Les deux rasoirs

Il existe en philosophie comme en science une règle de pensée capitale baptisée principe de simplicité (ou d’économie). On peut la formuler ainsi : « l’explication la plus simple est généralement la bonne ».

Cette règle s’appelle le rasoir d’Ockham, du nom du franciscain anglais qui l’a énoncée au début du XIVè siècle. Si rasoir il y a, c’est parce qu’il s’agit de raser, c’est-à-dire d’éliminer, toutes les hypothèses permettant d’expliquer un phénomène en conservant celle qui en rend compte de la façon la plus sobre. Einstein lui-même en était un fervent adepte, et disait : « tout doit être le plus simple possible », ce qu’il nuançait toutefois en précisant : « mais pas plus simple que ça. »

Le rasoir d’Ockham admet un corollaire dans le domaine des relations humaines : c’est le rasoir d’Hanlon, qui stipule qu’« il ne faut pas attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer ». Voilà une règle de bon sens qu’on a tendance à oublier de nos jours. « Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot » affirmait naguère Michel Rocard en termes vigoureux. Pourquoi ? Parce que « la connerie est courante, alors que le complot exige un esprit rare ».

C’était clair, mais ça ne l’est plus. On fait de plus en plus l’hypothèse du complot. On ne croit plus à la connerie, ni au hasard. On préfère imaginer que tout est pensé, organisé, que des forces obscures nous manipulent, que des génies du mal sont à l’œuvre. Mais considérons un instant cette prolifération de complots supposés, et appliquons-lui le rasoir d’Hanlon : concluons-nous à l’existence d’un super-complot pour que chacun voie des complots partout, ou à la bêtise ?

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