« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »
(Il y a un an, le 14 juin 2008, mourait mon oncle unique, qui était aussi mon parrain. A sa mémoire, je publie ici l’essentiel des quelques mots que ses filles m’avaient demandé de prononcer à ses obsèques).


Tonton Jacky. « Mon cher oncle et parrain ».

Qu’attend-on d’un parrain ? Qu’il vous guide et vous soutienne sur le chemin de la vie spirituelle. Eh bien je suis content d’avoir eu ce parrain-là. Ça avait mal commencé. Lors de ma communion solennelle, à Saint Sulpice, alors que la procession d’aubes blanches dans laquelle je me trouvais gravissait les marches de l’église, il me lança un tonitruant « Attention, Jean-Pierre, Saint Sulpice… contre le mur ! » auquel fit instantanément écho le célèbre « Jacky, tais-toi » de ma tante. Je compris que ce parrain entendait plus volontiers « spirituel » dans le sens d’amusant que dans celui de religieux. S’amuser, profiter de la vie, bousculer (verbalement) les convenances : tel était concrètement son message. Concrètement : parce qu’il n’en a jamais fait un discours ou une théorie, mais une pratique. En fait, c’était tout simplement sa nature. Je me souviens qu’enfant, lorsqu’on nous annonçait que Tonton Jacky serait présent à un événement familial ou amical, ou nous rejoignait en vacances, l’excitation montait d’un cran. On allait rire, il allait y avoir de la bonne humeur. On n’allait pas s’ennuyer.

Peu porté à l’introspection, peu enclin à la méditation, c’était un esprit positif. Polytechnicien, ingénieur, bâtisseur, chef d’entreprise, son heureuse nature fixa assez spontanément des bornes à sa vie professionnelle, par laquelle il sut ne pas se faire dévorer. Il se donna toujours le temps de voyager, et de voir ses amis, et souvent de combiner les deux, comme lors de déplacements mémorables à l’occasion du tournoi des (alors cinq) nations. Aimait-il vraiment le rugby ? Sans doute, mais ce qu’il aimait le plus, c’est tout ce qui allait avec, cette ambiance particulière de camaraderie un peu potache, un peu paillarde, ces joies simples des virées entre copains, cette forme de jeunesse à laquelle il ne renonça jamais.

C’est dans ce domaine qu’il me parraina le plus assidûment. Chansons grivoises, excitation des stades, rallyes de l’X, plaisirs de la table, initiation au cigare. Et bien sûr le vin. Comment évoquer Tonton Jacky sans le vin ? Pommard, Montrachet, Corton, Musigny, Chambertin, Clos Vougeot, Meursault, Volnay, Bonnes Mares, Romanée-Conti… Combien de fois a-t-il récité les noms de cette litanie ? Combien en a-t-il débouché, et vidé, des bouteilles de ces grands Bourgogne ? Je ne saurais dire. Mais je peux affirmer qu’il les a toutes partagées. Il ne buvait pas seul. Il faisait du vin une convivialité, un échange, une alliance, une joie commune. A la messe, on dit : « le vin, fruit de la vigne et du travail des hommes ». « Prenez et buvez en tous ». Parmi tous les filleuls que compte l’Eglise, je fus sans doute l’un de ceux à qui ce catéchisme-là fut le plus généreusement enseigné. Samedi soir dernier, jour de sa mort, nous sommes quelques-uns, je le sais, à avoir bu à sa mémoire, du Rugiens ou du Puligny.

C’est étrange, la mémoire. Depuis samedi, une image domine parmi toutes celles que je garde de lui. Je ne sais pas en percer le sens. C’est en juillet 68 ou 69, à La Baule. Il est environ 8h du soir. Le temps est magnifique. Le soleil vire à l’abricot. La marée vient de ramener la mer toute chaude au bord de la plage que les estivants, parce qu’il se fait tard, ont presque tous désertée. Tonton Jacky arrive pour se baigner. Il me parle, chahute, me fait rire. Puis il se met à marcher vers la mer. Je le vois s’éloigner de dos, épanoui dans ses 120 kilos. Il est seul. Il goûte l’instant. Il prend son temps. Puis il rentre lentement dans l’eau. L’image devient géométrique, presque abstraite : une sphère, sur la ligne horizontale de l’eau. Une paix incroyable nous enveloppe. J’ignore pourquoi. C’est un des plus beaux moments de ma vie.

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