des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

On reparle donc beaucoup d’Afrique ces temps-ci ; le sommet de Nice, le cinquantième anniversaire de l’indépendance de nombreux pays qui étaient des colonies françaises, la coupe du Monde de foot en Afrique du Sud… Sans compter la parution du livre l’Afrique va bien que signe mon ami Matthias Leridon.

Tout cela me donne envie de parler d’un livre paru il y a cinq ans, et qui à l’époque passa malheureusement inaperçu. Il s’intitulait: Comment sauver l’Afrique en quinze jours. Il s’ouvrait sur cette phrase splendide: “La saison des pluies, c’est quand il pleut”, et la description du parking de Rusumo, seul poste frontière entre Rwanda et Tanzanie, sur lequel était garé un camion.

“En fouillant à l’intérieur, on avait des chances de trouver des diamants congolais, des kalachnikovs slovaques, des grenades sud-africaines, des bois précieux interdits d’exportation, des peaux de singe en voie d’extinction, des perroquets au bec scotché (leur coeur fragile supportant mal les sédatifs), et, sûrement aussi, des bananes.”

comment-sauver-l-afrique-copie-1.jpg

L’auteur avait passé deux ou trois ans sur place, il connaissait fort bien son sujet, la torpeur équatoriale n’avait pas endormi son sens de l’humour.

Les cent cinquante premières pages sont exceptionnelles, mêlant l’ironie à la candeur sur un fond d’exotisme merveilleux, et composent une sorte d’Au Coeur des Ténèbres comique lucide et tendre dont la lecture m’avait profondément réjoui.

Puisse cette prochaine conjonction d’actualité africaine permettre de sortir “Comment sauver l’Afrique en quinze jours” de l’oubli injuste dans lequel ce livre est tombé en naissant.

Considérons la position qu’a prise Apple dans la musique grâce à l’iPod et iTunes. Maintenant, avec l’arrivée de l’iPad, imaginons la position que va prendre Apple dans la presse, le livre, et la distribution de contenus payants…

S’il y a un homme qui a de quoi avoir d’énormes regrets aujourd’hui, c’est Rupert Murdoch. Il y a dix ans, il avait mis la main sur la technologie qui lui aurait permis d’être aujourd’hui à la place de Steve Jobs. Il n’en a rien fait…

Ayant été modestement un des acteurs de cette histoire, voici ce que je peux vous en dire.

En juillet 2000, Murdoch, qui possédait TV Guide (le plus grand magazine de télé des Etats-Unis), a fusionné cette société avec Gemstar, une entreprise cotée au Nasdaq, qui détenait les brevets des guides de programme TV interactifs. A côté de ces brevets, Gemstar possédait aussi, pour les avoir rachetées six mois plus tôt, les deux start-ups qui avaient lancé les premiers modèles de eBooks sur le marché américain: Softbook, et Nuvomedia (Rocket eBook).

Rocket-ebook.jpg

Rocket eBook

Après avoir unifié les systèmes des deux machines, et passé des accords de distribution numérique avec tous les grands éditeurs américains de presse et de livres, Gemstar commercialisa, en décembre 2000, une offre éditoriale révolutionnaire: la possibilité d’accéder par simple connexion sur une ligne téléphonique à un kiosque électronique où l’on trouvait tous les grands journaux (New York Times, Washington Post, Wall Street Journal, Los Angeles Times…), tous les grands “news magazines” (Time, Newsweek, Business Week, Fortune…), et tous les grands bestsellers du moment. Deux tablettes étaient disponibles: une petite, en noir et blanc (dérivée du Rocket), et une grande, en couleur. En matière d’offre de lecture, l’iPad ne fera pas beaucoup mieux.

Je reviendrai peut-être un jour sur les raisons qui expliquent que cette initiative, à l’époque, a échoué: elles sont multiples. Mais l’une des principales est sans aucun doute que Murdoch n’y croyait pas du tout. Il a refusé d’investir. Il ne s’intéressait qu’à la télé à ce moment-là, bien qu’il fût déjà propriétaire de nombreux journaux, et de Harper et Collins. Il y a deux ou trois ans, il a compris son erreur. Trop tard. Gemstar était mort. Apple avait pris la main (et dans une moindre mesure Amazon et Google).

Aujourd’hui, il peut bien, comme je viens de le lire, inviter Steve Jobs à déjeuner: l’histoire ne repassera pas les plats.

