des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Je ne sais quelle actualité, ou quel je ne sais quoi dans l’esprit du temps, remet Montaigne à la mode. (Probablement le fait qu’il est cette année au programme de l’agrégation et à celui des concours des grandes écoles). J’ai dû être influencé par ce bon air-là lorsque, pour mon dernier concert, j’ai placé ma prestation sous son bienveillant patronage, ce qui m’a incité à butiner à nouveau dans les Essais, qui sont comme un vaste et merveilleux champ de fleurs que je n’avais pas visité depuis longtemps.

Les ouvrant au hasard, vers la fin, je suis tombé sur le chapitre “Des boiteux”, dans lequel Montaigne part du constat suivant : « Je vois ordinairement que les hommes, devant les faits qu’on leur expose, passent plus volontiers leur temps à en chercher la raison qu’à en chercher la vérité : ils laissent là les choses, et perdent leur temps à traiter les causes. Plaisants causeurs. » Autrement dit, l’animal perpétuellement en quête de sens qu’est l’homme se met spontanément à rechercher des explications à des faits dont il ne sait même pas s’ils sont avérés (ce dont on peut de nos jours trouver facilement mille exemples, ne serait-ce qu’en lisant sur Internet tous les commentaires qui s’écrivent sur n’importe quel sujet).

Mon lecteur se souvient peut-être de mon article récent sur les femmes et la bicyclette. Le mouvement de pédalage fut un temps suspecté de provoquer l’orgasme féminin, mais la question avait déjà été soulevée à propos des ouvrières du textile travaillant sur des machines à coudre. Un journal à sensation écrivait, en 1894 : « Qu’on se souvienne des désordres, constatés médicalement, que causent les machines à coudre chez les ouvrières qui en font un usage constant et se livrent à cette fatigante occupation du matin au soir. Toutes sortes de maladies de genre spécial se sont révélées chez ces laborieuses, mais un fait particulier a été remarqué également, c’est le développement précoce dans ce milieu de travail de la nymphomanie et de l’hystérie caractérisée.» (Source déjà citée: http://www.encyclique.com/Pages/Textes/Ofollowell.html).

Tout ceci était faux, et relevait principalement des fantasmes que la vue (ou la pensée) du mouvement des cuisses des femmes faisait naître dans les cerveaux masculins.

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Machines à coudre et bicyclettes excitent en réalité surtout notre imagination. En un temps ou ni les unes ni les autres n’étaient inventées, Montaigne ironise sur le fait que l’excès, comme – à l’inverse – le défaut d’exercice, ont toujours été réputés favoriser les dispositions aux jeux de Vénus. « Les Grecs décriaient les tisserandes en disant qu’elles étaient plus chaudes que les autres femmes, à cause du métier sédentaire qu’elles font, sans grand exercice physique. De quoi ne pouvons-nous pas raisonner à ce compte-là ? Des tisserandes, je pourrais dire aussi que le trémoussement que leur ouvrage leur donne les éveille et les sollicite, comme font, chez les dames, les secousses et le tremblement de leurs voitures.»

Rien de nouveau sous le soleil, ni sous les jupes, ni sous les crânes.

2 réponses à Couturières et tisserandes

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