des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Je passe rapidement sur le fait que Myspace, c’est globalement moche et mal fichu (pages illisibles, surchargées de graphismes, d’infos, de videos, de slideshows, de rubriques chiantes à lire et à mettre à jour).

Je passe aussi sur le fait que c’est l’endroit où, parait-il, il faut être en tant que chanteur. Ça, ça m’horripile. (Qu’on m’impose où je dois être, je n’ai jamais bien supporté.)

Mais le pompon, ce sont les amis. Les “amis” de Myspace ne sont qu’exceptionnellement des amis. Ce sont des parasites qui viennent pondre une crotte publicitaire sur votre page, pour annoncer LEUR concert ou LEUR nouveau titre. Ce sont, par millions, des Séraphin Lampion virtuels.

Ou alors, des fantômes: Ferré, Brassens, Sinatra, Vian… à qui d’innombrables débiles ou ignorants écrivent pour leur faire découvrir leur dernière chanson.
Brel se présente en anglais.  “Qui je suis : One of THE greatest components in the French ‘Chansion’ scene… I had the ability to hold up a mirror to Human nature and say ‘..I know you’. Still massive in France, and a beloved cult figure in the U.K. and U.S.A. I died in 1978” .
Ferré a pour amis Claude Debussy et Michel Sardou. Et Shakespeare Emile Zola et Bust magazine…

On ne s’étonnera pas que dans tout ce fatras une invention géniale ait vu le jour : un programme générant ses meilleurs amis (top friends) de façon aléatoire…

© Hergé – Moulinsart

Il y a dix ans jour pour jour, le 18 mai 1998, ouvrait le site de 00h00.com, premier éditeur en ligne au monde.

J’avais créé cette société avec Bruno de Sa Moreira. Conformément à la mythologie des « start-ups » (qu’on ne connaissait pas encore) nous avons travaillé pendant plus d’un an dans sa cuisine de la rue Buffon pour concevoir et mettre au point, avec le concours d’un jeune prestataire californien, un système dynamique complètement intégré de publication et de distribution de documents numériques, avec paiement en ligne.

L’histoire de 00h00 (prononcer zéro heure) dura six ans. Ce fut une aventure extraordinaire, que je ne raconterai pas maintenant. Elle connut une grande notoriété internationale (avec articles dans le New York Times, Fortune, le Wall Street Journal…), et nationale. Nous avions le sentiment d’inititer une révolution. Mais c’est sur le terrain de la musique, et pas celui du livre, que le numérique s’embrasa.

Des éditions 00h00, aujourd’hui, tout a disparu. Même dans les sites consacrés aux archives du Net, je n’ai retrouvé aucune image du site. A fortiori, je n’ai pas retrouvé l’écran de la page d’accueil de ce 18 mai 1998.

En fouillant le disque dur d’un de mes anciens ordinateurs, j’ai juste repêché l’image ci-dessous. Elle date probablement de septembre 1998, et présente le livre qui fut notre premier succès.

ecran 00h00
Les couleurs « ethniques » du site apparaissent aujourd’hui étonnantes. Le designer qui conçut les aspects graphiques de 00h00.com avait dans son bureau un poster qui disait : « What you miss in computers is a little bit of Africa ».

Je mesure que j’atteins un âge respectable au fait que j’ai connu, enfant, un tambour de ville. De village, plus exactement, puisque cela se passait dans le village natal de mon grand-père, à Amou, en Chalosse, dans les Landes.

La fonction de crieur public était dévolue au garde-champêtre, Monsieur Baudel, par ailleurs cordonnier. Lorsqu’il devait faire une annonce, il parcourait les rues du bourg sur son vélo, avec un petit tambour qu’il portait en bandoulière. Cet instrument était muni d’un ingénieux dispositif à manivelle auquel était accrochées les baguettes, si bien que le roulement du tambour était obtenu en en tournant simplement la poignée.

