des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Un jour, peut-être, ce blog sera posthume.
J’ai quelques articles d’avance, en général cinq ou six, dont la publication est programmée. Aussi, si je passais sous un autobus, ça ne m’empêcherait pas pendant quelque temps encore de me comporter ici comme si j’étais vivant. Qui sait, à l’heure où vous lisez ces lignes, si je ne suis pas déjà ad patres?
Voilà un aspect encore mal exploré de la conquête du réel par le virtuel. Les frontières se troublent, les temps se superposent. On en revient au chat de Schrödinger, qui peut être à la fois vivant et mort. Rien n’interdit d’imaginer qu’on lit déjà ici ou là sur la toile de vrais billets d’outre-tombe: de quoi faire se retourner dans sa dernière demeure M. François-René de Chateaubriand.

Je songe, je ne sais pourquoi, au mot songe.
On en faisait un large usage au XVIIè siècle, où il ne signifiait pas tant le rêve qu’une “construction de l’imagination à l’état de veille”, ainsi que l’avait défini Montaigne. Le plus bel exemple se trouve dans La Fontaine:

Un lièvre en son gîte songeait
Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?

Ce songe semble le fruit d’un certain désoeuvrement. Il a besoin de temps long, de silence. Il est méprisé par ceux que les anglo-saxons appellent les “doers”, les actifs, ceux qui font et agissent, le contraire des rêveurs.
Pourtant rien de grand ne se fait sans le songe. Que faisaient Newton sous son pommier, et Archimède dans sa baignoire? Ils songeaient. Les plus bouleversantes inventions, les coups de génie (scientifiques et artistiques) ne procèdent pas seulement de la réflexion, de l’analyse, de l’étude, du travail. Ils naissent aussi du songe, de cette pensée informe, en bouillie, magmatique, où tout se réorganise presque à l’insu du songeur; cet état de communion dans lequel le raisonnement ne s’interpose pas entre la pensée et son objet, parce qu’il n’y a plus d’objet ni de pensée, mais une qualité pure d’harmonie au monde, au cours de laquelle il arrive que l’on comprenne un de ses secrets.

A ceux qui seraient surpris de me voir innover avec un iPhone sur scène, je dois un peu parler de moi.

Avant de m’épanouir en artiste, j’ai été un homme d’entreprise que les nouvelles technologies ont toujours passionné. Je ne suis pas un “nerd”, je suis incapable d’écrire un programme, mais je me suis toujours posé la question de savoir comment les innovations informatiques pouvaient servir et enrichir la pratique d’un art ou d’un métier.

Dès la fin des années 70 (eh oui…), je me suis intéressé aux micro-ordinateurs, et j’ai sans doute été un des premiers cadres en France à en faire une utilisation quotidienne.


J’ai ensuite eu la chance d’arriver dans l’édition au moment où allaient se développer les premiers CD Roms, et c’est sous ma direction que  Flammarion est devenu le premier grand éditeur français à avoir un département multimedia, et aussi le premier à numériser et à archiver de manière structurée ses publications.


Puis j’ai créé les éditions 00h00, avec Bruno de Sa Moreira: c’était la première maison d’édition en ligne au monde, et la première entreprise à concevoir et à mettre au point un système de distribution payante et instantanée de fichiers numériques. Ceci parait très banal aujourd’hui, mais en 1997-98 on était encore très loin d’imaginer des sites comme iTunes. Nous avons eu droit à des articles dans le NewYork Times, Fortune, le Wall Street Journal, Time magazine, tant notre approche faisait sensation. Dans la foulée, j’ai été parmi les pionniers du livre électronique.


Lorsque la musique m’a rattrapé, j’ai écrit avec mon ami Michel Béra une comédie musicale, dont le titre original était “Web Love Story“, qui décrivait (dans l’esprit d’Offenbach mâtiné de Broadway) le monde des réseaux que nous étions en train de voir naître. Nous avions imaginé que les dieux de l’Olympe, ayant installé leurs pénates au coeur de la Toile, pouvaient désormais contrôler les faits et gestes des humains, anticiper leurs moindres désirs et faire leur bonheur ! Dix ans plus tard on pourrait monter la pièce telle quelle, cette fable sur le monde numérique n’a pas pris une ride.


