des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

Le 1er mai 1925, Hitler crée en Allemagne les Schutzstaffel (SS), garde qui assure la police du parti nazi.
Le 2 mai 1925, la France, par l’intermédiaire de la famille Ducasse, réplique en donnant naissance à une petite fille.
Une grosse force de haine, une petite force d’amour.
Devinez qui est encore là.

Bon anniversaire, Maman.

S’il faut retenir un seul vers exprimant le génie de Corneille, c’est à coup sûr le vers 42 de Polyeucte (Acte I, sc 1) :

Et le désir s’accroît quand l’effet se recule

Malheureusement, celui-ci n’a jamais fait l’objet de deux heures de cours. Mais supposons qu’elles aient eu lieu : cette fois, j’aurais certainement prétendu qu’il était évident que Corneille avait pensé à tous les sens possibles de son alexandrin, conduisant ainsi chaque lecteur à envisager une gamme de situations toutes potentiellement cornéliennes.

J’ai choisi une illustration anachronique, en pensant à une ex qui jouait très bien au tennis et avec qui j’aurais dû disputer davantage de double-mixtes, pour le plaisir (cornélien, donc) de rester au fond du court en la regardant monter à la volée.

Il paraît qu’un bonsaï, sorti de son pot et planté en pleine terre, ne peut plus jamais être remis en pot.

Pendant cinquante ans j’ai été en pot, comme tout le monde. Bien taillé, bien élevé, bien poli. Cependant, je regardais les marronniers par la fenêtre, et de grands chênes au loin. Et, plus loin encore, je pensais aux hêtres magnifiques dans les montagnes. Parfois même, je rêvais de palétuviers, de baobabs, de sequoias.

Un jour je suis sorti de mon pot. Je suis parti vivre ma vie d’arbre. J’ai eu du mal, je suis tombé malade, j’ai failli mourir. Mais je déploie désormais mes racines en pleine terre, et je me mets à nouveau à grandir. Je sens qu’une sève âpre et forte s’est mise à circuler dans mes veines. Sans doute ne deviendrai-je jamais tel que j’aurais pu être si j’avais poussé et vécu en pleine nature depuis mon enfance. Mais je sais des choses: j’ai été cultivé.

Ma présence déplaît parfois aux caïds de la forêt. Ils se demandent ce que je viens faire parmi eux. Certains me considèrent comme un intrus. Mais la plupart du temps ils ne me voient pas. Moi, je suis simplement là parce que je les admire et que je sais que je suis comme eux.

Je me bats contre la grêle, la sécheresse, le gel. Je sais maintenant que c’est ma place. Je suis le bonsaï de Monsieur Seguin.

Comme il aimait la musique, Monsieur Lavoux aimait particulièrement le grec et la poésie.

Il aimait le grec, parce qu’il était rempli de petits mots (mèn, dè, gar…) qui égayaient les phrases, restituant à l’écrit le chatoiement et la fantaisie de l’oral. Il nous faisait lire Platon dans le texte, et nous faisait suivre Socrate et Phèdre qui marchaient tranquillement tout en devisant, un matin d’été, les pieds dans l’eau de l’Illissos, avant de s’asseoir à l’ombre d’un platane.

Quant à la poésie, en tant qu’affaire de sons et de rythmes, il prétendait qu’on pouvait la trouver partout. Il suffisait, osait-il dire, que les yeux tendent l’oreille. Il affirmait que deux vers parmi les plus beaux de la langue française étaient écrits sur les portes des rames du métro :

Le train ne peut partir que les portes fermées
Ne pas gêner leur fermeture

– Tu as déjà vu un ballet classique ? Tu vois comment on fait des pointes et des entrechats ?
– Oui, je crois.
– Eh bien vas-y. Pendant deux minutes, occupe toute la scène, traverse-la dans tous les sens.
– En faisant des pointes et des entrechats ?
– Oui. Tout ce que tu veux. A toi d’inventer.
Je le regarde. Il me fixe droit dans les yeux. Il est sérieux. Je suis interloqué. Cette proposition est extravagante.
Je souris. J’hésite.
– Bon… Eh bien, d’accord. J’essaye.
C’est parti. Sans musique. Je m’élance, en chaussettes et en short, les bras en arc de cercle au-dessus de la tête. Je tends mes jambes, me hisse sur la pointe des pieds, j’avance en croisant rapidement les talons. Je m’imagine avec des chaussons et un tutu, je m’incline avec grâce d’un côté puis de l’autre, je ramène mes bras sur mes flancs, et les fais onduler comme dans le Lac des Cygnes. Alternativement, je me vois avec des collants et une ample chemise blanche, et j’enchaîne d’un bout à l’autre du plateau une série de sauts souples et puissants, une cuisse montant vers l’avant, l’autre repliée vers l’arrière, noble et majestueux, au moins dans l’intention.

