des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Cette photo de Martin Heidegger a, paraît-il, longtemps constitué une énigme pour les philosophes en général et les existentialistes en particulier. Où et quand cette photo avait-elle été prise et que faisait Heidegger dans cette position ? La réponse a mis du temps à être connue. A la décharge des penseurs de l’ontologie, elle se trouvait dans un document qu’ils n’étaient sans doute pas spontanément enclins à consulter : le journal d’Henri Salvador.

Que nous dit celui-ci ? Qu’un jour de septembre 1969, alors qu’il se trouve dans le midi en compagnie d’Eddie Barclay, ils décident tous deux d’aller rendre visite au poète René Char. L’idée est de l’entraîner dans une partie de pétanque. Mais arrivés chez lui, ils le trouvent « en compagnie de toute une bande de têtes d’œuf, des types pas drôles » plongés dans des « conversations impossibles », et réunis là « en l’honneur d’un vieux philosophe allemand du nom de Hedigger ou Heidegger ». Eddie et Henri ne se laissent pas impressionner et appellent aussitôt Heidegger par son prénom parce que « Martin, en allemand, ça se prononce Martine, ce qui nous fait bien marrer avec Eddie ». Pas question cependant qu’ils se détournent de leur objectif : ils sont venus pour jouer aux boules. Eddie Barclay en a dans sa voiture : il part les chercher.

Henri Salvador poursuit : « Nous commençons une partie en doublettes avec René Char et un prof nommé Jean Beaufrais [sic] quand le philosophe chleu nous rejoint, flanqué d’une blonde, Barbara je crois, et nous commençons une partie en triplettes, Jean, René, le boche d’un côté, et en face Eddie, moi, et évidemment la blonde que nous avons prise avec nous, Eddie toujours prompt à sauter sur tout ce qui bouge et qui a un jupon. Photos à l’Instamatic, dont une du fridolin qui, on ne sait trop comment, a réussi un beau carreau sur place, un vrai fer de tournoi, à 15 mètres, avec une boule de pointeur de 750 grammes : la chance du débutant. Nous les battons 13-4. Puis nous prenons congé, Eddie bien sûr est arrivé à récupérer le numéro de téléphone de la jeune blonde, Barbara Gassin ou Casson, un nom comme ça ».

Voilà sans doute une des parties de pétanque les plus extraordinaires et les plus improbables qui se soient jamais disputées. On connaît bien René Char, Martin Heidegger, Eddie Barclay et Henri Salvador. Jean Beaufret est le philosophe français qui fit connaître en France la pensée de Martin Heidegger dont il était l’ami (c’est chez lui, en 1955, que Char et Heidegger se sont rencontrés). Quant à Barbara Cassin, philosophe, helléniste, spécialiste de Parménide et des relations entre la pensée antique et la modernité, elle siège depuis 2018 à l’Académie française.

NB : Cette histoire formidable, je l’ai trouvée sur Facebook grâce à Robert Macia qui relayait lui-même une publication de Jérôme Delclos. Merci à eux.

2 réponses à Henri, Eddie, René, Martin et les autres (une extraordinaire partie de pétanque)

  • Salvador interpréta les premiers rocks parodiques sous le nom de Henri Cording… J’ai encore un 45 tours de lui chantant “Rock’n roll mops” !

  • Une séance de “gondolance extrême” aurait dit Boris Vian (dont on fête le centenaire de la naissance aujourd’hui). Henri Salvador était son ami, son frère, pataphysicien comme lui ( héritier d’Alfred Jarry) – l’un et l’autre refusaient de distinguer ” ce qui est sérieux et ce qui ne l’est pas, c’est la même chose” disait Boris … sur le terrain philosophique (cher à Heidegger et à la jolie Barbara Cassin), il écrit “La ‘patapysique est à la métaphysique, ce que la métaphysique est à la physique : l’équivalence des contraires”. Henri Salvador et Eddy Barclay étaient ses amis, il a écrit avec Salvador les premiers rock’n roll (parodiques), et il fut le directeur artistique de Barclay. Il aurait adoré cette histoire !
    Joyeux anniversaire au BISON RAVI.

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