des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Le fil des jours


C’était l’époque où les 24 heures du Mans étaient la plus grande course automobile du monde.

Le départ y était donné d’une façon très particulière: tous les pilotes étaient face à leur voiture, de l’autre côté de la piste. Au signal, ils s’élançaient en courant, avant de sauter dans leur véhicule.

J’aime cette image d’un autre temps. La sécurité n’est pas encore devenue l’impératif premier. La course est d’abord une affaire d’hommes, on peut les voir de pied en cap, ils ne sont pas encore intégralement casqués, harnachés, attachés. Leur visage n’est pas masqué par des visières hermétiquement sombres. Quand ils s’élancent, on pense bien qu’ils ne prennent pas le temps de boucler leur ceinture. Il flotte sur le circuit une odeur d’huile et d’aventure. La vitesse : voici quel est ici le moyen choisi par les hommes pour défier le temps et le danger. On ne cherche pas particulièrement à se prémunir des risques auxquels elle expose. Ils font partie du jeu. On vit, intensément, avec une forme d’élégante insouciance. La mort est possible et joyeuse.

La plus longue des épreuves d’endurance mécanique commençait donc, à pied, par un sprint inutile. Ça disait bien l’esprit de la course. Ça avait de la gueule. Quelques années plus tard, un pilote refusera, au nom de la sécurité, de piquer ce petit sprint imbécile. Il marchera tranquillement jusqu’à sa voiture, prendra tout le temps de s’y installer, partira dernier. Vingt-quatre heures plus tard il franchira la ligne en vainqueur. La désolante tristesse du rationnel avait eu raison de la poésie de la course.

(Il y a un an, le 14 juin 2008, mourait mon oncle unique, qui était aussi mon parrain. A sa mémoire, je publie ici l’essentiel des quelques mots que ses filles m’avaient demandé de prononcer à ses obsèques).


Tonton Jacky. « Mon cher oncle et parrain ».

Qu’attend-on d’un parrain ? Qu’il vous guide et vous soutienne sur le chemin de la vie spirituelle. Eh bien je suis content d’avoir eu ce parrain-là. Ça avait mal commencé. Lors de ma communion solennelle, à Saint Sulpice, alors que la procession d’aubes blanches dans laquelle je me trouvais gravissait les marches de l’église, il me lança un tonitruant « Attention, Jean-Pierre, Saint Sulpice… contre le mur ! » auquel fit instantanément écho le célèbre « Jacky, tais-toi » de ma tante. Je compris que ce parrain entendait plus volontiers « spirituel » dans le sens d’amusant que dans celui de religieux. S’amuser, profiter de la vie, bousculer (verbalement) les convenances : tel était concrètement son message. Concrètement : parce qu’il n’en a jamais fait un discours ou une théorie, mais une pratique. En fait, c’était tout simplement sa nature. Je me souviens qu’enfant, lorsqu’on nous annonçait que Tonton Jacky serait présent à un événement familial ou amical, ou nous rejoignait en vacances, l’excitation montait d’un cran. On allait rire, il allait y avoir de la bonne humeur. On n’allait pas s’ennuyer.

Peu porté à l’introspection, peu enclin à la méditation, c’était un esprit positif. Polytechnicien, ingénieur, bâtisseur, chef d’entreprise, son heureuse nature fixa assez spontanément des bornes à sa vie professionnelle, par laquelle il sut ne pas se faire dévorer. Il se donna toujours le temps de voyager, et de voir ses amis, et souvent de combiner les deux, comme lors de déplacements mémorables à l’occasion du tournoi des (alors cinq) nations. Aimait-il vraiment le rugby ? Sans doute, mais ce qu’il aimait le plus, c’est tout ce qui allait avec, cette ambiance particulière de camaraderie un peu potache, un peu paillarde, ces joies simples des virées entre copains, cette forme de jeunesse à laquelle il ne renonça jamais.