La vie du village était paisible, les annonces étaient rares. Cependant, presque tous les vendredis matin, on entendait rouler le tambour. Monsieur Baudel, à chaque croisement de rues, répandait une information dont je me souviens encore par cœur :

« Avis à la population !
Ce matin, vente de jolis thons, merlus, merluchons, et sardines fraîches, chez Monsieur Dabadie ! »

Si nous avions été sages, avec mon frère et ma sœur, nous avions le droit d’aller lui demander de tourner la manivelle.

Tout ce que figure dans la chanson est absolument véridique, et je n’ai rien à ajouter sur les circonstances dans lesquelles s’est déroulé mon grand oral de l’ENA, en novembre 1977.

Je peux néanmoins apporter les précisions suivantes:

1. La note que j’ai obtenue pour cette épreuve : Trrrois. (Hommage involontaire à l’excellent M. Lavoux)

2. Comme c’était le plus gros coefficient des épreuves du concours, ça m’a coûté l’admission. Je me suis retrouvé premier des “bités”, comme on disait élégamment. En fait, j’ai pulvérisé à cette occasion un record: on n’avait jamais vu un candidat avec autant de points d’avance après l’écrit se faire rétamer à l’oral. J’ignore si ce record tient toujours.

3. Si j’avais été reçu, j’aurais appartenu à la promotion Voltaire, et j’aurais eu pour condisciples (horresco referens) François Hollande et Dominique de Villepin.

4. Cette promo comptait aussi dans ses rangs Ségolène Royal. Mais Ségolène, je la mets à part. Je l’avais connue à Sciences-Po, et je l’aimais bien.

Le 1er mai 1925, Hitler crée en Allemagne les Schutzstaffel (SS), garde qui assure la police du parti nazi.
Le 2 mai 1925, la France, par l’intermédiaire de la famille Ducasse, réplique en donnant naissance à une petite fille.
Une grosse force de haine, une petite force d’amour.
Devinez qui est encore là.

Bon anniversaire, Maman.

S’il faut retenir un seul vers exprimant le génie de Corneille, c’est à coup sûr le vers 42 de Polyeucte (Acte I, sc 1) :

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule

Malheureusement, celui-ci n’a jamais fait l’objet de deux heures de cours. Mais supposons qu’elles aient eu lieu : cette fois, j’aurais certainement prétendu qu’il était évident que Corneille avait pensé à tous les sens possibles de son alexandrin, conduisant ainsi chaque lecteur à envisager une gamme de situations toutes potentiellement cornéliennes.

J’ai choisi une illustration anachronique, en pensant à une ex qui jouait très bien au tennis et avec qui j’aurais dû disputer davantage de double-mixtes, pour le plaisir (cornélien, donc) de rester au fond du court en la regardant monter à la volée.

Il paraît qu’un bonsaï, sorti de son pot et planté en pleine terre, ne peut plus jamais être remis en pot.

Pendant cinquante ans j’ai été en pot, comme tout le monde. Bien taillé, bien élevé, bien poli. Cependant, je regardais les marronniers par la fenêtre, et de grands chênes au loin. Et, plus loin encore, je pensais aux hêtres magnifiques dans les montagnes. Parfois même, je rêvais de palétuviers, de baobabs, de sequoias.

Un jour je suis sorti de mon pot. Je suis parti vivre ma vie d’arbre. J’ai eu du mal, je suis tombé malade, j’ai failli mourir. Mais je déploie désormais mes racines en pleine terre, et je me mets à nouveau à grandir. Je sens qu’une sève âpre et forte s’est mise à circuler dans mes veines. Sans doute ne deviendrai-je jamais tel que j’aurais pu être si j’avais poussé et vécu en pleine nature depuis mon enfance. Mais je sais des choses: j’ai été cultivé.

Ma présence déplaît parfois aux caïds de la forêt. Ils se demandent ce que je viens faire parmi eux. Certains me considèrent comme un intrus. Mais la plupart du temps ils ne me voient pas. Moi, je suis simplement là parce que je les admire et que je sais que je suis comme eux.