Paris, mai-juin 2004. Stage d’interprétation intitulé : ” Expression, engagement, présence “

Ce génie de Racine que j’évoquais avant-hier me remet en mémoire d’autres cours de français plus lointains encore.

En quatrième et en troisième, au lycée Buffon à Paris, j’avais pour professeur de lettres (français latin grec) Monsieur Lavoux.

Monsieur Lavoux était d’avis que la langue écrite n’était pas là que pour être lue. Il voulait aussi qu’elle fût dite. Il était sensible au son des mots et des phrases, et maintenant que j’y pense, c’est sans doute lui qui le premier m’a mis sur la voie de la musique des mots.

C’est ainsi qu’il nous expliqua un jour que la plus mauvaise note qu’il pouvait mettre à un devoir, c’était trois. Bien sûr, disait-il, si on se contente de présenter son cahier de notes à la lecture des parents pour signature sans commentaire, on s’en tient à l’ordre arithmétique, et 0,1 ou 2 sont inférieurs. Mais imaginons que la note soit communiquée aux parents par oral, et que le père ou la mère demande à son rejeton rentrant de classe: “alors, fiston, qu’est-ce que tu as eu comme note aujourd’hui”, alors ce trois, avec son “tr” qui roule dans l’oreille et vrille le tympan, fait beaucoup plus mal. Un, deux, ça sonne doux, ça ne s’entend presque pas. Mais trois, TRRRROIS…

Je me souviens d’un lointain cours de français de 1ère dont toute la durée (deux heures) avait été exclusivement consacrée à commenter le célébrissime “mais quels sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes”. Ça avait fini par me mettre hors de moi.
“- Monsieur, avais-je dit au professeur, il est impossible que Racine ait pensé à la moitié seulement des choses que vous nous racontez.
– Vous avez sans doute raison, Arbon. Mais c’est ça, le génie“.

Quand mai 68 arriva, j’avais quatorze ans. J’étais en seconde. Je me souviens d’A.G. interminables où l’on passait des heures à débattre de la façon dont on allait voter. A main levée? A bulletin secret? –Votons là-dessus! –Mais comment? J’en conçus une méfiance spontanée pour les mouvements de masse. Les résolutions finalement adoptées contenaient des mots définitifs dont j’étais apparemment l’un des rares à entendre sonner le creux. Je me souviens aussi qu’on me somma publiquement et fermement à deux ou trois reprises de prendre position sur des sujets dont je n’avais pas la moindre idée. Mes réponses désinvoltes me valurent d’être copieusement sifflé par la foule, et escorté ironiquement par elle jusque dans les latrines à la turque de la cour de récréation.

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Un autre « camarade » eut droit au même traitement. Dans l’affaire, on nous malmena un peu. Je ne compris rien à tout ça. Je passai totalement à côté de l’enthousiasme révolutionnaire de l’époque. On dressa des barricades. Tout le monde se mit en grève. Le pays s’arrêta. Je me souviens de de Gaulle à la radio: “Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale”. Et quelques jours plus tard, d’une vibrante manifestation gaulliste aux Champs-Elysées, à côté de laquelle je passai également. On marchait beaucoup. La parenthèse mit encore trois ou quatre semaines à se refermer. Arrivèrent les vacances. De fait, on y était déjà depuis longtemps.

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On commémore mai 68 à tout va ces temps-ci.

C’est bon pour le commerce: les livres, les journaux. C’est bon pour les jeunes papy-boomers qui ont un genre de drôle de guerre à raconter. C’est bon pour la nostalgie.

Tout ce remue-ménage d’émotions collectives est en général le fait de la génération qui est aux commandes. C’est pourquoi les années 80 sont à la mode ces temps-ci: elles correspondent aux 20 ans des quadras; c’est pourquoi aussi les années 90 pointent leur nez: les trentenaires arrivent.

Mais nos sexagénaires sont très forts. Ils continuent à donner le ton. Ils sont bien installés sur les plus hautes branches. Ils contrôlent encore l’essentiel des medias (internet excepté) et de la pub, et bien sûr l’Etat et les grandes entreprises.

Quarante ans après, ils n’ont aucunement l’intention de s’effacer et de céder la place. Ils se sentent pour la plupart en pleine forme, voire encore verts.  La vie leur appartient.

Les plus jeunes vont avoir du mal à les tuer.

Nous autres Européens manifestons une sensibilité particulière à l’égard de la situation au Tibet.

Je me demande quelle est la part de Tintin là-dedans. Je crois qu’elle est considérable.

Certes, les Tibétains sont un peuple sympathique. Certes, le Dalaï lama est un homme admirable. Mais Tintin, mais l’enfance, mais la part de rêve et de pureté que ces sommets enneigés ont cristallisée en nous ?

© Hergé Moulinsart

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