densité physique et l’épaisseur qu’il confère à un texte.

Concernant le livre “papier”, j’ajoutais cette dernière phrase : « Peu de textes sont réellement dignes de lui, mais ceux qui le sont continueront à justifier son existence », mais elle a été coupée, indigne sans doute même d’une publication numérique.

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Pour voir (et même lire, le cas échéant) toutes les contributions au débat de RSLN, cliquer ici.

Du temps que j’étais directeur général de Flammarion, j’ai fait la connaissance de la première génération de personnes qui, chez Sony, Xerox, ou Microsoft, préparaient le futur numérique du livre. Parmi ces personnages, Dick Brass, un homme haut en couleurs dont j’ai déjà parlé.

Lors de notre première rencontre, il sort de sa poche un petit appareil de la taille d’un smartphone actuel, et me dit : – Savez-vous combien de livres on pourra stocker là-dessus dans quelques années ? – Non, lui dis-je. Plusieurs milliers ? – Quatre millions ! me répond-il. Quatre millions !

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Je lui montre que je suis très impressionné par le chiffre, mais je lui demande à qui cela va servir d’avoir plus du tiers de la bibliothèque nationale dans sa poche. Et je me livre devant lui au calcul suivant : qu’est-ce qu’un bon lecteur ? Quelqu’un qui lit un livre par semaine. C’est-à-dire environ cinquante livres par an. Supposons que ce lecteur dispose dans sa vie d’une cinquantaine d’années de “bon lecteur”. Il a donc le potentiel de lire, pendant toute la durée de son existence, 50 fois 50, soit deux mille cinq cents livres.

Dick me regarda d’un air assez navré. Le rêve de Mallarmé d’avoir lu tous les livres, ou tout au moins de les avoir dans sa poche, était à portée de technologie. Et moi, je lui disais que ça ne servait à rien. Mon manque d’enthousiasme était tout simplement consternant.

Michel Houellebecq a obtenu le prix Goncourt. Tant mieux ! (Même si, à mon goût, “La Carte et le Territoire” – meilleur toutefois que La Possibilité d’une île – est un livre plus fade que les premiers : moins mordant, moins incorrect, moins dérangeant, moins drôle. D’ailleurs, cette fois-ci, pas la moindre controverse, tout le monde en a dit du bien. C’est dans Plateforme que Houellebecq était à son sommet).

Je me souviens de notre première rencontre. C’était au Flore, en 1996, le soir où il a reçu le prix du même nom pour son recueil “Le sens du combat”. On ne pouvait pas bouger, tellement il y avait de monde. Il s’était réfugié à l’étage. Le lauréat du Prix de Flore a droit pendant un an, tous les soirs, à une bouteille de vin blanc : manifestement, il avait déjà pris quelques jours d’avance; la discussion s’en trouvait passablement embrumée. Nous parlions de sa façon d’écrire des poèmes, et il me disait, en agitant ses deux bras simultanément devant lui dans un mouvement de va-et-vient : « – J’attends, j’attends que ça jaillisse… et après je nettoie un peu ».

C’est intéressant d’ailleurs de relire aujourd’hui “Le sens du combat”. Houellebecq, qui allait devenir notre meilleur romancier contemporain, y parle du « caractère inutile du roman ». Il écrit : « Nous avons besoin de métaphores inédites : quelque chose de religieux intégrant l’existence des parkings souterrains ». Tout son projet s’inscrit dans cette phrase. C’est dans l’organisation permanente de la collision entre le sublime et le trivial que Houellebecq apparaît comme inexorablement moderne. Tout se juxtapose. Il n’y a qu’un plan.

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A la fin de la soirée, j’avais retrouvé Charles-Henri Flammarion devant la terrasse. C’était exceptionnel qu’il assiste à un événement littéraire: depuis des années, il fuyait systématiquement les mondanités publiques. Je lui demandai quelle impression il retirait de ce premier contact avec tous les jeunes écrivains présents ce soir-là. Il me répondit d’un air très amusé : – Eh bien, je pense que cette génération ne sera pas moins imbibée que la précédente.

Jean Sarzana, qui fut pendant de nombreuses années le directeur général du Syndicat National de l’Edition, vient de commettre, avec la complicité d’Alain Pierrot, un petit essai sur l’édition face au numérique. Comme je passe pour un spécialiste de ces questions, il a bien voulu m’en soumettre le manuscrit.

C’est une fort réjouissante lecture. Le sujet est traité de façon complète, synthétique, intelligente. Mais ce qui m’a particulièrement réjoui, c’est le style, très éloigné de celui des rapports plats, lourds et jargonneux qui est habituellement le lot de ce type d’opuscules. L’imparfait du subjonctif est manié avec subtilité, les périodes sont bien balancées, et parfois surgit au détour de l’une d’elles un alexandrin porteur d’une image insolite et drôle, comme cette évocation des éditeurs de Littérature avec un grand L, “brillants faiseurs de rois, grands dépendeurs d’andouilles”, du temps où ils étaient aussi célèbres que leurs auteurs.

Dieu, ou plutôt Saint Germain (des Prés), reconnaîtra les siens.

