des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Petit dialogue contemporain :
– Dis-donc, tu as des nouvelles de X?
– X? Je ne le connais pas!
– Mais si tu le connais, j’ai vu sur facebook que vous étiez amis.
– Ah bon? Bah! tu sais ce que c’est, c’est pas parce qu’on est amis qu’on se connait…

Les enfants ont une plus haute idée de l’amitié, si j’en crois le site d’une classe de CM2. D’abord, ils pensent que pour être amis, “il faut se connaître”. Ensuite, qu’ “il ne faut pas dire qu’on est amis puis après changer d’avis”. Enfin, ce conseil fort utile pour préserver l’amitié:
“Si un ami nous invite, il ne faut pas casser ses jouets”.

Je déjeunais avec un ami dans un restaurant dont la cuisine s’avérait décevante. Très décevante, même.
Arrive la patronne avec la carte des desserts.


Mon ami l’interroge.
– Dites-moi, madame, est-ce que les desserts sont faits maison?
– Naturellement, Monsieur.
– Alors, un fruit.

Comme elles paraissent loin aujourd’hui, ces années 60… L’idée de progrès est morte depuis longtemps (vers le milieu des années 80, à mon avis; j’y reviendrai). Et l’accumulation des productions matérielles s’est faite en ponctionnant la planète, au profit de quelques-uns, sans apporter de bonheur à personne, ni même créer de vraies richesses. Car comme je l’ai lu quelque part: “notre belle économie repose sur une surconsommation matérielle artificiellement financée”. C’est vrai au niveau des ménages, c’est vrai à celui des pays (comme l’attestent respectivement le niveau de surendettement d’une grande partie de la population, et le gouffre abyssal des deficits publics).
La vérité, c’est sans doute que nous sommes intoxiqués à la dette. La crise actuelle est une réaction d’overdose à la dette. Le patient économique est en état de choc, et l’on ne sait pas le ramener à lui autrement qu’en lui prescrivant des injections massives de dettes nouvelles, par milliers de milliards de dollars ou d’euros!… S’il y survit, je ne vois pas comment il pourra couper à la cure (sévère, douloureuse, dangereuse) de désintoxication. Sevrage et diète, plutôt que gavage et dette. Mais en aurons-nous le courage?
Je termine toutefois ce billet inhabituel avec deux éléments rassurants:
1. je n’ai jamais été très bien noté en économie, ce que j’écris fera donc sûrement sourire les spécialistes;
2. Paul Krugman (prix Nobel d’économie) vient de déclarer: “la crise est incontrôlable et il n’y a pas de raison de penser qu’il y ait un mécanisme spontané de reprise. Mon inquiétude profonde n’est pas seulement que nous allons connaître une chute brutale, mais que nous allons nous y installer.” Les prix Nobel d’économie ont fait (presque tous) preuve d’un tel aveuglement depuis 30 ans qu’il faut peut-être, paradoxalement, trouver un motif de réconfort dans une telle prise de position.

Dans les années soixante, la société est encore cohérente. Toutes ses composantes tirent peu ou prou dans le même sens. Tout le monde pense l’avenir en termes de progrès : progrès scientifique, technique, économique, social. Ces progrès s’enchaînent les uns aux autres. La génération de mes parents en veut, en redemande. Elle a connu la guerre et les pénuries. Les familles découvrent l’abondance matérielle. Elles s’équipent. Voiture, réfrigérateur, télé. On a plaisir à consommer. On n’en est pas encore arrivé à la satiété.


Il y avait alors un élan, historique et collectif, pour s’arracher au monde rustique et simple qu’avaient connu les générations précédentes depuis des siècles. L’électricité dressait des barrages, inondait des villages, créait des saignées énormes dans les forêts à flanc de montagne, hérissait ses pylônes partout sur le pays : on trouvait cela normal, positif, en un mot : bien. C’était le progrès. Même chose pour les autoroutes, les aéroports, les usines, la croissance urbaine. On ne voyait pas ce que ça détruisait, mais ce que ça construisait. Un pays moderne, fort, dynamique, une économie d’abondance, un monde aux antipodes de la disette et de la précarité. On s’arrachait à l’indigence originelle. On bâtissait un avenir radieux. La prochaine voiture serait plus grosse et plus puissante. Le prochain logement plus spacieux et mieux équipé. L’année prochaine, on mettrait moins de temps pour arriver sur le lieu des vacances.

