des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

La pire faute, c’est sans doute de s’habituer au bonheur. On ne devrait jamais s’habituer au bonheur. Quand on l’a, on devrait toujours en avoir une conscience aiguë. On devrait le connaître, le désirer, le respecter. On devrait le recevoir à chaque instant comme un cadeau, on devrait frissonner de sa présence. On devrait toujours savoir qu’il est là. On devrait exulter d’être bien. On devrait s’émerveiller chaque seconde de vivre en paix, d’avoir un toit, d’aller et venir librement, de choisir qui aimer.

Et on devrait simplement (et peu importe à qui) en rendre grâce.

little indian girl

Premier jour: le livre de comptes
Deuxième jour: démontage de la sonnette

Le troisième jour était un mercredi, jour de parution du Canard enchaîné.
A la rubrique « Ecrits et chuchotements » on pouvait lire : « Un nouveau Directeur général arrive chez Flammarion. Il vient de la pharmacie. L’édition doit être bien malade. »

C’est vrai, je viens de passer dix ans dans l’industrie pharmaceutique. Ces milieux d’intellectuels (l’édition et la presse) n’aiment pas beaucoup les étrangers.

Le soir a lieu l’inauguration du Salon du Livre. Monsieur Flammarion m’y accompagne. Nous arrivons sur le stand. Je dois y rencontrer les éditeurs de la maison. Monsieur Flammarion disparaît.


Un vieux Monsieur à la retraite, Directeur général du temps d’Henri Flammarion, (père de l’actuel P-DG), qui a participé à mon recrutement, me prend sous son aile, et me présente plusieurs d’entre eux. Tout se passe bien.

Tout, sauf… Sauf que Françoise Verny manque à l’appel.

Françoise Verny est la directrice littéraire de Flammarion, après avoir été celle de Grasset puis de Gallimard. On la surnomme la « papesse » de l’édition. C’est un monument, une star, une ogresse, un monstre. Amie de Malraux, génitrice des «nouveaux philosophes», elle connaît tout le monde, tout Paris la craint. Evidemment, si quelqu’un m’intimide, c’est elle. Je n’en mène pas large. J’attends.

Troisième jour: je ne vous aime pas

Premier jour: le livre de comptes

Le deuxième jour, je découvre la sonnette qui est à la porte de mon bureau. Et je prends ma première grande décision. Celle de la faire démonter.

C’est apparemment l’usage dans cette maison que toutes les portes soient hermétiquement closes. On ne les laisse jamais ouvertes. A fortiori celles d’un bureau directorial. Là, il ne saurait être question d’entrer, ni sans frapper ni en frappant : il faut sonner, et attendre qu’un petit feu vert s’allume, ou alors se voir opposer un feu rouge « Attendez ».

Ah ! la belle et vieille époque où l’employé devait solliciter, la gorge serrée, les mains moites, qu’on lui accorde la faveur d’accéder à cet espace rare et solennel : le bureau du patron. Car le patron n’a pas que ça à faire, n’est-ce pas, si sa porte est fermée c’est qu’il est occupé à des choses importantes. On a donc tout intérêt à réfléchir à ce qu’on veut lui dire avant de lui faire perdre son temps.


C’est tout ça qu’elle raconte, la sonnette, au moment d’appuyer dessus.
Elle se taira désormais.
Il n’y aura plus de sonnette.
Ma porte sera ouverte, en permanence.

Troisième jour: en attendant Françoise

C’est un jour d’avril 1988, c’est mon premier jour chez Flammarion, et je rends visite à Monsieur Flammarion, que je n’appelle pas encore Charles-Henri.

Il m’installe dans son ancien bureau (il occupe à l’étage au-dessus le bureau de son père). Il me confie différents dossiers en me demandant d’en prendre connaissance. Il m’indique qu’il n’a pas encore annoncé mon arrivée au personnel de la maison, et qu’il le fera dans deux jours, à l’occasion de la soirée d’inauguration du Salon du livre. D’ici-là, il m’invite à rester discret. Je suis le nouveau Directeur général.

Cette entrée en matière florentine me surprend un peu. Mais j’ai un trac terrible à l’idée de rencontrer les éditeurs. Je les vois comme des sortes de sorciers de l’écrit, des alchimistes du verbe, des grands prêtres de la culture. Je les admire, ils me fascinent, je n’en connais personnellement aucun mais l’idée que je m’en fais m’impressionne.

Alors, ce répit, lâchement, me soulage. En même temps, il ne me dit rien de bon. Mais je prends place dans mon nouveau fauteuil, et j’essaye de me concentrer sur ma lecture.

Sur l’une des étagères garnies de livres qui me font face, j’avise un énorme volume, d’au moins un mètre de long, posé à plat. Je vais l’ouvrir. C’est un livre de comptes, datant des débuts de la maison, à la fin du XIXè siècle. Toutes ses pages sont écrites à la plume, d’une belle écriture cursive, à l’encre violette. Je le consulte longuement, respectueusement. Y sont consignées les dates des tirages et retirages des ouvrages, ainsi que celles des avances, des règlements, et leur montant. En tête de chaque page ou groupe de pages, le nom d’un auteur : Alphonse Daudet, Guy de Maupassant, Emile Zola.


Un peu plus tard dans la journée je fais la connaissance de ma secrétaire. Une dame aux cheveux gris, déférente, un peu raide : Lucile Bachelin, 41 ans de maison.