Je me bats contre la grêle, la sécheresse, le gel. Je sais maintenant que c’est ma place. Je suis le bonsaï de Monsieur Seguin.

Comme il aimait la musique, Monsieur Lavoux aimait particulièrement le grec et la poésie.

Il aimait le grec, parce qu’il était rempli de petits mots (mèn, dè, gar…) qui égayaient les phrases, restituant à l’écrit le chatoiement et la fantaisie de l’oral. Il nous faisait lire Platon dans le texte, et nous faisait suivre Socrate et Phèdre qui marchaient tranquillement tout en devisant, un matin d’été, les pieds dans l’eau de l’Illissos, avant de s’asseoir à l’ombre d’un platane.

Quant à la poésie, en tant qu’affaire de sons et de rythmes, il prétendait qu’on pouvait la trouver partout. Il suffisait, osait-il dire, que les yeux tendent l’oreille. Il affirmait que deux vers parmi les plus beaux de la langue française étaient écrits sur les portes des rames du métro :

Le train ne peut partir que les portes fermées
Ne pas gêner leur fermeture

– Tu as déjà vu un ballet classique ? Tu vois comment on fait des pointes et des entrechats ?
– Oui, je crois.
– Eh bien vas-y. Pendant deux minutes, occupe toute la scène, traverse-la dans tous les sens.
– En faisant des pointes et des entrechats ?
– Oui. Tout ce que tu veux. A toi d’inventer.
Je le regarde. Il me fixe droit dans les yeux. Il est sérieux. Je suis interloqué. Cette proposition est extravagante.
Je souris. J’hésite.
– Bon… Eh bien, d’accord. J’essaye.
C’est parti. Sans musique. Je m’élance, en chaussettes et en short, les bras en arc de cercle au-dessus de la tête. Je tends mes jambes, me hisse sur la pointe des pieds, j’avance en croisant rapidement les talons. Je m’imagine avec des chaussons et un tutu, je m’incline avec grâce d’un côté puis de l’autre, je ramène mes bras sur mes flancs, et les fais onduler comme dans le Lac des Cygnes. Alternativement, je me vois avec des collants et une ample chemise blanche, et j’enchaîne d’un bout à l’autre du plateau une série de sauts souples et puissants, une cuisse montant vers l’avant, l’autre repliée vers l’arrière, noble et majestueux, au moins dans l’intention.

Paris, mai-juin 2004. Stage d’interprétation intitulé : ” Expression, engagement, présence “

Ce génie de Racine que j’évoquais avant-hier me remet en mémoire d’autres cours de français plus lointains encore.

En quatrième et en troisième, au lycée Buffon à Paris, j’avais pour professeur de lettres (français latin grec) Monsieur Lavoux.

Monsieur Lavoux était d’avis que la langue écrite n’était pas là que pour être lue. Il voulait aussi qu’elle fût dite. Il était sensible au son des mots et des phrases, et maintenant que j’y pense, c’est sans doute lui qui le premier m’a mis sur la voie de la musique des mots.

C’est ainsi qu’il nous expliqua un jour que la plus mauvaise note qu’il pouvait mettre à un devoir, c’était trois. Bien sûr, disait-il, si on se contente de présenter son cahier de notes à la lecture des parents pour signature sans commentaire, on s’en tient à l’ordre arithmétique, et 0,1 ou 2 sont inférieurs. Mais imaginons que la note soit communiquée aux parents par oral, et que le père ou la mère demande à son rejeton rentrant de classe: “alors, fiston, qu’est-ce que tu as eu comme note aujourd’hui”, alors ce trois, avec son “tr” qui roule dans l’oreille et vrille le tympan, fait beaucoup plus mal. Un, deux, ça sonne doux, ça ne s’entend presque pas. Mais trois, TRRRROIS…


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