des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Je n’ai pas dit, en évoquant il y a quelques jours mon nouvel ami Maurice Joyeux, qu’il était prêtre. Il vit à Koukou au milieu d’un demi-million des réfugiés et déplacés (200 000 tchadiens, 280 000 soudanais), et l’immense tâche de les assister, matériellement et moralement, ne l’effraie pas. Joyeux rimant avec Noël dans presque toutes les langues, je te souhaite, cher Maurice, un Joyeux Noël, ainsi qu’à tous les Koukouiens, qu’ils soient de souche ou de circonstance!

© Stanley Greene / VU

J’y associe un autre prêtre, croisé rapidement cette année, à l’enterrement de mon oncle. Mes cousines m’avaient demandé de prononcer quelques mots ce jour-là à la mémoire de leur père. Je l’avais fait, avec une grande émotion. Comme je voulais éviter la langue de bois, et être fidèle à la façon dont il avait vécu sa vie, c’est-à-dire exactement en “bon vivant”, j’avais évoqué des choses qu’on dit rarement dans une église. A la fin de la cérémonie, le prêtre était venu me voir.
– Je crois que le Ciel est bien sage, me dit-il, d’avoir permis que le dernier adieu à votre oncle soit célébré par… le père Paillard!
C’était son nom.

PS: je vais espacer un peu mes publications sur ce blog dans les jours qui viennent. Mais joyeuses fêtes à tous!

C’est un autre mot d’enfant d’Augustin.

Il commence à bien parler, et emploie un jour dans une phrase le mot “bagnole”. Je le reprends.
– Est-ce que tu sais au moins ce que ça veut dire, bagnole?
– Oui. Une bagnole, c’est une voiture qui gène!

Betty Page, qui était brune, était une sorte de grand tante de Trucula Bonbon, qui était blonde.
Elle vient de mourir. C’était la pin-up américaine type des années 50, dont on trouvait la photo ou la silhouette dans toutes les vraies cabines de camionneurs.
C’était aussi quelqu’un pour qui mon ami Michel Béra avait une tendresse particulière. Disons que c’était sa muse érotique, comme Trucula était la mienne. Lorsque nous avons, il y a quelques années, commencé à écrire Web Love Story, notre comédie musicale, il m’a montré des photos d’elle en me suggérant de m’en inspirer pour le personnage principal. Dans la pièce, c’était la déesse du sexe.
J’ai appelé cette créature Pornella Candy.
Pornella Candy = Betty Page + Trucula Bonbon. Vous savez tout.

Betty Page
C’était un soir, après « Apostrophes », du temps que France 2 se situait avenue Montaigne. Françoise Verny et moi sortons de l’émission où nous avons accompagné André Glucksmann. Nous traversons l’avenue pour nous rendre en face, au Plaza Athénée (un endroit très chic, comme on sait), prendre une tardive collation.
Nous entrons dans le restaurant. Le maître d’hôtel nous installe. Il fait très chaud. André et moi, nous tombons nos vestes. Aussitôt le maître d’hôtel revient vers nous :
— Pardonnez-moi, Messieurs, mais je suis contraint de vous demander de remettre vos vestes. Dans cet établissement, une tenue correcte est exigée.
Nous nous exécutons en maugréant contre ce cerbère et la chaleur, puis nous passons commande. Françoise, comme elle en avait l’habitude, prend une assiette de saumon fumé.
On nous sert. Au bout d’une vingtaine de minutes, André et moi avons fini nos assiettes, mais pas Françoise, qui n’a presque pas touché à son saumon. Le maître d’hôtel tourne autour de notre table, hésite un peu, puis entreprend de desservir. Françoise, le fixant droit dans les yeux, plaque sa main sur son poisson, et dit d’une voix très forte :
— Ils ont gardé leurs vestes, je garde le saumon !
Puis, à la cantonade, la main toujours dans son assiette, alors que convergent sur elle quelques regards étonnés :
— Non mais, pour qui ils s’prennent, dans cette brasserie !
J’ai reçu ce message d’un ami américain, qui me semble résumer assez bien le sentiment de beaucoup de ses compatriotes concernant la période récente de l’histoire de leur pays.

