des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Archives mensuelles : novembre 2015

La police scientifique a ramassé un doigt. Ce doigt a révélé, par ses empreintes, une identité et une vie. Et moi, plutôt que de regarder tout ce que ce doigt montre, pareil à l’imbécile de l’apologue, je regarde le doigt. Je pense à ce qu’il a touché. Aux mains qu’il a serrées. Aux peaux qu’il a caressées. Aux plaies qu’il a grattées. Au nez qu’il a curé. A la langue qui l’a sucé. Au vent qui l’a séché. A la bite qu’il a branlée. A la gâchette sur laquelle il a appuyé.

Au sein de sa mère, auquel il s’accrochait, quand il était petit.

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Nous assistons à un concert. Sur scène, le groupe est pris dans des jeux de lumières. Moi je la regarde. Elle danse à côté de moi dans la salle. Elle sourit. Son visage reflète ces lumières. Elle est belle. Sa tête bouge au rythme de la chanson. Elle se tourne vers moi, son front et ses joues glissent dans l’ombre multicolore. Nos lèvres se touchent. Flash. La foule se fige. La musique résonne pour toujours.

Eagles-Of-Death-Metal-in-Paris2Eagles of Death Metal in Paris

 

 

chanter concert

Charlie Hebdo, Stade de France, hyper casher, terrasses de café, Bataclan. Ils n’aiment pas qu’on rie, pas qu’on joue, pas qu’on croie ce qu’on veut, pas qu’on boive un coup avec des amis, pas qu’on chante.

Tels des Monsieur Purgon avec des kalachnikovs en guise de clystères, ils veulent nous faire passer ces mauvaises habitudes. 

Ils haïssent la France parce qu’on y aime le vin, la chanson, l’amour, la liberté, la vie.

Et moi, qui me sens aujourd’hui Parisien jusqu’au fond de mes cellules, je n’ai pas l’intention de changer quoi que ce soit. Je n’ai certes pas trop le coeur à chanter, mais je sais que ça reviendra. Chanter provoque le concert. Dès qu’un concert sera à nouveau organisé à Paris, j’irai. Ils peuvent vider autant de clystères qu’ils veulent. Je leur montre bien volontiers mon cul.

not afraid

« N’ayez pas peur…» « Aimez vos ennemis… » Il y a quand même des jours où c’est plus difficile que d’autres.

Douche3

L’endroit que je préfère dans notre maison d’Amou c’est la douche extérieure. On y est à l’écart du reste de la maison, face à l’ouest et au petit bois de chênes où personne ne passe jamais. Les branches du vieux saule tombent devant comme un rideau. On a l’impression d’être nu en pleine nature, mais on n’est en réalité ni dedans ni dehors, et l’eau qui vous coule sur le corps est exactement à température, chaude au printemps et en automne, fraîche en été.

Quand on y revient après quelques semaines d’absence, on découvre que tout un petit peuple s’est installé là. Des araignées, des escargots. A l’ouverture du robinet, le premier jet d’eau sème un peu de panique, mais je ne cherche pas à chasser les occupants, je veux juste prendre ma douche sans être gêné. Sortent ceux qui veulent. Les autres se replient vers le haut des murs et le plafond.

L’autre jour, alors que je contemplais depuis un moment les couleurs merveilleuses de la fin d’octobre en laissant l’eau ruisseler sur moi, une souris apparut entre mes pieds. Elle sortait groggy de sous le caillebotis, où elle ne pouvait rester cachée plus longtemps sans risquer la noyade. La pauvre avait dû avaler beaucoup d’eau et toussait bruyamment. Je l’ai prise dans ma main et déposée dans l’herbe. Elle s’est éloignée très lentement, à grand peine. J’espère qu’elle s’en sera sortie.