C’est dans ce domaine qu’il me parraina le plus assidûment. Chansons grivoises, excitation des stades, rallyes de l’X, plaisirs de la table, initiation au cigare. Et bien sûr le vin. Comment évoquer Tonton Jacky sans le vin ? Pommard, Montrachet, Corton, Musigny, Chambertin, Clos Vougeot, Meursault, Volnay, Bonnes Mares, Romanée-Conti… Combien de fois a-t-il récité les noms de cette litanie ? Combien en a-t-il débouché, et vidé, des bouteilles de ces grands Bourgogne ? Je ne saurais dire. Mais je peux affirmer qu’il les a toutes partagées. Il ne buvait pas seul. Il faisait du vin une convivialité, un échange, une alliance, une joie commune. A la messe, on dit : « le vin, fruit de la vigne et du travail des hommes ». « Prenez et buvez en tous ». Parmi tous les filleuls que compte l’Eglise, je fus sans doute l’un de ceux à qui ce catéchisme-là fut le plus généreusement enseigné. Samedi soir dernier, jour de sa mort, nous sommes quelques-uns, je le sais, à avoir bu à sa mémoire, du Rugiens ou du Puligny.

C’est étrange, la mémoire. Depuis samedi, une image domine parmi toutes celles que je garde de lui. Je ne sais pas en percer le sens. C’est en juillet 68 ou 69, à La Baule. Il est environ 8h du soir. Le temps est magnifique. Le soleil vire à l’abricot. La marée vient de ramener la mer toute chaude au bord de la plage que les estivants, parce qu’il se fait tard, ont presque tous désertée. Tonton Jacky arrive pour se baigner. Il me parle, chahute, me fait rire. Puis il se met à marcher vers la mer. Je le vois s’éloigner de dos, épanoui dans ses 120 kilos. Il est seul. Il goûte l’instant. Il prend son temps. Puis il rentre lentement dans l’eau. L’image devient géométrique, presque abstraite : une sphère, sur la ligne horizontale de l’eau. Une paix incroyable nous enveloppe. J’ignore pourquoi. C’est un des plus beaux moments de ma vie.

(pour le début, voir Cas, méthode et video)

Une main s’était donc levée.

Les trois cameras braquèrent instantanément leurs objectifs sur l’audacieux qui avait fait le geste. Brouhaha dans la salle, étonnement, soulagement. Le cas était long, complexe, épais, truffé de tableaux (études de marché, comparatifs de prix, analyses des canaux de distribution, etc) : nous nous sentions collectivement mal partis, mais voici que notre camarade Perrot se dévouait et demandait à être interrogé. On respira, en se disant que puisqu’il avait eu le courage – ou l’imprudence – de s’y coller, il en avait pour un bon moment, ce qui nous laissait le temps de finir de parcourir discrètement les 80 pages de la “Société des vins de France” pour parer à l’essentiel en cas d’interrogation surprise.

Pourtant, à cet instant, je restai perplexe. Je m’expliquais mal que l’ami Perrot veuille se distinguer ainsi. Certes, il y avait bien l’attrait narcissique de se retrouver en vedette et de tenir le premier rôle devant les caméras, mais ça ne paraissait guère lui ressembler. Mon voisin partageait mes doutes et me glissa à l’oreille: – Attention, c’est pour le prix Libercier.

Le prof, lui, ne vit pas venir le coup. Il se tourna vers Perrot, et lui dit: -Attendez, Perrot, avant de parler, on va vous donner un micro. En même temps, il en prit un lui-même, afin que la bande-son de ce cours modèle pût passer dans toute sa splendeur à la postérité. Puis, s’étant raclé la gorge:
-Merci, Monsieur Perrot, d’avoir demandé la parole pour que nous commencions l’examen de la situation difficile dans laquelle se trouve la Société des vins de France. Voulez-vous nous résumer la problématique générale?
-Non, ça n’est pas pour ça que j’ai demandé la parole.
L’attention monta d’un cran, la tension aussi.
-Et pourquoi l’avez-vous fait alors?
-Parce qu’il y a dans la rédaction de ce cas une erreur rédhibitoire que je veux signaler. Une ignominie.
-Expliquez-vous, Perrot.
-Une monstruosité. Un scandale.
Les caméras zoomèrent sur son visage, qu’elles cadrèrent en plan serré, de face et sous les deux profils. Notre camarade ajusta ses lunettes.
-Page 43. Deuxième paragraphe. Je lis “le Saint Joseph est idéal pour accompagner les quenelles de Nantua”.
-Et alors?
-Je suis lyonnais, Monsieur. Les quenelles sont de Lyon! C’est la sauce, qui est de Nantua…

Le commencement des années 70 est aussi celui de la video. C’est à cette époque que sont apparus les premiers camescopes (qu’on n’appelait pas encore comme ça), lesquels, reliés à un poste de télé noir et blanc, permettaient de visionner, juste après rembobinage, ce qu’on venait d’enregistrer. L’excitation était grande de “se voir à la télé”, tant la chose était nouvelle et exceptionnelle.