Dear World,
The United States of America, your quality supplier of ideals of liberty and democracy, would like to apologize for its 2001-2008 service outage.
The technical fault that led to this eight-year service interruption has been located, and the parts responsible for it were replaced Tuesday night, November 4.
Early tests of the newly installed equipment indicate that it is functioning correctly, and we expect it to be fully functional by mid-January.
We apologize for any inconvenience caused by the outage, and we look forward to resuming full service – and hopefully even to improving it in years to come.
Thank you for your patience and understanding.
The USA

Cher Monde,
Les Etats-Unis d’Amérique, votre meilleur fournisseur d’idéaux de liberté et de démocratie, tient à s’excuser pour l’interruption de service intervenue entre 2001 et 2008.
Le défaut technique ayant conduit à cette panne de 8 ans a été localisé, et les pièces défectueuses ont été remplacées le mardi 4 novembre dans la soirée.
Les premiers essais du nouvel équipement sont satisfaisants, et laissent espérer un retour à la normale vers la mi-janvier.
Nous vous prions de nous excuser pour les inconvénients qui ont pu être provoqués par cette défaillance, et nous espérons non seulement une reprise totale du service, mais encore une amélioration de celui-ci dans les années à venir.
Merci de votre patience et de votre compréhension.
Les Etats-Unis d’Amérique.

Françoise Verny. Quatre ans qu’elle est morte. Quatre ans qu’on l’a enterrée. L’église Saint Augustin n’était ni déserte ni pleine: un étrange entre-deux, entre gloire et oubli. Quelques années plus tôt, le tout Paris littéraire se fût bousculé pour se montrer à ses funérailles. Mais elle avait cessé ses activités éditoriales depuis pas mal de temps, et perdu presque entièrement ce pouvoir de fascination qu’elle avait exercé sur des générations d’auteurs. Alors, n’étaient présents ce jour-là que les fidèles, ou les nostalgiques.

Bernard-Henri Lévy prononça un éloge funèbre assez fade, concentrant son propos sur le métier d’éditeur. Après lui, heureusement, témoignèrent quelques personnes qui avaient partagé ses derniers moments, dont une petite nièce formidable, qui raconta comment, quand on lui en apportait encore, elle se jetait en riant sur de gros morceaux de fromage, et gueulait contre les infirmières.

Un peu plus tard, à sa mémoire, j’avais écrit une chanson, pour moi seul, que je partage aujourd’hui.

Elle te disait chéri ça voulait dire ducon
Elle buvait du whisky sans modération
Sa robe était trouée de cendres de Gitanes
Mais de l’hôtel des Saints-Pères au Twickenham
On lui faisait crédit elle réglait ses ardoises
Françoise

Son sac était toujours plein de feuilles volantes
Rehaussées ça et là d’un beau rouge amarante
C’était le manuscrit biffé froissé tordu
D’un célèbre abruti d’une jeune inconnue
Elle allait aux auteurs comme on va aux framboises
Françoise

Lippe jaune et moussue paupière à demi close
Elle faisait métier de lire de la prose
Ou plutôt d’accoucher telle ou tel de ce qu’il
Pouvait avoir à dire de fort ou de subtil
Sa manière était douce ou brutale ou narquoise
Françoise

Elle était grosse et laide mais belle quelquefois
Comme une sainte une sorcière une diva
Parfois dans son regard les fulgurances muettes
D’une âme inassouvie tuméfiée inquiète
Jetaient des séductions massives et matoises
Françoise

A son dernier adieu des chéris clairsemés
Soufflèrent doucement sur sa gloire passée
On évoqua Malraux, Belle-Ile, le long âge
Sa façon d’avaler goulûment du fromage
L’encens montait au ciel en volutes turquoise
Françoise

Alors qu’elle venait d’entendre Trucula Bonbon, une amie m’a fait le cadeau de cette citation de Mahmoud Darwich:
“Nous serons un peuple lorsque le poète pourra faire une description érotique du ventre de la danseuse”

Et une description de la foufoune, ça nous emmène où?

