des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Livre et édition

J’ai participé la semaine dernière à une table ronde sur “la crise de la médiation à l’heure d’Internet” qui était sensée avoir un rapport avec la situation de l’édition contemporaine. Je ne sais comment l’organisateur s’y était pris, mais j’étais entouré de trois doctes universitaires spécialistes de l’histoire du livre. Avec le modérateur, nous étions donc cinq derrière la table des conférenciers, face à… huit personnes dans la salle.

Les trois érudits se connaissaient. Ils avaient chacun préparé un exposé savant, l’un sur la création de l’imprimerie, l’autre sur les conséquences de cette invention au XVIè siècle. (C’était intéressant, mais disons-le largement hors sujet). Le troisième avait fait l’effort d’aller voir sur Internet comment s’organisaient des communautés de partage d’information et de connaissances, comme Wikipedia ou certains forums de discussion, mais s’en est tenu à une typologie vague, et peu éclairante.

Avant de prendre la parole, l’un d’entre eux, qui enseigne à l’Université de Louvain, s’est penché vers le modérateur.

-Pourriez-vous, je vous prie, me présenter en disant que je suis membre de l’Académie Royale de Belgique?

Ainsi fut fait. Je suppose qu’avec ce titre, il invoquait implicitement un argument d’autorité susceptible de masquer son absence de compétence sur le sujet à traiter. Eh bien, c’est le contraire qui s’est produit.

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Le succès de l’iPhone et l’arrivée prochaine de l’iPad ayant relancé l’intérêt autour du livre numérique, on me demande souvent ces temps-ci d’intervenir lors de tables rondes diverses et variées ayant trait au sujet.

Ce qui me frappe, et me consterne, c’est que rien n’a vraiment changé dans les mentalités des professionnels (éditeurs et libraires) depuis douze ans (date de la création de 00h00.com). J’ai même l’impression qu’on a régressé. 

Cela me fait penser à une scène à laquelle j’ai assisté l’été dernier. Nous étions dans l’île de Ferré dont j’ai déjà parlé, en Bretagne près de Saint Malo, où les marées ont de l’amplitude. Trois pêcheurs s’étaient installés sur un rocher peu après la marée basse. L’eau monta. Ils se dirent qu’ils avaient encore un moment devant eux, et prolongèrent la pêche. Erreur. Ils n’avaient plus pied pour rentrer. Deux d’entre eux ne savaient pas nager. Ils ne voulaient pas quitter leur rocher, et montèrent aussi haut qu’ils purent. Un quart d’heure plus tard, des vagues assez fortes battaient leurs chevilles. Ils firent de grands signes aux personnes qui regardaient cet étrange spectacle de la terre ferme. Les sauveteurs furent alertés. Pour finir, les pêcheurs durent abandonner non seulement le produit de leur pêche mais tout leur matériel, et se jeter à l’eau dans une mer agitée.

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C’est à peu près la façon dont l’édition se comporte vis-à-vis du numérique. Elle est désormais cernée de partout, sans vouloir bouger de son roc. L’incident de l’été dernier s’était heureusement terminé sans noyade. Ce ne sera évidemment pas le cas pour les éditeurs.

La semaine qui s’ouvre va être marquée par un événement: la parution du livre de Claudine sur Boris Vian.

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Je sais bien qu’on va me suspecter de partialité, mais je tiens à dire que c’est un bouquin formidable sur un personnage formidable. Il s’ouvre sur une scène extraordinaire: juin 40, en plein exode, Boris quitte Angoulême (où s’est repliée l’Ecole Centrale dont il est élève) à bicyclette pour rejoindre Bordeaux où il compte retrouver sa famille. Il s’est muni d’un sérieux casse-croûte et fait la route en compagnie d’un ami. Soudain, venant à sa rencontre, la Packard de son père le croise, sans le voir. Alors il pose son vélo sur le bas-côté, certain qu’elle repassera tôt ou tard dans l’autre sens, et, profitant du beau temps, discute avec son copain, mange avec appétit, tout en considérant la débâcle générale qui pousse une foule de gens sur la Nationale 10 en direction du Sud. Malgré son insouciance, il comprend que l’Histoire va lui voler sa jeunesse. “J’avais vingt ans en 40….” sont des mots qu’il ne cessera de répéter plus tard, comme le refrain amer de la chanson de sa vie.


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