« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Lu – vu – entendu

Ah ! Qui dira un jour combien c’est dur
D’oublier son éducation pour devenir enfin cigale
Vivre d’amour de musique et d’azur.

                                                                                                                            (La Fontaine, l’ENA et moi)

Les cigales… Au-delà de la fable de La Fontaine, je me suis demandé depuis combien de temps elles traînaient cette réputation de chanteuses dans notre culture occidentale.

Eh bien, une fois encore, ça remonte à la Grèce, et l’on retrouve ici le Phèdre de Platon. (Quand je vous disais que c’est un dialogue d’une chatoyante variété).

On y lit qu’il y a fort longtemps, avant la naissance des Muses, les cigales étaient des hommes. Puis les Muses naquirent, et se mirent à chanter. Les hommes de ce temps-là les entendirent.

Certains d’entre eux furent, raconte-t-on, « à ce point mis par le plaisir hors d’eux-mêmes que de chanter leur fit négliger de manger et de boire, si bien qu’ils moururent sans s’en apercevoir. C’est de ces hommes que par la suite a surgi la race des cigales ; elle a reçu des Muses le privilège de n’avoir dès la naissance besoin d’aucune nourriture, et de se mettre à chanter tout de suite sans manger ni boire jusqu’à leur mort. »

Restons au XVIIè siècle, et revenons à ma chanson.

Enfin, pas tout à fait. Il faut d’abord que je vous livre ce que La Fontaine a écrit sur sa tombe, et dont vous allez apprendre les conséquences pour ma vie.

Jean s’en alla comme il était venu
Mangea le fonds avec le revenu
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L’une à dormir et l’autre à ne rien faire.

NB: Souler est un vieux verbe français qui signifiait: avoir l’habitude de.

Le bon Jean repose au Père Lachaise, où son voisin n’est autre que son ami Molière, pour lequel il avait également composé une épitaphe: 

tombe-moliere-et-lafontaine-pere-lachaise

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence
Et cependant le seul Molière y git.
Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit
Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis! et j’ai peu d’espérance
De les revoir. Malgré tous nos efforts,
Pour un long temps, selon toute apparence,
Térence, et Plaute, et Molière sont morts.

Un homme entre par le côté, il tient une lanterne à la main, il parle, un jargon bizarre, où toutes les lettres sonnent, qui n’est autre que du français baroque, il raconte un voyage dans la lune, dont le récit commence ainsi:

« Voici comment je me donnai au ciel. Je m’étais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, et la chaleur du soleil qui les attirait m’éleva si haut qu’à la fin je me trouvai au-dessus des plus hautes nuées. »

C’est Cyrano de Bergerac, le vrai, l’original, né en 1619, mort en 1655 à trente-six ans, pamphlétaire féroce, libertin, hérétique, auquel de son vivant déjà on attribue de retentissants exploits, et dont le manuscrit jugé scandaleux ne fut publié intégralement en France que près de trois siècles plus tard.

Il y a quinze ans à peine que le procès de Galilée a eu lieu, et lui écrit :

«Il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux [le soleil] tournât autour d’un point dont il n’a que faire, que de s’imaginer quand nous voyons une alouette rôtie qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour.»

Ce texte a été porté sur scène par Benjamin Lazar, il se donne pendant deux ou trois jours encore au théâtre de l’Athénée à Paris, c’est une merveille de subtilité et d’intelligence et un spectacle comme on en voit rarement.

Le Phèdre de Platon est un dialogue varié dans son fond comme dans sa forme. On y parle de l’amour, de la parole, de l’écriture, de la mort, de la campagne. C’est une vraie discussion entre deux amis, un jour d’été, à l’ombre d’un grand arbre, les pieds dans l’eau.

A un moment, la conversation semble se terminer. Socrate a avancé un argument auquel son ami s’est rendu. Il se lève, franchit le ruisseau au bord duquel il était assis. Mais il s’arrête, confronté à un cas de conscience. Ce qu’il vient de dire le trouble. Il sait qu’il a été habile sur le plan rhétorique, mais pas tout-à-fait honnête sur le plan intellectuel. Il déclare :

J’étais tout décontenancé par crainte, comme dit Ibycos, « que la faute commise à l’égard des dieux ne me vaille en retour de l’honneur chez les hommes ».

Il me semble qu’un tel cas de conscience n’arrêterait plus grand monde aujourd’hui. Et surtout pas notre Président, dont j’ai lu qu’il avait déclaré pendant la dernière campagne électorale qu’il ne connaissait rien de plus idiot que le « connais-toi toi-même » dont Socrate faisait sa règle de vie.

