mais qui est arbon ?

« loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais »

Thomas Wyatt (1503-1542) est un poète anglais de la Renaissance qui entretint une relation amoureuse avec Anne Boleyn alors qu’ils avaient tous les deux une vingtaine d’années. On suppose, sans en être sûr, qu’ils ont été amants. Il fut aussi l’ami d’Henry VIII. Henry VIII fit la connaissance d’Anne, et débuta une histoire qui allait bouleverser tout le Royaume, à commencer par la vie de Thomas Wyatt.

Son poème Whoso List To Hunt dont je parlais hier (Pour qui voudrait chasser, on dirait en anglais moderne whoever wishes to hunt) serait en réalité une évocation à mots couverts des sentiments contradictoires qu’Anne lui inspire. Elle est la biche, il ne peut se détacher d’elle, et pourtant il renonce à elle, car c’est comme « vouloir attraper le vent avec un filet ». Cette biche, dit-il encore, porte un collier de diamants sur lequel est écrit « Ne me touche pas, car j’appartiens à César ». Et le poème s’achève sur cette étrange confidence de la belle, qui se dit « trop sauvage pour être tenue, bien que paraissant domptée ».

En 1533, Anne devient reine d’Angleterre et la seconde épouse d’Henry VIII, qui vient de répudier pour elle Catherine d’Aragon. Depuis plusieurs années Thomas est consumé par la jalousie. Mais tout au long de l’épisode du divorce, Anne se montre si ambitieuse, dure et impitoyable qu’il finit sans doute par ne plus l’aimer. Sometime I fled the fire, écrit-il dans un autre poème tout en allusions : « j’ai fui le feu qui me brûlait, par mer, par terre, par eau et par vent ».

Quand arrive la disgrâce d’Anne Boleyn, en 1536, Thomas Wyatt est emprisonné à la Tour de Londres en compagnie de cinq autres hommes avec lesquels la reine est soupçonnée d’adultère. Tous seront exécutés, sauf lui. Il assistera à la décapitation d’Anne depuis sa cellule, avant d’être libéré et de retrouver — pour un temps — la faveur du roi. « These bloody days have broken my heart », écrit-il dans un dernier poème, « ces jours sanglants m’ont brisé le cœur (…) Ce que j’ai vu reste figé dans ma tête, nuit et jour ».

On dit qu’en 1542, après avoir fait exécuter sa cinquième femme Catherine Howard, Henry VIII envisagea un temps de la remplacer par la propre femme de Thomas, Elizabeth. Peu après, le poète tomba malade, et mourut.

 

Whoso list to hunt, I know where is an hind,
But as for me, hélas, I may no more.
The vain travail hath wearied me so sore,
I am of them that farthest cometh behind.
Yet may I by no means my wearied mind
Draw from the deer, but as she fleeth afore
Fainting I follow. I leave off therefore,
Sithens in a net I seek to hold the wind.

Who list her hunt, I put him out of doubt,
As well as I may spend his time in vain.
And graven with diamonds in letters plain
There is written, her fair neck round about:
Noli me tangere, for Caesar’s I am,
And wild for to hold, though I seem tame.

En fouillant dans mes archives, j’ai retrouvé une chanson que j’avais enregistrée en studio, mais que je crois n’avoir jamais chantée sur scène. Elle faisait partie des titres que j’avais pré-sélectionnés pour mon disque Il pleut au paradis, avant finalement de l’écarter.

J’en avais trouvé l’inspiration en parcourant l’anthologie de la poésie anglaise dans la Pléiade. Un poème de Thomas Wyatt, composé au début du XVIè siècle, m’avait arrêté, son premier vers notamment : « Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche ». L’image était belle, riche de sous-entendus galants. Je l’avais empruntée, telle quelle, pour en faire le début d’un sonnet que j’avais aussitôt mis en musique.

Pour qui voudrait chasser, je sais où est la biche
Au bord de quel fourré au fond de quel vallon
Je sais quel fusil prendre et sur quel étalon
Chevaucher droit vers elle à travers bois et friches

Pour qui voudrait pêcher, je sais où est la truite
Je sais sous quel galet danse son corps vibrant
Et par quel hameçon, dans l’eau de quel torrent
La saisir, l’épuiser… la relâcher ensuite

Je sais où est le fruit pour qui voudrait cueillir
Je sais comment le mordre et comment défaillir
Tout est à ma portée, la proie comme les armes

La nature tisonne âprement mes instincts
Mais je ne bouge pas. Car le goût du matin
Sur le cœur de ma mie vaut mieux que ces alarmes

C’était Scott Bricklin qui avait réalisé les arrangements. J’adore l’ambiance qu’il avait imaginée : les nappes de synthé, comme des nappes de brouillard au petit matin, et quelques éclairs presque subliminaux de guitare électrique pour dire la tension du chasseur et le frisson du désir.

A l’époque, je ne m’étais pas soucié de me renseigner davantage sur Thomas Wyatt, son poème, et les circonstances qui l’avaient inspiré. J’avais tort. Elles sont extraordinaires. J’en parlerai demain.

