des mots d'amour et des chansons… c'est bien là tout le nécessaire

Je suis venu à l’édition par amour du livre. Je tiens cet amour et ce respect de mes grands parents.

Le jeudi après-midi, quand j’allais chez eux, il y avait souvent quatre ou cinq livres neufs qui trônaient en majesté sur la table au milieu du séjour. C’étaient leurs achats de la semaine. Beaucoup de livres à l’époque (en tout cas dans les genres qu’ils lisaient) n’étaient pas massicotés. Les feuilles étaient pliées et cousues par cahiers. Couper les livres pour pouvoir les lire était donc un cérémonial solennel et nécessaire. Il s’exécutait au moyen d’un coupe-papier, en posant le livre bien à plat, et en prenant garde de couper bien droit, et surtout de ne pas déchirer la feuille.

Ce qui me captivait dans ce spectacle, c’est que ce stade préparatoire à la lecture était le moment où le livre était réellement jaugé et jugé. Comme la coupe d’un bord de feuille donnait accès à deux pages, le regard y plongeait avec curiosité et gourmandise. Peu importait de commencer par le début. On entrait dans le texte comme dans une fleur, on en humait des passages. La main aussi jouait son rôle, elle frottait légèrement le papier, pour enlever les petites barbes de la découpe, lissait une page, l’ongle passait et repassait en appuyant au milieu du volume pour le tenir bien ouvert. Et tout ceci contribuait à évaluer tactilement et visuellement le livre : son épaisseur, le grain de son papier bouffant, le raffinement du velin, la typographie utilisée, la mise en page, chaque détail disait quelque chose sur la qualité de l’ouvrage. Le livre se révélait peu à peu, concédait ses secrets, c’était un objet sensuel qui, par les doigts et les yeux, se mettait à vivre, s’ouvrait, s’épanouissait, s’abandonnait, s’offrait.

Je sus que je devenais grand le jour où l’on me mit dans les mains l’un de ces volumes, et un coupe-papier, en me confiant le soin de couper le livre moi-même. Cela se fit sans célébration ni cérémonie, mais ce rite de passage me toucha infiniment plus que ma première communion ou mon arrivée au lycée. Je crois que j’appartiens à la dernière génération d’une époque où l’amour du livre se nouait dans une relation quasi charnelle, et où le trouble de la lecture s’associait à un vague et indéfinissable avant-goût de l’amour tout court.

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