Papa (87 ans) est à l’hôpital. Je lui rends visite. Il partage sa chambre avec un monsieur qui est son cadet d’un an et a été victime d’un accident vasculaire cérébral. Ce monsieur, d’une délicate courtoisie, m’interpelle pour la quatrième ou cinquième fois:
– Excusez-moi de vous déranger, mais quel jour sommes-nous s’il vous plait?
– Nous sommes jeudi.
– Ah! Et quelle heure est-il? J’ai l’impression qu’il fait très sombre.
– Il est six heures moins le quart.
– Du matin?
– Non, du soir. La nuit vient de tomber.
– Mais… Pourtant… On est bien en juin?
– Non, nous sommes en décembre. Jeudi 4 décembre. Six heures moins le quart.
Il a un regard désemparé, laisse retomber sa tête sur son oreiller, s’agite un peu. Dans le mouvement, ses draps glissent. Il est nu devant moi. Ne s’en aperçoit pas. Il cherche à recoller les morceaux dans sa tête.
Je le regarde. Et soudain je me dis que nous sommes tous comme lui. Hagards et nus. Il se montre juste à nous tels que nous sommes. Hagards et nus, dans le brouillard.

Le One Two Two était dans les années trente la maison close la plus luxueuse de Paris.


Mon père m’a raconté comment il y était entré un jour, en compagnie de son petit frère.

A l’époque, ils n’avaient pas le téléphone chez eux. Or leur mère eut un jour à faire une commission urgente à son mari, leur père, qui travaillait aux Grands Magasins du Printemps, rue de Provence. Comme ils étaient scolarisés au lycée Condorcet, non loin de là, rue du Havre, elle les charge d’aller lui porter un petit mot, sur lequel elle griffonne le numéro de la rue.

Ils s’y rendent d’un pas décidé, se trouvent devant la porte d’un immeuble cossu mais banal, sonnent. Une dame vient leur ouvrir, qui manifeste une certaine surprise.
– Que venez-vous faire, les enfants?
– Nous cherchons Papa. Nous avons un message pour lui.
La dame est dubitative.
– Vous êtes sûrs qu’il est ici?
– Oui, Maman nous l’a dit.
Le doute de la dame cède la place à un léger embarras.
– C’est certainement une erreur.
– Non, il faut qu’on le voie.
– Mais comment s’appelle-t-il votre Papa?
– Pierre Arbon.
Soulagement de la dame.
– Je ne connais personne de ce nom-là.
– Pourtant Maman nous a dit qu’il travaille ici.
– Est-ce que vous connaissez le nom de son travail, à votre Papa?
– Oui, il est chef acheteur au Printemps.
La dame sourit, rouvre la porte. Et leur dit:
– C’est là, un peu plus loin, au 112. Ici on est au 122.

122… D’où le nom One Two Two. C’était en 1935. Mon père et mon oncle avaient respectivement 14 et 11 ans.

Augustin a cinq ans. Lui et moi, nous sommes affairés à remettre en route la piscine de notre maison familiale, après hivernage. Dans le fond du bassin, une grenouille qui visiblement s’est noyée. Augustin prend l’épuisette en disant:

– On va voir si la grenouille est mortelle.

– Non, Augustin. On va voir si elle est morte. Mortel, ça veut dire autre chose. Ca veut dire qu’on est appelé à mourir.

Il se concentre sur son épuisette, ne répond rien, semble passé à autre chose. Et soudain il déclare:

– J’ai compris. Aujourd’hui, je suis immortel, et quand je serai vieux je serai mortel.


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