Les mêmes années, dans l’enseignement du management, constituent l’âge d’or de la méthode des cas. Plus de cours magistraux (époque post 68 oblige): tout se fait en petits groupes, joliment nommés “conférences”.

L’idée de filmer une conférence en train de travailler sur un cas ne tarda donc pas à germer dans le cerveau d’un responsable de l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales, où je passais alors mes journées, comme évoqué il y a peu. il s’agissait d’édifier, par ce document saisi sur le vif, toutes les classes préparatoires de France et de Navarre en leur montrant comment se passaient les cours sur notre ultra-moderne campus.


Le lieu du tournage était un petit amphi spécialement aménagé, avec des cameras montées sur pied en trois endroits, et des micros un peu partout. Curieusement, c’est notre conférence qui fut choisie pour cet exercice.

Le Prix Libercier battait alors son plein. Le cas du jour, intitulé “Société des vins de France” décrivait le problème marketing ardu d’un négociant en vins confronté à un problème de positionnement. Personne ne l’avait lu, tout le monde en prit connaissance pendant le premier quart d’heure de la séance, qui fut donc étrangement silencieux, et peu fertile en actions spectaculaires, au grand désarroi du réalisateur et des techniciens.

Puis une main se leva… (à suivre: Quenelles)


C’est une image qui m’est venue ce matin. J’imagine une photo, prise devant l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris, peut-être à la terrasse des Deux Magots, où l’on verrait une main sans âge ni sexe tenir simultanément dans sa paume un iPhone et entre ses doigts jaunis une Gitane. Deux époques se superposeraient. Les volutes et les ondes. A chacune son brouillard, son brouillage, ses fulgurances, sa dépendance, son plaisir, son addiction.

Je me demande si ça peut faire une chanson.

La récente évocation d’équations, diophantiennes ou pas, me conduit à vous raconter l’histoire du prix Libercier.

Ce prix avait été créé du temps où j’usais (assez peu à vrai dire) mes fonds de culotte sur les bancs d’HEC. Les cours de marketing, de finance, de comptabilité, me paraissaient d’un ennui mortel, et cette impression était partagée par la plupart de mes condisciples. L’un d’entre eux, du nom de Libercier, eut un jour l’idée de pimenter la fadeur des cours en proposant que soit décerné chaque semaine un prix récompensant l’intervention la plus farfelue qu’un élève aurait réalisée. L’initiative parut à tous excellente, et le prix fut baptisé du nom de son auteur.

L’instauration du prix suscita instantanément un regain d’intérêt pour les diverses matières qui nous étaient enseignées, et provoqua pour un temps le retour en cours d’absentéistes endurcis. Parmi ceux-ci se trouvait Pierre F: une forte tête, réfractaire à tout et particulièrement à l’économie financière, matière dans laquelle il ne tarda pas à être interrogé. Arrivé au tableau, il écrivit en très gros, avant même qu’on lui demande rien :

X =

Le prof lui dit – Bon début, F, mais x égale quoi?
Et là, F. ne répond pas. Il hausse les épaules, il lève les yeux aux ciel, il sourit tranquillement. Le prof répète sa question. F garde un silence placide et énigmatique. Au bout de deux ou trois minutes, le prof perd patience et se met à crier :
-MAIS BON DIEU, F., VOUS NE POUVEZ PAS ME DIRE CE QU’EST X?
-Non, Monsieur, je ne peux pas vous le dire. On ne peut pas le savoir.
-ET POURQUOI?
-Parce que x, c’est l’inconnue.


C’est ainsi que F. devint le premier lauréat du prix Libercier.

En cherchant hier une illustration pour Diophante, je suis tombé sur le blog d’un brave internaute dont le pseudo est Diophante, mais qui publie surtout des photos de jolies filles. (Il a peut-être, faute de Gaffiot, commis un contresens dans la traduction de “libri sex”).