Aujourd’hui vient l’iPhone… Il m’a fallu le temps de devenir artiste, de m’immerger dans la musique, de comprendre exactement ce que ce que je voulais, avant de pouvoir me poser à nouveau la question technologique qui, sans que je sache pourquoi, me poursuit depuis toujours.

Etre en danger n’est pas une raison pour perdre son humour.
Il y a quelques mois, il est arrivé une drôle d’histoire à mon ami Maurice. Il était au Tchad, près du Darfour, à s’occuper des réfugiés dans les camps autour de Koukou Angarena. S’occuper des réfugiés, c’est un travail qui mobilise pas mal de gens, et comme toute peine mérite salaire, ces gens-là sont payés tous les mois. Mais, dans ces contrées, c’est un peu le Far West, et l’arrivée de la paye fournit régulièrement l’occasion aux bandits locaux de jouer un remake moderne et africain de l’attaque de la diligence.
Etre en danger n’est pas une raison pour perdre son humour.
Il y a quelques mois, il est arrivé une drôle d’histoire à mon ami Maurice. Il était au Tchad, près du Darfour, à s’occuper des réfugiés dans les camps autour de Koukou Angarena. S’occuper des réfugiés, c’est un travail qui mobilise pas mal de gens, et comme toute peine mérite salaire, ces gens-là sont payés tous les mois. Mais, dans ces contrées, c’est un peu le Far West, et l’arrivée de la paye fournit régulièrement l’occasion aux bandits locaux de jouer un remake moderne et africain de l’attaque de la diligence.
Il y a quelques mois donc, la camionnette qui transportait l’argent des salaires fut attaquée un jour au petit matin devant la maison de Maurice par une bande de jeunes brigands. L’un d’entre eux, armé d’une Kalachnikov, se mit à tirer des coups de feu en l’air pour impressionner les convoyeurs et les dissuader d’opposer une quelconque résistance. Mais la Kalachnikov s’enraya. Maurice, courageux et paternel, s’approcha du tireur dépité :
-Mais bon sang ! Depuis le temps qu’on vous répète que ça se graisse, ces engins-là !

Il y a dans la petite église de Parnay (Maine et Loire) une inscription sur la porte de la sacristie: “Dieu habite là où on le laisse entrer”.

Au Vatican ces temps-ci on a l’impression que la consigne a été donnée de le laisser dehors, et de n’autoriser l’accès qu’à des vieux cons.

© Richard Gonzalez

Il parait qu’en hébreu, désert et parole sont deux mots qui ont même racine. Parole se dit “dabar”, et désert “midbar”. “Midbar” désigne un lieu sauvage, aride, solitaire; mais il désigne en même temps le lieu où Dieu “medabar”: c’est-à-dire où Il parle.

Comme si le désert, le silence, la mise à l’écart, étaient nécessaires pour entendre la parole.

Plus le monde est peuplé, dense, trépidant, bruyant, moins Dieu y trouve sa place. Et c’est dans cette promiscuité de l’homme avec lui-même que prolifèrent les idoles, les fausses valeurs, les egos.

Alors que dans le désert, on peut entendre ce qui est inaudible ailleurs.

C’est au désert que le “Lunatic Lover” d’Ibn Arabi comprend que son “moi” fait obstacle à l’autre. C’est au désert qu’il est saisi par l’amour.