J’extrais cette petite fable de la toile des contes :

« Deux frères habitaient l’Égypte. L’un servait le souverain et l’autre gagnait son pain à la sueur de son front. Le plus riche dit un jour à l’autre : — Mon frère, que ne te mets-tu au service des princes ? Tu serais délivré d’un travail pénible. — Et toi, répondit celui-ci, pourquoi ne prends-tu point le métier de boulanger ? Tu te débarrasserais d’une servitude ennuyeuse. »

Universel dilemme. La Fontaine en avait fait Le loup et le chien.

J’en tire aussi la poétique réflexion d’un Arabe du désert qu’on interrogeait sur la façon dont il avait découvert l’existence de Dieu. « De la manière, répondit-il, que je connais par les traces imprimées sur le sable si y est passé un homme ou un chameau : le ciel orné de la splendeur de ses astres, la terre déployant la vaste étendue de ses campagnes, la mer agitant ses flots mugissants… L’aurore a-t-elle besoin de flambeau pour être aperçue ? »

La toile des contes. C’est ainsi que s’appelait la collection que Jean-Claude Carrière dirigeait chez 00h00. (J’en ai conservé quelques titres dans ma bibliothèque.)

À propos de ces récits, où l’Afrique et l’Orient se taillent la part du lion, Carrière notait qu’on en avait la mémoire parce qu’au XIXe siècle, époque des occupations coloniales, certains administrateurs européens, par curiosité ou par sympathie, avaient recueilli des traditions orales et les avaient transcrites. « Ils sont, poursuivait-il, les premiers témoignages que nous possédions, en anglais ou en français, sur une très longue tradition d’imagination et de pensée. Il faut naturellement les prendre avec précaution, car ils portent la marque du temps où ils ont été recueillis, et de la mentalité des premiers folkloristes (…) [Ils sont] une première oreille tendue, une première rencontre, faite d’intérêt, de surprises et souvent d’émerveillement. Et sachons que ces textes rapportés sont parfois les seuls témoignages qui nous restent sur des peuples qui, sans cela, n’auraient même pas laissé leur nom dans l’histoire. »

Le mot de l’éditeur précisait qu’en les publiant, nous voulions en effet donner à entendre « la sagesse diverse du monde, sur la perte de laquelle notre époque actuelle de globalisation aurait intérêt à méditer ».

Jean-Claude Carrière habitait une très jolie maison dans le neuvième arrondissement de Paris. On entrait dans un immeuble, on franchissait le porche, et l’on débouchait sur un jardin sur lequel donnait sa demeure. Je m’y suis rendu trois ou quatre fois. À l’étage se trouvait une bibliothèque extraordinaire qui avait envahi les escaliers.

C’était du temps de 00h00. Cet homme s’intéressait à tout, y compris à la naissance de l’édition en ligne et aux perspectives qu’elle offrait. Comme il possédait une collection unique de contes de tous les temps et de tous les pays, dans des éditions anciennes depuis longtemps épuisées, il avait été séduit par l’idée de les numériser pour les rendre à nouveau accessibles au public. Il s’était gracieusement lancé dans le travail d’en faire une sélection et de les assortir d’une présentation rédigée par ses soins. Il avait même accepté d’en faire une version audio, qu’il avait enregistrée lui-même pendant plusieurs journées, en studio.

Tout ceci s’était passé avec une simplicité merveilleuse. Cet homme, qui avait tant d’autres projets sur le feu, s’était montré d’une disponibilité totale. Il nous avait confié sans hésiter des dizaines de livres rares, et je ne suis pas sûr de l’avoir suffisamment remercié de l’élégance avec laquelle il nous avait offert son temps et son immense savoir.

Fake news ? Les informations nous parviennent de partout. Bombardement tous azimuts. Et comme de nos jours il est de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, croire au complot devient au fond plus simple que de poursuivre la recherche de la vérité. Celle-ci est rarement absolue, souvent provisoire, incertaine, et fait aussi sa place au hasard. Alors on préfère le confort d’histoires affirmant des certitudes (fussent-elles invraisemblables) à l’inconfort d’explications banales et partielles. L’imagination y trouve mieux son compte. La « folle du logis » prend son pied.

« L’homme est de glace aux vérités. Il est de feu pour les mensonges *» écrit La Fontaine. Voilà une « morale » sans doute un peu trop dérangeante pour avoir été retenue par la postérité.

 * Le statuaire et la statue de Jupiter

© AFP

Brassens disait : « J’étais capable d’arranger des syllabes, mais je ne me prenais pas pour un poète (…) Si j’ai fait de la musique, si j’ai mis une mélodie derrière, c’est que j’ai pensé que les paroles ne se suffisaient pas à elles-mêmes. C’est mon opinion, mais je me trompe peut-être…

Oui, il se trompait. Voici à mon sens ce qui s’est passé dans sa tête. Il a tellement fréquenté les poètes, Villon, La Fontaine, Lamartine, Hugo, il est devenu tellement intime avec eux, qu’il a jugé qu’à l’aune de leurs écrits, les siens ne faisaient pas le poids. Et comme il avait grandi au sein d’une famille où l’on chantait tout le temps, il s’est épanoui dans un genre dont il est probablement l’un des inventeurs, et qu’il a porté à un degré inégalé : celui où le poète travestit ses œuvres en chansons.