On sait qu’un des problèmes auxquels s’était attaqué Diophante (le vrai) dans ses “Arithmétiques” était: Trouver deux cubes dont la somme est un carré.


Notre nouveau Diophante semble avoir, pour sa part, brillamment résolu le problème de trouver deux sphères dont la somme est une blonde.

Quand j’écoute aujourd’hui mon premier album, je me dis qu’il sonnerait très différemment aujourd’hui. Pas à cause du choix des chansons, mais dans les arrangements, les ambiances, et surtout dans ma façon de chanter. Ce n’est pas évident de trouver sa façon de chanter. Ça a été pour moi un long cheminement. Il a fallu que je me défasse d’habitudes et d’idées bien arrêtées, comme cette obligation que je m’imposais de respecter la langue, en faisant entendre les liaisons et en marquant tous les pieds de chaque vers. Et que je prenne également conscience de la part de mimétisme qu’il y avait dans ma voix. On le remarque surtout quand on chante les chansons des autres: on a tendance à chanter du Brassens comme Brassens, du Trénet comme Trénet.


Un jour quelqu’un m’a conseillé de reprendre toutes les chansons que j’aimais. Toutes, quel que soit leur style: de Françoise Hardy à Ella Fitzgerald, des Beatles à Björk. Et de les chanter non pas comme je croyais qu’il fallait les chanter, ni même comme j’avais envie de les chanter, mais comme je les aurais chantées naturellement, au plus près de l’émotion qu’elles me procuraient, au plus près de moi, en oubliant tout le reste. De cet exercice a émergé peu à peu ma manière spécifique de modeler les mots : mon phrasé. Et ce phrasé est devenu un élément musical en lui-même, autour duquel et par lequel se met en place la musicalité particulière de mes chansons.

Ce soir, mardi 2 juin à 20h, je chante quai de Jemmapes, au numéro 116.
C’est l’adresse de l’Espace Jemmapes, où j’ai déjà chanté il y a deux ans. En y retournant cette fois-ci, j’avais conçu le projet de consacrer exclusivement mon tour de chant aux chansons de mon futur album.
Seulement voilà: levée de boucliers dans mon entourage. Pas question de passer à l’as “Quai de Jemmapes“. A l”angoissante question du titre de cet article, la réponse est donc, pour ce qui me concerne : non.

A noter que sur Deezer, on trouve trois “Quai de Jemmapes”: le mien, celui des Négresses vertes, et celui des dénommés Sébastien Farges et Patrice Peyrieras, ces deux derniers “Quais” étant deux jolies valses plus ou moins musette faisant – quelle surprise!- la part belle à l’accordéon.


A la suite d’un concert le mois dernier en Avignon, j’ai eu l’occasion d’échanger avec un jeune couple qui découvrait mes chansons. Ils étaient fort élogieux, mais lui me faisait un reproche: celui d’avoir renoncé à chanter The Lunatic Lover en français.
Cette question de choisir entre l’anglais et le français s’est souvent, et depuis longtemps, posée à moi. J’ai beaucoup écrit en anglais, surtout au moment de ma comédie musicale. J’aime infiniment la poésie anglo-saxonne, et la capacité qu’a cette langue, dès qu’elle est chantée, à faire sonner ses phrases comme des aventures, même si elles parlent de banalités.
C’est précisément un des points qui m’avaient retenu de faire une adaptation en français de The Lunatic Lover. Les mots employés sont si simples, si courants, que je me disais que la version anglaise seule avait la capacité de porter le texte jusqu’à la hauteur spirituelle où Ibn Arabi l’a placé.
Et puis il y a l’expression même de “lunatic lover”. Comment la traduire? Lunatic signifie dément, mentalement dérangé, insensé. Fou d’amour?
Cependant, la remarque m’a touchée. Peut-être parce que je m’étais déjà fait à moi-même le reproche de m’être dérobé devant l’obstacle de cette traduction. Mais surtout à cause de l’argument que cette chanson en anglais, que je plaçais au coeur de mon concert, induisait un changement de registre qui rompait la continuité du récital, et en faisait un moment à part, exclusif, alors qu’elle devait au contraire se situer dans la parfaite continuité de ce qui avait précédé, sans autre barrière pour y atteindre que celle de l’élévation et du dépouillement de la pensée.
Je me suis donc (re)mis au travail, pour écrire: Qui est là ?

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