Comment le numérique nous change

Il m’arrive de me trouver confronté à des affirmations abracadabrantes de la part de personnes (parfois des proches), dont je me dis qu’elles ont totalement disjoncté : propos complotistes, fake news, théories invraisemblables, négation de faits pourtant bien établis. Naturellement, à leurs yeux, c’est moi qui suis dans l’erreur. Je suis un « mougeon », contraction de mouton et de pigeon, un animal à l’intellect limité qui gobe tout ce qu’on lui raconte. Que le vaccin est moins dangereux que le virus par exemple : ha ha, quel naïf ! Qu’on a marché sur la Lune, alors que toutes les images ont été filmées en studio. Etc.

Cela me désole. Nous ne disposons plus d’une base de connaissances commune sur laquelle tout le monde s’accorde. Les faits sont contestés. La science et la raison sont mises en doute. L’histoire est pervertie. Le savoir se dissout. Les certitudes se fragmentent en croyances. Comment cela est-il possible ? Les moyens techniques actuels y ont leur part. Etienne Klein a, en début de semaine, livré à ce sujet sur France Culture une chronique fort éclairante intitulée Comment le numérique nous change. Je la reproduis partiellement ci-dessous :

Les connaissances ont ceci de républicain qu’elles sont affaires publiques. Toute connaissance doit pouvoir être connue de tous, au moins en principe. (…) En pratique, c’est une autre affaire, et les technologies numériques n’y sont pas pour rien puisqu’elles collaborent à l’avènement d’une nouvelle condition de l’individu. Car désormais depuis son smartphone, chacun façonne son propre accès au monde en intégrant les communautés qui lui correspondent le mieux. En retour, il est en partie façonné par les contenus qu’il reçoit en flux permanent. Ainsi bâtit-il une sorte de moi augmenté d’univers sinon personnels, du moins en parfaite résonance avec lui-même. Nul besoin pour cela d’un désir conscient. Les communautés à sa ressemblance lui sont proposées par des algorithmes qui ont tôt fait d’identifier ses inclinations politiques, ses tropismes culturels et intellectuels, ses pratiques de consommateur. Son accès aux informations et aux connaissances s’en trouve fortement biaisé, voire intégralement formaté. Se constitue ainsi ce qu’Alexis de Tocqueville nommait des « petites sociétés » qui sont la plus grande menace selon lui pour la démocratie, car ces sortes de clans, délestés de toute contradiction interne, loin d’être des lieux de réflexion ou de débat contradictoire, sont les chambres d’écho des croyances collectives de groupes particuliers. Dans une société ainsi balkanisée, l’adhésion aux connaissances devient simple affaire d’appartenance communautaire, chaque petite société déclarant vraies les idées dont elle aime l’idée qu’elles soient vraies, et les promouvant urbi et orbi. (…) Tocqueville eût été affligé de voir ses craintes à ce point confirmées.
(Etienne Klein, Le pourquoi du comment, France Culture le 16 janvier 2023)

Si « petites sociétés » il y a, j’appartiens à la même qu’Etienne. Mais que cette fragmentation est navrante…


“Comment le numérique nous change-t-il ?” sur https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-pourquoi-du-comment-science/comment-le-numerique-nous-change-t-il-4286250 via @radiofrance

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Bruno SERIGNAT

Un intervenant se demande comment en sortir : on ne le pourra pas à moins de supprimer les réseaux sociaux et de faire un pas de plus vers la dictature. Il faudra donc s’adapter en démontant un par un les faux arguments en s’appuyant sur des faits concrets : par exemple, les millions de morts du coronavirus en Chine, pays insuffisamment protégé par des vaccins inefficaces, démontrent que la politique vaccinale suivie dans nos pays n’était pas aussi mauvaise que les complotistes voudraient nous le faire croire !

Dernière modification le 7 jours il y a par Bruno SERIGNAT
Charles

Très juste et plus grave encore… comment pourra-t-on en sortir ?