des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours

11 novembre.

Je voulais simplement publier ici la liste des noms relevés sur le monument aux morts d’un village de France, pris au hasard.

J’étais tombé sur celui de Montdidier, dans la Somme. J’ai copié la liste, et mon ordinateur a affiché:
“Votre article comporte plus de 64000 caractères. Veuillez le réduire avant de le publier”

L’enthousiasme -qui frise parfois l’hystérie- avec lequel est accueillie l’élection de Barack Obama est sympathique, mais excessif.

Ca ne sert à rien de s’emballer comme le font tant de commentateurs, sinon à encourager des espoirs qui seront nécessairement déçus.

Mais ça ne sert à rien non plus d’essayer de ramener la nature humaine au bon sens, elle n’est simplement pas faite comme ça.

On peut juste rappeler ces quelques vers de Molière:

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits
Dans la juste nature on ne les voit jamais
La raison a pour eux des bornes trop petites
En chaque caractère ils passent ses limites
Et la plus noble chose ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant

 
Phase d’emballement, pic, puis désillusion, avant de trouver un certain équilibre. Un certain Gartner a formalisé ce comportement. Il restreint ses travaux à l’innovation technologique, mais je suis convaincu que de brillants esprits pourraient en faire une théorie générale.

Tout le monde connaît cette photo.
Mais qui connaît le jeune athlète blanc, à gauche, médaillé d’argent ?

Il s’appelle Peter Norman. Il est australien. Quand il apprend, juste avant la cérémonie de remise des médailles, ce que prépare Tommie Smith, il lui dit qu’il veut participer. C’est pour cela que, comme Smith et Carlos, il arbore sur son survêtement le badge blanc circulaire « Olympic Project for Human Rights ».

Smith dira : « Peter a compris qu’il ne s’agissait pas de deux blacks qui protestaient, mais de deux êtres humains ».

Comme Smith et Carlos, Norman paiera pour ce geste. Jamais plus il ne sera sélectionné dans l’équipe australienne d’athlétisme.

Il est mort en octobre 2006.
Les deux types, au premier plan, qui portent son cercueil, sont Tommie Smith et John Carlos.

(Sur ce 200m historique de Mexico, son contexte et ses conséquences, ma référence est le livre de Pierre-Louis Basse, 19 secondes 83 centièmes).

Tout le monde connaît cette photo:

Tommie Smith, et John Carlos. Octobre 1968. Finale du 200 mètres des JO de Mexico. Deux américains noirs montent sur le podium. On leur remet leurs médailles: l’or, le bronze. Pendant l’hymne américain, ils baissent la tête, et lèvent le poing. Scandale. Ils sont exclus des jeux.

En 1968, le combat pour les droits civiques n’est pas encore gagné. En 1968, sont assassinés Martin Luther King et Robert Kennedy. En 1968, la guerre du Vietnam s’intensifie, comme s’intensifient partout dans le monde les mouvements de protestation.

Certains, qui parlent de liquider l’héritage de mai 1968, ne parlent pas j’espère de liquider aussi celui d’octobre. Parce que sans ce geste-là, il aurait peut-être fallu attendre beaucoup plus de quarante ans pour qu’un Obama soit élu Président des Etats-Unis d’Amérique.

Je me trouvais récemment avec un groupe de personnes handicapées mentales. C’était à l’église, pendant une messe. Je les regardais : certains souriaient, d’autres étaient très concentrés, d’autres avaient l’air perdu. Je me demandais ce qu’ils parvenaient à suivre de la cérémonie. J’allais m’installer tout doucement dans une disposition d’esprit compatissante, et sans doute légèrement condescendante, lorsque cette pensée me surprit soudain que j’étais exactement comme eux. Qu’est-ce que je comprenais à ce qui se déroulait là ? Qu’est-ce que je savais du mystère du monde, de Dieu, du sens de la vie ? Qu’est-ce que j’en connaissais de plus qu’eux ? Rien. Mon cerveau n’était pas moins embrumé que le leur, et tout à coup ces handicapés, au lieu de voir leur différence, je n’ai plus vu que ma ressemblance avec eux.


Ils ne sont pas différents. Ils sont pareils. Exagérément pareils.

En 1720, le grand Isaac Newton, le père de la gravitation universelle, souscrit des actions de la South Sea Company, au plus haut d’une bulle boursière.


Il perd énormément d’argent dans cette opération.


Il en tirera cette réflexion sage et désabusée:
“Je peux mesurer le mouvement des corps, mais je ne peux pas mesurer la folie des hommes.”

© Marcel Gotlib

Il était assis au premier rang, avec son blouson de cuir de motard, sa boucle d’oreille, son visage fripé, ses yeux tristes. Lorsque j’ai commencé à chanter “Où va le monde“, tout son corps brusquement s’est tendu. Puis il s’est mis à pleurer.

A la fin du concert, il est venu me parler. Ma chanson, il l’avait découverte par hasard. Quand il l’avait entendue il s’était dit: “c’est la chanson que je dois faire écouter à mon fils”. Mais il n’en a pas eu le temps. Son fils avait mis fin à ses jours.

Depuis, c’est sa chanson. “Mon fils, où va le monde…” Et il songe que ces paroles, qu’il n’a pas pu ou su lui dire, son fils, peut-être, quelque part les entend.

L’homme, c’est entendu, ressemble au cochon. Mais dans ses comportements sociaux, il ressemble aussi beaucoup au mouton, comme on le sait depuis Panurge.

Le comportement des détenteurs d’action durant ces derniers jours en fournit encore une fois une merveilleuse illustration. Tout le monde saute par dessus bord, simplement parce que c’est le mouvement général.


Si le n’importe quoi actuel est malheureusement assez peu rabelaisien, en revanche, les couillons sont bien là, dans leur infinie variété: couillon plombé, couillon massif, couillon résolu, couillon convulsif… Je vous laisse le soin de mettre la liste à jour.

Mon fils, je ne sais pas où va le monde, pas plus que je ne sais où nous allons nous-mêmes, mais je sais ceci : le 15 septembre 1988, ta venue au monde m’a transporté d’une joie et d’une émotion sans pareilles.

Puis tu as grandi, tu as cessé d’être un bébé, tu es devenu une personne. Enfin, tu deviens une personne : nous sommes tous en devenir. Et par chance, aujourd’hui, je t’aime non seulement comme un fils, mais j’aime aussi la personne que tu deviens. Ta présence dans ma vie me rend heureux.

La route est longue. Elle est parfois dure. Elle peut être belle. Tu n’en es pas encore sûr, mais je te le dis: tu as ce pouvoir de la rendre belle. A d’autres, et pour toi. Comme sur la photo.

Prends soin de toi. Bon anniversaire.


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