Il y a dix ans exactement, je m’étais installé avec mes musiciens pour trois semaines au Sentier des Halles à l’occasion de la sortie de mon premier album, Etre et avoir été. Le disque avait obtenu les trois clés ƒƒƒ de Télérama, et je ne doutais pas que le succès serait au rendez-vous.

Parmi les chansons qui figuraient dans le spectacle, il y en a une pour laquelle j’ai une tendresse particulière : Un miracle, que j’avais écrite sur une musique de Raphaël Bancou. On est très loin ici d’une chanson à guitare. Piano, cordes, cuivres : les arrangements (sur le CD) étaient généreux, mais il fallait bien ça pour signifier qu’au milieu des vicissitudes du monde, l’amour apparaît quelquefois, danse étincelante, remous miraculeux.

Fred-Astaire-ginger rogers

Comme tous les 11 novembre, je pense à la guerre de 14 et à tous ceux qui l’ont faite.

Mon grand-père me l’avait souvent racontée. A dix ans, je connaissais tous les détails de l’histoire : les obus, la boue, les poux, les assauts, les rats, la cote 304, les corps déchiquetés, la popotte, le courrier, les amis morts.

L’un de ses compagnons d’armes avait été le sergent P. Mon grand-père l’avait laissé le bras arraché et le ventre ouvert dans un trou d’obus. Il avait vainement essayé de le ramener, et l’autre l’avait adjuré de fuir : — Tu vois bien que je vais mourir, abruti ! Sauve ta peau !…

Soldat en kit

Cinquante ans plus tard, alors qu’il se promenait à Biarritz, sur le bord de mer, un homme à qui il manquait un bras s’était précipité vers lui. — Ducasse ! C’est toi ?… C’est bien toi ?

Je me demande si, pour mon grand-père, ça n’a pas été le plus beau jour de sa vie.

PS : André Glucksmann est mort. Au risque de faire croire que je n’ai que des souvenirs de restaurant à évoquer lorsqu’un philosophe meurt, je signale ce Dîner au plaza que j’ai raconté il y a quelques années.

A coups de pelle

Dans le département des Landes, bien que cela soit interdit, on capture à l’aide de pièges appelés matoles pinsons et ortolans. Une fois enfermés, les oiseaux sont engraissés pendant trois semaines, avant d’être noyés dans de l’armagnac.

Monsieur Bougrain-Dubourg, président de la ligue de la protection des oiseaux, prétendait hier matin dénoncer ce braconnage. Il est tombé sur un os, ou plutôt sur une pelle : un autochtone lui a manifesté son vif désaccord en lui assénant quelques coups, tout en criant (j’imagine) : — Touche pas à mes matoles, et viens tâter de ma tôle !

J’admire le geste auguste du tapeur, qui figure un Poséidon moderne, en slip, ayant troqué son trident pour un instrument plus adapté à la campagne (mais une fourche eût encore mieux fait l’affaire), et ses océans pour de l’eau-de-vie.

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La vie, me disais-je ce matin, est comme une étendue de sable. On y court en pensant que partout le sable est ferme, mais souvent il est mou, voire mouvant. On s’enfonce, on s’essouffle, on piétine. Et on repart.

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© Reynald Guyon http://www.rg-photos.com/

Quand on a bien avancé, en regardant autour de soi, on voit que la compagnie se clairsème. Tel qui courait à vos côtés est tombé soudain et a disparu. Vous êtes sur une plage immense, à marée basse. Vous avez couru sur l’estran en vous éloignant du bord. Au loin la mort monte, et s’apprête à effacer tout ça.

la digue pluie

Retour au New Morning. Une interférence entre la sono et un téléphone portable que personne ne parvenait à identifier était en train de faire monter le stress, à la régie comme sur scène, quand je me suis lancé dans Il pleut au paradis. Par la faveur de quelque providence, le bruit s’est interrompu pour la durée de la chanson.

Parmi toutes les chansons que j’ai écrites, si je devais en garder une, ce serait celle-ci.

 


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