Toutes les petites filles n’ont pas l’occasion de rêver. Certaines ne sont traitées que comme de la viande.
L’histoire de cette petite fille de neuf ans, au Brésil, violée par son beau-père, enceinte de jumeaux, et sur laquelle on a ensuite dû pratiquer une interruption de grossesse, me scandalise.
J’aurais aimé pouvoir écrire: me scandalise comme tout le monde, parce que c’est lâche, criminel et dégueulasse d’abuser ainsi d’une enfant. Mais non. Il y en a que c’est l’avortement qui scandalise. Au premier rang desquels, l’archevêque de Recife; au deuxième rang desquels, le Vatican.
Il serait grand temps qu’au lieu de remettre des dentelles aux hommes (comme s’habillent les évêques lefévristes), l’Eglise fasse une vraie place aux femmes. Ca lui éviterait peut-être de proférer des aberrations comme “le viol c’est moins grave que l’avortement”. Ca remettrait peut-être un peu de chair et de compassion dans les attitudes totalement intellectuelles et dogmatiques d’une hiérarchie ecclésiastique remplie de coeurs secs, vieux et déconnectés.
Car c’est quoi, ce respect théorique de la vie des foetus, si, une fois qu’ils sont venus au monde, on se fout pas mal de ce qu’ils sont amenés à vivre, si on peut accepter qu’il soient traités comme de la marchandise, ou des machines à plaisir, en leur interdisant de porter remède aux conséquences des sévices qu’ils auront subi? C’est quoi, le droit à la vie, s’il ignore la dignité des femmes et des enfants?
Parfois j’ai le sentiment effrayant que nous sommes en train de régresser à vitesse V. Vers l’obscurantisme, l’arbitraire, l’ignorance. Ce n’est pas mieux du côté de l’Islam. La bêtise et le fanatisme copulent gaiement l’un avec l’autre, et conçoivent des intégrismes de tout poil. Il serait urgent, eux aussi, de les faire avorter.

Un aspect remarquable (et sans doute enviable) de ma vie d’artiste, c’est que plusieurs petites filles sont amoureuses de moi. Je pourrais penser que mon charme naturel continue d’opérer sur les femmes et les jeunes filles, mais je pense plutôt que c’est le fait de m’avoir vu sur scène, ou d’avoir entendu, en voiture ou à la maison, mes disques mis par leurs parents.
L’une d’elle (six ans) avec qui je me promenais récemment à la campagne, s’est débrouillée pour que nous prenions quelques longueurs d’avance sur ma femme, son père, sa mère et son petit frère, afin de m’avoir pour elle seule. Après m’avoir entretenu de tout et de rien pendant une heure, et voyant la fin de la ballade approcher, elle m’attire vers elle et me dit à l’oreille en rougissant: “On pourrait peut-être s’appeler demain?”
Une autre, du même âge, et dans des circonstances semblables, n’avait pas pris de détour. Elle s’était carrément arrêtée pour me dire, en me regardant bien dans les yeux:
– Jean-Pierre, je crois que je suis amoureuse de toi.
Puis, après un silence:
– Mais quand je serai grande, tu seras déjà mort.
Nouveau silence.
– Dommage…

A propos de mon article sur Gauss, on me fait remarquer que ma conclusion “je suis bien incapable de vous expliquer” est un peu à mon avantage: j’aurais plutôt dû écrire que j’étais incapable de comprendre (ce qui est la stricte vérité).
On suppose en effet, assez naturellement, que pour être en mesure d’expliquer, il faut avoir compris. Mais à ce postulat de bon sens s’oppose une formule, que j’ai entendu maintes fois répéter par mon grand-père maternel, qui était professeur: “Que ceux qui n’ont rien compris expliquent aux autres”.
Cette injonction paradoxale recouvre au moins deux vérités. Une vérité sociale d’abord, évidente et sans grand intérêt: beaucoup de ceux qui parlent (les politiques, les journalistes) ne connaissent pas grand chose aux sujets dont ils nous entretiennent.
Mais aussi une vérité pédagogique, beaucoup plus féconde, que le mode impératif “Que ceux…” nous pousse à découvrir : c’est souvent en faisant l’effort d’expliquer, donc de formuler avec ses mots à soi, un problème, que celui-ci finit par s’éclairer. Cela revient en fait à appliquer le “pas de côté” dont je parle avec Gauss: opérer un changement d’angle, de point de vue. Faire passer quelqu’un du statut d’interrogé à celui d’apprenant, en supposant de manière hardie que l’ignorant peut se comporter comme quelqu’un qui sait et que par ce simple fait il va en effet s’instruire, c’est le disposer de façon favorable, c’est user des moyens de la psychologie aux bonnes fins de l’enseignement.

Mon grand-père et moi. On le voit sur l’image s’assurer que je n’ai rien compris, avant de me demander d’en parler.


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