des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

« Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme », de Laurence Sterne, (c’est sous ce titre que je l’ai lu) est l’un des livres les plus réjouissants qui se puissent lire. Ce roman anglais du XVIIIè siècle se présente comme le récit autobiographique d’un homme qui entreprend de raconter sa vie en commençant par le jour de sa conception, et qui s’aperçoit qu’il n’en viendra jamais à bout car il lui faut plus d’une journée d’écriture pour conter une journée de son existence. Tous les codes de la narration y volent en éclat : la dédicace est placée à la fin du chapitre huit, la préface se situe vers la page 200, et certains chapitres s’interrompent au milieu d’une phrase quand d’autres sont remplacés par des pages noires.

Pourquoi un tel désordre ? Parce qu’à l’instant même où Tristram Shandy fut conçu se produisit une perturbation qui allait affecter sa vie entière. Jugez plutôt : Monsieur Shandy père s’était fixé pour règle de remonter de ses propres mains, le premier dimanche de chaque mois, la grande pendule installée sur le palier de l’escalier de sa maison, et « il avait été peu à peu conduit à concentrer à la même date divers autres devoirs familiaux, afin de se débarrasser de tous en une seule fois et d’éviter tout le reste du mois leur hantise importune ». Si bien qu’à la longue, « par une de ces malencontreuses associations d’idées sans fondement naturel » (mais qu’on peut aujourd’hui qualifier de pavlovienne), Madame Shandy, mère du narrateur, ne put « plus entendre remonter ladite pendule sans voir soudain surgir certaines autres pensées, et vice-versa ». Or, le soir où Tristram allait être conçu, et alors que ses parents, comme de juste, s’employaient à accomplir leur devoir conjugal, voici qu’au moment précis où se transmettaient du père au fils « les esprits vitaux, des bons mouvements desquels dépendent le bon sens ou la folie d’un homme, ses succès ou ses mésaventures », Madame Shandy s’était écriée : « – Pardon, mon ami, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ? »

Les esprits venaient d’être lâchés, ce cri les embrouilla. Le destin de Tristram Shandy, comme le livre qui le raconte, ne pouvait plus ressembler à aucun autre. Cela donne un chef d’œuvre d’humour, de nonsense et de cocasserie.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Archives