« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Play-list impossible

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Maman a un nouvel accès de faiblesse, mais elle est, étonnamment, d’humeur chantante. Elle chantonne Coin de rue. Elle fredonne en boucle le début de la mélodie. – C’est quoi, déjà, cette chanson ? – Coin de rue, de Charles Trénet. – Tu l’as connu, Charles Trénet ? – Non.

Je lui donne les paroles. « Je m’souviens d’un coin de rue / Aujourd’hui disparu / Mon enfance jouait là-bas… » Elle les reprend. Je lui demande : – Quelle est ta chanson préférée de Charles Trénet ? – Celle-là, je crois. – Est-ce que tu te souviens qu’elle a aussi été chantée par Juliette Gréco ? – Ah ? Juliette Gréco, oui… Je crois que je l’aimais mieux par Juliette Gréco.

J’essaye de télécharger successivement les deux versions sur mon iPhone, mais le réseau est trop lent. Je ne parviens à lui faire écouter que vingt secondes de l’une et de l’autre. A ma prochaine visite, nous évoquerons le « muguet d’deux sous d’printemps / Nos quinze ans… nos vingt ans / Tout c’ qui fut et qui n´est plus / Tout mon vieux coin de rue ».

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Si l’on m’avait dit, lorsque j’avais dix-huit ans et que j’écoutais en boucle “Joue joue joue” et “Il faut que je m’en aille”, que je partagerais un jour la scène avec Graeme Allwright, j’aurais eu bien du mal à le croire. C’est pourtant ce qui va se produire mardi prochain, 18 mars, puisque nous serons en co-plateau lors du festival Le Quesnoy enChanteurs.

Joue joue joue, je l’inscris d’ailleurs à ma playlist impossible. Graeme Allwright y chante une femme jeune, insouciante, prédatrice, une sorte de mante religieuse poussée par sa nature à cueillir ses amants au fil des jours, et qui les jette « quand ils ont rempli leur besogne animale ». A réentendre la chanson aujourd’hui, je vois bien que cette femme à la liberté vénéneuse a marqué mes années de jeunesse. Pendant longtemps, c’étaient les filles comme ça qui m’attiraient : celles qu’au fond il était impossible, durablement, d’avoir.

(Attention, l’enregistrement craque, c’est une caricature de vinyl…)

L’autre chanson phare, pour moi, dans ce disque de Pete Seeger étrangement méconnu (je ne l’ai vu cité dans aucune des nécrologies que j’ai lues), s’intitule Words words words. C’était deux ou trois ans avant le Paroles, paroles de Dalida et Delon, mais surtout : c’était autre chose…

Il y a dans les paroles de cette chanson une nostalgie infinie : celle de ne pas être à la hauteur des mots que nous prononçons, celle de parler sans vraiment comprendre, celle de savoir que les mots sont pleins d’un sens qui nous est inaccessible, et s’évapore au moment où ils pourraient transfigurer le monde. Et la musique, avec son étonnant ritardando, (un ralentissement progressif marqué qui s’opère ici dès le début et dont je ne connais pas d’autre exemple) force l’écoute de ces paroles avec la plus impérative douceur.

Words, words, words
In songs and stories
How much of truth remains ?
If I only understood them,
And if my life pronounced them,
Would not this world be changed ?

(Des mots, des mots, des mots / Dans les chansons, les histoires / Qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dedans ? / Pourtant si je les comprenais / Et si ma vie les prononçait / Le monde, peut-être, en serait-il changé )

Pete Seeger Bruce Springsteen 2009

Pete Seeger et Bruce Springsteen Lincoln Memorial 2009 © AFP Mandel Ngan

François Cavanna et Pete Seeger viennent de mourir à quarante-huit heures d’intervalle. Je réalise un peu tard que dans la génération d’avant la mienne, ce sont des gens comme eux que j’ai admirés. Pas ceux qui suivaient la route de la réussite sociale et des belles situations, que j’ai pourtant un (long) moment empruntée, mais les rebelles, les révoltés, les libertaires, les poètes. Ils ont toujours été dans mon coeur, et plus ça va, plus il me semble que je me rapproche d’eux.

Un de mes disques de chevet, lorsque j’étais en prépa, ce fut précisément un disque de Pete Seeger, Rainbow Race. Il y parlait de la guerre du Vietnam, d’écologie avant la lettre, de droits de l’homme, d’espoir. Les idées m’en paraissaient sympathiques, mais je n’ai jamais eu l’âme d’un militant. En revanche, j’adorais les chansons, et particulièrement celle-ci : Our generation.

