des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

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Quand j’étais petit

J’ai fait le plein d’amour

J’ai eu de la chance

Demain est une case blanche
M’en sépare une nuit. Case noire. J’avance
Sur l’échiquier des jours dont j’ignore le bord
Et la règle. Suis-je un fou un pion ou une tour ?
Et qui me joue ?
Qui me déplace, au-delà de moi-même ?

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Le 29 février me parait un excellent jour pour réfléchir sur le temps. Et quel meilleur guide en ce domaine qu’Etienne Klein?
Ce qu’il y a d’amusant, lorsqu’on lit un livre d’Etienne, c’est qu’on se met à se poser des questions sur des choses évidentes, qui, à l’examen, se révèlent beaucoup plus ardues qu’on ne l’aurait d’abord pensé. Par exemple : le temps s’écoule, mais dans quoi ? Qu’est-ce qui le contient ? Et corollairement : quel est son moteur ? Qu’est-ce qui fait qu’il s’écoule ?
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Une idée de réponse qui me plait bien, c’est celle de l’espace-temps dynamique. L’espace et le temps sont en expansion. Le présent, c’est le bord de l’espace-temps. Nous sommes à sa frontière, sur une vague se déployant dans le vide. La vie, ce serait ça : surfer un moment sur cette vague vertigineuse. Derrière, que des noyés.

J’ai vingt-huit ans. Il y a vingt-six ans que j’ai vingt-huit ans. C’est l’âge auquel je me suis arrêté de vieillir. Je ne suis d’ailleurs pas le seul dans ce cas. Frank Sinatra, en 1964, disait la même chose : “ My body may be fifty, but I’ll always be twenty eight ”.
C’était au Sands, à Las Vegas, pour son premier concert de quinquagénaire, avec Quincy Jones et le grand orchestre de Count Basie. Que des bijoux, et à mon sens deux chefs d’oeuvre dans l’enregistrement live de cette soirée: One for my baby (and one more for the road), et I’ve got you under my skin, où l’orchestre part dans un crescendo que même Cole Porter n’avait pas dû imaginer.

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J’ai donc l’âge de César Franck.

En général, je n’ai pas le trac. C’est embêtant. A un élève qui lui disait ça, Jouvet répondit : “ne vous en faites pas, ça vient avec le talent”…
Et puis un jour, je me souviens que c’est à l’Européen, voici ce qui se passe:
Les musiciens sont en place, ils jouent les premières mesures du morceau d’introduction, je suis encore derrière le rideau, je vais entrer, je dois entrer, là, sur cette note. Je n’entre pas. Je suis figé. Je vois la scène comme un gouffre, le public comme une bête aux aguets. La salle est une gueule noire et béante. Je ne sais plus rien. J’ai tout oublié. Je ne suis rien. J’attends. Inerte, vide, pétrifié. Une lumière frappe mes yeux. Y aller. Mais quand ? Comment ? Trouver la force. La musique joue au ralenti. Tiens, ils n’en sont que là, une ou deux notes plus loin… Me laisser aspirer. cintres-opera-paris-copie-1.jpg
Sortir du noir. Venir au monde.

La guitare d’Arbon est toujours à côté de sa table de travail. A portée de main. Si on l’observe attentivement, on peut voir quelques traces sur les cordes, ombres légères, effilochages discrets. On pourrait presque deviner, en observant ses six cordes, quels sont ses accords favoris…

Et quand on lui fait remarquer, Arbon sourit, et dit : 
« Je crois qu’il est temps de les changer. »

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Arbon est penché aujourd’hui sur une partition. Il travaille, prépare les concerts à l’Essaïon. 8 invités, trois ou quatre chansons pour chacun d’eux… Un léger doute, soudain…

– « Vais-je me souvenir de tout cela ? »

Pour se mettre en voix, il entame doucement une chanson de Leonard Cohen.

– « C’est incroyable, non ? Juste trois accords, et on sait que c’est lui… Ils ne sont pas nombreux à voler aussi haut… »

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Le manuscrit de “Suzanne” par Leonard Cohen


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