Dans cette euphorie du décollage, rien ne semblait inaccessible. On conquérait l’espace. On allait marcher sur la Lune. Mars était pour bientôt, et Jupiter pour 2001.

Cranach l’ancien: le Christ et la femme adultère

Pierre Perret a publié un droit de réponse dans le Nouvel Obs, qui ne m’a pas vraiment fait changer d’avis sur l’affaire du “Pot aux roses” qu’un article de Sophie Delassein avait révélé.
Il y accuse avec une certaine morgue la journaliste de l’avoir diffamé. Mais il avoue aussi avoir touché à la Femme adultère, celle de Federico Garcia Lorca, en l’occurrence (ah! ces “cuisses fuyant comme deux truites vives…”), sans toutefois reconnaître que son emprunt va plus loin que ce qu’il veut bien confesser.
Il est triste de voir cette histoire menacer de dégénérer en insultes, assignations en justice et métaphoriques lapidations. Alors, puisque femme adultère il y a, pourquoi ne pas suivre un exemple célèbre, et dire (en désignant d’ailleurs aussi bien Sophie Delassein la journaliste que Pierrot le chanteur): que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre.

Qu’est-ce qui m’a pris d’aller chercher sur la Toile les paroles de “Je me souviens“? Je lis partout qu’elles commencent comme ceci:

“Ô la nostalgie à retrouver de vieilles cartes postales”

Or je m’étais toujours imaginé qu’elles s’écrivaient ainsi:

“Oh! La Nostalgie a retrouvé de vieilles cartes postales”

Dans mon idée, la Nostalgie était active. C’était un personnage, qui prenait donc une majuscule, une sorte de divinité dotée de pouvoirs magiques évidents. C’était elle qui faisait resurgir les vieilles cartes postales des tiroirs, et non les cartes postales qui la suscitaient. C’était elle qui s’emparait de vous, et non vous qui alliez à elle.


Il apparait que j’avais tort. Pour Aragon et Montand, avant Signoret, la Nostalgie n’était déjà plus ce qu’elle aurait dû être, selon moi.

J’ai souvent parlé de Scott Bricklin, ou de Gérard Prévost. Ce sont des musiciens fabuleux, qui sont devenus des amis. J’adore jouer avec eux, parce qu’ils comprennent et apprécient mes chansons. Même si elles ne mettent pas spécialement leur jeu en valeur. C’est vraiment les chansons qu’ils aiment, pas le fait qu’elles leur permettent, sur scène, de faire un numéro.
La vérité m’oblige cependant à dire que tous les musiciens ne sont pas comme ça. J’en ai connu d’autres, à mes débuts, dont l’attitude était bien différente. Je n’arrivais pas vraiment à la comprendre, jusqu’à ce qu’un jour j’entre dans un magasin de musique et tombe sur cette publicité pour les guitares Gibson: “Lyrics: wasted time between solos”. (Les paroles: une perte de temps entre les solos). Tout le non-dit de nos rapports était résumé en cinq mots.

Françoise Verny, à la fin de sa vie, était très travaillée par les questions spirituelles. Mais son corps n’avait pas la souplesse de celui d’un sadhu.
Un jour, une amie commune l’emmene passer un weekend avec elle au sein d’une communauté charismatique. Le lundi, je vois Françoise, l’air fatigué et d’humeur ronchonne.

– Ca ne s’est pas bien passé, Françoise?
– Ah! non. Ces charismatiques, dès qu’ils sont dans une église, ça n’arrête pas: il faut se lever, s’asseoir par terre, lever les bras en l’air, se mettre à genoux… Merde, à la fin! La messe, c’est pas un cours de gymnastique!…

L’histoire ne dit pas si son string avait glissé à cette occasion.