Our generation may not remake this angry world
Our generation can only try
To wink an eye at ev’ryone, yes, ev’ryone
Saying meet me at the beginning of the sky

(Notre génération ne refera peut-être pas ce méchant monde / Notre génération peut seulement essayer / De faire des clins d’oeil à tout le monde, oui, à tout le monde / Pour dire retrouvons-nous au commencement du ciel).

Joli lieu de rendez-vous, Pete. Bonne idée. On se retrouvera là.

Au pied de Notre-Dame, sur la Seine, est amarrée une péniche. On y donne parfois des concerts. Un chanteur russe s’y produisait, dimanche, qui chantait surtout des poètes de son pays. A un moment cependant il s’est approché du hublot, et levant la tête vers la flèche et les tours, il a entonné cette chanson de Brel, que je n’avais jamais entendue:

Prenez une cathédrale
De Picardie ou de Flandre
Une cathédrale à vendre
Et offrez-lui un grand mât

L’histoire d’une cathédrale qui, gréée et tirée jusqu’au rivage, prend le large sur la mer, toutes voiles au vent; qu’une longue navigation emporte de l’Angleterre aux Antilles; et qui, à travers le canal de Panama, arrive jusqu’à l’immense Pacifique, où elle erre d’île en île, et dont elle ne revient pas. La chanson se termine:

Prenez une cathédrale
Et ne vous réveillez pas

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© Ingy Agzennay

C’était une nuit de janvier. Je regardais la rosace de Notre-Dame et je pensais à la tombe de Brel, aux Marquises. Brel, ou la liberté de partir. Avant d’en faire sa vie, et sa mort, il en avait fait une chanson. Un Russe exilé, au regard gris et à la voix chaude, venait de me la faire entendre. Ses lèvres, comme celles d’un vieil hypnotiseur, répétaient doucement : « Et ne vous réveillez pas ».

 

PS: renseignements pris, la chanson est une maquette de 1977. On peut l’entendre ici, sur une video très joliment illustrée: http://youtu.be/rWJFnhnUtxY

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Maman avait une chanson préférée, et je ne le savais pas. Elle s’est mise à la chanter en revenant de notre ballade dans Paris. Jamais je ne l’avais entendue. Comme je lui en fais la remarque : – C’est parce qu’on m’a toujours dit que je chantais faux, répond-elle, et en plus elle est en anglais…

En anglais… J’ai tout de suite pensé qu’elle tenait cette chanson de sa mère, et que c’était là peut-être aussi une des raisons de ce silence. Les paroles disaient une chanson d’adieu. Maman s’en souvenait suffisamment bien : je les ai retrouvées sans difficulté sur Internet.

Smile the while you kiss me sad adieu,
When the clouds roll by I’ll come to you,
Then the skies will seem more blue,
Down in lovers lane my dearie,
Wedding bells will ring so merrily,
Every tear will be a memory,
So wait and pray each night for me,
Till we meet again1.

Et tout concorde en effet. Till we meet again (c’est son titre) date de 1918. Le grand-père de Maman possédait à l’époque une grande scierie-menuiserie à Dax, que les Américains, une fois entrés en guerre, avaient réquisitionnée pour y fabriquer des crosses de fusil. Ma grand-mère, sa fille, avait alors dix-sept ans. Elle était tombée amoureuse d’un soldat US. En 1918, il est reparti, lui proposant de l’emmener. Veto paternel. Ils s’écrivirent longtemps (Maman dit que cette correspondance doit encore se trouver au fond de quelque vieux tiroir), et il a dû un jour lui envoyer cette chanson, qui parle d’un soldat qui doit quitter sa bien-aimée.

J’imagine ma grand-mère pleurant en la déchiffrant au piano. Je l’imagine ensuite la chantant, sur tous les tons, pendant des journées entières…

Quand Maman est née, quelques années plus tard, le chagrin d’amour s’était-il dissipé ? La chanson, en tout cas, a dû lui servir de berceuse.