En rentrant chez moi le soir, je me dis que Flammarion ne constitue probablement pas un terrain propice à l’exercice d’un management tel qu’on l’enseigne dans les « business schools ».

A la vérité, je subodore même que tout ce que je crois savoir, je vais pouvoir m’asseoir dessus.

Deuxième jour: le démontage de la sonnette
Troisième jour: en attendant Françoise

C’est un autre souvenir d’enfance.

On nous a acheté des ballons gonflés à l’hélium. J’en tiens deux par la ficelle, et marche fièrement en rentrant vers la maison.
A un moment, maladresse : les ballons m’échappent. Je saute, ils sont déjà trop haut.
Je les regarde s’élever, dépasser les arbres, monter, monter dans le ciel. Je suis désemparé, en proie à une sensation étrange de tristesse indicible, fasciné par ces points qui s’éloignent et rapetissent, sidéré devant cette image de perte, d’espace, de liberté.

Une dizaine d’années plus tard, mon grand-père disparut, lui aussi sans retour. Au milieu de tant d’autres, c’est la vision des ballons perdus qui dominait. Lorsque, peu après, j’ai essayé d’écrire sur sa mort, sur le bloc où j’inscrivais mes pensées, j’ai noté :
“Jamais plus dans la vie nous n’irons pareils à ces ballons légers, ivres d’air”.

J’ai habité, au début des années quatre-vingt, sous les toits un magnifique appartement, à cheval sur deux maisons à pignon du XVIIè siècle, dont les fenêtres donnaient sur le Herengracht, le plus beau canal d’Amsterdam.
 
 

L’entrée se trouvait au numéro 89, sur cette illustration c’est la deuxième maison en partant de la droite. Chez moi, c’était donc tout en haut. Les petits volets rouges étaient ceux d’une chambre d’amis. Au même niveau se trouvaient la cuisine, une salle de bains et une autre chambre. En descendant cinq marches, on arrivait dans le grand séjour, situé dans la maison à la façade brun foncé, à gauche de la précédente, avec ses trois fenêtres en haut sous les volets verts. Ce séjour était muni d’une charpente aux poutres magnifiques, qui me donnait parfois l’impression d’habiter la coque renversée d’un galion. De l’autre côté, il avait vue sur une cour intérieure (sur laquelle donnait également, en face, la cuisine). Un couloir longeait cette petite cour et menait à ma chambre et à ma salle de bains.

L’adresse (Herengracht negenentachtig) est imprononçable par tout bon français, la sonorité de ces deux mots ressemble à un long raclement de gorge. J’ai fait rire beaucoup de chauffeurs de taxis hollandais en m’y essayant.

L’information est devenue une pollution de l’esprit. Les medias compissent notre intelligence, pour procurer aux annonceurs, selon la formule célèbre, du temps de cerveau disponible.

On nous vante que le citoyen moderne se doit d’être informé, et si possible avant les autres ; que l’information est un droit, quasi naturel, aussi essentiel que la liberté ou la sécurité. Mieux : on nous chante qu’il est constitutif de cette liberté.

Mais c’est quoi ces belles paroles, aujourd’hui, sinon des foutaises ?

L’information, c’est un spectacle du monde diffusé par les medias. C’est quelque chose qui est censé nous tenir en haleine, à quoi nous DEVONS être accros. Parce que la logique des medias, c’est l’audience, et que l’audience, c’est la pub.

Non, le vrai privilège aujourd’hui, ce serait un droit au silence. Un droit à ce qu’on évite de nous stresser en faisant entrer chez nous à toute heure tous les malheurs du monde dès qu’ils se produisent (avec tunnels de pubs en entrée et en sortie). Un droit à ce qu’on nous foute la paix.

Mais tout ça, je l’ai déjà dit dans Fioul lourd.

allnews radio

Je n’aime pas Myspace parce que les amis qu’on y affiche sont pour la plupart de faux amis.

Je n’aime pas Facebook parce que les amis qu’on y affiche sont pour la plupart des vrais.

C’est encore pire. On étale publiquement tout son carnet d’adresse. On sait qui fréquente qui, qui parle à qui.

Le jour où un régime totalitaire revient (on n’en est pas forcément très loin, même en Angleterre ils mettent des caméras partout), il pourra faire des économies d’espions et d’indics. Tout le monde, spontanément, aura tout dit sur soi-même.

thermogène
C’est une image d’enfance. Dans la vitrine de la pharmacie maternelle, à Montrouge, je contemple ce cracheur de feu. C’est une silhouette en carton, d’une taille intermédiaire entre enfant et adulte. Face à lui, je m’imagine emmitouflé dans un manteau, sous la neige.

A l’intérieur de l’officine, de l’autre côté du comptoir, des pots avec des noms latins (dont certains marqués «poison»), des mortiers et des pilons, des poudres, des onguents, des balances avec des poids minuscules, un crocodile en métal avec lequel le préparateur moulait des suppositoires, et des odeurs mêlées de camphre, d’éther, d’eucalyptus.

“Sans transition”, comme on dit au JT, je passe de Simone à Carla, pour vous confier que je partage ces deux réflexions profondes et originales, entendues ici et là:

1. Si Nicolas-Maurice Sarkozy remonte la pente dans les mois qui viennent, c’est à elle qu’il le devra.

carla sarko
2. Mais elle… Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver?


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