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2010 est un donc un millésime marqué par une nouvelle éclosion de débats autour du livre numérique, comme lors des grandes années 2000 et 2001. Mais le surplace total de la réflexion sur ces sujets en dix ans m’impressionne. Les tenants de la modernité vous expliquent que, ça y est, la révolution est en marche, les défenseurs du papier arguent des qualités indépassables de l’objet livre, et de son caractère sacré. Ce sont exactement les mêmes tartes à la crème que naguère, et l’on se les renvoie toujours à la figure avec la même énergique candeur. Rebelote la semaine dernière à la Société des Gens de Lettres.

livres-au-pilon.jpgSur le caractère sacré des livres, on aura compris que selon moi il s’est en grande partie perdu depuis qu’il n’est plus nécessaire d’en couper les pages. Il y avait là une obligation de manipulation physique et de lenteur qui vous disposait aux conditions d’une bonne lecture.

Quand je suis arrivé dans l’édition, je pensais encore néanmoins que c’était un lieu où je croiserais des apôtres et des grands prêtres. J’ai découvert l’envers du décor. La “chaine du livre” est une chaîne physique. Le bon fonctionnement de ses circuits aller (de l’éditeur au libraire) et retour suppose que les tuyaux soient alimentés en permanence. On “remplit” donc des programmes éditoriaux dans un objectif essentiellement quantitatif. La qualité est une considération accessoire, et si l’on ne publiait que des livres indispensables, l’économie du système s’effondrerait totalement.

Je me souviens du cafard vertigineux qui m’a pris lorsque j’ai vu pour la première fois une benne de pilon. Des milliers de livres neufs manipulés comme des détritus, et qu’on maculait de peinture indélébile pour éviter tout recyclage. J’en ai eu la nausée. Si je me suis autant engagé par la suite dans l’édition numérique, c’est peut-être par dégoût pour cet invraisemblable gâchis.

Je suis venu à l’édition par amour du livre. Je tiens cet amour et ce respect de mes grands parents.

Le jeudi après-midi, quand j’allais chez eux, il y avait souvent quatre ou cinq livres neufs qui trônaient en majesté sur la table au milieu du séjour. C’étaient leurs achats de la semaine. Beaucoup de livres à l’époque (en tout cas dans les genres qu’ils lisaient) n’étaient pas massicotés. Les feuilles étaient pliées et cousues par cahiers. Couper les livres pour pouvoir les lire était donc un cérémonial solennel et nécessaire. Il s’exécutait au moyen d’un coupe-papier, en posant le livre bien à plat, et en prenant garde de couper bien droit, et surtout de ne pas déchirer la feuille.

Ce qui me captivait dans ce spectacle, c’est que ce stade préparatoire à la lecture était le moment où le livre était réellement jaugé et jugé. Comme la coupe d’un bord de feuille donnait accès à deux pages, le regard y plongeait avec curiosité et gourmandise. Peu importait de commencer par le début. On entrait dans le texte comme dans une fleur, on en humait des passages. La main aussi jouait son rôle, elle frottait légèrement le papier, pour enlever les petites barbes de la découpe, lissait une page, l’ongle passait et repassait en appuyant au milieu du volume pour le tenir bien ouvert. Et tout ceci contribuait à évaluer tactilement et visuellement le livre : son épaisseur, le grain de son papier bouffant, le raffinement du velin, la typographie utilisée, la mise en page, chaque détail disait quelque chose sur la qualité de l’ouvrage. Le livre se révélait peu à peu, concédait ses secrets, c’était un objet sensuel qui, par les doigts et les yeux, se mettait à vivre, s’ouvrait, s’épanouissait, s’abandonnait, s’offrait.

Je sus que je devenais grand le jour où l’on me mit dans les mains l’un de ces volumes, et un coupe-papier, en me confiant le soin de couper le livre moi-même. Cela se fit sans célébration ni cérémonie, mais ce rite de passage me toucha infiniment plus que ma première communion ou mon arrivée au lycée. Je crois que j’appartiens à la dernière génération d’une époque où l’amour du livre se nouait dans une relation quasi charnelle, et où le trouble de la lecture s’associait à un vague et indéfinissable avant-goût de l’amour tout court.

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On reparle donc beaucoup d’Afrique ces temps-ci ; le sommet de Nice, le cinquantième anniversaire de l’indépendance de nombreux pays qui étaient des colonies françaises, la coupe du Monde de foot en Afrique du Sud… Sans compter la parution du livre l’Afrique va bien que signe mon ami Matthias Leridon.

Tout cela me donne envie de parler d’un livre paru il y a cinq ans, et qui à l’époque passa malheureusement inaperçu. Il s’intitulait: Comment sauver l’Afrique en quinze jours. Il s’ouvrait sur cette phrase splendide: “La saison des pluies, c’est quand il pleut”, et la description du parking de Rusumo, seul poste frontière entre Rwanda et Tanzanie, sur lequel était garé un camion.

“En fouillant à l’intérieur, on avait des chances de trouver des diamants congolais, des kalachnikovs slovaques, des grenades sud-africaines, des bois précieux interdits d’exportation, des peaux de singe en voie d’extinction, des perroquets au bec scotché (leur coeur fragile supportant mal les sédatifs), et, sûrement aussi, des bananes.”

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L’auteur avait passé deux ou trois ans sur place, il connaissait fort bien son sujet, la torpeur équatoriale n’avait pas endormi son sens de l’humour.

Les cent cinquante premières pages sont exceptionnelles, mêlant l’ironie à la candeur sur un fond d’exotisme merveilleux, et composent une sorte d’Au Coeur des Ténèbres comique lucide et tendre dont la lecture m’avait profondément réjoui.

Puisse cette prochaine conjonction d’actualité africaine permettre de sortir “Comment sauver l’Afrique en quinze jours” de l’oubli injuste dans lequel ce livre est tombé en naissant.

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