Till We Meet Again
Music by Richard A. Whiting Lyrics by Raymond B. Egan

1 Souris, le temps que tu m’embrasses pour un triste adieu
Quand les nuages défileront je viendrai vers toi
Alors le ciel paraîtra plus bleu
Au bout du chemin des amoureux, ma très chère
Les cloches du mariage sonneront si joyeusement
Chaque larme sera un souvenir
Attends et prie pour moi chaque nuit
Jusqu’à ce que nous nous retrouvions

Je ne m’attendais pas à ça. Je veux dire, je ne m’attendais pas à ce que ses chansons me plaisent autant. J’étais curieux de les entendre, et encore non, pas trop, j’ai laissé passer l’été avant d’acheter le CD. Maintenant je les écoute en boucle, comme il y a très longtemps que ça ne m’était pas arrivé.

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H.Bassam, collage

Hervé Dalmais, alias H Bassam, 1952-2012. Chanteur et citoyen français. Né sous X, ayant grandi en Afrique, voyageur sachant voyager, sur ses pieds et dans sa tête, témoin engagé de son époque, et comme elle imprégné d’Amérique, de Rosa Parks à Obama. A poursuivi, sa vie durant, une quête existentielle de traces, de places, d’exil, de racines. A laissé en partant un unique recueil de merveilleux collages: de français et d’anglais, de jazz et de classique, de noir et de blanc, d’acoustique et d’électrique, de jeunesse et d’âge mûr, qui chantent désormais post-mortem à nos oreilles, so close away.

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Comme beaucoup j’ai vu le film Sugar Man, comme beaucoup j’ai été touché par Sixto Rodriguez: le chanteur et la personne.

Le chanteur, car c’est un peu comme si, après quarante ans de silence, et encore inconnu, un Bob Dylan ou un Leonard Cohen se faisait soudain entendre dans la splendeur de sa juvénile maturité.

La personne, c’est justement celle qui n’a jamais été Dylan ou Cohen, dont les chansons sont restées muettes, et pour qui la gloire vient trop tard, après soixante dix ans d’une vie humble et travailleuse, mains calleuses, cœur intact, voix perdue.

Aucune amertume. Son destin était ailleurs, modeste, d’un inachèvement parfait. Il écrit sur son site:
« I’ve done a bit of this, a bit of that. I’m solid working class.» Cinq ou six fois il s’est présenté  à des élections locales, avec pour programme de lutter contre l’injustice, y compris l’injustice historique faite aux Indiens. Cinq ou six fois il a été battu.

Ni ces échecs ni l’anonymat dans lequel il a vécu n’ont entamé ou aigri le sourire et la douceur de cet homme. L’existence, il semble la traverser au-delà des contingences, sur un fil qui ressemble à la grâce.

 

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Pourquoi ai-je attendu qu’il meure pour mettre JJ Cale dans ma playlist impossible ? C’est une impardonnable omission. Il aurait dû y figurer depuis longtemps. J’ai toujours aimé son son bluesy et sensuel, et particulièrement la lenteur moite et lourde de ce Magnolia, tiré de l’album Naturally (1972).

J’avais douze ou treize ans. Je commençais à écouter presque tous les soirs le hit parade à la radio. Sunny afternoon est apparu dans le classement. Il est passé devant les Beatles (les Beatles avaient perpétuellement un titre dans le hit parade, leurs succès s’enchaînaient les uns aux autres mois après mois, c’était impressionnant).

J’ai tout de suite aimé cette chanson. Je ne comprenais pas grand chose aux paroles, qui me paraissaient totalement énigmatiques: un appel au secours, une girlfriend qui était partie avec la voiture, et une “big fat Mama trying to break me” dont je me demandais ce qu’elle pouvait avoir affaire avec cet après-midi d’été paisible et ensoleillé. Ça m’intriguait beaucoup, mais la musique était très bonne : un riff accrocheur en forme de descente chromatique, une ligne mélodique entraînante, intrinsèquement rythmée. Et quelque chose d’artificiel dans le son de la voix qui donnait une couleur très moderne à l’ensemble.

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Si je devais garder cinq titres de la pop des années 60, Sunny afternoon serait probablement du nombre. Mais je n’ai pas l’esprit d’un “fan”. Les Kinks, je n’ai pas cherché à savoir qui ils étaient, ni de quoi ils avaient l’air, ni quels étaient leurs noms, ni ce qu’ils avaient écrit à côté. Cette chanson-là me suffisait. Bien qu’ils soient restés actifs pendant plus de trente ans, je ne connais rien d’autre d’eux.

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