« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Archives mensuelles : juillet 2015

Les Grecs de l’Antiquité disaient qu’un temple barbare avait des dimensions, alors qu’un temple grec avait des proportions. En d’autres termes, celui-ci était beau et celui-là gros et moche. On voit par là qu’ils n’échappaient pas au travers de toute civilisation florissante, qui est de se considérer comme supérieure aux autres et d’avoir tendance à traiter ses voisins de haut en bas, en les regroupant sous l’appellation de barbares.

CorintheMais qu’est-ce qu’un barbare ? La notion évolue naturellement selon les lieux et les époques. Pour un Romain est barbare celui qui vit sans organisation civile et militaire véritable. Pour un Chinois du VIIIè siècle, celui qui se demande à quoi sert un poète. Pour un Français d’il y a quelques décennies, celui qui néglige sa cuisine. Et pour un Allemand, de nos jours, celui qui ne sait pas équilibrer son budget.

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La bande passante est une émission consacrée à la chanson francophone, « mais sans exclusivité ». Animée par Alain Pilot, et diffusée en direct sur RFI tous les jours de 21h à 22h, elle est devenue au fil des ans une référence incontestée dans son domaine. J’ai le plaisir d’y être invité jeudi soir.

Chansons et Mots d’Amou y sera en vedette. Car avec moi (et Félix Béguin), Gael Faye, Jearian et Samuel Kamanzi se trouveront aussi sur le plateau. Il y sera question du festival, et, j’imagine, au-delà de nos parcours individuels et des chansons que nous écrivons, de certaines choses simples et mystérieuses comme l’art des rencontres, la naissance d’une oeuvre, et le bonheur de chanter.

Pour écouter l’émission, suivez ce lien : http://www.rfi.fr/contenu/capter-rfi/

 

Nous nous sommes rencontrés à la maison de la radio, lors de la remise des prix de l’Académie Charles Cros, en novembre dernier. Il est d’usage, au cours de cette cérémonie, que chacun des lauréats interprète un morceau de son répertoire. Gaël Faye était l’un d’eux. C’est là que nous l’avons découvert, simplement accompagné d’un musicien gabonais d’une surnaturelle douceur.

Ce musicien jouait de l’udu, et chantait à voix nue, d’une voix de velours incroyable, une mélopée de son invention. Sur ce fond musical d’une beauté étrange, Gaël s’est mis à poser les paroles d’un rap. Je ne suis pas un grand amateur de rap, mais là j’ai pensé : comment peut-on écrire aussi bien ? Quel est ce miracle ?

A la fin du morceau, j’ai échangé un regard avec Claudine, et j’ai vu qu’elle pensait comme moi. Mais elle s’était déjà projetée dans la suite. Elle est descendue sur le plateau, s’est présentée à Gaël et Jearian, l’homme à l’udu, leur a parlé de Chansons et mots d’Amou, leur a demandé d’où sortait ce titre que nous venions d’entendre, a appris qu’il était tout frais écrit car ils ne se connaissaient l’un et l’autre que depuis trois semaines, et leur a sur le champ proposé d’en faire la base d’un spectacle qui serait créé à Amou au mois d’août. Gaël a dit oui. Ainsi fut fait*. Ainsi naîtra Legato, samedi 8 août, dans les arènes d’Amou.

legato gael faye © cecile le couviourGaël Faye, Jearian et son udu, Samuel Kamanzi © Cecile Le Couviour

Nous avons eu la chance d’assister il y a six semaines à un premier filage de ce spectacle. Il est magique. Il ne faut surtout pas le rater. Gaël Faye va se réinstaller au Ruanda, qu’il a quitté quand il avait sept ans. Sa présence en France va devenir rare, les occasions de voir Legato encore plus.

* “Ainsi fut fait” résume un peu vite des mois de travail : de Gaël avec Jearian, bientôt rejoints par un troisième extraordinaire larron, Samuel Kamanzi, chanteur et guitariste ; de Claudine, pour créer les conditions de cette création, trouver les partenaires, finaliser les accords ; de l’Académie Charles Cros, en la personne de son président Alain Fantapié et de son adjoint Jean-Marc Vaudagne, qui ont permis qu’un travail de résidence soit possible ; de la ville de Château-Thierry et de La Biscuiterie, sa salle de concerts, où Legato a en grande partie été écrit, composé et mis au point. Bravo et merci à tous.

Aimery Picaud est l’ancêtre des routards. Il est l’auteur, vers 1150, du premier guide de voyage, en latin, à l’usage des pèlerins de Saint Jacques. Comment les pèlerins manipulaient-ils ce guide, alors qu’à cette date l’imprimerie est encore très loin d’être inventée ? Je me le demande bien. Ils ne le transportaient certainement pas dans leur besace. A dos d’âne, peut-être ?

Quoi qu’il en soit, l’un des chemins qu’il décrit passe par les Landes. A l’époque, ce n’est pas une forêt : ce sont des terres pauvres et sablonneuses alternant avec des marais insalubres. Il faut plusieurs jours d’une marche ennuyeuse pour traverser ces immensités inhospitalières, plates et désolées. Et puis, enfin, on arrive en Chalosse, pays « riche en pain blanc et en très bon vin rouge, [et] couvert de bois, de prés, de fleuves et de sources pures ». Bref, on est content d’avoir quitté les landes et de se retrouver dans un lieu qui, par contraste, ressemble au paradis.

