Quelque coin des Indes

Je suis viscéralement attaché à l’idée que je suis libre de mes mouvements. La liberté d’aller et de venir m’importe plus encore peut-être que celle de pouvoir m’exprimer librement. Il n’y aurait sans doute rien de plus insupportable pour moi qu’un séjour en prison, ou qu’une assignation à résidence. J’éprouve une sensation d’étouffement rien que d’y penser.

Je vois bien en même temps, (l’exemple de mes vieux parents me le montre), que la vieillesse, « le long âge », est aussi le lent et douloureux apprentissage de cette restriction de la mobilité. Ce corps que, jeune, on déplace à son gré à l’autre bout du monde, se met à vous interdire de bouger. Il vous enferme, il vous fixe, il devient lui-même la prison. L’enjeu change. On en rabat un peu. On ne parle plus de liberté, mais d’autonomie. On ne veut pas tomber dans la dépendance.

Mon père adorait conduire. Il ne peut plus depuis quelques années. Il me dit : – Tu ne peux pas savoir, mais ce qui me manque le plus, c’est de ne pas pouvoir prendre la voiture, et de partir où je veux, sans rien demander à personne.

Je le comprends très bien. Notre ami Montaigne écrivait : « J’ai un tel faible pour la liberté que si l’on me défendait l’accès de quelque coin des Indes, j’en vivrais très mal à mon aise ». Malheureusement, la vie s’allonge, et c’est un jour votre corps qui vous défend l’accès de quelque coin de votre maison.

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cepheides

Je comprends totalement votre point de vue : ne plus pouvoir se mouvoir comme on le désire est une atteinte intolérable à ce que nous fûmes par le passé, cet instant où notre propre corps nous
abandonne (ne plus conduire, comme vous le dîtes, ne plus pouvoir se baigner dans l’océan, ne plus explorer de nouvelles terres, etc.). Toutefois, il me semble exister une contrainte encore plus
considérable qui est celle de ne plus pouvoir penser librement : avec l’âge, notre cerveau se rigidifie; notre possibilité d’explorer de nouveaux domaines se limite et l’ère des découvertes diminue
sans cesse. Nous n’avons plus envie d’avoir envie et ne nous reste que la possibilité de gérer l’acquis avec ses insuffisances… A un stade plus avancé, voilà que nos facultés s’émoussent, que nos
moyens d’adaptation à des situations inconnues disparaissent. Dans certains cas, la maladie (ou le vieillissement) aidant, c’est notre possibilité de raisonner, d’appréhender le réel qui est en jeu
: les mots – qui sont le support des idées – viennent à manquer, les pensées fuient, la concentration disparaît. C’est le temps des automatismes de plus en plus réduits, le moment où le temps
s’étire dans la vacuité. Heureusement, nous ne sommes pas tous égaux face à cette déchéance : certains arrivent encore à raisonner même à un stade avancé de leur existence mais c’est néanmoins cet
avenir incertain qui m’effraie le plus. La vieillesse est un naufrage, a dit un personnage célèbre : voilà une éventualité qui me terrorise au plus haut point. Pouvoir continuer à penser sainement,
à comprendre le monde qui m’entoure, à pouvoir encore juger librement est ce à quoi j’aspire jusqu’à mon dernier souffle, au delà même des contraintes physiques !