Ce que Brassens nous a laissé, nous l’appelons donc : chansons. Toutefois, enlevez la musique de la plupart des chansons des autres, les paroles ne tiennent plus, elles s’affaissent, elles s’affadissent. Pas chez Brassens. Elles tiennent, elles sont solides, et d’une solidité souvent impressionnante. C’est pour cela que j’ai entrepris de les dire : pour faire entendre leur fermeté, ainsi que les subtils changements de ton qu’elles contiennent d’un couplet à l’autre, et que la musique parfois aplanit, ou dissimule, plus souvent qu’elle ne les révèle.

— Critiqueriez-vous, Monsieur, les musiques de Brassens ? — Non pas, bien au contraire. Mais si vous écoutez les textes seuls, vous y découvrirez des nuances — et des silences — que vous n’y aviez jamais entendus.

 * https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-oeuvres/georges-brassens-nous-rend-heureux-14-la-boheme-de-georges-brassens?

De la lecture de mes deux derniers articles, il résultera aux yeux de mes lecteurs que je suis de ceux qui pensent que le volume de choses nouvelles qui restent à dire sur la nature humaine est extrêmement limité. On croit être original, mais on répète, on redit, on reformule, on paraphrase. Car l’espèce humaine étant semblable à elle-même depuis la nuit des temps, ceux qui ont parlé en premier, les Homère, les Eschyle, les Sophocle, les Socrate, ont dès le début énoncé l’essentiel. (Dans la querelle des Anciens et des Modernes, on voit que je penche du côté des Anciens.)

« Rien de nouveau sous le soleil », confirme l’Ecclésiaste *. Cependant le soleil continue à se lever tous les jours, et lui aussi se répète, au fil des saisons comme des millénaires. Or aucune journée n’est identique à une autre. Il se produit toujours d’infimes variations. Si bien que je suis également sensible à l’objection formulée (entre autres) par Musset : « la lâcheté nous bride, et les sots vont disant / que sous ce vieux soleil tout est fait à présent / comme si les travers de la nature humaine / ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine ».

Alors dire ou ne pas dire ? « Les paroles seules comptent, le reste est bavardage », disait Ionesco. Il se peut que ce soit le fin mot de l’affaire.


* pertinemment cité par Claudine, en la circonstance.

Dans la bibliothèque de ma mère, encore, le Ménéxène de Platon, un dialogue que je ne connaissais pas. Socrate y parle des oraisons funèbres que les officiels prononcent pour les soldats tombés au champ d’honneur.

« Bien belle chose, et à bien des égards, que de mourir à la guerre ! Car enfin, on obtient une belle sépulture, même si l’on est mort pauvre, et avec cela un éloge, même si l’on est médiocre, prononcé par des hommes habiles et qui ne vous louent pas à tort et à travers mais disposent de discours qu’ils ont préparés depuis longtemps, et qui, agrémentant leurs propos des plus beaux termes, célèbrent aussi bien les morts tombés au champ d’honneur que l’ensemble de nos ancêtres, et nous-mêmes qui vivons encore… À les écouter et à me laisser charmer, je crois être aussitôt devenu plus grand, plus noble et plus beau ! »

S’il est un genre de discours qui n’a pas bougé avec le temps, c’est bien celui-là. Ne dirait-on pas que Socrate vient d’assister à une prise de parole de Macron en hommage à des victimes du terrorisme ou à des soldats tombés au Sahel ?

Dans la bibliothèque de ma mère, toujours un peu au hasard, j’ouvre Le parti pris des choses, de Francis Ponge. J’y lis cette phrase : « À propos des choses les plus simples il est possible de faire des discours infinis (…) À propos de n’importe quoi non seulement tout n’est pas dit, mais à peu près tout reste à dire *».

J’y perçois, sous l’humour, une reconnaissance de l’imagination créatrice et de la puissance du verbe. L’espace de la littérature, vu sous cette perspective, est sans borne, il lui suffit d’inventer, c’est à dire bien sûr d’échafauder des histoires, mais aussi plus simplement de faire l’inventaire de ce qu’il y a à voir et à ressentir dans le moindre objet ou le moindre événement.

Mais peu après, me replongeant dans notre quotidien de messages, de tweets et de commentaires, je me prends à penser que si Ponge revenait aujourd’hui, il verrait qu’entre 1935 (le moment où il écrit cette phrase) et notre époque, on a dit beaucoup plus de choses à propos de n’importe quoi qu’on n’en avait dit entre les débuts de l’écriture et 1935 ; qu’il en est résulté qu’une partie des terres vierges de mots qui existaient alors ont été envahies par une gigantesque mousse de bavardages ; et que face à cette prolifération consternante d’âneries et de répétitions, il vaudrait mieux en réalité qu’il rectifie son propos, pour affirmer tout compte fait qu’à propos de n’importe quoi, à peu près tout reste à taire.

 

* Proèmes, Introduction au galet

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