Le géographe Pierre Duval, cinq cents ans plus tard, en 1651, ne dira pas autre chose : « La Chalosse, quoy que voisine de la Lande, est beaucoup meilleur pays, & cede à peu d’endroits, je ne diray pas seulement de France, mais d’Europe pour la fertilité. »

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Cependant notre moyen-âgeux routard ne se contente pas d’admirer le paysage : il rencontre aussi les habitants. Il les trouve « légers en paroles, bavards, moqueurs, débauchés, ivrognes, gourmands, mal vêtus de haillons et sans argent ». Cela ne sonne pas vraiment comme un chapelet de qualités, mais nous lui laisserons la responsabilité de ses propos. Picaud note toutefois que les Chalossais « sont entraînés au combat et d’une grande hospitalité envers les pauvres ». Enfin, pour ce qui est du gîte et du couvert, il écrit : « Assis autour du feu, ils ont l’habitude de manger sans table et de boire tous au même gobelet. Ils mangent et boivent beaucoup et sont mal vêtus. Ils n’ont pas honte de coucher ensemble sur une mince paillasse pourrie, les serviteurs avec le maître et la maîtresse ».

S’il revenait visiter la région de nos jours, notre voyageur constaterait que cette rusticité extrême s’est considérablement adoucie, mais que le goût de la convivialité est resté. Je ne crois pas qu’on trouve dans son guide de mention d’Amou, et sans doute n’y est-il pas passé. Amou se situe à l’extrême sud de la Chalosse. Dix kilomètres plus au sud et nous sommes à Orthez, en plein Béarn. D’ailleurs, la rivière qui coule à Amou s’appelle le luy de Béarn (prononcer leuil). A quelque distance en aval du bourg, elle rencontre le luy de France, qui a son cours plus au nord. Ensemble ils forment le Luy tout court, qui va se jeter dans l’Adour.

Les routes de France et de Navarre, et leurs rivières, c’est à Amou qu’elles se rejoignent. Du moins, c’est ce qu’il me plaît de penser. Je vous tire donc pour aujourd’hui ma révérence, et m’en vais les suivre, au hasard. Et dans quinze jours, pour le festival, j’espère que nous serons nombreux à nous y retrouver.

Citations d’Aimery Picaud et de Pierre Duval extraites de l’article Chalosse sur Wikipedia

 

nombre or_origLe ministre grec des finances s’appelle Euclide, ce qui est un joli prénom. Surtout pour quelqu’un qui fait des calculs délicats à longueur de journée, et recherche la quadrature du cercle budgétaire. Surtout aussi pour un homme qui doit absolument raison garder.

Car que nous dit Euclide, le vieil Euclide, l’homme de la parallèle seule et unique ? Qu’« une droite est dite coupée en extrême et moyenne raison quand, comme elle est tout entière relativement au plus grand segment, ainsi est le plus grand relativement au plus petit*. » La formulation est archaïque, assez alambiquée, et l’on semble y couper en quatre les droites comme les cheveux, mais elle nous donne en fait la définition du nombre d’or, dans lequel extrême et moyenne raisons se rejoignent, ce qui pourrait fournir à tous ceux que cela intéresse la base d’élégants compromis.

Nul doute que notre nouvel Euclide saura s’en inspirer pour présenter, aux Grecs comme aux Européens, des comptes publics d’admirables proportions.

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* 3e définition du Livre VI des Eléments, vers 300 av JC

 

« Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » Cette question, d’une actualité brûlante, nous l’entendons posée quasiment dans ces termes, par des responsables décontenancés, sur tous les plateaux télé, à chaque fois qu’il prend à un djihadiste l’idée de décapiter quelqu’un.

Telle qu’on vient de la lire cependant, la phrase date de 1764. Elle est signée Voltaire, et figure dans l’article Fanatisme de son Dictionnaire philosophique. Voltaire poursuit : « Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. »

voltaire

– Salafistes, Etat islamique, ah ! les affreux barbares ! pensons-nous. Car de notre côté, la bonne conscience est totale. Mais continuons dans notre lecture : « Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. » Allons bon ! Qu’est-ce qu’il raconte ?… Les bourgeois de Paris, Daech, même sac, même combat ?

Je redoute la montée de la haine. Je redoute un jour où, non plus catholiques contre protestants, mais chrétiens contre musulmans, nous pourrions revivre la même chose. Je redoute ce qui se trame dans quelques esprits fanatisés ici et là. Voltaire toujours : « Guyon, Patouillet, Chaudon, Nonotte, l’ex-jésuite Paulian, ne sont que des fanatiques du coin de la rue, des misérables à qui on ne prend pas garde : mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses.» Comment s’appellent les Guyon, Patouillet, et Chaudon d’aujourd’hui ?

24 août 1572 : sans explosifs, sans Kalachnikovs, principalement à l’arme blanche et au corps à corps, 3000 morts à Paris, entre 10000 et 30000 en France.

De grandes choses.

Une voyante, prise de zèle commercial, m’envoie le sms suivant :

voyance
Elle aurait pu en faire l’économie. Elle n’a pas vu qu’il y avait zéro chance pour que je réponde à sa sollicitation. Ce manque de discernement de sa part m’inciterait, si c’était possible, à encore moins la consulter.

Elle me rappelle une de mes voisines qui, appartenant à la même confrérie, prétend lire l’avenir avec une acuité tout aussi étonnante, mais sursaute, en jetant un cri de frayeur, à chaque fois qu’elle tombe sur quelqu’un quand elle ouvre la porte en sortant de chez elle.

voyance © Ph Decressac

PS : l’ami Bernard Joyet vient d’être sollicité de façon similaire par courriel. Comme il est d’une nature plus éruptive que la mienne, il réagit plus énergiquement, comme on le lira ci-dessous :

voyance joyet

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