Si c’est vrai, c’est vertigineux.

Quels progrès a-t-on fait depuis 1968 ? Les toilettes sont devenues payantes. Et sont (au moins extérieurement) plus propres. Grâce à M. Decaux, elles sont plus difficiles à taguer. Les graffitis de cabinet ne suscitent donc plus autant le rire, la méditation ou la rêverie qu’au bon vieux temps de Beggars Banquet.

Quoique…

(On se réjouit que quelques ingénieux aient retrouvé l’usage de la colle).

 
Mon ami Scott Bricklin se familiarise peu à peu avec la langue française, mais ne la maîtrise pas encore parfaitement. L’autre soir, au sortir d’un concert où il m’accompagnait, nous sommes allés manger un rapide morceau. Pour boisson, il demanda au serveur surpris un “pinochet” de vin rouge.

Je me suis dit demandé si ce nouveau substantif ne provenait pas, paradoxalement, d’un excès de vocabulaire: pichet et chopine s’entrechoquant pour donner pinochet.

Ou alors, il souhaitait commander du vin chilien.

Jacques Higelin. Concert du 27 avril 2006 au Printemps de Bourges.

Il est minuit. Une petite fille exténuée monte sur scène pour lui offrir des fleurs. Il l’embrasse, puis la prend par la main, et part se promener avec elle sur la scène. « C’est la première fois que tu vois un endroit comme ça? N’aie pas peur. Ça ressemble à une grande forêt. Il y a plein d’ombres… (il va vers le percussionniste) …plein de bruits…  Et eux, là… (il désigne la salle) …tu les vois ? Tu trouves pas qu’on dirait un gros tas de vers de terre qui rigolent ?»

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– Le pabo là-hi !… Le pédra là-ti !… Le dropa ha-là !… Flûte !… Le truc, enfin !… Le drapeau, quoi !… Là-haut !… Virez-moi ça !

“Le yéto là-hi!… Le yéya là-ti!… Le téyi ha-là!… Flûte!… Le truc, enfin!…Le yéti, quoi!… Là-haut!…”
Hergé.
Tintin au Tibet.

Je pensais en avoir fini avec cette série pétaradante, eh bien non !

Yolaine de la Bigne l’avait annoncé le 19 mars à l’Essaion, et le journal «le Monde» en date du 5 avril reprend l’info : il faut désormais s’intéresser au kangourou. Car si le kangourou pète et rote comme tout le monde, lui au moins le fait sans émettre de méthane.

Cette découverte a donné l’idée à un certain Athol Klieve, chercheur dans le cadre du «programme anti-méthane» (sic) de l’état australien du Queensland, de remplacer dans la panse des bovins leur calamiteuse flore intestinale par celle des kangourous, beaucoup plus compatible avec le maintien d’un environnement thermiquement et olfactivement acceptable.

Un des avantages de lire le Monde en ligne par rapport à sa version papier, c’est qu’on peut y trouver les réactions des lecteurs. Il y a là matière à réjouissances. Exemples : 
•    pourquoi ne récupère-t-on pas le méthane directement au cul des vaches pour se chauffer ou produire de l’électricité, au lieu de lécher les bottes de Poutine pour son gaz ? (Considération géopolitico-écologique anonyme)
•    ça marchera aussi pour les êtres humains ? (signé : un usager de petite taille des transports en commun)
•    il serait encore plus intéressant de leur faire péter de l’oxygène… (Roger S. de Brest)

Enfin, un certain Jacques L. (est-ce celui que je connais ?) nous rappelle cette pensée qu’il attribue à Lao Tseu, cher à tous les tintinologues : “Qui ne pète ni ne rote risque l’explosion”.

Une auditrice attentive m’a fait remarquer que j’aurais pu inclure l’Aretin, comme Eschyle ou Molière, dans l’inventaire (forcément incomplet) des figures originales de la mort auquel je me livre dans Felix.

Elle a raison. Voici comment Maupassant raconte ce trépas :

” La mort de Pierre Arétin est vraiment surprenante et bien digne de sa vie (…)
S’étant retiré à Venise où la liberté était absolue, il y retrouva ses soeurs qui menaient en cette ville une vie de plaisir.
Or, un jour, comme elles étaient venues lui raconter une aventure obscène dont elles se vantaient, il se mit à rire si violemment qu’il tomba de sa chaise à la renverse et se tua sur le carreau…”

(Guy de Maupassant, Gil Blas 8 dec 1885)

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