C’est peu après l’épisode des cartes postales que Jacques Langlois et moi avons composé “Quai de Jemmapes“. A cette époque, Mireille, la célèbre Mireille du “Petit chemin qui sent la noisette” et de “Puisque vous partez en voyage”, animait encore son “petit conservatoire de la chanson”.

L'”oeuvre” achevée (voir l’article chanson idiote pour plus de précisions), nous nous lançons donc le défi d’y aller un soir, Jacques et moi. C’était dans une petite impasse du 7è, dont j’ai oublié le nom, près du métro Duroc. Mireille  m’avise avec ma guitare, voit que je suis nouveau, et m’invite à monter sur scène pour chanter deux chansons. Quai de Jemmapes, donc, et la “Chanson pour Audrey”, que je venais d’écrire pour la naissance de ma nièce.
Lorsque j’eus terminé:
-Pas mal, dit-elle, mais ça manque un peu de musique.

Je n’y suis pas retourné. Avais-je été dépité qu’elle ne crie pas instantanément aux chefs d’oeuvre? C’est possible. La vérité est qu’à l’époque, je n’avais aucunement l’intention de travailler pour devenir chanteur. Ou bien on me disait tout de suite: c’est formidable, ou bien je reprenais tranquillement le chemin que mon éducation et mes études avait tracé pour moi. Or, ce soir-là, je pense que, sans en prendre pleinement conscience, j’ai entrevu l’énorme difficulté d’être artiste. En chantant pour la première fois sur cette petite scène, je me souviens de la sensation étrange qui m’a envahie. Un mélange d’excitation, de honte, de douleur. J’avais pendant cinq minutes pénétré un territoire étonnamment compliqué et hostile. Il me rejetait. La vie d’artiste me rejetait. Je m’en voulais d’avoir été là. C’était comme si j’avais cherché grossièrement, méprisamment, à embrasser une fille dont je ne voulais pas m’avouer que j’étais amoureux. Elle me repoussait, et  je comprenais très bien pourquoi : pas parce que je la désirais, ni parce que je ne lui plaisais pas: mais parce que je n’étais pas prêt à accepter l’exigence, et à faire l’effort, de vraiment l’aimer.

Au fond, la désinvolture de ma démarche était humiliante pour la chanson. Elle m’humiliait surtout moi-même. Alors j’ai enfoui ça profondément en moi, enterré pendant plus de vingt ans toute pensée de retenter ma chance. Et oublié.

Il y a quelques jours, j’avais évoqué l’impression trouble que me laissait Pierre Perret, à propos d’emprunts qu’il cherchait à cacher (cf Mon côté XVIIè).
Or cette semaine, Sophie Delassein publie dans le Nouvel Obs un article joliment titré “Perret et le pot aux roses”, qui ne fait guère apparaître ce brave chanteur sous son meilleur jour. Amitié inventée avec Paul Léautaud, mauvais procès faits à Brassens par jalousie, emprunts inavoués multiples, à de petits auteurs du 18è siècle notamment, et mention enfin de ce que la chanson “Blanche” doit effectivement à Federico Garcia Lorca.
Pauvre Pierrot. La fréquentation de Brassens a du le complexer. Il s’est sans doute persuadé assez tôt (et largement à tort, à mon avis) que son inspiration comme son écriture, n’étaient pas à la hauteur de ses prétentions intellectuelles et poétiques. Alors, il a chapardé, une caution littéraire par-ci, un quatrain par là. Il a joué à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf. Lui qui nous a donné quelques chansons superbes, qu’est-ce que ça lui aurait enlevé d’avouer qu’il s’appuyait de temps en temps sur d’autres que lui pour écrire? Rien. On n’a pas besoin de tout inventer de A à Z pour faire un vrai travail d’artiste.
Regardez Warhol: on aime ou on n’aime pas, mais il n’a pas prétendu avoir peint la Joconde.


Archives