J’ai participé la semaine dernière à une table ronde sur “la crise de la médiation à l’heure d’Internet” qui était sensée avoir un rapport avec la situation de l’édition contemporaine. Je ne sais comment l’organisateur s’y était pris, mais j’étais entouré de trois doctes universitaires spécialistes de l’histoire du livre. Avec le modérateur, nous étions donc cinq derrière la table des conférenciers, face à… huit personnes dans la salle.

Les trois érudits se connaissaient. Ils avaient chacun préparé un exposé savant, l’un sur la création de l’imprimerie, l’autre sur les conséquences de cette invention au XVIè siècle. (C’était intéressant, mais disons-le largement hors sujet). Le troisième avait fait l’effort d’aller voir sur Internet comment s’organisaient des communautés de partage d’information et de connaissances, comme Wikipedia ou certains forums de discussion, mais s’en est tenu à une typologie vague, et peu éclairante.

Avant de prendre la parole, l’un d’entre eux, qui enseigne à l’Université de Louvain, s’est penché vers le modérateur.

-Pourriez-vous, je vous prie, me présenter en disant que je suis membre de l’Académie Royale de Belgique?

Ainsi fut fait. Je suppose qu’avec ce titre, il invoquait implicitement un argument d’autorité susceptible de masquer son absence de compétence sur le sujet à traiter. Eh bien, c’est le contraire qui s’est produit.

diafoirus.jpg

Le succès de l’iPhone et l’arrivée prochaine de l’iPad ayant relancé l’intérêt autour du livre numérique, on me demande souvent ces temps-ci d’intervenir lors de tables rondes diverses et variées ayant trait au sujet.

Ce qui me frappe, et me consterne, c’est que rien n’a vraiment changé dans les mentalités des professionnels (éditeurs et libraires) depuis douze ans (date de la création de 00h00.com). J’ai même l’impression qu’on a régressé. 

Cela me fait penser à une scène à laquelle j’ai assisté l’été dernier. Nous étions dans l’île de Ferré dont j’ai déjà parlé, en Bretagne près de Saint Malo, où les marées ont de l’amplitude. Trois pêcheurs s’étaient installés sur un rocher peu après la marée basse. L’eau monta. Ils se dirent qu’ils avaient encore un moment devant eux, et prolongèrent la pêche. Erreur. Ils n’avaient plus pied pour rentrer. Deux d’entre eux ne savaient pas nager. Ils ne voulaient pas quitter leur rocher, et montèrent aussi haut qu’ils purent. Un quart d’heure plus tard, des vagues assez fortes battaient leurs chevilles. Ils firent de grands signes aux personnes qui regardaient cet étrange spectacle de la terre ferme. Les sauveteurs furent alertés. Pour finir, les pêcheurs durent abandonner non seulement le produit de leur pêche mais tout leur matériel, et se jeter à l’eau dans une mer agitée.

noyade.gif

C’est à peu près la façon dont l’édition se comporte vis-à-vis du numérique. Elle est désormais cernée de partout, sans vouloir bouger de son roc. L’incident de l’été dernier s’était heureusement terminé sans noyade. Ce ne sera évidemment pas le cas pour les éditeurs.

La semaine qui s’ouvre va être marquée par un événement: la parution du livre de Claudine sur Boris Vian.

BV-a-20-ans.gif
Je sais bien qu’on va me suspecter de partialité, mais je tiens à dire que c’est un bouquin formidable sur un personnage formidable. Il s’ouvre sur une scène extraordinaire: juin 40, en plein exode, Boris quitte Angoulême (où s’est repliée l’Ecole Centrale dont il est élève) à bicyclette pour rejoindre Bordeaux où il compte retrouver sa famille. Il s’est muni d’un sérieux casse-croûte et fait la route en compagnie d’un ami. Soudain, venant à sa rencontre, la Packard de son père le croise, sans le voir. Alors il pose son vélo sur le bas-côté, certain qu’elle repassera tôt ou tard dans l’autre sens, et, profitant du beau temps, discute avec son copain, mange avec appétit, tout en considérant la débâcle générale qui pousse une foule de gens sur la Nationale 10 en direction du Sud. Malgré son insouciance, il comprend que l’Histoire va lui voler sa jeunesse. “J’avais vingt ans en 40….” sont des mots qu’il ne cessera de répéter plus tard, comme le refrain amer de la chanson de sa vie.


Archives