des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Nous avons inhumé Jacques hier. Le caveau était vide, fraîchement creusé, « ciment encore frais ». Lorsqu’on y déposa le cercueil, une petite pluie se mit à tomber. Chants, prières, deux ou trois prises de parole. Charlotte m’avait demandé de lire l’épisode du colibri que je lui avais rapporté trois jours plus tôt. J’ai sorti mon smartphone et j’ai lu :

Le 29 novembre 2019
Jacques a gardé le lit. Nous parlons tranquillement de choses profondes, et de tout ce que l’on ne comprend pas. Je lui récite la dernière chanson du dernier disque de Leonard Cohen :

Ecoute le Colibri
 / Dont tu ne peux pas voir les ailes
 / Ecoute le Colibri
 / Ne m’écoute pas moi

Ecoute le papillon
 / Qui ne vit que trois jours
 / Ecoute le papillon
 / Ne m’écoute pas moi

Ecoute l’esprit de Dieu
 / Qui n’a pas besoin d’être
 / Ecoute l’esprit de Dieu / Ne m’écoute pas moi

Les ailes qu’on ne voit pas, l’esprit qui n’a pas besoin d’être… Il laisse un temps de silence, puis me dit : — La poésie court-circuite tout. Les philosophes noircissent des pages et des pages pour cerner ce que le poète dit en trois mots.

Il fait le rapprochement avec l’histoire de Rumî : « — Maître, tu ne nous dis rien aujourd’hui ? — Non, mais l’oiseau a chanté. » — Au fond, tout est là, poursuit-il. L’esprit de Dieu n’a pas besoin d’être en tant qu’esprit. Il est dans la Vie, dans la création. Il est la Vie.

Notre conversation enchaîne sur la quête perpétuelle d’explications à laquelle se livrent les hommes : pourquoi ceci, pourquoi cela ? Et pourquoi cela plutôt que rien ? — Nous cherchons toujours une raison, dit-il. On sépare toujours la raison d’être et l’être. Mais ça n’a sans doute pas de sens.

Puis il répète dans un souffle : « Écoute le colibri, ne m’écoute pas moi ».

De retour à l’hôtel où la famille était rassemblée, et où nous attendait un vin d’honneur, j’ai sorti mon téléphone de ma poche. Il était ouvert sur la page contact de Jacques. J’en ai été très étonné. Je ne comprenais pas comment cela était possible. Il y avait certainement une explication matérielle à la chose — mouvements imprévus ou manipulation involontaire de l’appareil dans ma poche —, mais c’était néanmoins une coïncidence extraordinaire, que Claudine et d’autres personnes à l’esprit plus enclin au merveilleux que moi ont immédiatement interprétée comme un signe du défunt, un clin d’œil, ou un remerciement, ou un appel. Et comme leur explication était affirmée avec force et conviction, et que je la trouvais non pas plus crédible mais plus séduisante que l’autre, j’ai remis mon téléphone dans ma poche, sans décider entre les deux, et adressé mentalement un sourire à Jacques, dont j’ai plaisir à croire qu’il me l’a rendu.

3 réponses à Un appel de l’au-delà

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